ENS
(4) Note de Tardif, 1er octobre 1855 «... au point de vue social dont le gouvernement peut surtout se préoccuper, les sentences ex informata conscientia ont 1 immense avantage de terminer rapidement et sans bruit de tristes affaires el de prévenir le scandale, les désordres même, qu’entrainent presque toujours les enquêtes dans les petites localités. » (F1° 6.118.)
Quant au fond des affaires, le gouvernement et le Conseil d'État prenaient presque toujours le parti des évêques (1).
Enfin les Articles Organiques reproduisaient les dispositions essentielles de l’ancien droit public gallican, par lesquelles le pouvoir civil s'était efforcé, depuis des siècles, de limiter l’autorité du pape en France. Or les Articles Organiques contre lesquels le Saint Siège avait protesté et qu’il persistait à tenir pour nuls, avaient été maintenus, du moins en droit, par tous les gouvernements français depuis 1801. Les progrès de l’ultramontanisme étaient donc contraires aux traditions et aux intérêts permanents de l'État concordataire.
De plus, les ultramontains hostiles au régime ecclésiastique établi en France, étaient, dans les divisions de l’Église, les révolutionnaires et les agresseurs. Ils étaient intransigeants et enclins à affirmer d'autant plus énergiquement les doctrines catholiques, qu’elles étaient contraires aux idées et aux mœurs de la société laïque. Les formes acerbes et provocantes de l'Univers, leur principal organe, contribuaient aussi à les faire mal voir. Leurs adversaires, au contraire, étaient en général des modérés, conciliants vis-à-vis du siècle et du gouvernement. Or, le personnel gouvernemental désirait l'accord de l’Église avec la société laïque, et était assez indifférent en matière religieuse pour souhaiter avant tout le calme et le maintien du statu quo. Ses sympathies allaient donc aux défenseurs des coutumes françaises.
Maus les intérêts immédiats de Louis-Napoléon, l’entraînaient dans le sens opposé. Le pape lui donnait ouvertement son appui chaleureux. Dans le clergé français, les ultramontains étaient ses plus chauds partisans. Leurs chefs, sous l'influence de Lamennais, cherchaient depuis longtemps à séparer la cause de l’Église de celle de la légitimité. Indifférents au principe des gouvernements, prêts à accepter celui qui favoriserait le plus les intérêts de l’Église, ils s'étaient ralliés, souvent avec enthousiame à Louis-Napoléon (2). L'Univers surtout, par sa grande influence sur le bas clergé, avait apporté au gouvernement un appui précieux et son concours lui était indispensable pour soustraire le clergé à l'influence légitimiste.
Les catholiques libéraux au contraire, avaient mal accueilli
(1) Toujours, sous le Second Empire ; voir chap. IV, $ 5.
(2) Voir les biographies de Gousset, Salinis, Parisis, Gerbet, Guéranger, Mabile, Veuillot. Quelques évêques ultramontains étaient légitimistes, notamment Pie et. Dreux-Brézé, mais ils étaient jeunes et leur influence était encore faible.
le coup d’État. L'Ami de la Religion, inspiré par Dupanloup, était hostile au gouvernement. Les gallicans avaient donné leur appui à Louis-Napoléon au lendemain du coup d'État, mais certains d’entre eux étaient de tendances légitimistes et s’éloignaient du gouvernement à mesure que se développait la campagne pour le rétablissement de l’Empire (1). Les ultramontains comptaient Urer parti de cette situation, d'autant plus qu’ils savaient Louis-Napoléon étranger à la tradition gallicane.
Le gouvernement, pour resserrer encore ses bons rapports avec la cour de Rome, rétablit en février 1852 le poste d’auditeur de Rote pour la France, resté sans titulaire depuis 1847 (2) et le confia à un ultramontain ardent, l'abbé de Ségur. Investi de la confiance personnelle de Louis-Napoléon, Ségur joua dans les rapports entre la France et Rome un rôle ‘important ; il consacra toute son influence à favoriser les ultramontains. Le gouvernement avait d'autre part maintenu dans ses fonctions d’ambassadeur à Rome le comte de Rayneval, dévoué aux intérêts catholiques et partisan d’une entente. étroite avec le Saint-Siège. Les deux représentants de la France à Rome étaient donc opposés, l’un avec mesure, l’autre passionnément, à la politique gallicane.
La résistance aux progrès de l’ultramontanisme vint du ministère des Cultes. Les quelques changements de personnel opérés par Falloux et ses successeurs, n’avaient pas modifié la tradition de cette administration (3). Les évêques, qui n’osaient
(1) Clausel de Montals, évêque de Chartres, Lemée, évêque de Saint-Brieuc, Croizier, évêque de Rodez, notamment.
