‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 43 sur 150 · II. — Mesures favorables à l'Église · texte numérisé non relu

II. — Mesures favorables à l'Église

Plusieurs mesures prises par le gouvernement furent des succès pour les catholiques. Le décret du 29 décembre 1851 qui donnait aux préfets le droit d’autoriser l’ouverture des débits de boissons, et d’en prononcer la fermeture après une seule condamnation, fut très bien accueilli par le clergé qui Jugeait les cabarets dangereux pour l’ordre et la religion non moins que pour l’hygiène et la morale.

L'article 20 de la constitution qui appelait les cardinaux à siéger au Sénat souleva quelques susceptibilités. Certains catholiques désiraient que le clergé ne se solidarisât pas trop étroitement avec le gouvernement. Mais cette mesure fut très généralement accueillie, notamment à Rome, comme une marque éclatante de déférence envers l’Église.

Le gouvernement décida par le décret loi du 31 janvier 1852 que l’autorisation des congrégations de femmes, qui nécessibait presque toujours le vote d’une loi, pourrait être, sauf dans des cas exceptionnels, prononcée par décret. Ce décret facilita considérablement le développement des congrégations de femmes. « Il a obtenu l’approbation unanime de l’épiscopat, du clergé, de toutes les personnes dévouées aux intérêts de la religion et des classes pauvres. Il n’a pas peu contribué à les attacher au gouvernement de Sa Majesté et chaque jour les évêques et les religieuses, dans leurs lettres, expriment à l’empereur dans les termes les plus énergiques leur persévérante gratitude (2). »

Le gouvernement montra par plusieurs autres mesures son désir de se concilier les catholiques. Il institua par le décret du 21 mars 1852 les « aumôniers des dernières prières » chargés

(1) Le conseiller d’État Cornudet, catholique et ami intime de Montalembert, fut révoqué pour avoir fait un rapport hostile au décret de confiscation. I fut réintégré en 1853. Mérode quitta en même temps que Montalembert la Commission consultative. D’autres catholiques y restèrent ; plusieurs furent nommés sénateurs (Thayer, Ségur d’Aguesseau, etc.) mais ils n’appartenaient pas à l'entourage immédiat de Louis-Napoléon. LU |

(2) Note de Nigon de Berty, chef de la première division de l'administration des

Cultes (28 octobre 1853) F1° 6.253; voir chap. IV, $ 4.

MAURAIN, — POLITIQUE

d'assister aux funérailles des indigents de Paris (1), créa le 22 mars la communauté des chapelains de Sainte-Geneviève, sorte d'école d'’éloquence ecclésiastique (2) ; réorganisa le 25 mars le chapitre de Saint-Denis et le 31 l’aumônerie de la Marine (3). Il affecta sur le produit de la confiscation des biens d'Orléans cinq millions à la création d’une caisse de retraites pour les desservants les plus pauvres (4).

Un catholique, le vicomte de Melun, s'était spécialisé à l’Assemblée Législative dans les questions d'assistance. Il avait été arrêté après le coup d’État, puis aussitôt libéré. A la demande de Persigny qui cherchait à le rallier au gouvernement, il rédigea en mars 1892 un projet de loi sur les sociétés de secours mutuels qui fut accepté par Louis-Napoléon et promulgué le 26 mars. Une société de secours mutuels devait être créée « par les soins du maire et du curé » dans toutes les communes où l'utilité en serait reconnue. Persigny, par une circulaire du 28 mai, publiée au Moniteur du 30, exalta le rôle que devait y jouer le curé (5). Melun rédigea dans le même esprit une circulaire aux évêques qui plaçait sous leur patronage toutes les institutions d’assistance ; mais le ministre des Cultes Fortoul, en ajourna l’envoi (6). Melun fut nommé rapporteur de la Commission de surveillance des sociétés de secours mutuels (7).

Toutes ces mesures étaient favorables à l’Église. Cependant. aucune n’était de nature à accroître notablement son influence ni sa liberté d’action.

(1) Sibour écrivait le 13 février 1852 à Louis-Napoléon qui, le 1er septembre 1551, l'avait consulté sur ce projet : « L'intérêt que vous daignez y prendre, Monsieur le Président, et qui vous est inspiré tout à la fois par une haute pensée politique et par un sentiment éminemment chrétien, m'a comblé de joie ». (F1e III Seine 30). Voir aussi F1° 3.090.

(2) F19 4.092. et 4,093: Von chap. V,.$ 5.

(3) Voir dossier Coquereau F1° 6.176, et F1° 3.097.

(4) Voir chap. IV, $ 2.

(b) « Le concours du curé sera d’un grand secours pour arriver à un bon résultat, Sa parole est puissante pour réunir, pour concilier, pour inspirer aux uns l'obligation de l’économie, aux autres le devoir du sacrifice, Placer l'association sous la protection du clergé, c'est emprunter ce qu’il y a de bon, d’élevé, de généreux dans ces vieilles corporations qui marchaient sous la bannière et portaient le nom d’un saint, »

(6) AB XIX 523. Note de Fortoul : « Bienfaisance, Cultes. Circulaire apportée par MM. Rouher et de Melun. Ajourné, » Fortoul fit appel au concours de l'épiscopat le 13 novembre 185? en termes beaucoup plus réservés.

(7) ne put d’ailleurs obtenir qu’un ecclésiastique en fit partie. Voir les biographies et les souvenirs du vicomte de Melun.

III. — Échec des principales revendications catholiques : Assistance el Enseignement

L'assistance et la charité étaient l’un des principaux moyens d'influence des catholiques. Leurs œuvres étaient en concurrence avec les institutions publiques d'assistance, Le vicomte de Melun aurait voulu assurer au clergé, après la liberté d’enseignement « la liberté de la charité ». Des comités diocésains et paroissiaux de charité auraient été institués et reconnus comme établissements d'utilité publique ce qui leur eût conféré « le droit de recevoir, acquérir, posséder, transmettre, de faire tous les actes de la vie civile interdits aujourd’hui par la législation aux œuvres de la charité. » Les communes auraient eu la faculté de leur déléguer leurs services d’assistance et l’administration de leurs établissements de bienfaisance, Melun se défendait de réclamer pour le clergé le monopole de l’assistance publique. Mais pour sauver la société, écrivait-il, « il faut avoir le courage de demander la guérison et le redressement à qui seul peut redresser et guérir : A la pensée de Dieu sur la terre, à son action toute puissante, à son influence réparatrice, L'esprit public commence à le comprendre et à prêter l'oreille aux avertissements des faits. La législation... a encore des préjugés que l'opinion n’a plus ; il est temps d’en finir avec eux (1).

