‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 49 sur 150 · PAR TO · texte numérisé non relu

PAR TO

Les gouvernements successifs apportèrent à l’article 45 une restriction beaucoup plus importante en le considérant, non comme une règle impérative, mais comme une disposition dont ils pouvaient faire usage quand bon leur semblait : «.. sous tous les régimes, les processions de la Fête-Dieu ont pu sortir des églises partout où l’autorité supérieure, éclairée par l’autorité locale, a cru devoir les autoriser, sur le vœu des populations sans risquer de compromettre la tranquillité publique (1) ». Or, pendant la Monarchie de Juillet, cette autorisation avait été souvent refusée pour les grande villes, moins par égard pour les minorités protestantes que pour prévenir des troubles, le clergé étant alors impopulaire. Dans beaucoup de villes, les processions n'avaient pas été reprises sous la Seconde République.

La question des processions se posa pour la Fête-Dieu de 1852, notamment pour Lille, où elles avaient été presque constamment interdites depuis 1830, « sous le coup de la réaction anticléricale (2) ». Le maire, dont le préfet déplorait «les habitudes ultra-libérales.… les antécédents et l’esprit anti-religieux », voulut maintenir l'interdiction. Le préfet proposa de la lever ; il fut appuyé par l’administration des Cultes. « Le gouvernement, écrivait Contencin, est aujourd’hui assez fort pour rendre à l’Église catholique le libre exercice de ses cérémonies extérieures (3). » Le ministre intérimaire de l'Intérieur, Lefebvre-Duruflé, interdit la procession, mais cette mesure fut aussitôt rapportée et la procession eut lieu. Cette affaire suscita une vive polémique dans la presse. Les préfets, certains que personne n’oserait susciter de troubles, et désireux de plaire au clergé, autorisèrent les processions presque partout, même dans des villes où il y avait de fortes minorités et des églises consistoriales protestantes (4). Dans certaines villes on n’en avait pas vu depuis 1830.

En outre, depuis 1830, les autorités civiles et militaires ne prenaient en général pas part aux processions. Persigny écrivit aux préfets le 19 mai 1853 : « Le gouvernement n’a pas l’intention d'adresser des instructions aux fonctionnaires publics relativement à la procession de la Fête-Dieu. Cette procession pourra être extérieure dans les départements où MM. les préfets

(1) F29 5.547, note de Contencin (juin 1852); voir aussi la note de Tardif du 18 juin 1866.

(2) F1° 5,547. Préfet du Nord à Fortoul (21 mai 1852).

(3) Fne,5.547.

(4) Sainte-Marie-aux-Mines (F1° 5.577), Montpellier, Nimes, Valence.

ne verront pas d’inconvénient à ce qu'il en soit ainsi, et je ne m'oppose pas à ce que des convocations purement officieuses soient faites aux fonctionnaires pour y assister partout où cela pourra sembler convenable (1).» Dans certaines villes les autorités s’abstinrent. Dans d’autres, le préfet et la plupart des fonctionnaires assistèrent aux processions, mais en tenue de ville et à titre personnel (2). Le plus souvent les fonctionnaires prirent part aux processions, en corps et en uniforme, tandis que les troupes faisaient la haie et que la musique militaire donnait son concours. Les processions prirent ainsi un éclat et un caractère presque officiel qu’elles avaient perdu depuis 1830. Elles ne suscitèrent que peu d'incidents et semblent avoir été en général bien accueillies (3).

Le clergé eût désiré plus encore : que des marques de respect fussent exigées de tous les assistants (4) et que la

(1) Fie III Seine-et-Oise 13. Dès 1852, le gouvernement avait adopté cette ligne de conduite. Les processions furent plus nombreuses en 1853 et les années suivantes qu’en 1852.

(2) Parfois, l'administration, la magistrature et les autorités militaires ne purent se mettre d'accord et tinrent des conduites différentes.

(3) Voir F1°5.547, 5.549, 5.550, 5.551 ; dans la série F1e III : Ain 9 (1855), Allier 10 (1857), Bouches-du-Rhône 12 (1852-54), Corrèze 9 (1853), Drôme 12 (1852), Manche 6 (1854), Mayenne 6 (1858), Meurthe 8 (1853), Moselle 15 (1852), Nord 8 et 14 (1852-53), Pas-de-Calais 9 et 16 (1852), Haut-Rhin 14 (1860), Sarthe .10 (1854) et 11 (1856), Seine-et-Oise 13 (1853). Fl2 362 5-6, BB°° 380 (Metz, 1853-55), 3S1 (Nancy 1852), 383 (Paris 1852), 384 (Pau 1852). Û

Le préfet de la Manche écrivait le 5 juillet 1854 après avoir assisté à la Fête-Dieu célébrée « avec un éclat inaccoutumé » (Fe TITI Manche 6) : « On ne peut songer, aujourd’hui, à placer l'État dans l'Église ; les idées de liberté et de philosophie qui nous éclairent ne sauraient se concilier avec l’idée d’une religion dominante, et encore moins avec l’idée d’une religion exclusive, Néanmoins, la religion est après tout la colonne de la société, de même que la foi en est la vie, La religion catholique est celle de la très grande majorité des Français el celle qui se lie le mieux à l’ordre politique. Tout ce qui contribue à la mettre en honneur et à fortifier les croyances du peuple, assure l’ordre et diminue les chances de révolution, Un gouvernement bien avisé ne saurait abandonner un ressort aussi puissant, et j'ai cru me conformer à sesintentions en agissant comme je l'ai fait. »