(2) L’auditeur de Rote, prélat domestique du pape, n’exerçait officiellement que des fonctions judiciaires et religieuses ; mais il servait d'agent officieux au gouvernement ; son caractère ecclésiastique lui donnait à Rome des facilités d'action qui
. faisaient défaut à l’ambassadeur,
(3) Voir Cerçay, 165 AL 10, 4 septembre 1853, Rayneval à Thouvenel (cité par J. Maurain : Le Saint-Siège el la France).
L'administration des Cultes avait pour directeur depuis 1850 un ancien préfet, de Contencin « homme charmant, écrit Haussmann... mais de tous les fonctionnaires que je rencontrai, le moins fait pour un rôle exigeant soit de l'initiative, soit de l'énergie. » (Mémoires du baron Haussmann.) 11 paraît n'avoir pas eu d'action personnelle. Presque tous les fonctionnaires de l'administration des Cultes, étaient favorables à l'Église mais hostiles à l’ultramontanisme. C’étail notamment le cas de Jourdain, directeur de la comptabilité, ancien chef de cabinet de Falloux, et de Nison de Berty, chef de la première division (personnel). Seul le chel de la deuxième division (administration temporelle des diocèses) Auguste Nicolas, ancien magistrat appelé à ce poste par Falloux, était ultramontain. Apologiste catholique, il publia en août 1852 un livre contre le protestantisme, Dès cette époque, il fut question de le révoquer. C’est seulement en février 1854 que Fortoul l'obligea à se retirer et le remplaça par Victor Hamille entré à la direction des Cultes en 1540 et fidèle à ses
guère dénoncer publiquement les atteintes portées à leur autorité s’en plaignaient au ministre des Cultes. Fortoul semble n'avoir pas eu de convictions personnelles en matière religieuse ; ce n’était pas un gallican de principe ; mais, conseillé par ses collaborateurs, il prit la défense des droits de l’épiscopat menacés par l’ultramontanisme et au maintien desquels l'autorité civile était intéressée. Rayneval, venu à Paris en mai 1852 fut chargé par lui de soutenir auprès du pape la cause des évêques et des coutumes de France.
Il obtint satisfaction sur plusieurs points. Pie IX suspendit à la fin de juin la publication de la Correspondance de Rome que les évêques français les plus ultramontains trouvaient ‘trop intransigeante et maladroite. Il déféra l’affaire du curé de Vertou à l’archevêque de Tours, qui maintint la sentence de déposition portée par son collègue et décida le curé à retirer son appel en le nommant à une petite cure. Malgré cette transaction, le conflit de principe restait entier : le Saint-Siège ne reconnaissait pas la validité des sentences « ex informata conscientia » dont usaient les évêques français et que le gouvernement tenait pour régulières et nécessaires, les officialités n’étant pas légalement établies en France.
Pie IX assura Rayneval qu'il n’avait pas l'intention de faire mettre à l’Index les traités en usage dans les séminaires français, que la théologie de Bouvier n’était pas menacée d’une condamnation et que les modifications qui devaient lui être apportées seraient débattues avec son auteur. Mais, pendant ces négociations, le 1eT juillet 1852, la congrégation de l’Index condamna le dictionnaire historique de Bouillet auquel l'archevêque de Paris, Sibour avait donné son approbation (1). Sibour était un adversaire passionné de l'Univers ; le dictionnaire de Bouillet élail un des nombreux sujets sur lesquels ils étaient entrés en conflit. La sentence de l’Index était donc un échec pour l’auto-
traditions, Vers la même époque, un autre fonctionnaire de l'administration des Cultes, délaché au cabinet du ministre, Adolphe Tardif, acquit une réelle influence. Il était spécialiste de droit canon et favorable aux traditions gallicanes.
Voir F1? 12.498 : Personnel de l'administration des Cultes. Les dossiers personnels de Contencin (F3 1.863) Hamille (F1° 1,865) Tardif (F:° 1.867) Jourdain (F2?) et les papiers de Contencin (F1 2.001) sont peu intéressants.
Voir Paul Lapeyre, Auguste Nicolas, et Veuillot : Correspondance, t. IV, 20 janvier 1854.
(1) Toujours pendant les négociations, l'Univers publia le 17 juillet la réponse faite le 10 janvier par la congrégation des Rites au chanoine Lottin et dont Fortoul s'était plaint, Ê
| rité épiscopale en même temps qu’un encouragement au grand Journal ultramontain. Le gouvernement en témoigna son regret et 1l fut décidé que Bouillet, d'accord avec la congrégation de l'Index préparerait une nouvelle édition de son ouvrage.
