‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 52 sur 150 · I. — Nomination et inamovibilité des évêques · texte numérisé non relu

I. — Nomination et inamovibilité des évêques

Le droit de nommer les évêques était la principale prérogative que le gouvernement tint du Concordat. Le ministre des Cultes demandait de temps à autre aux évêques de lui désigner des prêtres dignes de l’épiscopat (1). Sur chaque candidat il prenait l'avis des autres évêques qui pouvaient le connaître, celui du préfet et souvent celui de magistrats et d’universitaires : « Tendances religieuses et théologiques. opinions politiques... dévouement à la personne de l'Empereur et aux intérêts traditionnels du pays (2) », tels étaient les principaux renseignements demandés. Fortoul tenait à compléter ces rapports souvent trop discrets par des renseignements oraux, et à connaître personnellement les candidats. L’on trouve dans les dossiers des candidats à l’épiscopat quelques recommandations d'hommes politiques, mais elles avaient moins de poids que celles des évêques investis de Ia confiance du gouvernement. Les plus influents à l’administration des Cultes étaient des modérés de tendances gallicanes tels que Mathieu, Morlot, Donnet. Mais Napoléon IL écoutait surtout Bonnechose qui suivait dans les divisions de l’Église une politique personnelle, et des ultramontains : Gousset, Parisis, Salinis, Ségur. Or c'était lui, qui après l’enquête de l'administration des Cultes et parfois contre ses conclusions, choisissait les évêques.

Le rôle officiel du nonce se bornait à recueillir sur les évêques

(1) Circulaires de Falloux (avril 1849), de Parieu (mars 1850), Fortoul (26 janvier 1855). Plusieurs des réponses faites à Fortoul en 1855 sont réunies à F1° 2.459. Les autres sont dispersées dans les dossiers des évêques.

(2) F1° 2.609. Note de Tardif sur l'instruction des candidatures à l’épis- <opat (1856).

nommés les informations canoniques qu'il transmettait au pape. Celui-ci leur conférait alors l'institution canonique pourvu qu'il ne les jugeñt pas indignes de l’épiscopat. La possibilité d’un refus incitait le gouvernement à ne pas nommer de candidats désagréables au pape ; celui-ci gardait donc sur les nominations une certaine influence que Pie IX chercha toujours à étendre. Le rôle joué par la nonciature dans les nominations épiscopales est difficile à connaître. Une lettre adressée à Fortoul le 9 décembre 1852 par le nonce Garibaldi, montre ce qu'il pouvait être. Garibaldi y approuve le choix éventuel de deux prêtres dont Fortoul l’a entretenu officieusement, mais il s'oppose à la nomination d’un troisième, le gallican Lecourtier : « S'il était réellement question de lui pour une pareille destination, je me croirais obligé d’en faire au Saint Père une telle information que je ne crois pas qu’il jugerait pouvoir en admettre la nomination. » Cette candidature fut écartée (1). Il ne semble d’ailleurs pas que cette entente préalable ait été toujours ni même habituellement pratiquée ; le gouvernement se bornait en général à faire connaître au nonce les décrets de nomination avant qu'ils eussent été publiés au Moniteur.

Fortoul était en effet jaloux des droits de l’État. En novembre 1852 deux évêques voulant démissionner, il craignit que le pape ne fit dépendre son consentement du choix de leurs successeurs et se plaignit à Rayneval des « empiétements » de la cour de Rome. Ses craintes paraissent d’ailleurs n'avoir pas été fondées. Les deux démissions furent acceptées par le pape bien que l’un au moins des deux évêques nommés, Ginouilhac, déplût à Rome (2).

Une difficulté plus sérieuse se présenta lorsque, contre l'avis de ladministration, Napoléon III eût nommé évêque de la Guadeloupe le 6 avril 1853, Forcade, vicaire apostolique du Japon, évêque in partibus de Samos (3). Forcade s'était brouillé avec la société des Missions Étrangères et la congrégation de

(1) F19 6.178. On reconnut plus tard que l'accusation portée contre les mœurs de Lecourtier, sur laquelle se fondait l'opposition du nonce, était inexacte. Lecourtier fut nommé évêque de Montpellier en 1861 et préconisé par Pie IX.

(2) Correspondance diplomatique ; lettres particulières de Rayneval à Thouvenel (Cerçay, 165 À 1 10), novembre et décembre 1852, et F1° 2.452. Voir J. Maurain : Le Saint-Siège et la France.

(3) F1° 6.207, F1° 2.481. Correspondance diplomatique, 13 août 1852, juin-septembre 1853. Cerçay, 165 A 1 10, 14 août 1852. Forcade avait conseillé à Napoléon III de se faire en Extrèême-Orient le champion du catholicisme et d’envoyer une expédition à Pékin.

la Propagande. Pie IX demanda à l’empereur de revenir sur son choix. Forcade se prétendit victime d’une intrigue ultramontaine. Il se fit appuyer par plusieurs évêques, gallicans pour la plupart, et notamment par l’archevêque de Paris, Sibour, qui écrivit à Fortoul : « Si le gouvernement cédait en cette circonstance, il est évident qu'iln’y aurait plus de Concordat (1).» Le gouvernement soutint énergiquement Forcade qui fut préconisé le 13 septembre 1853.