Ce projet soumis au gouvernement fut critiqué par l’adminouer communale et hospitalière (ministère de l'Intérieur) :

Au fond, ce n’est pas la liberté de faire la charité que M. de TE réclame pour le clergé ; cette liberté existe pour tout le monde ; il veut qu’à l'avenir il y ait deux administrations de l'assistance publique, l’une cléricale, l’autre laïque. Or, ce n’est point là une liberté, c’est le partage de ce qu'il appelle lui-même le monopole de la bienfaisance publique, » Encore ce partage ne serait-il que provisoire ; si ce projel ébait adopté, les eommunes « seraient immédiatement en butte à des obsessions de toute sorte jusqu’à ce que le clergé se fût emparé complètement de l'assistance publique ». Quant au contrôle de l'État sur les œuvres d'assistance dirigées par le clergé, il serait nécessairement illusoire. « Oui, l Église nous sauverait si elle pouvait rétablir dans les cœurs la foi primitive et la résignation aux

(1) Les Annales de la Charité {n° du 29 février 1852) : De la liberté de la charilé

religieuse, par A. de Melun, Le texte du projet et lés critiques de l'administration sont à AB XIX 523: voir aussi les mémoires el les biographies d'A. de Melun.

privations ; si elle pouvait nous rendre la simplicité des mœurs. Croit-on sérieusement qu’elle y puisse réussir ? Mais d’ailleurs pour le tenter a-t-elle donc besoin d’administrer le temporel de l'assistance publique ? » Cette puissance matérielle ne serait-elle pas au contraire pour le clergé une cause d’impopufaritéa (it)?

Cette critique fut sans doute jugée décisive car le projet de Melun n’eut aucune suite. De plus, le décret du 28 mars 1852 qui réorganisa les conseils administratifs des hospices eb des hôpitaux, n’y admit qu’un seul membre de droit, le maire, tous les autres étant nommés par le préfet. L’Ami de la Religion {1er avril) regretta que le gouvernement ne se fût pas inspiré du projet élaboré par Melun sous la Législative, d’après lequel les curés étaient, comme les maires, membres de droit. Cette question est la seule où les documents d'archives permettent de connaître les démarches des. catholiques et les résistances qu’elles rencontrèrent. À part quelques chefs de services nommés depuis 1849, le personnel administratif, aux Cultes et à l’Instruction Publique comme à l'Intérieur, n’était pas clérical. I contribua pendant cette crise à maintenir la tradition laïque.

Les catholiques se préoccupaient surtout des mesures que prendrait le gouvernement en matière d'enseignement. Au lendemain du coup d'État, Louis-Napoléon avait paru disposé à faire au clergé une large place dans la direction de l'instruction publique. L'Université était alors aussi suspecte au gouvernement qu’au clergé. Dans la proclamation du 14 janvier 1852 qui sert d’exposé des motifs à la constitution, Louis-Napoléon fit longuement l'éloge des institutions du Premier Empire, sans mentionner l’Université ; ce silence fut interprété comme l'annonce d’une réforme radicale et peut-être d’une suppression (2). Consultés, Montalembert, Parisis et Mathieu, déclarèrent que le clergé n’était pas en état de recueillir la succession de l’Université ; mais tous les catholiques désiraient compléter les avantages que leur assurait la loi de 1850. Ils voulaient affranchir l’enseignement libre et surtout les petits séminaires

(1) AB XIX 523. L'on remarquera que tous ces arguments (partage du monopole sous prétexte de liberté, pression du clergé sur les communes, contrôle illusoire de l'État sur les œuvres religieuses) gardent toute leur force si on les applique à l'instrucüon publique. La similitude que Melun remarquait entre les revendications du clengé dans les questions d’assistance et d'enseignement, se retrouve dans la défense des prérogatives de l’État laïque en ces deux domaines.

(2) Liard : L’EÆEnseignement supérieur en France. Souvenirs de Mourier, Cournot,. Biographies de Montalembert, Parisis, Mathieu.

de l’inspection universitaire ; soumettre l’enseignement publie au contrôle du clergé ; ils désiraient aussi la liberté de l’enseignement supérieur (1).

Or, le décret du 9 mars 1852 (2), loin d'accroître l'influence du clergé sur l'instruction publique, la limita. Toutes les dispositions de la loi du 31 mai 1850 relatives à l’enseignement libre étaient maintenues ; mais le gouvernement, investi du droit de nommer et de révoquer tous les membres du corps enseignant, et les membres du conseil supérieur et des conseils académiques précédemment élus, devenait le maître absolu de l’enseignement public. L'influence que l’Église y exerçait par l'intermédiaire des conseils académiques et des municipalités auxquelles la loi de 1850 avait conféré le droit de nommer les instituteurs se trouvait annulée ou du moins subordonnée à celle de l'État. L'Université perdait toute indépendance, mais au profit du gouvernement, non du clergé.

Les catholiques, heureux de voir l'Université asservie et humiliée, s'inquiétèrent cependant de ce décret. Veuillot même, très hostile à la loi de 1850, constatait le 14 mars dans l'Univers : « Nous n'avons nul sujet de nous réjouir... tout est dans la main du ministre : grand conseil, inspecteurs, professeurs, tout peut en un clin d'œil se trouver radicalement hostile à l’enseignement libre, c’est-à-dire à l’enseignement religieux. » Mais il se déclarait sûr de la « sagesse du Prince-Président » et des « bonnes intentions » du gouvernement. Elles se manifesteraient, pensait-1l, par la loi qui, d’après les considérants du décret, allait prochainement réorganiser l'instruction publique.

Montalembert reprocha à l'Univers, dans une lettre que celui-ci publia (28 avril), d’avoir critiqué la loi de 1850. Il en jugeait le régime libéral très préférable pour l’Église au monopole que rétablirait sans doute la loi nouvelle, même s’il était partagé entre l’État et le clergé. L'Univers, tout en persistant dans ses critiques contre la loi de 1850, se déclara hostile à toute loi qui renforcerait l'autorité de l’État sur l’enseignement (3). L’'Ami de la Religion ne cessait de faire campagne dans le même

(1) L'Univers attaqua violemment les tendances mattrialistes de l’enseignement de la Faculté de médecine de Paris (8 janvier, 15 et 21 février).

