‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 121 sur 150 · I. — La campagne électorale · texte numérisé non relu

I. — La campagne électorale

Les catholiques discutaient depuis longtemps de la tactique qu'ils devraient suivre dans les élections générales de 1869. L'Univers avait à plusieurs reprises exposé la sienne : c'était celle que le Monde avait déjà adoptée en 1863 : se préoçcuper uniquement des questions religieuses, et voter pour le candidat le plus favorable aux revendications catholiques, qu'il fût officiel ou opposant. Pour que cette tactique fût efficace, les catholiques devaient faire sentir leur force aux candidats et les contraindre à prendre des engagements précis. Dans les nombreuses élections partielles qui eurent lieu en 1868, cette condition fut rarement remplie. Eugène Veuillot écrivait Île

20 avril 1868 : « C’est partout jusqu'ici le triomphe de l’incolore. Les officiels et les indépendants sont les uns et les autres particulièrement réservés sur les matières religieuses. » (2) E. Veuillot incitait donc les catholiques à intervenir plus activement dans les élections.

Beaucoup de catholiques jugeaient la tactique de FUnivers rop favorable au gouvernement. La correspondance Clairbois, que publiaient beaucoup de journaux cléricaux de province, Paccusa d’avoir acheté l'autorisation de reparaître en aliénant

(1) Les rapports des procureurs généraux sont la principale source (BB: 1.786- 1.793). Leurs rapports trimestriels (BB°° 389) donnent aussi quelques renseignements. Les dossiers du Versement, de la Chambre (A 212-230) sont plus importants que pour les élections précédentes, mais ils ne donnent que peu de renseignements sur l’action du clergé. On trouve quelques indications dans les rapports mensuels des préfets, dans les dossiers des évêques et dans ceux de la police des Cultes (clergé du second ordre). Des copies de télégrammes échangés entre le ministre de l'Intérieur et les prélels sont conservées à AB XIX 173. Plusieurs ont été publiés par R. Halt : Papiers sauvés des Tuileries. Voir la campagne électorale de l'Univers, et, dans le Journal Officiel (juillet eL décembre), les débats de validation.

(2) Il s’agit des élections de la Dordogne, du Tarn, de l'Ariège, de la Seine-Inférieure.

son indépendance au profit du gouvernement. L'Univers protesta et mit en cause Keller qui, avec Kolb Bernard et Lemercier, inspirait la correspondance Clairbois. Keller, sans approuver les excès de polémique de Clairbois, répondit qu’il jugeait nécessaire de combattre systématiquement le gouvernement, impérial (1). Tel était aussi le sentiment des légitimistes. Berryer et la Gazette de France restaient fidèles à l’union libérale. et recommandaient de voter même pour un républicain contre le candidat officiel, L'Union se bornait en pareil cas à conseiller l’abstention. Les journaux légitimistes de province étaient divisés.

L'élection du Jura, où Grévy était le seul concurrent du candidat officiel, suscita de vifs dissentiments parmi les eléricaux. Berryer recommanda de voter pour Grévy, mais la plupart des légitimistes ne le suivirent pas. L'Univers prit vivement, parti pour le candidat officiel. Pinard crut utile, pour gagner le clergé, de faire nommer l’évêque gouvernemental de Saint- Claude, Nogret, officier de la Légion d’honneur (2). Grévy fut élu par 22.728 voix contre 11.138 (3). (17 août.) Les légitimistes paraissent s'être en général abstenus. Berryer prit part à la souscription Baudin et mourut peu après (novembre). Sa mort fut pour l'union libérale une perte sensible (4). Seul parmi les chefs légitimistes ou catholiques, il l’avait sincèrement et ouvertement pratiquée, même au bénéfice des républicains ; il était le seul dont le caractère et les convictions hbérales leur inspirassent confiance. Après sa mort, l'Univers continua à attaquer sa politique, ce qui suscita de vives ripostes de la presse légitimiste. La violence de l’agitation républicaine à la fin de 1868 acheva de diviser l’opposition. A. Cochin écrivait à Montalembert le 18 décembre : «L'union libérale n'existe plus, même à Marseille, et depuis l'affaire Baudin, la fraternisation de la gauche et de la droite semble au pays une violence sans réalité. » (9)

(1) Univers, 17 juillet. Voir Gautherot : Émile Keller. | (2) 10 août 1868, Pinard à Baroche (Baroche 1.003). Voir Rouher à Baroche, 13 août (Baroche 982).