Peu après, Napoléon IIT donna une satisfaction éclatante au Saint-Siège en nommant évêque de Perpignan le 19 décembre 1853, malgré les réserves de la direction des Cultes, Gerbet, vicaire général de l’évêque d'Amiens Salinis, théoricien de l’ultramontanisme dont le rôle au concile d'Amiens avait été très important (2). La plupart des évêques nommés pendant le ministère de Fortoul furent des ultramontains.

La nomination des évêques par le gouvernement et leur inamovibilité étaient les seuls obstacles que rencontrait l'autorité du pape sur l'Église de France ; mais il ne renonçait pas à les surmonter. C’est ainsi que Pie IX incita l’évêque d’Évreux, Olivier, à donner sa démission. Il lui reprochait sa vie privée, ses manières trop mondaines, ses conflits avec son clergé. Mais Fortoul, informé par Rayneval en juin 1853, jugea que ces griefs n'étaient que des prétextes pour frapper un gallican résolu. Bien qu’Olivier, ancien confesseur de la reine Marie-Amélie, fût ouvertement orléaniste, Fortoul prit donc sa défense avec une vivacité que le ministre des Affaires Étrangères et Rayneval trouvèrent excessive (3). Il fit valoir que l’évêque ultramontain de Soissons, Garsignies, dont la vie privée était critiquée comme celle d'Olivier, n’était pas inquiété par le Saint-Siège. Olivier ne donna pas sa démission ; il mourut

(1) Fu26.207:

(2) F1° 2,560 ; voir les biographies de Gerbet et : J, Maurain : Le Saint-Siège el da France.

(3) En transmettant à Rayneval la lettre de Fortoul, Drouyn de Lhuys lui écrivait le 22 août 1853 : « Il serait sans doute fâcheux que le jugement de la cour de Rome dans une matière qui touche exclusivement à la règle des mœurs fût influencé par des considérations tirées des opinions plus ou moins gallicanes des personnes. Mais il ne le serait pas moins que le gouvernement de l'empereur semblât apporter dans cette délicate affaire des préoccupations dans le sens contraire. » Rayneval assura que si le pape désirait la démission d'Olivier et non celle de Garsignies, c'était parce que les accusations portées contre celui-ci restaient secrètes, tandis que celles dont Olivier était l’objet étaient, depuis longtemps publiques. Rayneval remarquait que les relations du gouvernement avec le Saint-Siège se gâteraient bientôt si le ministère des Cultes en avait seul la direction. Cerçay 165 A 1 10, 4 septembre 1853, F19 2.522. Correspondance diplomatique 4 juin, 22 août, 4 septembre 1853.

en octobre 1854 et fut remplacé par l’évêque de Carcassonne, Bonnechose. | :

Mais à l’époque même où il prenait contre le Saint-Siège la défense de l’évêque d’'Évreux, le gouvernement impérial lui demandait de déposer l’évêque de Luçon, ajoutant ainsi à l’incohérence et à l'instabilité de sa politique ecclésiastique.

IT. — Le conflit de Luçon (1852-1853) (1)

Seul entre tous ses collèoues, l’évêque légitimiste de Luçon, Baillès, fit au nouveau régime une opposition euverte et systématique où il fut soutenu par les légitimistes et par une grande partie de son clergé. Cette hostilité était particulièrement redoutable en Vendée. Dans la plaine et le marais la noblesse était rare et ne possédait qu'une faible partie du sol, le clergé était peu influent. L'administration, appuyée par les bleus, y fut toujours prépondérante ainsi que dans les villes. Mais dans le bocage, pays de grande propriété noble où l’autorité du clergé était énorme, la coalition légitimiste et cléricale dirigée par Baillès tint en échec l’influence du gouvernement (2).

Baillès invita son clergé à ne pas prendre part au plébiscite de 1851 (3) ; il ne laissa célébrer le Te Deum demandé par le gouvernement que dans quatre villes où l’opinion était favorable au nouveau régime ; 1l contesta au pouvoir civille droit d’ordonner des prières publiques ; il n’adopta pas la formule Domine saluum fac Ludovicum Napoleonem prescrite par Fortoul, et cette prière cessa quelque temps d’être chantée en Vendée. Le gouvernement fit intervenir auprès de Baillès l'archevêque de Bordeaux Donnet ; mais l’évêque de Luçon depuis longtemps brouillé avec son métropolitain refusa de suivre ses avis. Le gouvernement

(1) Archives Nationales : F1e ITE Vendée 5 et 8, F1 362 5-6, F1e II 103, F:7 9,110, BB:0 385, 404 (P 739), BB: 1.509 (A 2 2.172), 1510 (A 2 2.220), 1.521 (A 2 3.341), F192,452, F192.530, F1°5.819 A et B, AB XIX 593.

Archives des Affaires étrangères : Correspondance diplomatique : janvierfévrier 1852, 4 décembre 1852, septembre-décembre 1853. Mémoires et documents, volume 116. Cerçgay, 165 A 1 10, 4 septembre, 10 décembre 1853. Les documents diplomatiques relatifs à Baillès et antérieurs à 1853 sont cités dans ma seconde thèse : Le Saint-Siège et la France.

(2} Sur les limites du marais, de la plaine et du bocage et sur leurs caractères géographiques et politiques, voir : André Siegfried : Tableau politique de la France de: l'Ouest sous la Troisième République. Sa description coïncide exactement avec les rapports des fonctionnaires du Second Empire.