(2) On peut remarquer que les élections avaient eu lieu le 29 février.

(3) 11 publia le 29 avril une lettre adressée à Fortoul le 31 mars par l’évêque de Viviers, Guibert, qui demandait « que la nouvelle loi sur l’enseignement restreigne le ples possible l'intervention de l’État dans l'éducation des jeunes gens et qu'elle abandonne entièrement aux familles l'éducation des filles ».

sens. À la fin de mai, l’officiéux Constitutionnel annonça que le projet de loi sur l'instruction publique était ajourné. Le vote d’une loi était en effet désormais nécessaire pour modifier les institutions existantes. Le 29 mars 1852, Louis-Napoléon, en ouvrant la séssion législative, avait mis fin à la dictature.

Pendant cette période qui avait éveillé chez les catholiques dé si grands espoirs, le gouvernement de Louis-Napoléon avait manifesté par plusieurs mesurés sa déférence envers la region mais sans modifier sérieusement au profit de l’Église la législation française. Si la lutte d'influence qui mit aux prises pendant ces quatre mois les catholiques et les défenseurs des droits de l'État laïque reste mal connue, les raisons du succès relatif de ceux-ci sont évidentes. Fortoul, rapportant de l'Élysée le décret du 9 mars 1852, sé félicita, dit-on, d’avoir sauvé l’Université. Il ÿ contribua sans doute, mais la tendance à renforcer dans tous les domaines l'autorité de l'État était commune à Louis- Napoléon et à tous ses conseillers. Elle domine toute l’œuvre de la dictature. C’est contre elle qu'ont échoué les revendications catholiques relatives à l’enseignement, à l'assistance, aux Articles Organiques. Le souvernément tenait à l’appui du clergé et voulait favoriser la religion qu’il considérait comme un antidote contre le propagande révolutionnaire, mais il atteignait ce double but en protégeant l'Église contre la menace révolutionnaire et en respectant ses libertés alors qu’il abolissait toutes les autres. Il lui garantissait la sécurité au lendemain d’une période troublée, l'indépendance au milieu d’une société oppriméé : ces avantages sullisaient sans autres concessions à la rallier au nouveau régime.

IV. — Les catholiques el la suppression des liberlés publiques

Les intérêts dé l’Église étant sauvegardés, le clergé et les catholiques, presque unanimement, accueillirent avec joie l'abolition du régime parlementaire et des libertés publiques. Ils craignaient les facilités qu’elles offraient à la propagande révolutionnaire et irréligieuse ; surtout, elles heurtaient leurs principes et leurs sentiments. Certaines, comme la liberté de la presse, avaient été formellément condamnées par l'Église ; toutes étaient contraires à ses traditions et à ses tendances autoritaires.

Pie IX fit à l'ambassadeur de France Rayneval l'éloge de la

nouvelle constitution et lui dit : « Ce n’est pas au pape àse plaindre

de ce que l’esprit d’examen en matière politique comme en toute autre soit restreint dans de plus étroites limites. Le pape est, par essence, le représentant du principe d'autorité (1). » Veuillot, dans l'Univers, faisait depuis le 2 décembre le procès de la démocratie, du régime parlementaire et du libéralisme qu'il poursuivait de ses sarcasmes. Il avouait nettement le changement de tactique des catholiques français qui, après avoir revendiqué le bénéfice du droit commun et des libertés publiques, réclamaient un régime privilégié : « En fait de liberté, écrivait-il le 9 janvier, nous demandons la liberté de l’Église, c’est-à-dire la liberté du bien. Nous ne pensons plus comme nous l'avons fait jusqu’en 1848 que la liberté du bien est nécessairement solidaire de la liberté du mal. » En conséquence, il approuvait les mesures de répression et incitait le gouvernement à en prendre d’autres contre la presse libérale (2), l’Université (3), la franc-maçonnerie (4). [l exprimait ainsi, sous la forme tranchante et agressive qui lui était habituelle, le sentiment du clergé et des catholiques français. Ils étaient, en effet, en majorité ralliés au nouveau régime, et ceux qui lui étaient peu favorables étaient presque tous des légitimistes aussi autoritaires que les napoléoniens.

Le régime parlementaire et libéral n’était regretté que par les hommes politiques qui s’y étaient illustrés : Montalembert Falloux et quelques-uns de leurs amis ; Dupanloup et Lacordaire étaient presque seuls dans le clergé à partager leurs regrets. Ils ne dédaignaient pas les avantages assurés à l’Église par le nouveau régime, mais le souvenir des luttes victorieuses menées par les catholiques au nom de la liberté leur restait cher et ils étaient blessés de voir l'Univers accueillir l’absolutisme avec enthousiasme et célébrer le désastre de la cause libérale. La scission qui divisait depuis plusieurs années le parti catholique devint définitive après l'établissement du régime autoritaire : l'Univers et ses partisans ne cessèrent plus d’être en lutte avec les catholiques libéraux. À l’exception de Lacordaire, ceux-ci étaient d’ailleurs, commeleurs adversaires dominés, par la crainte de la démocratie révolutionnaire, Montalembert, dans son

(1) Rayneval à Turgot, 24 janvier 1852, Correspondance diplomatique. Voir J. Maurain : Le Saint-Siège et la France...

(2) 31 décembre 1851.

(3) 8 janvier, 15 et 24 février 1852,

(4) 24 décembre 1851.

r4 LA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE DU SECOND EMPIRE

discours de réception à l’Académie Française, le 5 février 1852, opposa le catholicisme à la démocratie et conclut : « La Révolution de 1789, telle qu’elle s’est faite n’a été qu’une sanglante inutilité. »

Alors que les catholiques, même libéraux, attaquaient ainsi la Révolution française, le nouveau régime s’en réclamait par l’article premier de la constitution du 14 janvier 1852 : « La constitution reconnait, confirme et garantit les grands principes proclamés en 1789 et qui sont la base du droit public français. » Plusieurs de ces principes étaient en opposition avec la doctrine de l’Église, notamment la liberté des cultes confirmée par l’article 26 : « Le Sénat s’oppose à la promulgation : 1° des lois qui seraient contraires ou qui porteraient atteinte à la constitution, à la religion, à la morale, à la liberté des cultes... »

Mais Veuillot faisait remarquer que les actes du gouvernement sinon ses principes, étaient de nature à satisfaire les catholiques : « Peu nous importe qu’on parle encore de la France régénérée par les principes de 1789, lorsqu’en effet ces prétendus principes volent en éclat sous le ressort comprimé quarante ans de l’esprit d'autorité... Nous persistons à regarder le 2 décembre comme la datela plus antirévolutionnaire des temps modernes» (1). De fait, l’opposition entre les principes du nouveau régime et ceux de l’Église n’eut de conséquences pratiques que plus tard (2).