Les adversaires de l'Univers subirent vers la même époque un grave échec dans l’affaire des classiques qui, d’ailleurs, ne fut l’objet d'aucune démarche du gouvernement à Rome. La déclaration de Dupanloup avait réuni plus de quarante adhésions épiscopales, mais quelques évêques ultramontains prirent publiquement parti pour l'Univers. Le cardinal archevêque de Reims, Gousset, déclara le 30 juin que l'affaire des classiques servait de prétexte aux adversaires de l’ultramontanisme pour combattre l'Univers, et que le procédé employé par Dupanloup était contraire aux traditions de l’Église. Le cardinal Antonelli, secrétaire d'État de Pie IX, l’approuva entièrement sur ce point par une lettre du 30 juillet qui fut rendue publique (1). Après ce blâme de la cour de Rome, il devenait difficile à la majorité modérée de l’épiscopat de se concerter pour agir.
Dans l’ensemble, et tout en leur imposant des ménagements de forme, le Saint-Siège appuyait les ultramontains français dans leurs luttes contre le droit coutumier et l’omnipotence épiscopale, Sa politique s’opposait donc nettement à celle du gouvernement français. Pie IX, tout en faisant bon accueil à Rayneval et en donnant sur certains points salisfaction au gouvernement français, s’émut de l'intervention du pouvoir séculier en matière ecclésiastique et garda rancune aux évêques français qui l’avaient sollicitée. Rayneval, au début d'août, avertit son gouvernement qu'il serait imprudent d'intervenir à nouveau dans ces questions.
Cet avis fut suivi pendant quelques mois. Les circonstances étaient d’ailleurs peu favorables à une action résolue du gouvernement : entre Rayneval, disposé à tenir le plus grand compte du point de vue romain et l'administration des Cultes qui se refusait à l’admettre, le ministère des Affaires Étrangères, sous Turgot (jusqu’au 28 juillet) comme sous Drouyn de Lhuys gardait une attitude intermédiaire. Louis-Napoléon fut mécontenté par les agissements des ultramontains (2), mais il désirait
(1) La question pédagogique n’y était pas tranchée. Antonelli assura Rayneval que cette publication avait été faile à son insu et qu'il la regretlait. (2) Louis-Napoléon à Ségur, 29 août 185? ; lettre cilée par le marquis de Ségur :
Mgr de Ségur : Souvenirs el récit d'un frère.
déjà être sacré par Pie IX lorsque l'Empire serait rétabli et le fit pressentir à ce sujet dès le début de septembre. Il devait done ménager le Saint-Siège.
IT. — Le rélablissement de l'Empire (1)
Du 14 septembre au 16 octobre 1852, Louis-Napoléon parcourut les provinces du midi de la France pour yÿ étudier les dispositions d'opinion publique relativement au rétablissement de l’Empire.
Dans tous les évêchés où il passa, Louis-Napoléon se rendit à la cathédrale où il fut reçu en souverain par l’évêque entouré d’un nombreux clergé. Aux discours de bienvenue des prélats, il répondit en témoignant sa déférence pour la religion. Non content de faire ainsi une large place au clergé dans les cérémonies publiques, il tint à entrer en relations personnelles avec les évêques. Par des décorations, par des prévenances, en faisant bon accueil à leurs sollicitations (2), il chercha à s'assurer de leur dévouement. Il leur dit que ses sentiments personnels et sa politique étaient favorables à l’Église. Il s’entretint avec certains d’entre eux d’une révision possible des Articles Organiques (3). Sensibles à ces attentions, les prélats furent charmés de leurs rapports avec le futur empereur et sa séduction personnelle s’exerça même sur ceux qui, comme l’évêque de Poitiers, Pie, avaient peu de sympathie pour son gouvernement. L'opinion
(1) Sur le voyage de Louis-Napoléon, voir quelques rapports de police (F7 12.164 et 12.165); les dossiers des évêques Bonnechose (F1 2.572) Dépéry (F:1° 2,524), Ginouilhac (19 2.531), les biographies des évêques Mazenod, Cart, Bonnechose, Mabile, Mioland et le Journal du maréchal de Castellane.