(3) 11 y eut, en Vendée, sur 104.000 inscrits, 56.158 oui et 2.493 non, soit environ 43 % d’abstentions.

eut alors recours à l’autorité du pape qui blâma Baillès et lui fit conseiller par le nonce de suivre l'exemple deses collègues et celui. de l’église de Saint-Louis des Français où, à Rome même, les prières étaicat chantées conformément à la demande du gouvernement français. Baillès consentit à laisser chanter « Domine salvum fac præsidem » mais sans que Louis-Napoléon fût nommé et, contrairement à l’usage, après la messe, c’est-à-dire souvent alors que les fidèles sortaient de l’église. La résistance de Baillès et l'impunité dont il bénéficiait encouragèrent ses partisans.

Il soutint ouvertement aux élections de février 1852 les can-. didats légitimistes (1). L'arrondissement de Fontenay-le-Comte formé surtout de la plaine et du marais donna seulement 3.133 voix au légitimiste contre 16.745 au candidat officiel : Le Roux. Mais dans le bocage l'arrondissement des Sablesd'Olonne où l’évêque venait de faire une tournée pastorale élut un légitimiste (2), et à Napoléon-Vendée, le candidat officiel, un bleu, ne battit un ancien vicaire général de Baillès l'abbé de Lespinay que grâce à une forte pression administrative (3).

Baillès souleva en outre toute une série de conflits administratifs. Il revendiquait pour l’Église une domination absolue sur la société civile et combattait avec violence l'administration qui lui résistait conformément aux lois civiles. Or cette résistance, faible sous la Seconde République, s’accrut après le 2 Décembre. De plus, Baillès était de caractère difficile et vindicatif ; il s’était déjà brouillé depuis son sacre avec les divers représentants du pouvoir civil, avec son archevêque et plusieurs membres de son clergé. Ses conflits avec l'administration impériale s’aigrirent rapidement et tout le diocèse fut bientôt en perpétuelle agitation.

Dans un livre paru en mai 1852, Des senlences épiscopales diles de conscience informée, il exposa ses théories sur le droit ecclésiastique et critiqua âprement le Conseil d'État, l'administration des Cultes, l'Université et toute la législation française relative aux rapports de l’Église et de l'État. L'archevêque de Bordeaux étant également maltraité dans cel ouvrage, le gouvernement lui demanda de traduire son suffragant devant le concile provincial, mais Donnet jugea que cette procédure serait ineflicace.

En juillet 1852, Baillès mit en interdit la paroisse de Cugand,

(1) Fix II 103. |

(2) Bouhier de l’Écluse, 9.462 voix, élu ; Gillarzeau, 8.334. 14

(3) Sainte-Hermine, 9.367 voix, élu ; Lespinay, 6.905, Voir le débat de validation au Corps législatif le 2 avril 1852.

où le maire avait fait enterrer un protestant dans une enceinte spéciale, mais à l’intérieur du cimetière catholique (1). Il frappa ou menaca de la même sanction, qui mettait en émoi les populations catholiques de la Vendée, plusieurs communes dont le maire et le curé étaient en conflit au sujet de l'administration des fabriques, de la propriété des cimetières, ou des presbytères, ou du régime des écoles. Il prit prétexte du conflit de Cugand pour interdire dans tout le diocèse le Te Deum demandé par le gouvernement pour la fête de l’empereur (15 août 1852).

La restauration de l'Empire entraîna de plus vifs conflits. Le 12 novembre 1852, le gérant du journal légitimiste de Nantes «L’'Espérance du Peuple »,Brodu, fut arrêté à Luçon pour avoir distribué le manifeste où le comte de Chambord invitait les Français à ne pas prendre part au plébiscite. On trouva sur lui une lettre de Baillès qui demandait «au roi » c’est-à-dire au comte de Chambord pour un collège épiscopal qui devait être créé à Luçon «une preuve, que la bonne et fidèle Vendée mérite, de votre royale approbation (2). » Il parut certain que le manifeste avait été distribué de l'évêché. Une perquisition y fut faite le 24 novembre sans résultat. Baillès assura qu'il était resté étranger «à l’envoi de la protestation de Henri V (3), » mais on pensa que l'arrestation de Brodu l'avait mis sur ses gardes. Pour porter atteinte à son prestige (4), Fortoul fit visiter par deux inspecteurs généraux de l’Instruction Publique les petits séminaires de Chavagnes et des Sables où aucune inspection n'avait encore eu lieu (1er et 3 décembre). Baillès, dans deux mandements se plaignit amèrement de cette inspection et de la visite domiciliaire.

Cependant 1l autorisa ses prêtres à chanter le Domine Salvum fac imperalorem et à y ajouter le nom de Napoléon s'ils avaient pour cela « des raisons particulières »; à la cathédrale de Luçon et dans beaucoup d'’églises du diocèse le nom de Napoléon fut omis contrairement aux usages suivis dans toute la France ; dans plusieurs paroisses on cessa même de chanter

(1) Les questions de sépultures donnaient assez souvent lieu à des conflits de ce entre VOILE 554%

(2) F1° 2,530, note du 23 août 1853.

(3) F?°5,819 B : 24 novembre 1852, Baillès à Fortoul. Le plébiscite donna en Ven-

dée 59,765 oui au lieu de 56.158 en 1851, mais le pourcentage des abstentions resta un des plus élevés de France (41 %).