Ces quelques mois de dictature ont fixé pour longtemps la

(1) Univers, 9 janvier 1852. Voir aussi 12 janvier 1852.

(2) Dès 1852 ‘cépendant, elle se manifestait en Italie. Le gouv ernement français plaidait auprès du Saint-Siège la cause du gouvernement piémontais qui cherchait à instaurer une législation laïque analogue à “celle de la France. Il incitait le pape à réformer son pouvoir temporel dans le sens laïque, libéral et constitutionnel, indiqué le 18 août 1849 par Louis-Napoléon dans sa lettre à Edgard Nev. Pie IX combattait la politique laïque du gouvernement piémontais et ne procédait dans ses États qu'avec une extrême lenteur à des réformes superficielles.

Eu mars 1852, Charles Bonaparte, prince de Canino, qui avait pris part en 1848 à la révolution romaine, demanda, avec l’appui de son cousin Louis-Napoléon, l'autorisation de séjourner dans les États pontificaux. Elle lui fut refusée et il dut quitter Civita Vecchia où il avait débarqué. Cet incident émut beaucoup Pie IX et rappela les liens qui unissaient Louis-Napoléon aux révolutionnaires italiens.

D'autre part, le gouvernement français avait manifesté au Saint-Siège son désir d'évacuer Rome; mais, comme dans la question des réformes, il ne voulait rien lui imposer, Le ministre des Affaire Étrangères écrivit à Raynevalle 6 février 1852 : « L’appui de nos forces militaires restera à la disposition du Saint-Père aussi longtemps qu'il sera nécessaire au maintien de son gouvernement et de son indépendance, » La cour de Rome fit ajourner les projets d'évacuation et Louis-Napoléon continua à protéger un gouvernement dont il réprouvait les principes et les pratiques. Voir Correspondance diplomatique ; et J. Maurain : Le Saint-Siège et la France

position des catholiques dans la vie politique française. Ils ont rendu définitive la scission du parti catholique. Ils ont créé entre les ultramontains intransigeants et le gouvernement une solidarité qui malgré l'opposition de leurs principes et de leurs tendances a duré plusieurs années. Ils ont au contraire suscité contre le nouveau régime l'hostilité irréductible du petit groupe des catholiques libéraux qui eussent été enclins à rapprocher l’Église de la société moderne. Cet antagonisme a pesé sur toute la politique ecclésiastique du Second Empire et sur son évolution générale. Enfin, le concours que l’Église catholique, dans son ensemble, a donné à l'établissement du régime autoritaire, a suscité contre elle la méfiance, la rancune et la haine durables des libéraux et des républicains.

Bien que l'administration ait joué un rôle prépondérant dans les élections de 1852, les luttes auxquelles elles ont donné lieu et les démarches faites pour la désignation des candidats officiels donnent quelques indications sur l'influence du clergé

(1) Sources : Les rapports des procureurs généraux sur les élections législatives (BB* 403) cantonales et communales (BB:° 404) de 1852 sont incomplets. Ceux d'Aix, d'Angers et de Grenoble, pour les premières, de Coimar, de Montpellier et de Rouen pour les secondes, donnent quelques indications sur le rôle du clergé.

La correspondance du ministère de l'Intérieur avec les préfets au sujet des élections législatives est presque intégralement conservée, mais elle est répartie dans deux séries : Pour 64 départements elle est classée dans la série F1e IT 98 à 103. La plupart des dossiers sont intéressants. Les minutes des télégrammes de Persigny sont très souvent de sa main, ce qui permet de bien connaître son action personnelle. P. Caron dans son article sur les Sources manuscrites parisiennes de l'histoire. de la Deuxième République (Revue d'histoire moderne et contemporaine 1904-1905) indique les cartons de la série F'e III Élections, qui contiennent des documents sur les élections de 1852. On y trouve la plupart des dossiers d'élections législatives qui font défaut à Fe J[ et un grand nombre de dossiers d'élections cantonales dont l'intérêt est moindre, Ils contiennent des renseignements sur les catholiques pour l'Aveyron (5), les Côtes-du-Nord (6), le Doubs (5), le Gard (5), la Loire-Inférieure (4), le Maine-el- Loire (4), la Mayenne (4), le Morbihan (5), le Nord (6).

Les procès-verbaux détaillés des élections législatives sont conservés dans les archives de la Chambre récemment versées aux Archives Nationales sous la cote A 188-191 avec quelques renseignements très sommaires sur les candidats.

On trouvera des statistiques à F'e II 58, et des rapports de préfets sur la presse provinciale dans les premiers mois de 1852 à F 73.481. (Ain,Loire-Inférieure, Mayenne, Moselle, Nord, Pas-de-Calais, Basses-Pyrénées, Tarn, Vienne.) € : ,

L'on peut voir en outre les dossiers personnels de l’évêque Ginouilhac (F À 2.531)

et des préfets Nau de Bauregard (Ardèche), Bourlon de Rouvre (Cantal), Cornuau (Mayenne),. Lapeyrouse (Doubs) dans la série F1b I. Voir le chap. XII. | Bibliographie : Dictionnaire des Parlementaires, par Robert, Bourloton et Cougny.

et sur ses relations avec le gouvernement. Au milieu de la désorganisation des partis, il restait une des principales forces électorales dont le gouvernement eût à tenir compte.