(4) Voir BB'% 1,540 (A 2 9.510). Un habitant d’Aubignan (Vaucluse) nommé Guillaume, élant à deux reprises resté couvert et le cigare à la bouche sur le passage de la procession, fut poursuivi pour outrage à la religion, condamné en première instance à vingt jours de prison et 16 francs d'amende mais acquitté en appel, « C’est un triomphe pour Pimpiélé, écrivit au garde des Sceaux le 28 février 1855 l'archevêque d'Avignon, un opprobre pour la religion et un coup mortel porté à la liberté des cultes. I résulte en effet de là que la loi est impuissante pour punir les bravades impies qui outragent note religion et froissent nos populations catholiques ; il résulte de là que nos cérémonies autorisées par la loi ne demeurent plus libres dès lors que nous ne pouvons plus les manifester sans les exposer à la dérision et à la moquerie du liberlinage. » Le procureur général de Nîmes, consulté, répondit le 12 mars 1855 : « Les magistrats de Nîmes sont disposés à protéger énergiquement les intérêts de la religion, mais ils regardent comme un devoir de ne pas suivre dans la voie d’une

présence des autorités devint générale et obligatoire (1).

- Le gouvernement ne voulait pas aller jusque là, mais il voyait avec satisfaction les autorités civiles et le clergé se prêter mutuellement leur concours dans les cérémonies publiques. Les autorités civiles assistaient non seulement aux processions, mais aux inaugurations d’églises, aux réceptions organisées en l'honneur des évêques en tournée pastorale (2), aux distributions des prix des séminaires et des écoles ecclésiastiques. Le clergé, d’autre part, et surtout lépiscopat prenait part aux cérémonies civiles : inaugurations de chemins de fer ou de monuments publics, distributions de prix des lycées. Les discours prononcés dans ces circonstances célébraient le bon accord des deux pouvoirs.

Le gouvernement assurait ainsi au clergé une place éminente dans la vie publique ; il tenait beaucoup en revanche à la consécration qu'il recevait du concours officiel de l’Église. Les évêques furent informés par la circulaire du 2 août 1852 que le 15 août, anniversaire de la naissance de Napoléon Ier, serait désormais fête nationale, et que le clergé aurait à célébrer «dans le même jour la fête séculaire de la patronne de la France et celle du chef de l'État (3) ». Le gouvernement demanda des prières publiques pour la grossesse de l’impératrice et un Te

dangereuse intolérance certains ecclésiastiques, fort respectables sans doute, mais dont l'imagination ardente et le zèle exagéré seraient plus propres à compromettre qu’à sauvegarder les intérêts du culte dont ils sont les ministres. » Le garde des Sceaux expliqua à l'archevêque que le jugement dont il se plaignait était fondé en droit.

(1) F4 362 5-6, Buissas, évêque de Limoges, écrivait le 19 novembre 1853 au ministre de l'Intérieur : « Pour ce qui concerne l'assistance des autorités à la procession générale de la Fête-Dieu, il faudrait peut-être leur exprimer plus qu'un désir à cet endroit. Leur assistance à cette grande manifestation religieuse et populaire est d’un très bon effet en faveur de la religion et du gouvernement. Il est arrivé cette année même que, dans les divers diocèses de l'Empire, les uns ont compris ce désir et ont assisté à la procession, les autres ont refusé d'y assister, el de là de fâcheux murmures au sein des populations. H faut dire pourtant que dans le plus grand nombre des chefs-lieux toutes les autorités se sont empressées de répondre au désir qui leur avait été exprimé. Les hauts fonctionnaires qui veulent se soustraire à celle assistance ont beau chercher des prétextes et dire par exemple que leur présence à la procession de la Fête-Dieu n’est pas sympathique aux populations : ils se trompent. L'Empereur les a mieux jugées qu'eux et en faisant exprimer son désir à ces fonctionnaires, Sa Majesté a fait un acte admirable de sagesse el de politique. » Cette démarche n'eut pas de suites.

(2) L’évêqu? d'Angers Angebault écrivait le ? août 1862 à Rouland : « Précédem ment, lorsque je visitais les paroisses dans mes tournées pastorales je voyais ordinairement MM. les maires venir à la tête de leur population, et, dans les lieux où il ÿ avait des brizades, les gendarmes se mêlaient aux escortes d'honneur pour fêter le premier pasteur. » (F19 2.489.)

(S)REMRS557/NeUR TETE.

Deum pour la naissance du prince impérial, au baptême duquel furent convoqués tous les évêques de France. Il exigea quele Domine Salvum, dans sa nouvelle formule, fût régulièrement chanté, Il désirait aussi que les évêques lui rendissent hommage dans leurs lettres pastorales : ceux qu’il venait de nommer devaient, dans leurs mandements de prise de possession, proclamer leur reconnaissance et leur dévouement à l’empereur (1).

Ainsi fut appliquée, pendant les premières années du Second Empire, une politique que l'entrée des cardinaux au Sénat avait inaugurée et qui consistait à associer aux yeux des populations le prestige de l’Église et celui de l’État.

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