(4) F279.110, Sur la lettre du 17 novembre où le ministre de l'Intérieur lui communiquait la lettre de Baillès saisie sur Brodu et Jui signalait « l’urgence pour le gouvernement de prendre des mesures contre l'évêque », Fortoul a noté : « Très urgent :

envoyer les inspecteurs dans le collège vendéen, et les faire au besoin soutenir par la force, »

cetle prière ; ailleurs elle fut chantée sans solennité et toujours après la messe. La lutte devenait de plus en plus vive. Les agents du gouvernement jugeaient même que des troubles pouvaient se produire (1). Habitués à sévir contre toute opposition, ils réclamaient des sanctions contre Baillès. Le préfet, Boby de la Chapelle, le combattait avec une ardeur parfois maladroite. Le recteur, soupçonné de faiblesse, fut remplacé. Le ministre de la Justice ordonna de surveiller et de poursuivre au besoin les curés qui, excités par les manifestations de l’évêque tenaient, même en chaire, des propos séditieux. « La persécution contre l'Église prend toujours une nouvelle intensité dans mon diocèse, et bientôt nul ne pourra l’ignorer (2) » écrivit Le 18 décembre 1852 Baïllès à Fortoul. Des instructions furent ouvertes contre plusieurs prêtres et des délits furent constatés, mais on jugea que l'effet d’intimidation souhaité était obtenu et que des procès auraient au point de vue politique plus d’inconvénients que d'avantages : les tribunaux ne furent donc pas saisis.

Baillès au cours de ses tournées pastorales encourageait le clergé à l’opposition et suscitait de nouveaux conflits. Il disgracia plusieurs prêtres favorables au gouvernement, et surtout ceux qui en octobre 1852 avaient été à Niort saluer Louis-Napoléon. En avril 1853 il alla à Rennes témoigner en faveur de « l'Espérance du Peuple » poursuivie pour un article sur l’affaire de Cugand, Ses collègues de Nantes et de Rennes évitèrent de se laisser compromettre par lui, mais pendant tout son voyage, il fut accueilli et fêté par les légitimistes. Il Taissa un de ses vicaires généraux autoriser pour le 15 août 1853 le chant du T'e Deum, mais seulement après les vêpres. Beaucoup de curés omirent le T'e Deum ou le chantèrent sans l’éclat désiré par le gouvernement, Enfin Baillès ordonna à tous ses prêtres de se retirer de toutes les commissions ou conseils officiels dont ils faisaient partie : il brisait ainsi toutes relations entre le clergé d’une part, l'assistance publique, l'Université et ladministration de l’autre.

La Vendée était le seul département de France où le gouvernement rencontrait une opposition ouverte. Il pouvait traduire l’évêque de Luçon devant le Conseil d’État mais la sentence d'abus ne comportait pas de sanctions et n’eût impressionné ni Baillès, ni ses partisans. Des poursuites devant les tribunaux

(1) 279.110, 28 février 1853 ; F?e III Vendée 5 ; 2 mars 1854. - (2) F2°5.819 B.

auraient accru l'émotion en Vendée et blessé le clergé français tout entier (1). L'intervention officieuse du pape, qui s'était produite dès le mois de janvier 1852 et qui s'était souvent renouvelée depuis par l'intermédiaire du nonce, était restée inefficace. Le gouvernement se décida en août 1853 à demander au pape d'interdire Baïllès et de charger un administrateur apostolique de diriger à sa place le diocèse de Luçon (2).

Pie IX répondit à Rayneval qu'il ne pouvait déposer ou interdire un évêque sans un procès canonique réguler ; il redoutait les longueurs de la procédure, le méconten‘ement des évêques très attachés à leur inamovibilité, et aussi l’incertitude du résultat, car Baiïllès était irréprochable comme prêtre, et bon théologien. Il engagea seulement Baillès à cesser son opposition ou à démissionner. Mais Baillès, bien que très ultramontain, ne suivit pas les conseils du pape. Malgré ses injonctions plusieurs fois réitérées (3) à la demande du gouvernement français, il resta inébranlable dans son hostilité (4). Cette situation se prolongea pendant plus de deux ans (5).

Aïnsi le gouvernement incitait le Saint-Siège à enfremdre le principe de l’inamovibilité épiscopale, dont, à la même époque, il prenait la défense contre lui dans l'affaire d’Évreux. En vain Rayneval signala plusieurs fois les dangers de cette politique : « Il ne faut pas oublier, écrivait-il le 31 octobre 1854 (6) que ce grand principe constitue la principale garantie de ladmi-

(1) Dès le mois de janvier 1852, le gouvernement avait envisagé ces moyens de répression et les avait écartés (F1 2.530). En août 1852, il écarta également la suppression de traitement comme contraire au Concordat el sans précédent (F 1° 6.129).

(2) Voir la lettre adressée le 23 août 1853 par Fortoul à Drouyn de Lhuys, avec une note détaillée sur la conduite de l’évêque depuis le 2 décembre (minute à F1° 2.530, original aux Archives des Affaires étrangères, Mémoires et Documents, volume 116).

On peut remarquer qu’en juin 1853, Fortoul avait appris les démarches faites par Pie IX auprès de l’évêque d'Évreux pour le pousser à donner sa démission. Malgré l’inamovibilité épiscopale, le pape pouvait done contribuer à évincer un évêque gênant.

(3) Pie IX écrivit personnellement à Baillès le 22 septembre 1853 et le 23 janvier 1854, Voir Correspondance diplomatique, 16 juin 1855.