Sur le plébiscite, les rapports des préfets sont la principale source. On trouvera des renseignements sur le rôle du clergé 1° dans la série Fe III pour les.départements suivants : Ain 6, Basses-Alpes 6, Aveyron 7, Doubs 8, Eure-et-Loir 9, Finistère 3, Hle-et-Vilaine 8 et 12, Loire-Inférieure 8, Lozère 6, Manche 6, Mayenne 6, Meurthe 16, Morbihan 12 (à complèter par F2 3625 et 6) ; 2° à BB:0 406, pour les ressorts d'Angers et de Poitiers et dans les rapports trimestriels des procureurs généraux de Dijon : (BB*9 377), Paris (383), Poitiers (385), Rennes (387), Toulouse (388); 39 dans le rapport postérieur de Gallix (F7 12.389) sur la Bretagne ; 4° dans les dossiers personnels des évêques Angebaull (F1° 2.489), Croizier (2.570), Lemée (2.575), Baillès (2.530 et-5.819 B) ; 5° dans les dossiers de police des cultes de Carcassonne (F 1° 5.800) et de Strasbourg (5.864).
Voir en outre le chapitre XII sur le rôle du clergé dans la vie publique locale.
Sur Ja reconnaissance du Second Empire par la cour de Rome, voir la correspondance diplomatique citée dans ma seconde thèse : Le Saint-Siège el la France.
(2) L'administration des Cultes fut saisie de 347 demandes de secours adressées à Louis-Napoléon au cours de son voyage. Le total des secours sollicités fut évalué à six millions. Beaucoup ne furent pas accordés (F1° 5,604).
(3) Voir les biographies de Bonnechose et de Mioland.
s'établit parmi eux qu’au point de vue catholique, il valait beau- . COUP mieux que son entourage. |
C’est à Marseille que les manifestations d’alliance entre l'Église et le nouveau régime eurent le plus d'éclat. Louis- Napoléon y fut salué par un légat envoyé par Pie IX, quisuivait son voyage avec sympathie. Posant le 26 septembre la première pierre de la nouvelle cathédrale, il proclama : « Mon gouvernement, Je le dis avec orgueil, est peut-être le seul qui ait soutenu la religion pour elle-même ; il la soutient non comme instrument politique, non pour plaire à un parti, mais uniquement par conviction et par amour du bien qu’elle inspire comme des vérités qu'elle enseigne. » Le 9 octobre, Louis-Napoléon à Bordeaux, déclara encore : « Je veux conquérir à la religion, à la morale, à l’aisance, cette partie encore si nombreuse de la population qui, au milieu d’un pays de foi et de croyances connaît à peine les préceptes du Christ... »
Louis-Napoléon opposait ainsi à l'alliance entre le trône et l’autel, suspecte aux populations comme symbolique de l’ancien régime, une nouvelle formule d'entente entre le pouvoir civil et l’Église. Le gouvernement, en théorie, n'attend plus du clergé un concours politique ; mais l'influence morale et sociale de la religion s’exerçcant au détriment de la propagande révolutionnaire et au bénéfice de l’ordre, les pouvoirs publics doivent la favoriser. L'administration et le clergé servent ainsi, chacun dans leur sphère, la cause de la société et de la civilisation. Cette conception devint une des théories officielles du Second Empire.
Le 6 novembre, le Sénat à la quasi unanimité, vota le rétablissement de l'Empire. L’archevêque de Paris, Sibour, prépara un discours pour demander que Louis-Napoléon fût proclamé empereur de la république française puis il ÿ renonça el vola avec les cinq cardinaux le retour de l'Empire (1). Ce vote fut sanctionné par le plébiscite des 20 et 21 novembre qui donna 7.824.189 oui contre 253.145 non.
Le comte de Chambord, par une proclamation du 25 octobre, que le gouvernement fit reproduire dans le Moniteur, avait exhorté les Français à ne pas s'associer à la restauration de l’Empire. Le doute qui pouvait subsister le 20 décembre 1891 était impossible en 1852 : voter oui, c'était, pour les légitimistes, sacrifier leurs principes. Aussi, s’abstinrent- ils en plus grand nombre que l’année précédente. Par contre, la protestation
()ABEXIX" 175.
du comte de Chambord, répandue à profusion dans le clergé, n’y exerça aucune influence. Comme en 1851, le clergé et les. catholiques votèrent presque partout en 1852.
Cependant, plusieurs évêques de tendances légitimistes qui avaient appuyé Louis-Napoléon lorsqu'il s'agissait de défendre l’ordre social, se montrèrent peu favorables à la restauration de l’Empire. L’évêque de Chartres, Clausel de Montals, qui avait publiquement invité son clergé à voter oui en 1851, et manifesté son admiration pour Louis-Napoléon, espérait alors qu'il rétablirait en France la monarchie légitime. Déçu, et d’ailleurs mal vu à Rome où on lui reprochait son gallicanisme, il donna sa démission au lendemain du plébiscite du 20 novembre 1852 (1). L’évêque de Saint-Brieuc, Lemée, qui avait adhéré en 1851 à la circulaire de Clausel de Montals, garda en 1852 une complète neutralité. L’archevêque d'Avignon, les évêques de Valence et de Rodez, se montrèrent aussi beaucoup plus réservés que l’année précédente. Le petit groupe des évêques qui, dès l’origine, avaient été peu favorables au nouveau régime, s’accrut ainsi de quelques unités ; mais sauf Baillès, aucun de .ces prélats ne chercha à entraîner son clergé dans l’abstention.