(3) BB?° 427, rapports du procureur général de Besançon, classés par erreur à Aix. Par contre, Louis Veuillot recommanda de voter dans le Var pour l’opposant Dufaure, bien qu’il lui fût personnellement antipathique comme catholique libéral

(Univers, 4 septembre). L'évêque de Fréjus, Jordany, soutint le candidat officiel, Pons Peyruc, qui fut élu par 17.496 voix contre 12.292 (septembre ; voir Pinard à Baroche, 7 septembre, Baroche 1.003). | ; (4) Lanjuinais mourut à la même époque. Thiers restait seul des trois cléricaux élus en 1863 avec les concours du parti républicain. dE (5) A. Cochin, ses lettres el sa vie. Voir sa lettre du 30 septembre à Falloux.

Le mouvement révolutionnaire et antireligieux incitait au contraire les conservateurs et surtout les catholiques à se rapprocher du gouvernement. L’anticléricalisme ardent des républicains ne se manifestait plus seulement à Paris, dans les réunions publiques et dans la presse, mais aussi en province, dans les nombreux journaux démocrates fondés depuis 1868, dans les loges maçonniques, à l’occasion des enterrements civils. Le clergé en fut effrayé. Comme en 1863, il chercha surtout à faire élire les candidats les plus dévoués à l’Église, mais depuis lors, ses sentiments avaient évolué. Sa rancune contre le gouvernement, très vive en 1863, s'était apaisée, tandis que les républicains lui inspiraient beaucoup plus de crainte qu’en 1865. La cour de Rome était dans des dispositions analogues. Elle avait envisagé après la seconde expédition de Rome un accord général qui eût assuré au gouvernement impérial l’appui électoral des catholiques (1). L'action laïque de Duruy, la politique gallicane de Baroche ayant empêché cet accord, elle n’approuvait du moins ni l'opposition systématique, ni surtout l’alliance avec les partis révolutionnaires (2).

Les tendances politiques des laïques cléricaux étaient diverses. Plusieurs des députés sortants les plus dévoués à l'Église étaient des « arcadiens », des partisans dévoués de l'Empire autoritaire, qui, sauf dans les votes relatifs à la question romaine, n’avaient jamais voté contre le gouvernement. Depuis la mort de Berryer, l’opposition cléricale au Corps Législatif ne comptait guère qu’un seul véritable ennemi de l’Empire, Thiers ; et, bien qu'il l’eût souvent dirigée, il n’était pas essentiellement clérical. Un catholique avant tout, Chesnelong, légitimiste rallié, élu comme candidat officiel, écrivait le 3 octobre 1868 : « Dans ma conviction. l’Empire est actuellement, malgré ses fautes, le pivot de l’ordre en France et en Europe. Mais il faudrait savoir le soutenir en lui résistant, en développant en lui si possible, et je le crois possible, l'esprit de conservation assaisonné d’un libéralisme sincère et prudent. » (3) Ce sentiment était partagé, avec une nuance plus ou moins favorable au gouvernement, par presque tous les députés cléricaux sortants, qu'ils appartinssent au Tiers Parti ou à la majorité gouvernementale.

(1) Correspondance diplomatique, 28 mars 1868. C’est dans cet esprit qu'elle avait conseillé à lie de rentrer en relations avec le gouvernement.

(2) Correspondance diplomatique, 16 et 20 juin 1869.

(3) De Marcey : Ch. Chesnelong, son histoire et celle de son temps.

Parmi les nouveaux candidats cléricaux, qui furent très nombreux, beaucoup étaient dans des dispositions analogues à celles de Chesnelong, mais d’autres étaient violemment hostiles à l'Empire; c’étaient soit des cléricaux intransigeants comme Keller, soit surtout des légitimistes non ralliés. Restés nombreux dans l'Ouest et le Midi, maitres des principaux Journaux cléricaux de province, ceux-ci renoncèrent presque partout à suivre la consigne d'abstention du comte de Chambord. C’est parmi eux que l’union libérale trouva des adeptes.