(4) En novembre 1853, Baïillès empêcha un inspecteur des édifices diocésains de visiter sa cathédrale. L'agitation restait vive en Vendée, mais elle était combattue énergiquement et non sans succès par l'administration. Les crédits alloués à la cathédrale furent réduits. Le député et les conseillers généraux légitimistes qui donnèrent leur démission en 1853 furent presque tous remplacés par des candidats officiels. Une seule condamnation (à huit jours de prison) fut prononcée en décembre 1853 contre le desservant de Bois de Céné, Foucault, qui, par lettre anonyme, avait menacé de mort l’instiluteur de cette commune. Baillès, qui avait usé de toute son influence pour obtenir un acquittement, réintégra Foucault dans ses fonctions après sa libération. :

(5) Voir $ 4.

(6) Correspondance diplomatique (copie F1° 6.179, dossier Sibour). Voir aussb sa dépêche du 9 juin 1855,

LES RELATIONS DU GOUVERNEMENT AVEC LE SAINT-SIÈGE Ol

mistration civile à laquelle est réservée la présentation ou plutôt en réahté le choix des évêques. Si l’on affaiblissait ce principe, ce privilège perdrait presque toute sa valeur et l’on ouvrirait au Saint-Siège une large porte pour s’introduire dans les affaires intérieures de chaque État. » Le gouvernement passa outre à ces observations, sacrifiant ainsi à un avantage politique immédiat les intérêts permanents de l’État concordataire. -

IIT. — Les relations avec le Saint-Siège de janvier 1854 à juillet 1855

La guëérre de Crimée eut pour origine le conflit des Lieux Saints. En l’entreprenant, Napoléon IIT se posa comme le défenseur du catholicisme contre les Russes orthodoxes (1). Conseillé par un Jésuite, le P. de Ravignan, le ministre de la Guerre, Saint-Arnaud, récemment revenu à la foi catholique, dota l’armée d'Orient d’une aumônerie nombreuse dont il confia la direction à des Jésuites (2). Napoléon TIT donna aux flottes de la Méditerranée et de la Baltique des tableaux de la Vierge « patronne auguste des matelots » qui furent installés en grande pompe sur les vaisseaux amiraux (3). Le gouvernement affirmait par ces mesures le sens religieux de la guerre.

Aussi, tandis que les légitimistes admirateurs du Tsar étaient hostiles à la guerre, le clergé presque tout entier l’approuva chaleureusement (4). « Je ne pouvais douter, écrivait Fortoul (5) que l’épiscopat français ne fût heureux d’ordonner des prières pour le succès de nos armes, mais il a semblé d’une haute convenance de lui laisser en ces circonstances le mérite d’une prière si profondément sympathique aux populations. Cet élan spontané des prélats qui, au nord: comme au midi, à l’ouest comme à l’est, invitent les fidèles avec une touchante unanimité de langage à prier pour le succès d’une expédition néces-

(1) Émile Bourgeois : Manuel historique de politique étrangère, t. TT : «Napoléon III et la France catholique dans le monde. » 1905, in-12.

(2) Voir les Leltres du maréchal de Saint-Arnaud ; Burnichon : La Compagnie de Jésus en France, Histoire d’un siècle ; et Ponlevoy : Vie du R. P. Xavier de Ravignan.

(3) Moniteur 8 avril 1854.

(4) Sauf quelques prêtres légitimistes. Fortoul écrivait le 2? novembre 1855 au préfet des Landes : « … dans quelques départements du Midi, des ennemis du clergé l’accusent de faire cause commune avec la Russie pour rétablir la branche aînée des Bourbons. » (F1° 2.480).

(5) Le 10 avril 1854, à l'archevêque d'Aix, Darcimoles (F2? 2.481). Des lettres analogues furent sans doute adressées aux autres évêques qui ordonnèrent des prières pour le succès de l'expédition.

saire, à écarter les inquiétudes que pouvaient faire naître les éventualités de la guerre, à rappeler au peuple que la main de Dieu ne sauräit abandonner les nations qui s’arment pour une juste cause, tous ces témoignages d’une libre adhésion à la politique de Sa Majesté ont profondément touché le gouvernement et je suis heureux d’avoir à témoigner à l’épiscopat sa.vive reconnaissance. » L'organisation de l’aumônerie militaire fut accueillie avec joie par le clergé (1). Veuillot, qui depuis longtemps attaquait la Russie, était plein d'enthousiasme. Certains de ses articles (2) furent reproduits par le Moniteur. L'empereur le fit féliciter à plusieurs reprises ; jamais 1l ne fut plus en faveur auprès du gouvernement.

Tout en regrettant la guerre, Pie IX, très hostile à la Russie, était reconnaissant à Napoléon III de défendre en Orient les intérêts catholiques. Il manifesta hautement ses sentiments et engagea les évêques français qui se rendirent à Rome à soutenir de toute leur autorité l’empereur qui, disait-il, avait une mission providentielle (3). En septembre 1854, Napoléon III: manifesta le désir d’évacuer le plus rapidement possible les États pontificaux pour accroître les effectifs disponibles. Cette demande qu'Antonelli se déclara prêt à accueillir pourvu qu’un bataillon fût laissé à Caivita-Vecchia, fut d’ailleurs abandonnée quelques semaines plus tard et ne troubla pas les bons rapports des deux gouvernements. L’effectif du corps d'occupation fut légèrement réduit (4).