Un changement plus important, est l'augmentation considérable du nombre des suffrages aflirmatifs dans les deux grandes régions catholiques et légitimistes. Le sud-est du Massif central, le Languedoc, et l'Ouest, donnent 231.000 oui de plus qu’en 1851, alors que l'accroissement est d'environ 400.000 pour la France entière, Ainsi, au moment même où les légitimistes s’écartent du gouvernement, les populations naguère soumises à leur influence se rallient.
Dans les départements du groupe méridional, l’augmentation du nombre des oui atteint 20 ou 30 % (2). Elle est due en partie à la diminution du nombre des non qui provenaient de républicains, souvent protestants, mais aussi aux votes d’électeurs catholiques qui s'étaient abstenus en 1851. Le clergé en général fait voter oui, comme en 1851, réduisant à l’impuissance les légitimistes intransigeants. Dans l'Aveyron cependant, l’évêque, favorable l’année précédente, reste neutre et son clergé est moins ardent et moins unanime à seconder l'administration.
(1) Fc III Eure-et-Loir 9. Baunard : Histoire du Cardinal Pie.
(2) Elle fut d'environ 5 % pour l’ensemble de la France, en raison de la diminution du nombre des suffrages négatifs. La moyenne des abstentions fut comme en 1851 d'environ 20 % malgré un temps beaucoup plus défavorable.
Cependant il y a 20.000 oui de plus qu’en 1851 et 24 %, d'abstentions au lieu de 34 % (1).
L'évolution de l'Ouest est plus diverse. Le nombre des abstentions augmente légèrement aux dépens des oui dans le Maine-et-Loire (2) où les grands propriétaires nobles ralliés au lendemain du coup d’État par la crainte des républicains, s’abstiennent. La Sarthe et la Mayenne votent sensiblement comme en 1551. En Vendée, l’évêque reste le chef de l’opposition légitimiste et une grande partie de son clergé le suit. Le nombre des oui augmente pourtant un peu. L'augmentation est plus forte (25 %) en Loire-Inférieure, malgré l’abstention du clergé et en Morbihan (20 %) où la majorité des prêtres votent. Elle est énorme (50 %) en Ille-et-Vilaine, où l’évêque, par une lettre pastorale favorable à la restauration de l’Empire, empêche son clergé de faire campagne pour l’abstention ; et dans le Finistère (50 %) où l’évêque s’est rapproché du gouvernement que le clergé soutient. Dans les Côtes-du-Nord, l’évêque naguère favorable s’abstient, mais l'administration conserve le concours du bas clergé et obtient un faible accroissement (8 %) des suffrages favorables (3).
Le clergé de l'Ouest s’est donc divisé en 1852 comme en 1851. Favorable au gouvernement en Bretagne bretonnante, il a subi l'influence légitimiste en Bretagne française, en Anjou et en Vendée. Dans le Midi, et en général dans toute la France, bien que la menace révolutionnaire fût moins immédiate qu'en 1851 et malgré la défection d’une partie des légitimistes, il a contribué au succès du plébiscite et à détacher le peuple du parti légitimiste.
Mais l'augmentation du nombre des suffrages affirmatifs dans les régions légitimistes et catholiques de l'Ouest et du Midi fut. moins l’œuvre du clergé que celle de l'administration. À peine organisée en décembre 1851, elle était très puissante en 1852 ; son influence s’exerça directement sur le bas clergé
(1) Le pourcentage des abstentions tombe de 31 à 21 % dans le Tarn, de 38 à 0, dans l'Hérault, de 30 à 18 % dans la Lozère, de 32 à 25 % dans l'Ardèche, 32 à 23 C4 dans la Haute-Loire.