Dans la plus grande partie de la France, il était disposé à soutenir tout candidat conservateur. Les questions religieuses ne jouèrent aucun rôle dans le choix des candidats ni dans leur élection. Si quelques députés moins favorables à l’Église que leurs électeurs furent élus (1), le cas inverse fut beaucoup plus fréquent (2). « Nous qui n'avons nos amis qu'en bas, écrivait Persigny à Falloux le 25 février... nous avons. livré le Corps Législatif aux classes élevées. Nous avons hautement patronné et choisi nos candidats, mais dans les rangs les plus élevés de la société, dans les grands propriétaires, maires fortunésetc.»(3). Or, ces classes riches étaient plus favorables que le peuple à l'Église. Le recrutement aristocratique du Corps Législatif contribua à y accroître l’influence cléricale.

Les préfets, dont un petit nombre seulement avaient été nommés depuis le coup d’État, étaient enclins à ménager les influences locales. Ils cherchèrent à faire désigner comme candidats officiels les anciens chefs du parti de l’ordre, c’est-à-dire, dans les régions cléricales, des légitimistes, même lorsque leur dévouement à Louis-Napoléon était douteux. Persigny, persuadé que l’administration ferait élire ses candidats quels qu’ils fussent, les voulait surtout dévoués ; il s’opposa fréquemment aux choix des préfets, maïs finit souvent par les ratifier. (4) Il acceptait plus volontiers les légitimistes que les orléanistes. Parfois, pour détacher le clergé des légitimistes, l'administration désigna des candidats officiels non légitimistes mais connus pour leur dévouement à l’Église. Dans les régions où le clergé avait une influence électorale, le gouvernement choisit donc en général des candidats qui lui inspiraient confiance : légitimistes ralliés ou catholiques avant tout,

Dans le Midi divisé en rouges et blancs, ceux-ci obtinrent généralement l’appui de l'administration. La Gazette de Lyon,

(1) Langres, Hautes-Alpes.

(2) Parmi les 39 députés cléricaux qui votèrent en 1854 contre la loi sur l’instruction publique, plusieurs représentaient des régions indifférentes, où le parti clérical était très faible et où l’enseignement laïque était populaire : la Meuse, l'Eure, la Charente-Inférieure, etc.

(3) Goyau : Un roman d'amitié entre deux adversaires politiques, Fallouæ et Persigny.

(4) Sur ces divergences de vues entre Persigny et les préfets vis-à-vis des légitimistes, voir : Bouches-du-Rhône, Eure, Gard, Loire, Loire-Inférieure, Somme, Vaucluse,

légitimisté non ralliée, remarquait après la victoire complète des candidats officiels dans le Languedoc « qué dans plusieurs circonscriptions de ces contrées, le gouvernement avait eu le bon esprit de présenter des candidats dont les opinions religieuses et même politiques sont en harmonie avec celles des élections. sic) Il ne faudrait donc pas se laisser abuser par cette expression de candidats du gouvernement et en conclure que les nouveaux députés sont dévoués à une politique personnelle (1) ». L’administration chercha cependant à ne pas exclure les protestants, rouges en majorité, mais dont la bourgeoisie riche se ralliait. Elle leur donna un représentant dans la Drôme et dans l'Ardèche, mais, sous la pression des catholiques, elle ne leur réserva aucun siège dans les autres départements mixtes du Midi. Il en résulta, dans le Gard, une lutte très vive.

Dans les pays mixtes de l’Est, il n’y eut nulle part de difiicultés sérieuses, bien qu’à Sarreguemines le clergé ait fait quelque opposition au candidat officiel protestant. Dans les pays de montagne, le clergé donna presque toujours aux candidats officiels son puissant appui. Par contre, dans plusieurs cireonscriptions de la région du Nord, le clergé soutint les candidats légitimistes qui obtinrent d’assez fortes minorités.

Mais c’est dans l’Ouést que le clergé joua le rôle le plus important. Les légitimistes intransigeants et le gouvernement s’y disputaient son appui. L’un des artisans les plus actifs du ralliement du clergé, De la Tour, collaborateur de l'Univers, écrivait le 22 janvier à Persigny : « La constitution est favorablement accueillie dans notre pays, surtout par le clergé. Ce fait est important, car l'Ouest, religieux avant tout, est mené par le clergé. Si l'Ouest a été royaliste de 1792 à 1800, c’est parce que la République avait persécuté l’Église. S'il a remué en 1815, c’est parce que Napoléon avait emprisonné le pape et maltraité plusieurs évêques. S'il a été hostile à Louis-Philippe, c’est parce que ce roi avait sacrifié la religion aux éclectiques voltairiens, Avant peu d'années, tout l'Ouest sera pour Louis-Napoléon, si son gouvernement continue à défendre les intérêts de l'Eglise. Nous travaillons sincèrement, mes amis et moi, à dissoudre la secte légitimiste, si opposée à la doctrine monarchique, à ramener tous les catholiques aux principes d'autorité et d’unité. Mais pour que nous puissions réussir prompbement, il faut que le

(1) Cet article fut reproduit le 8 mars par l'Union de l'Ouest, d'Angers ; il s’appliquait en effet à l'Anjou presque aussi bien qu’au Languedoe.

gouvernement poursuive avec nous la lutte contre le libre examen... (1). Il serait désirable que quelque nouveau décret avantageux à l’Église parût avant l'élection. Cela contribuerait à soustraire le clergé aux influences légitimistes (2). » En effet, le clergé assura une élection facile à tous les candidats officiels qui obtinrent son appui. Mais partout où il s’allia contre eux aux légitimistes intransigeants, son opposition fut redoutable et parfois victorieuse.

Comme au plébiscite, le clergé du Finistère et des Côtes-du- Nord se sépara du parti légitimiste qui ne présenta de candidats qu’à Morlaix et à Dinan où ils eurent peu de voix. Mais dans la Bretagne française et dans les bocages du Maine, de l’Anjou et de la Vendée, bien que les candidats officiels fussent presque tous légitimistes et cléricaux, le clergé resta souvent fidèle aux légitimistes intransigeants. Grâce à son appui, ils triomphèrent dans trois circonscriptions de l’Ille-et-Vilaine, du Maine -et-Loire, et de la Vendée ; ils obtinrent dans le Morbihan et dans la Loire- Inférieure de fortes minorités.

Le clergé, aux élections comme au plébiscite, se montra donc hostile au gouvernement dans la région où il exerçait le plus d'influence ; or, il ne put lui infliger que trois échecs. Les préfets (3) s’étonnèrent et se réjouirent de ce résultat. Ils y virent l’indice d’un ralliement complet et prochain des anciens pays de chouannerie au nouveau régime qui, après trois mois d'existence, s’y était si fortement implanté.