La guerre de Crimée resserra donc l’entente du gouvernement avec le clergé et en particulier avec la cour de Rome. Mais en matière ecclésiastique leurs tendances restaient différentes et parfois opposées. L’encyclique du 21 mars 1853 avait réduit les gallicans au silence, et mit fin aux polémiques, mais non aux divisions du clergé français. Le nonce Garibaldi, très conciliant et en bonnes relations avec les deux partis (5), cherchait à modérer les ultra-

(1) Mabile, évêque de Saint-Claude écrivait à Fortoul : « Notre admirable empereur vient de faire une grande chose en donnant des aumôniers à l’armée de terre. Qu'il me tarde de dire tout haut à Rome ce que je pense de notre cher empereur et ce qu’il fait chaque jour de concert avec ses ministres et ses hommes d’État pour la religion et pour la société. » F1° 2,595, 16 mars 1854.

(2) Notamment celui qu’il fit sur Saint-Arnaud après sa mort. Voir sa biographie par Eugène Veuillot, sa Correspondance (t.1V,22 mars, 15 octobre 1854) et sa brochure ; La querre el l'homme de guerre.

(3) Correspondance diplomatique, 10 et 20 juin 1854, 3 mars 1855.

(4) Correspondance diplomatique, et Cerçay 165 AL 10, de septembre à décembre 1854,

(5) Il était l'ami du gallican Mathieu.

montains tout en les soutenant ; ilmourut en juin 1853. Le gouvernement impérial obtint que sa succession fut confiée à Sacconi, alors nonce à Munich, auquel il attribuait un « caractère conciliant » et un « excellent esprit » (1). Sacconi arriva à Paris au début de décembre : « Suivant le vœu du Saint Père, écrivait Rayneval (2), il travaillera de son mieux à ramener la concorde et l’union dans l’épiscopat, mais il est permis de douter qu’il y réussisse : l’ardeur des opinions, pour être un moment contenue, n’en est pas moins toujours très vive et se dénote depuis quelque temps par de secrètes accusations mutuelles qui sont d’un fächeux effet et nous donnent un regrettable symptôme (3). » Sacconi ne tarda pas à décevoir le gouvernement impérial tant par l’appui qu'il prêta au mouvement ultramontain que par ses défauts personnels. Il contribua à aigrir plutôt qu’à améliorer les relations entre les deux cours (4). La négociation du sacre était ajournée. Le gouvernement renouvela plusieurs fois en 1854 et 1855 ses démarches contre l’évêque de Luçon, mais les progrès de l’ultramontanisme formèrent le principal sujet de ses interventions à Rome. Le ministère des Cultes leur opposait une résistance de plus en plus vive (5) dont le ministère des Affaires Étrangères et surtout l’ambassade atténuaient l’expression. L'action personnelle de Napoléon III semble avoir été minime dans ces affaires qui l’intéressaient peu.

Le gouvernement impérial intervint en faveur de plusieurs gallicans mal vus du Saint-Siège. Rayneval négocia la rentrée en grâce de Thibault, évêque de Montpellier, qui en 1847, après une conversation avec Pie IX, avait cru pouvoir déclarer que le pape n’était pas défavorable aux coutumes gallicanes, ce qui lui avait attiré un démenti public et blessant (6). Le gouverne-

(1) Correspondance diplomatique 18 juin 1853.

(2) Correspondance diplomatique, 30 novembre 1853.

(3) La mort du cardinal Fornari (juin 1854), nonce à Paris de 1843 à 1850, el qui, dans ces fonctions et depuis son élévation au cardinalat, avait puissamment contribué aux progrès de l’ultramontanisme en France, ne semble pas avoir affaibli l'appui donné par la cour de Rome aux ultramontains français (Correspondance diplomatique 20 juin 1854).

(4) Walewski écrivait à Rayneval le 13 septembre 1855 dans une lettre personnelle : « Je sais que c’est nous qui avons demandé Mgr Sacconi ; je ne puis m'expliquer l’insistance que nous y avons mise que par l'ignorance où nous étions de l'individu : non... que ce soit un méchant, mais c’est pis que cela, c’est un sot. » (AB XIX 174).

(5) C'est au début de 1854 que l’ultramontain Nicolas fut remplacé par Harmnille. Voir p. 37.

(6) F21° 2.539, F1° 1.931 ; Correspondance diplomatique : juin-juillet 1854.

ment chercha aussi à obtenir que le manuel de droit canon de l'abbé Lequeux, vicaire général de Paris, fût après corrections relevé de la condamnation dont l’avait frappé la congrégation de l’Index en septembre 1851. Sur l'initiative de Lequeux, Fortoul demanda de plus que la congrégation de l’Index fût astreinte à suivre les préceptes formulés par Benoît XIV dans la bulle Sollicila qui assuraient aux auteurs catholiques et surtout aux prêtres la possibilité de défendre leurs ouvrages devant la congrégation. Les sentences de l’Index avaient en effet beaucoup contribué à la défaite des gallicans et Fortoul craignait que la congrégation n’intervint dans les programmes de l’enseignement public en France (1). Rayneval put le rassurer sur ce dernier point mais il ne tenta même pas de faire modifier la procédure de l’Index. Il donna son appui à Lequeux mais celui-ci refusa certaines modifications exigées par la congrégation et son ouvrage resta condamné (2).