Le renvoi de Pinard et la nomination de La Valette confirmèrent les cléricaux dans leur commune résolution de ne pas faire confiance au gouvernement, mais ils restèrent partisans, les uns de l'hostilité systématique, les autres du concours conditionnel. Falloux publia dans le Correspondant (25 février- 25 mars) des articles (1) où il se prononçait pour l'union libérale (2) et attaquait vivement l'Univers. L'opposition devait s'unir pour mettre fin au pouvoir personnel : « Nous n’avons à nous concerter que sur des questions qui intéressent au même

(1) « Des élections prochaines ».

(2) Falloux savait mieux que personne combien l'union libérale était difficile à réaliser. Il semble bien l’avoir recommandée, non comme Berryer par principe el par conviction, mais par tactique. En 1866, le député de Baugé-Segré, Bucher de Chauvigné, étant mort, Falloux fut candidat à sa succession. f pria Thiers de le recommander aux orléanistes libéraux, notamment à Dutier, ancien député de Baugé. Dutier répondit à Thiers qu'il refusait d'appuyer un homme dont les idées «resteront toujours la négation des nôtres », et dont les convictions libérales ne lui inspiraient aucune confiance : « Je ne lui reconnais de fermeté que sur un point, la question religieuse, qui l’absorbe et le domine entièrement. Hors de là, je le tiens pour suspect en tout et sur tout. Quinze ans durant, vous le voyez, nonobstant une opposition notoirement accentuée, se substituer comme député dans notre arrondissement un de ses amis constamment à genoux devant le pouvoir.., et cela ne vous inspire aucune défiance ? » En Anjou la lutte était toujours «entre les bleus et les blancs » et Falloux était avant tout un blanc (11 juillet).

En effet, Falloux, après avoir soutenu Bucher de Chauvigné en 1852 et 1857, l'avait appuyé en 1863 contre le républicain Freslon, candidat de l’union libérale, recommandé par Berryer et par l'Union de l'Ouest. La lettre de Falloux à Thiers (10 août 1866) où il cherche à justifier au point de vue libéral sa conduite en 1863, n’est nullement probante. En réalité, il avait méconnu l'union libérale en 1863 parce qu’elle devait servir un républicain contre un clérical ; il en réclama le bénéfice en 1866 pour lui et pour son parti. Aussi Freslon ne répondit-il pas plus que Dutier à son appel. Au contraire, le Siècle et l'Opinion Nationale combattirent vivement sa candidature, le jugeant plus dangereux que le candidat officiel, Berger. L'administration utilisa l'appui des journaux démocratiques et les fit distribuer dans la circonscription. Malgré l'appui du clergé, Falloux n’eut que 7.262 voix contre 19.129 à Berger (juillet 1866). Voir BB*° 427, et la correspondance de Thiers, Bibliothèque Nationale, manuscrit 20.619.

En 1869, peut-être Falloux jugeait-il, après les échecs subis par les chels catholiques en 1863 et par lui-même en 1866, que le parti clérical ne pourrait faire élire ses candidats que comme libéraux.

degré toutes les opinions et qui exigent, pour une heureuse solution, des discussions et des votes libres. La question religieuse elle-même doit-elle faire exception à cette règle ? Je ne le pense pas. Cette question a-t-elle impérieusement. besoin d’un Corps Législatif qui soit prêt à souscrire officiellement un symbole religieux ? Non. Les questions religieuses aujourd’hui ont surtout besoin de la liberté. C’est la liberté religieuse que nous refusent tantôt le pouvoir, tantôt les passions révolutionnaires, et quiconque nous garantirait cette liberté rendrait à la religion le seul service qu’elle ait à demander. » Falloux recommandait donc l'union de tous les opposants, des républicains aux légitimistes, sur le terrain hbéral. Il en excluait seulement ceux « qui non seulement ne veulent pas être catholiques, mais qui ne veulent pas que nous le soyons », qui faisant « la guerre à Dieu ne peuvent faire grâce au pape et... ont découvert que la liberté ne saurait exister dans le monde avec le pouvoir temporel des Souverains Pontifes », c’est-à-dire avec les radicaux révolutionnaires.