Cependant, le clergé retira des élections de 1852 un profit certain. Elles montraient en effet que sans être en aucune région tout puissant, il exerçait dans près de la moitié des départements une influence notable, et que, sans son appui, aucune opposition sauf celle du parti républicain ne pouvait entraîner le suffrage universel, Dans les régions où la menace révolutionnaire dominait la vie publique et où le clergé était peu influent, son Concours était acquis à administration. Mais ailleurs, il pouvait

(1) De la Tour ajoutait : « L'Institut et la haute Université sont un dernier repaire de l’orléanisme éclectique, S'ils persistent dans leur fronde impertinente, s'ils oublient le traitement que leur infligea l'Empereur, j'espère que Louis-Napoléon ne loubliera pas ; qu'après avoir attaqué si vigoureusement la ligue des fous enragés il ne ménagera pas la fronde des savantasses et des beaux esprits qui le boudent, le dénigrent ou le déchirent. Au reste, l’école catholique naissante abattra bientôt l’école ralionaliste ; elle percera toutes ces outres gonflées de miasmes et de vent. La force

de l'opinion passe déjà de notre bord ; le courant européen nous appartient, » F2e II 98. (2) Le décret sur les congrégations de femmes est du 31 janvier. (3) Ceux d’Ille-et-Vilaine et de Loire-Inférieure notamment.

selon les circonstances seconder le gouvernement ou les légitimistes, tenir l’un en échec ou réduire les autres à l'impuissance. Aussi, les préfets de ces régions cherchèrent-ils à se concilier le clergé : ce fut une de leurs principales préoccupations.

D'autre part, certains membres du Corps Législatif savaient que le clergé les avait soutenus pour eux-mêmes et non parce qu'ils étaient candidats officiels. Aussi, se sentaient-ils moins complètement dépendants du gouvernement que leurs collègues. Le petit groupe des députés qui therchèrent, à l’occasion du budget, à contrôler les actes du gouvernement comprenait avec les trois légitimistes : Bouhier de l'Écluse, Durfort de Civrac et Audren de Kerdrel, plusieurs cléricaux : de Flavieny, de Mortemart, d’Andelarre, Anatole Lemercier, Ancel, de Talhouet, Louvet, de Mérode et surtout Montalembert. L'ancien chef du parti catholique consomma sa rupture avee le gouvernement par un grand discours prononcé le 12 juin, où, en présence de Louis-Napoléon, il protesta contre « l’anéantissement de tout contrôle et l’abaissement du seul corps électif qui existe dans le gouvernement français ». Le Corps Législatif par 75 voix contre 99 vota l’autorisation de publier ce discours, Ce fut une manifestation sans lendemain ; mais dès la première session l’on vit ainsi que les cléricaux du Corps Législatif en formaient l’un des éléments les moins dociles.

L'influence locale du clergé fut encore accrue par la tactique que suivit l'administration vis-à-vis des légitimistes. Le serment était exigé pour toutes les fonctions publiques et le comte de Chambord, avant les élections municipales et cantonales, invita les légitimistes à s’abstenir. Mais cette consigne ne fut observée, même après le rétablissement de l’Empire, que par une minorité d’intransigeants (1). Beaucoup de préfets, par contre, jugèrent -qu'’il était de bonne politique de détacher les légitimistes de leur parti en leur faisant accepter des fonctions publiques. C'est ainsi que de nombreux légitimistes furent nommés maires, surtout dans les campagnes. L'administration en fit entrer beaucoup dans les conseils généraux et surtout dans les bureaux de bienfaisance et dans les conseils administratifs des hôpitaux et des hospices (2). L'exercice de ces fonctions les rapprocha

(1) Voir les biographies de Berryer et de Falloux,

(2) Les ecclésiastiques qui faisaient partie de ces conseils, furent exemples du serment, de même que les aumôniers des hôpitaux et des prisons, par une circulaire du ministre de l’Intérieur : « Le caractère des membres du clergé et Ia nalure même

des fonctions qu'ils remplissent les placent complètement en dehors de l'action poli-

du gouvernement mais accrut leur influence. Ils furent, pour le clergé, des alliés sûrs et puissants (I).

Le parti républicain étant tout entier hostile au nouveau régime et le parti orléaniste réduit à l'impuissance, c’est sur les légitimisces ralliés et sur le clergé que, pendant les premières années du Second Empire, l'administration s’appuya le plus souvent pour diriger la vie publique locale,

tique, et c’est moins comme fonctionnaires publics qu’en leur qualité de ministres de la religion qu’ils sont appelés à vous prêter leur concours. En conséquence il n'y a pas lieu de leur demander le serment. » (30 juin 1852). Voir F1° 5.592,

(1) Le préfet de la Sarthe écrivait au sujet d'un grand seigneur légitimiste, de la Bouillerie, maire de Bazanges : « Cette qualité pourrait donner lieu de croire que la famille est disposée à se rallier ; il n’en est rien. M. de la Bouillerie appartient à cette fraction des légitimistes intelligents qui tiennent à conserver leur influence et qui comprennent qu’abdiquer d’une manière absolue, se tenir à l'écart des populations, constitue une maladresse sans être une nécessité. M. de Ja Bouillerie sert donc ses intérêts, ceux de son parti, en acceptant les fonctions de maire de sa commune ; au delà, il n’y a lieu d’en rien attendre et le serment qu'il a prêté ne l’engage que jusqu’à l’administration municipale, c’est-à-dire celle de ses propres intérêts comme grand propriétaire foncier, » (6 janvier 1855, F'° 2,010.)