(2) Et aussi dans les Deux-Sêvres, mais il n’est pas cerlain que l'influence des légitimistes, limitée au nord-ouest du département en soit la cause. Fes
(3) Ce scrutin montre mieux que celui de 1851 Jes vérilables centres de 1 influence légitimiste, Le pourcentage des abstentions atteint ou dépasse 40 % dans le Maine-et- Loire, la Vendée, la Loire-Inférieure et le Morbihan ; il tombe à 28 % dans les Côtesdu-Nord, à 22 % dans le Finistère et la Mayenne. Pour l’ensemble dé la France il est d'environ 20 %.
mn / e
dans les quelques diocèses où les évêques étaient peu favorables, et sur la masse des fidèles dans les régions où les prêtres étaient hostiles ou hésitants. Ces populations dociles et respectueuses de l’autorité avaient jusqu'alors obéi en politique aux nobles légitimistes et aux prêtres ; elles subirent en outre désormais influence de l’administration. De manière générale, l’Empire fut rétabli avec le concours de l’Église, mais ce concours fut plus général et plus empressé chez les fidèles que chez les prêtres, chez les curés et desservants que dans le haut clergé.
Les catholiques libéraux restaient hostiles au gouvernement, mais sans influence. Dans une brochure publiée à la fin d'octobre « Les intérêts catholiques au XIXE siècle », Montalembert avait affirmé que « la liberté et la lutte rendue.possible par la liberté » avaient été dans la première moitié du xix® siècle et redeviendraient dans l’avenir la meilleure ressource de l’Église, tandis qu'un pouvoir absolu nécessairement temporaire ne pouvait lui assurer que des avantages précaires. Les évêques auxquels il avait adressé sa brochure l’accueillirent en général avec réserves (1). Seul dans l’épiscopat Dupanloup mit en pratique les préceptes de Montalembert et publia le 3 décembre un mandement sur la Liberté de l’Église, sur l'indépendance qu’elle devait garder vis-à-vis des dynasties et des gouvernements. Mais le gouvernement pouvait négliger les attaques des catholiques libéraux. Les pouvoirs du Corps Législatif avaient encore été diminués au profit du souverain dans la constitution impériale votée le 6 décembre par le Sénat sans que le clergé y eût prêté aucune attention. Les tentatives d'opposition que Montalembert avait dirigées pendant la session de 1852 ne furent pas renouvelées.
La monarchie légitime comptait dans le clergé et parmi les catholiques beaucoup plus de partisans que les libertés constitutionnelles ; mais, sauf en Vendée, ils ne firent pas” d'opposition. Quelques députés royalistes démissionnèrent (2) et leurs sièges furent abandonnés sans lutte aux candidats officiels. L’hostilité où la réserve des évêques et des prêtres légitimistes n’était connue que de leur entourage.
La grande majorité des catholiques et du clergé étaient ralliés à l'Empire. Veuillot dans l'Univers, et beaucoup d’évêques dans des discours ou dans des mandements publiés à l’occasion
(1) Plusieurs réponses sont citées par Lecanuet : Montalembert. (2) Calvières, Bouhier de l'Écluse, Audren de Kerdrel, Mérode.
du plébiscite (1) ou après le rétablissement de l'Empire, ne faisaient pas seulement l’éloge du nouveau régime, mais l'apologie personnelle de Napoléon III, bienfaiteur de l'Église et agent de la providence (2). On remarqua parmi les plus enthousiastes deux ultramontains autrefois libéraux, Parisis (3) et Salinis (4).
Le gouvernement donnait à ces louanges une grande publicité et l’Église tout entière en portait la responsabilité devant l'opinion. Elles parurent excessives même à des partisans du gouvernement (5). Elles indignèrent ses. adversaires, républicains ou royalistes et surtout les catholiques libéraux. Ceux qui
les avaient prononcées les ont regrettées quelques années plus tard.
À Rome, la proclamation de l’Empire ne fut pas accueillie avec le même enthousiasme que le coup d’État. Pie IX était très favorablement disposé pour Napoléon III, mais la réserve des grandes puissances et surtout de l’Autriche, très influente à Rome, incita le gouvernement pontifical à ne pas se signaler par son empressement à reconnaître l'Empire. Les formalités de la reconnaissance furent donc accomplies avec une certaine lenteur qui, accrue par des circonstances : accidentelles, impa-
(1) Les évêques de Gap, Nancy, Rennes et Saint-Flour notamment, avaient engagé les prêtres et les fidèles à voter oui.
(2) Bien que le gouvernement n’eût pas demandé de Te Deum pour le rétablissement de l’Empire, une trentaine d’évêques en firent célébrer un, spontanément, ou à la demande des préfets (F19 5.579).