Le Correspondant publia de plus le 10 mai un article de À. Boullier : « La guerre el les élections », qui donnait aux catholiques un nouvel argument en faveur de l'union libérale. En cas de guerre contre la Prusse, la France, en dépit du « jamais » de Rouher, serait inévitablement amenée à rappeler ses troupes de Rome pour s'assurer lallance ou la neutralité de FItalie. « Pour le moment, le pape n’a qu'une chose à craindre, c’est la guerre. » Or seule l'élection de candidats indépendants pouvait assurer le maintien de la paix. Il fallait donc « voter contre le candidat officiel, partout et toujours, et... ne pas hésiter à donner sa voix, soit au premier, soit au second tour de scrutin, au candidat mdépendant qui a le plus de chances, quelle que soit lanuance de son opinion... Pour ceux qui désirent le maintien du pouvoir temporel du pape, l'opinion des candidats sur ce point particulier n'est certes pas indifférente, mais j'ose dire pourtant qu’elle n'est que secondaire. Car la question romaine n’est pas aujourd’hui posée directement. Elle n’est posée que subsidiairement, elle se confond avec celle du maintien de la paix. » Parmi les candidats indépendants, «s’il y en a qui ne sont point favorables au maintien du pouvoir temporel, cette opinion de leur part n'a qu'une importance relative. Ils sont pour la paix. et en revendiquant la paix, ils défendent le pouvoir temporel de la seule manière dont il doive et dont il ait besoin d’être aujourd’hui défendu. Les candidats officiels les plus favorables au pape,

à cause de leur origine et du principe qu'ils représentent, ne pourraient rien pour lui. »

C'était le point-de vue de Thiers et des libéraux non eléricaux. Prévost-Paradol, candidat à Nantes, interpellé sur la question romaine, répondait : « J’ai toujours appelé cette question du pouvoir temporel l'agent électoral le plus puissant du gouvernement, et en effet. pour lui, quoi de plus commode ? Selon les circonstances, selon le candidat à combattre, il est clérical ou anticlérical, cela ne l’embarrasse guère. Ne vous leurrez pas d’une idée fausse en pensant que la question romaine sera posée nettement et isolément comme elle l’a été jadis. Non... elle sera enveloppée dans la question générale de la paix et de la guerre. » Si elle se posait isolément, Prévost-Paradol annonçait qu'il s’abstiendrait (1). Les républicains modérés, Jules Favre, et surtout Ernest Picard, étaient également disposés à laisser au second plan les questions religieuses pour permettre à tous les opposants de s'unir. Mais ni la masse des républicains anticléricaux, ni le parti clérical ne voulaient d’une pareille alliance. Déjà en 1863, alors que l’Empire était encore très puissant et que l’opposition se reformait à peine, l'union libérale n'avait pu être conclue que dans des cas très rares ; ils furent plus exceptionnels encore en 1869, les diverses oppositions ayant pris conscience de leur force, et sentant moins le besoin de s’unir contre un gouvernement affaibli.

La question romaine, que les partisans de l’union libérale prétendaient écarter de la campagne électorale, restait la principale préoccupation du clergé et des cléricaux. Le 23 avril, le député de Chambrun en fit l’objet d’une circulaire spéciale aux curés et aux marguiliers de la Lozère : « La plus orande question des temps modernes, la question romaine, se trouve toujours dans la condition périlleuse et ambigüe où elle a été placée depuis dix ans déjà par une politique imprudente et révolulionnaire… cet état se perpétue et se renouvelle avec une remarquable périodicité. En effet, au moment où s’approchat l'époque des élections générales... en 1862, un ministre conservateur animé d’intentions bienveillantes et respectueuses pour le Saint-Siège était appelé au poste des Affaires Étrangères… En 1863 avaient lieu les élections et, dès l’année suivante, le Saint-Siège était livré par la convention du 15 septembre aux convoilises de ses ennemis. » De même, à la fin de 1867, « la sécurité de ce trône

(1) Phare de la Loire, 11 mai.

vénérable où siège le père commun des fidèles paraissait assurée, et voici que de nouveau, on parle de concessions nouvelles et de nouvelles faiblesses vis-à-vis de la révolution. Qu'est-ce à dire ? Que rien n’est sauvegardé et garanti, qu'avant de prendre un plan définitif, on veut attendre l'issue des élections générales, et qu'on ne prendra ce parti. qu’au lendemain des élections et d’après leur résultat ».