CHAPITRE III Le rétablissement de l’Empire et les divisions de l’Église

I. — L'intervention du gouvernement contre les progrès de l’ullramontanisme (1)

L'Église de France traversait en 1852 une crise grave, qui la divisait profondément. Conservant en partie les anciennes traditions gallicanes, placée par le régime concordataire dans une situation très particulière, elle vivait en marge du droit commun de l'Église. Le droit coutumier français avait pour caractère essentiel la toute puissance des évêques. La tradition d’après laquelle les décisions des congrégations romaines n’avait. pas en France force de loi, assurait leur indépendance vis-à-vis de la cour de Rome. Ils s’arrogeaient souvent en matière d’absolution, de dispenses et de liturgie, des pouvoirs que le pape prétendait se réserver. Contrairement aux règles établies par

(1) Sources : 1° Archives des Affaires Étrangères : Fonds Rome : Correspondance diplomatique ; Mémoires et Documents : Volumes 116, 117 et 118. Papiers de Cerçay : 165 AI 10: Lettres de l'ambassadeur de France à Rome, Rayneval, au directeur des affaires politiques, Thouvenel. 20 Archives Nationales : K1° 1,931 : La Correspondance de Rome ; 1.933 : Univers, classiques, théologies de Bailly et de Bouvier ; 1.947: Dictionnaire Bouillet ; liturgie du Mans ; F29 ],952 : Les Articles Organiques etles décisions des congrégations romaines ; F19 2,652 et 1° 5.832 : Domergue, curé de Vertou ; Fis 3,121 : Officialités. Voir les dossiers des évêques Angebault (F:° 2.489), Donnet (F2 2,506) Dupanloup (F°° 2.553) ; et dans la série AB XIX, les papiers de Dupanloup (b22-524-526) et la correspondance du Sulpicien Boîteux (517, 518, 519). ".

Les documents relatifs au rôle joué par le Saint-Siège dans les affaires politiques et religieuses de la France de décembre 1851 à avril 1853 sont reproduits dans ma seconde thèse : Le Saint-Siège el la France de Décembre 1851 à Avril 1853. Voir Mater : L'Eglise catholique. G. Weill ; Histoire du catholicisme libéral. Parmi les écrits de l’époque le principal est le : « Mémoire adressé à l’épiscopat sur la silualion de l'Eglise gallicane relativement au droit coutumier » (1852). Presque toutes les biographies d’évêques, de religieux ou de catholiques laïques de cette époque, donnent des rensélr gnements sur les divisions de l’Église, mais elles sont souvent tendancieuses, surtout celles des adversaires de l’ultramontanisme ; les principales sont celles de Gousset, Parisis, Pie, Mabile, Guéranger, Gerbet, Salinis, Ségur, Veuillot (ultramontains), Mathieu, Dupanloup, Bouvier, Mazenod, Guibert, Jaquemet, Bonnechose, Angebault, Maret, Bernier, Gueltée (gallicans ou modérés). La Correspondance de Pie et de Cousseau est une source importante.

Dye LA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE DU SECOND EMPIRE

le concile de Trente, ils nommaient, déplaçaient et révoquaient à leur gré, les membres du bas clergé, à l'exception des curés doyens inamovibles qui formaient moins du dixième de son effectif total. Encore ceux-ci n’étaient-ils pas à l’abri de l’arbitraire épiscopal. D’après le droit commun de l’Église ils ne pouvaient être déposés qu'après un procès canonique réguher. Mais ces procès ne pouvaient être régulièrement instruits en France, faute de tribunaux ecclésiastiques. La plupart des évêques avaient sans doute rétabli des officialités, mais 1ls s’en servaient peu en matière disciplinaire, et seulement à titre de conseils. [ls prononçaient donc leurs sentences sans les formes canoniques régulières. Ils faisaient valoir que le concile de Trente autorisait les évêques, quand ils se jugeaient en conscience suffisamment informés, à prononcer contre leurs prêtres, sans procès, des sentences « ex informata conscientia », pour éviter le scandale. Mais d’après le Saint-Siège, ces sentences n'étaient licites que lorsque le fait qui motivait l'accusation était secret, et même dans ce cas, l’accusé devait bénéficier de certaines garanties que les évêques français négligeaient (1). Leurs sentences disciplinaires étaient donc pour la plupart contraires au droit canonique. Mais jusqu’à l'avènement de Pie IX, les prêtres français frappés par leurs évêques qui firent appel au Saint-Siège furent rares, et, en général, n’obtinrent pas satisfaction.

. Vers le milieu du xix® siècle, l’omnipotence des évêques fut très menacée. Les congrégations, dont beaucoup étaient en fait indépendantes de leur autorité, prirent un grand développement. La presse catholique, et surtout son principal organe l'Univers, acquit une influence considérable. Le clergé inférieur résista de plus en plus à l'arbitraire épiscopal. La cour de Rome, sous l’impulsion de Pie IX, entreprit d'imposer à la France le droit commun de l’Église.

Le mouvement baton ein ne donc aux prises : d’une part, le pape, les congrégations romaines et la nonciature, l'Univers, les quelques évêques qui le patronnaient, les ordres religieux les plus influents et presque tout le bas clergé; de l’autre, la plupart des évêques français, la compagnie de Saint- Sulpice qui dirigeait vingt séminaires, dont celui de Paris d’où beaucoup d’évêques sortaient, et le petit groupe des cathokques libéraux, ultramontains d’origine, mais brouillés avec l'Univers(?2).

(1) Bassiney : Les senlences ex informata conscientia. (2) Dans cette coalition, les galligans véritables ne formaient qu’une petite mino-

La lutte entre les deux partis, latente depuis plusieurs années, devint très vive en 1852 et s’engagea sur tous les terrains à la fois.

Depuis 1840, les ultramontains réclamaient le retour à la liturgie romaine. Beaucoup d’évêques, cependant, conservaient les hiturgies locales. Un chanoine ultramontain du Mans consulta la congrégation des Rites sur le bréviaire en usage dans son diocèse. Elle répondit le 10 janvier 1852 que l’on ne satisfaisait point à la règle en se servant de ce livre. L’évêque gallican du Mans, Bouvier, n’avait été ni consulté, ni averti. Cette réponse, qui fut rendue publique en juillet, montrait que le Saint-Siège ne voulait pas laisser les évêques régler à leur gré les questions Hturgiques et qu'il ferait au besoin pression sur eux en s’äppuyant sur leur clergé.

Le 26 septembre 1851, le manuel de droit canonique de l’abbé Lequeux, vicaire général de Paris, qui était en usage dans la plupart des séminaires français, fut mis à l’Index. Cette condamnation, grave en elle-même, fut interprétée comme une menace pour les principaux traités qui servaient de base à l’enseignement des séminaires en France et qui, comme Île manuel de Lequeux, étaient plus ou moins entachés de gallicanisme. Le bruit se répandit que la théologie de l’évêque du Mans, Bouvier, allait être mise à l’Index.