(3) A l'inauguration du Palais de Justice de Boulogne, le 10 novembre 1852, Parisis s’adressait ainsi aux fonctionnaires : « Secondez, Messieurs, ce Prince élonnant qui a osé prendre la charge presque surnaturelle de sauver la France... qu'il soit béni pour le bien vraiment inespéré qu’il nous a fait et que, jusqu’à la fin de sa prodigieuse mission, Dieu l’éclaire de son esprit, le fortifie de sa justice et le couvre de sa main. »
(4) Dans son mandement sur le Pouvoir (6 janvier 1853). Montalembert écrivit le 13 juillet 1868 au biographe de Salinis, Ladoue : « Royaliste exallé sous la Restauration, libéral prudent et candidat à l’épiscopat par mon entremise sous Louis- Philippe. admirateur du peuple et candidat à ses suffrages sous la République, panégvriste effronté du pouvoir absolu sous le Second Empire, Mgr de Salinis est un de ceux qui par leur exemple même plus que par leur doctrine, ont enseigné à la France à passer de mains en mains comme une prostituée. Le caractère sacerdotal et pontifical dont Mgr de Salinis a été revêtu le rend à mes yeux infiniment plus coupable, infiniment moins excusable que les sénateurs el les chämbellans dont les transformations et les prostrations excitent la risée publique. De tous les souvenirs de ma vie, le plus douloureux est certainement la grande palinodie des catholiques francais de 1852 à 1860, alors qu’on les vit renier misérablement les idées et les institutions qu’ils avaient proclamées, encensées, exploitées de 1830 à 1850. Mer de Si ilinis et Mer Parisis ont été les principaux acteurs de cette honteuse comédie, » (Lecanuet : Montalembert.)
(5) L'évêque de Viviers, Guibert, cependant favorable au gouvernement, 6criv ait le 19 novembre 1852 à l’évêque de Valence : « Je n'aime pas ces circulaires de Rennes et de Gap sur le rythme du dithyrambe. » (Études, 5 mars 1897.)
tienta le gouvernement français. Le nonce fut accrédité auprès de Napoléon III après les représentants de l'Angleterre et de plusieurs puissances secondaires, mais avant ceux des trois grandes monarchies continentales. A cette époque d’ailleurs, une négociation beaucoup plus importante était engagée entre Paris et Rome : Pie IX était sollicité de venir en France sacrer Napoléon III.
II. — Les divisions de l’Église et l'échec des projels de sacre (1)
Louis-Napoléon désirait que Pie IX vint en France le sacrer empereur comme Pie VIT était venu sacrer Napoléon Ier : « Qui fut plus légitime que l’empereur, élu trois fois par le peuple, sacré par le chef de la religion ? » disait-il à Lyon dans son discours du 19 septembre 1852. Dès la fin d’août il avait envoyé à Rome, avec un commandement dans le corps d'occupation, un de ses aides de camp, le général de Cotte, catholique ami de Veuillot, en le chargeant de pressentir secrètement Pie IX. En octobre 1852, dans ses conversations avec l’évêque de Carcassonne, Bonnechose, Louis-Napoléon s'était montré, contre l’avis de ses ministres, favorable à la révision des Articles Organiques qui pouvait être le prix de la venue du pape en France. Bonnechose partit peu après pour Rome, et reprit la négociation. De Cotte et l’auditeur de Rote Ségur, en qui Napoléon IIT avait confiance, continuèrent à s’en occuper. Rayneval sans y prendre part officiellement fut chargé par Drouyn de Lhuys d'étudier les dispositions de la cour de Rome.
Pie IX, personnellement, était disposé à se rendre en France. Mais tout son entourage l’en dissuadait : on lui représentait que d’après la tradition, les souverains qui désiraient être sacrés par le pape se rendaient à Rome et que si l'exception consentie à Napoléon [ef était renouvelée moins de cinquante ans après au profit de son neveu, toutes les dynasties catholiques réclameraient la même faveur, ce qui en avilirait le prix. L'influence de Autriche et des autres puissances catholiques faisait aussi obstacle aux projets de Napaléon III.
Cependant Pie IX désigna un prélat qui dressa avec Bonnechose une liste des modifications que devraient subir les Articles
(1) Voir les sources et la biliographie du $ 1. Sur la négociation du sacre, voir surtout les lettres de Rayneval à Thouvenel (Cerçay 165 Al 10, citées dans J. Maurain: Le Saint-Siège el la France) et les biographies de Bonnechose et de Ségur.
Organiques et la législation civile française pour que le pape pût venir en France. En premier lieu, la consécration religieuse du mariage devrait être rendue obligatoire. Après que Pie IX eut approuvé ces conditions, le 17 janvier 1853, Bonnechose revint à Paris et les soumit à Napoléon III. Les chances de succès de la négociation étaient alors très diversement appréciées. Bonnechose et surtout Ségur et de Cotte les croyaient grandes : c'était en eux que Napoléon IIT avait confiance. Rayneval, au contraire, jugeait qu'un bouleversement de la législation française rendrait seul le succès possible, et il n’y croyait pas (1). Le secret n'avait pas été gardé. Tous ceux qui, à Rome, en France ou en Europe, avaient intérêt à empêcher le sacre ou les concessions qui en auraient été le prix, étaient en éveil et prêts à la résistancé. La négociation, de plus, allait se poursuivre dans des circonstances difficiles car de nouveaux et graves conflits surgissaient en France entre les ultramontains et leurs adversaires.