L'Univers ciba avec éloges cette circulaire, et en tira argument contre la thèse de Falloux, d’après lequel «la question religieuse devait être écartée du débat électoral ». (12 mai.) « Soyons catholiques avant tout, obtenons des engagements, et, comme le dit M. de Chambrun, rien ne sera tenté. Mais si nous n’agissons pas, si nous suivons, ou les officiels qui s’en tiennent au « jamais » du ministre d'État, ou les unionistes qui sacrifient l’Église pour obtenir la responsabilité ministérielle, le gouvernement n’aura rien à craindre de la Chambre, et M. de La Valette signera. quelque modus vivendi qui livrera Rome à Victor-Emmanuel. » (13 mai.) L'Univers précisa sa tactique en spécifiant que la qualité de candidat officiel était plutôt pour les catholiques, une contre-indication. Il écrivait d’un député de l’Ardèche, Rochemure : « quoique candidat officiel, il est franchement catholique et dévoué au pape » (28 avril). « Avoir acclamé le « jamais » de M. Roubher n’est pas du tout une garantie ; il faut avoir appuyé le pouvoir temporel contre la volonté du gouvernement. » (17 mai) En outre, les catholiques devaient exiger des engagements sur les « libertés » de l’Église. «Selon l’ancienne expression de M. le comte de Montalembert, nous sommes, pour le second scrutin comme pour le premier, au plus fort enchérisseur en fait de liberté religieuse. » (9 mai) En fait, les catholiques demandèrent souvent aux candidats de s'engager, non seulement à défendre le pouvoir temporel, même contre le gouvernement, mais aussi à voter pour la liberté de l’enseignement supérieur ; non que cette réforme, en elle-même, passionnât l'opinion catholique, mais elle symbolisait les revendications de l’Église en matière d'enseignement.

Si aucun des candidats en présence ne voulait prendre d'engagements, ce qui arrivait assez souvent dans les pays peu cléricaux où la lutte était entre le candidat officiel et le républicain, l'Univers invitait les catholiques à s'abstenir ou à voter blanc : «.… Qu'importe de faire échouer M. Pons-Peyruc (1)

(1) Candidat officiel dans le Var.

même au profit d’un radical, si l’on ne peut rien attendre de Jui ? » (22 mai) « La voix de M. de Conegliano (1) n'étant assurée que dans les circonstances où elle ne serait pas nécessaire (2), on peut s’en passer. Et puis, la lecon qu’il recevrait en échouant par suite du refus de s'engager lui serait utile, et à d’autres aussi. » (29 mai) Cette campagne de l'Univers, qui correspondait au sentiment général du clergé porta ses fruits. En 1863, les questions religieuses avaient été passées sous silence dans la plupart des circonscriptions. En 1869, beaucoup de candidats conservateurs qui auraient préféré n’en pas parler furent obligés de s’en expliquer, et durent, souvent au cours de la lutte, prendre les engagements exigés par les catholiques.