Le curé imamovible de Vertou, qui avait été déposé en 1847 par l’évêque de Nantes sans jugement canonique régulier, se rendit à Rome où son appel fut bien accueilli. L'indignité du personnage étant certaine, il fut évident que le Saint-Siège voulait par principe soustraire le clergé inférieur à l'arbitraire des évêques français.

Plusieurs prêtres français ultramontains établis à Rome et protégés par le cardinal Fornari qui avait longtemps été nonce à Paris, fondèrent un journal : la Correspondance de Rome, où les décisions des congrégations romaines, souvent contraires au droit coutumier français, étaient publiées et commentées. Ce journal, répandu en France, critiquait à mots couverts l’administration des évêques français comme contraire au droit commun de l'Église et encourageait le bas clergé à la résistance. Plusieurs évêques s’en plaignirent amérement, Un mémoire contre le

rité, La plupart des adversaires de l’ultramontanisme protestaient contre l'imputation de gallicanisme, La question, en effet, ne se posait plus en 185? comme en 1682, mais il s'agissait toujours de limiter le pouvoir du pape en France.

MAURAIN, — POLITIQUE

journalisme dans l'Église fut envoyé au pape puis publié eb adressé à l’épiscopat en 1852,

Enfin, l'Univers irritait les évêques par son utramontanetie ardent, sa polémique arrogante, son autorité croissante sur le bas clergé. Le conflit éclata à propos d’un écrit de l'abbé Gaume, Le ver rongeur qui dénoncait l’usage des classiques païens dans l’éducation comme la source de l’impiété. L'Univers et le cardinal Gousset, archevêque de Reims, qui était son principal patron dans l’épiscopat, prirent parti pour Gaume. L’évêque d'Orléans, Dupanloup, prit la défense des classiques dans une lettre adressée aux professeurs de son petit séminaire (29 avril 1852). Veuillob ayant critiqué cette lettre, Dupanloup interdit à ses prêtres de s'abonner à l'Univers (30 mai). A la fin de juin, d'accord avec les archevêques de Paris et de Besançon, il rédigea et soumit à l'approbation de ses collègues une déclaration en quatre articles favorable à l’emploi des classiques païens expurgés et proclamant « que les actes épiscopaux ne sont en aucune manière justiciables des journaux, mais seulement du Saint-Siège et des évêques dans les cas prévus par le droit ». La question pédagogique devenait secondaire ; il s'agissait de définir les droits respectifs des évêques et des journalistes catholiques. La lutte était engagée entre l'Univers et la majorité des évêques hostiles aux progrès de l’ultramontanisme (1).

Les rapports entre l'Église et l'État étaient alors trop étroits pour que le gouvernément pût rester étranger à ces conflits. Tenant du Concordat le droit de nommer les évêques, il était intéressé au maintien de leur toute puissance.

C’étaient les Articles Organiques qui avaient établi en France, contrairement au droit commun de l’Église, l’omnipotence épisépiscopale. Ils avaient aboli les exemptions grâce auxquelles, autrefois, de nombreux établissements ecclésiastiques échappaient à la juridiction épiscopale ; ils avaient passé sous silence les congrégations religieuses, et surtout ils avaient soumis le bas clergé aux évêques. L’inamovibilité dont beaucoup d’ecclésiastiques du second ordre avaient jusqu'alors bénéficié fut désormais réservée aux curés, dont le nombre n’était que de 3 000 environ, et qui ne pouvaient être nommés qu'avec l'agrément du

(1) Je n'ai indiqué que les conflits où le gouvernement fut mêlé, mais l'opposition des deux partis se manifesta dans tous les domaines : les ultramontains étaient en général traditionnalistes en philosophie, favorables aux légendes et hostiles à la critique en histoire ; leurs adversaires avaient des tendances rationalistes,

gouvernement ; les évêques recevaient le droit de nommer, déplacer et révoquer à leur gré les 30.000 desservants et vicaires. « Le clergé du second ordre dans la main de l’évêque, l’évêque dans la main du chef de l'État, tel paraît avoir été l'idéal qu'on cherchait alors à atteindre (1). »

Depuis 1801, le gouvernement francais restait fidèle à cette politique. Lorsque les congrégations se reconstituèrent, il les considéra comme soumises à l’autorité épiscopale. Il veilla à ce que les chapitres cathédraux ne reçcussent qu’une faible partie des attributions que leur conférait le droit canon. Surtout il maintint le pouvoir absolu des évêques sur leur clergé. Les prêtres frappés par leurs évêques pouvaient former contre eux un recours d'abus auprès du Conseil d'État, En outre la sentence de déposition portée par un évêque contre un curé inamovible ne pouvait avoir d’effet qu'après avoir été approuvée par décret. Or ce contrôle du gouvernement et du Conseil d'État fut exercé de manière à renforcer l'autorité des évêques. Fortoul écrivait en mars 1892 à l’archevèque de Bourges qui voulait déposer un curé : « Comme les formes de l’ancienne procédure ne sont point obligatoires, il suffit d'observer ce qui est de droit naturel et tient à l’essence des jugements, c’est-à-dire que le curé doit être admis à présenter ses moyens de justification sur les faits qui lui sont reprochés ». (2) En outre le Conseil d’État refusait de reconnaitre les sentences rendues par des officialités et exigeait qu’elles fussent prononcées par l’èvêque seul (3). Cette jurisprudence était donc en opposition directe avec le droit canon, mais le gouvernement et les évêques français y tenaient beaucoup car elle facihitait l'exercice de leur autorité et évitait les scandales (4).

(1) Note de Tardif, 1er avril 1857 (F:° 6.253). Tardif écrivait le 1er octobre 1855 : « L'expérience de cinquante années a démontré... que l’amovibilité des desservants ne sért pas moins les intérêts de l'Église que les intérêts de l'État. Si un desservant donne quelques sujets de plainte on peut aussitôt demander à l'évêque une satisfaction qui, sans briser l’avenir de l’ecclésiastique, l’enlève à des influences lâcheuses et lui permet de rendre d’utiles services dans une autre paroisse. Quand il s’agit au contraire d’un curé, la bonne volonté des évêques échoue contre des difficultés qui obligent l'administration à subir un état de choses auquel elle ne peut porter remède. » (F1° 6.118.)

(2) F1° 2.652, affaire Salley.

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