Fortoul s’inquiétait de la manière dont le nonce recueillait les informations canoniques sur les évêques nommés. Les communications adressées à la nonciature sur les candidats à l’épiscopat étaient souvent inspirées par l'esprit de parti, par des sentiments de jalousie ou d’animosité personnelle. Fortoul estimait que le nonce n’était pas à même de les contrôler et qu'il pouvait trouver dans ses archives « des renseignements inexacts, pour ne rien dire de plus ». Ayant nommé évêque de Quimper, le 6 février 1855, un prêtre qui avait comme recteur fait partie de l’Université, Sergent, il craignit que ses ennemis ne cherchassent à empêcher sa préconisation et fit charger Rayneval de le défendre à Rome. Pie IX ne tint pas compte des notes défavorables mais anciennes qui lui avaient été transmises sur Sergent (3) et le préconisa le 23 mars.

Des difficultés plus graves s’élevèrent au sujet de la réception en France des actes du Saint-Siège. Depuis quelques années le gouvernement les avait laissé publier sans les soumettre au

(1) Voir p. 154.

(2) Mémoires et documents, volume 116. Correspondance diplomatique 31 décembre 1853, 31 mars, 10 avril, juillet-août-septembre, 4 novembre 1854. Ces documents, sauf ceux qui touchent aux programmes de l’enseignement public, sont cités dans ma seconde thèse : Le Saint-Siège et la France…., appendice 3. l

(3) Elles dataient de conflits qui avaient divisé le diocèse de Nevers vers 1840, F7 2564; Correspondance diplomatique ?4 février, 3 et 24 mars 1855. Les autres nominalions de 1855 furent autant de succès pour l’ultramontanisme. La Bouillerie fut nommé à Carcassonne le Gsfévrier ; Delalle à Rodez, Nanquette au Mans et Wicart transféré à Laval (30 août 1855). Jordany le remplaça à Fréjus. Plantier fut nommé à Nimes 1e 30 août comme gallican, mais évolua rapidement vers l’ultramontanisme.

Conseil d’État (1). Le Saint-Siège, encouragé par cette tolérance, semblait vouloir rendre impossible tout contrôle du gouvernement en cessant de lui communiquer le texte de ses actes. Une encyclique du 1% août 1854, qui annonçait un jubilé, fut promulguée en France par plusieurs évêques sans que le gouvernement en eût eu connaissance (2). La cour de Rome n'avait jamais .reconnu le premier des Articles Organiques aux termes duquel les encycliques bulles et brefs du pape ne pouvaient être publiés et exécutés en France qu'avec l’autorisation du gouvernement. Mais l'usage s'était établi que le nonce en communiquât un exemplaire au-ministère des Affaires Étrangères. Saisi de ce texte, le gouvernement, sur l'avis du Conseil d'État, déclarait l'acte pontifical reçu en France. Le nouveau nonce Sacconi avait manqué à cette tradition. A la demande de Fortoul, Drouyn de Lhuys se plaignit vivement à Rome (3). Rayneval lui rappela que le Saint-Siège n’était lié sur ce point par aucun contrat, attribua l'incident à l’ignorance où était Sacconi de l’usage, et proposa de transmettre lui-même à l’avenir un exemplaire authentique des actes pontificaux, dès leur publication, au ministère des Affaires Étrangères. Cette solution pratique fut acceptée par le gouvernement mais Fortoul paraît avoir regretté qu’on ne conservât pas la transmission par le nonce, par laquelle le Saint-Siège semblait se soumettre à la loi française (4). L’encyclique du 1er août fut soumise au Conseil d’État et déclarée reçue en France par décret du 23 décembre.

La question de principe que Rayneval cherchait à ne pas aborder fut posée par la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception (5) (8 décembre 1854). Les gallicans se préoccupaient moins du dogme lui-même que de sa définition par le pape, sans concile, les évêques ayant été seulement consultés par écrit. I] n° Y eût presque aucune résistance dans le clergé français. Parmi les vingt évêques français qui se rendirent à Rome pour

(1) Chap. IV, $ 1

(2) Les gouvernements précédents avaient toujours soumis les encycliques ordonnant des jubilés au Conseil d'État, qui en avait autorisé la publication (F1? 1,952 ; 27 juillet 1852 ; note de Berty).

(3) Correspondance diplomatique (octobre 1854 — février 1855). Cerçay 165 AT T0 (20 novembre 1854). F1° 1.954, Fortoul jugeait d’ailleurs qu’ «il serait inopportun de rappeler... à l'observation des Articles Organiques » les évêques qui avaient publié l’encyclique sans autorisation (14 octobre 1854 ; F1° 1.954),

(4) F19 1.954 et F1° 6.088. :

(5) Correspondance diplomatique 31 août, 24 octobre, 4 el 10 novembre, 23 décembre 1854, janvier, février, mars 1855. F1° 1.952.

la cérémonie se trouvaient plusieurs gallicans : Bouvier, spécialement invité par Pie IX (1) et Sibour, d’abord hostile à la définition (2?) mais qui, pendant ce voyage (3), se rapprocha du Saint- Siège et sévit à son retour contre quelques gallicans intransigeants qui refusaient d'admettre le nouveau dogme (4). La proclamation du dogme fut célébrée en France par de grandes fêtes.