L’effort fait par les catholiques pour gagner à leurs revendications le plus grand nombre possible de députés ne fut pas contrarié par le gouvernement. Il avait combattu en 1863 24 des 91, dont leurs principaux chefs. Sur les 84 députés qui avaient voté en 1865 l’amendement favorable au pouvoir temporel, 60 environ restaient en 1869 dans la vie politique. Le gouvernement en patronna une cinquantaine. À six autres, d’Andelarre, Brame, Buffet, Kolb Bernard, Martel et Plichon, il n’opposa pas de candidats. Il n’en combattit que cinq : Thiers, de Chambrun, de Grammont, Lambrecht, de Marmier (3). Encore de Chambrun était-il le seul des cinq qui fût clérical avant tout, le seul, sans doute, dont l’exclusion ait eu pour cause les questions religieuses. Dans les circonscriptions où il dut désigner de nouveaux candidats, le gouvernement choisit souvent des cléricaux. Il laissa ses candidats libres de prendre les engagements demandés par les catholiques. La moitié environ promirent ainsi, soit spontanément, soit au cours de la campagne, de voter en toutes circonstances, et même contre le gouvernement, pour le maintien du pouvoir temporel. Beaucoup d'autres, en évitant de s'engager formellement, se déclarèrent favorables au pouvoir temporel et résolus à soutenir la politique du gouvernement telle que Rouher l'avait exposée le 5 décembre 1867. Enfin ia liberté de l’enseignement supérieur réunit parmi les candidats officiels un certain nombre d’adhérents, moins nom-

(1) Candidat officiel dans le Doubs, qui, au second tour, restait le seul concurrent du républicain. Conegliano, peu après l’article de l'Univers, pril les engagements exigés par les catholiques. | À

(2) C'est-à-dire lorsque le gouvernement se prononcerait pour le pouvoir PRES

(3) Deux des 84, Hallez Claparède et Janvier de La Motte, renoncèrent à se presenter, le gouvernement ayant abandonné leur candidature.

breux toutefois que ceux qui s’engagèrent pour le pouvoir temporel (1).

Dans un grand nombre de circonscriptions, cependant, les candidats officiels n’eurent pas, au premier tour, l’appui du clergé. Dans les régions cléricales, bien qu'ils eussent presque tous pris les engagements demandés, le clergé leur opposa généralement des candidats dont il était plus sûr. Même dans les régions indifférentes, les cléricaux se comptèrent souvent sur un des leurs, ce qui montra d’ailleurs leur faiblesse.

Toutes les nuances de l’opposition ayant également cherché à présenter le plus possible de candidats, il en résulta, pour la première fois sous le Second Empire, un nombre élevé de ballottages. Généralement, le candidat de gauche, républicain ou libéral avancé, arriva en tête des opposants. Le clergé, qui avait le plus souvent soutenu au premier tour un opposant clérical, se rallia presque toujours au candidat officiel pour assurer la défaite des républicains. Il soutint ainsi une vingtaine de candidats officiels, et n’en combattit que cinq ousix, au profit d’opposants plus favorables à l’Église (2). C'est-à-dire qu'ayant à opter entre l’union libérale et l'union des conservateurs, il se prononÇça pour celle-ci. Le gouvernement approuva l'alliance contractée au second tour entre ses candidats et le clergé (3). Le ministre de l’Intérieur télégraphia le 29 mai au préfet de la Vendée : « Vous faites bien de vous rapprocher du clergé. Je donne des ordres pour empêcher l'envoi des journaux qui feraient une polémique religieuse. Dans d’autres départements, le clergé se rapproche également du gouvernement. » (4)

(1) Les opposants s'engageaient au contraire plus volontiers pour la liberté de l’enseignement supérieur que pour le pouvoir temporel.

(2) 11 y eut, en tout, près de soixante ballotages. Mais, dans les autres, le clergé ne joua pas de rôle appréciable.

(3) Ce rapprochement fut compromis par un article du Moniteur qui annonçait l'évacuation prochaine des États pontifieaux. L'informatin du Moniteur, qui n’était plus journal officiel, fut démentie (AB XIX 173, télégrammes des préfets du Doubs (26 mai) et de la Loire-Inférieure (27 mai). ;

(4) AB XIX 173, Élections. — R. Halt : Papiers sauvés des Tuileries. L'Univers soutint, dans plusieurs cas, que les catholiques devaient s'abstenir, même au ballotlage dans une lutte, entre un candidat officiel refusant de s'engager vis-à-vis d'eux, et un républicain. Le clergé se montra moins intransigeant et soutint généralement les candidats officiels, même non cléricaux, contre les républicains. Voir $ 2, Bouchesdu-Rhône, Cher, Doubs, Seine-et-Marne.

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