Vers la fin d'octobre 1852, un mémoire anonyme fut adressé aux évêques français « Sur la silualion présente de l'Église gallicane relativement au droit coulumier». C'était une apologie des coutumes de l’Église de France et une critique des tentatives faites par les ultramontains pour leur substituer le droit commun de l’Église. Les auteurs du mémoire restèrent inconnus, mais on supposa qu'il avait été écrit et publié sous le patronage de la compagnie de Saint-Sulpice et des principaux évêques hostiles à l’ultramontanisme.
Le 7 décembre 1892, la théologie gallicane et rigoriste de Bailly, qui était en usage dans la plupart des séminaires français fut mise à l’Index. Cette condamnation, succédant à celle de Lequeux et à la révision de la théologie de Bouvier, montrait que le pape était décidé à faire prévaloir dans les séminaires français les doctrines ultramontaines.
Au début de janvier, les évêques de la province de Reims, ultramontains ardents pour la plupart, réunis en concile à Amiens, condamnèrent le mémoire sur le droit coutumier que le cardinal archevêque de Reims Gousset avait déjà réfuté ;
(1) Rayneval écrivait le 4 février 1853 à Thouvenel : « J'ai de l'affection pour Mer de Ségur, mon vieux camarade, mais c'est de ces esprits qui ne doutent de rien
et ne se doutent de rien. Il m'a l'air de poussér une pointe en compagnie du général de Cotte, vrai phosphore pour prendre feu, cœur élevé au demeurant, Je vous ai dit, j'ai dit au ministre la vraie vérité. Croyez- y d'autant mieux que le contraire aurait été beaucoup plus agréable et plus profitable à dire, ce qui explique d’ailleurs
que d’autres s’en chargent. »
ils donnèrent une adhésion partielle aux idées de Gaume sur les classiques païens et affirmèrent les droits des journalistes catholiques. L’évêque d'Amiens, Salinis, se rendit à Rome en février pour soumettre les décrets du concile à l’approbation du Saint-Siège. Gaume et Veuillot l’accompagnèrent.
Ils venaient d'arriver à Rome, lorsque l’archevèque de Paris, Sibour, condamna l'Univers par une ordonnance du 17 février et en interdit la lecture à ses prêtres : un vicaire général de Dupanloup, Gaduel, vivement attaqué par Veuillot pour avoir critiqué les idées de l’ultramontain Donoso Cortès, s'était plaint à Sibour de l’atteinte portée par le journaliste à son caractère sacerdotal, et Sibour, en conflit depuis trois ans avec l'Univers, avait saisi cette occasion de le frapper. L’évêèque de Mouhns, Dreux-Brézé s’éleva publiquement contre la prétention manifestée par Sibour de régenter la presse religieuse de Paris, dont l'influence, loin d’être limitée à son diocèse, s'étendait à toute la France. Le 10 mars, Sibour déféra au jugement du pape la lettre de l’évêque de Moulins.
Le Saint-Siège était donc appelé à se prononcer sur les décrets du concile d'Amiens et sur le conflit de Sibour et de l'Univers. Il allait décider de l'issue de la lutte engagée en France entre les ultramontains et leurs adversaires.
Les deux partis cherchèrent à s’assurer l'appui du gouvernement français. Celui-ci avait nommé le 9 décembre aux sièges épiscopaux de Coutances et de Grenoble, les premiers qui fussent devenus vacants depuis le coup d’État, deux prêtres hostiles au mouvement ultramontain : un universitaire, Daniel (1) ; et Ginouilhac, un théologien libéral dont la nomination ne fut pas acceptée à Rome sans répugnance (2). Mais l'intérêt de Napoléon IT, engagé dans la négociation du sacre, et ses dispositions personnelles, s’opposaient aux tendances gallicanes de ses conseillers. C’est auprès de lui qu'intervinrent les ultramontains tandis que leurs adversaires, et notamment Sibour, s’adressaient aux ministres. Ainsi divisé, le gouvernement resta neutre. Il donna seulement au pape des conseils de modération et lui demanda de garder envers l'archevêque de Paris les ménagements auxquels sa fonction lui donnait droit. À Rome les agents de la politique personnelle de l’empereur, Ségur et de Cotte,