Le gouvernement hésita. Fortoul consulta ses collaborateurs pour savoir s’il fallait soumettre au Conseil d'État une bulle purement dogmatique. Il lui fut répondu que le premier des Articles Organiques l’exigeait, mais que cette mesure mécontenterait le clergé sans profit, puisque le gouvernement, après avoir facilité le voyage des évêques, et sous peine de blesser «toute la France catholique » ne pouvait interdire la publication de la bulle. Aucun cas semblable ne s'étant présenté depuis 1801 «le parti le plus sage à prendre serait peut-être de s’abstenir (5) ». Mais l'influence des légistes gallicans l’emporta. Les bulles furent soumises au Conseil d’État, où elles furent vivement critiquées. Le catholique Cornudet demanda vainement que le Conseil d'État se déclarât incompétent. Les bulles furent déclarées reçues en France, mais avec la réserve traditionnelle : «Sans approbation des clauses, formules ou expressions qu’elles renferment et qui sont ou qui pourraient être contraires à la constitution, aux lois de l'Empire, aux franchises, libertés eb maximes de l’Église gallicane (6). » Pie IX avait cherché à dissuader le gouvernement de soumettre au Conseil d'État cet acte dogmatique d'ordre purement spirituel. Il fut froissé de sa décision contraire et de la formule employée dans le décret ; 1l s’en plaignit à Rayneval.

(1) Bouvier mourut à Rome.

(2) Ainsi que l’évêque d'Évreux, Olivier.

(3) Sur le séjour de Sibour à Rome, voir le dossier de son vicaire général Léon Sibour, F1? 6,179. L'archevèque de Paris obtint du Saint-Siège pour Léon Sibour le titre d’évêque in partibus de Tripoli, qui lui permit de devenir évêque auxiliaire de Paris. Le sacre eut lieu à Rome avec l’assentiment du gouvernement qui consentit à cette infraction faite aux usages gallicans. « En fait, l'archevêque de Paris est très content, écrivait le 6 janvier 1855 Rayneval à Thouvenel. On l’a facilement deviné. On a agi en conséquence. Il est satisfait et il est reconnaissant. Il emporte d'ici l’impression que Rome n’est pas si méchante, et il y aura réciprocité. » (Cerçay, 165 A I 10).

(4) Voir F1°5,780, dossier Laborde ; Advielle : L'abbé J. H. R. Prompsaull, Paris 1862, in-1? et surtout : les Souvenirs de Guettée.

(5) Note de Berty, ?8 décembre 1854, F1 1.952.

(6) Décret du 21 février 1855. Cette même formule avait déjà été employée dans le décret du 23 décembre. Plusieurs évêques avaient d’ailleurs publié les bulles avant le décret et ceux qui les promulguèrent après n’en firent pas mention. Is ne furent pas inquiétés.

Peu après, le gouvernement demanda au pape de créer à Laval un nouvel évêché. Pie IX accueillit avec empressement cette mesure favorable à la religion, mais la bulle portant érection de l’évêché de Laval fut jugée peu satisfaisante au ministère des Cultes et au Conseil d'État (1). Le pouvoir civil qui, à la demande des catholiques, avait décidé la création et en faisait les frais y apparaissait comme « un suppliant à qui l'autorité spirituelle accorde une faveur ». Le pape se prononçait sur des questions temporelles telles que le traitement de l’évêque, le nombre des chanoines et réclamait pour le petit séminaire une subvention que la législation française ne permettait pas d'accorder. Le Conseil d'État refusa d'enregistrer la bulle (9 août). Le nonce déclara alors dans une lettre à Fortoul que le Saint-Siège n'avait pas voulu, par cette bulle, déroger aux usages, et qu'elle était, à son avis, conforme aux précédents. Le Conseil d'État se contenta de cette affirmation et déclara la bu'le reçue (30 août). Le pape avait chargé le nonce de son exécution. Pour tourner les Articles Organiques qui interdisaient au nonce de remplir en France aucune fonction religieuse, le gouvernement admit que Sacconi était chargé de celle-ci, non comme nonce, mais à titre personnel. Cette fiction fut démentie par les honneurs rendus à son rang d’ambassadeur par les autorités locales (novembre 1855) ; Fortoul les regretta (2).

Cette série d'incidents, peu importants en eux-mêmes montraient que le Saint-Siège profitait de ses bonnes relations avec le gouvernement français pour accroître aux dépens du pouvoir civil son autorité sur l'Église de France. Napoléon IT, indifférent à ces questions, restait en bonnes relations avec la cour de Rome et les ultramontains français, mais Fortoul, avec le concours des légistes du Conseil d’État et de plusieurs ministres, résistait de son mieux à ces empiétements, bien qu'il fût souvent mal soutenu par le ministre des Affaires Étrangères et l’ambassadeur.

Son action s’exerçait plus efficacement en France. Les conciles provinciaux, dont les décrets étaient soumis au contrôle

| (1) Les bulles portant érection des diocèses d'Alger (1838) de Cambrai (1841) et des colonies (1850) étaient plus conformes au droit public français.

(2) AB XIX 523 : « Observations sur la bulle portant érection du diocèse de Laval. » 16 juillet 1855. Mémoires et documents, volume 115 (1855 et 1859), Correspondance diplomatique : 3 ,10 mars et 1er septembre 1855. Veuillot écrivait à De La Tour le 5 décembre 1855 : « Par son ordre [de l’empereur], le nonce a pu installer l'évêque de Laval avec des formalités où les libertés gallicanes et les Organiques ont été violés de manière à n’en revenir que difficilement. » Correspondance, L. V.

MAURAIN, — POLITIQUE

de la congrégation du Concile, avaient puissamment contribué aux progrès de l'ultramontanisme ; Pie IX désirait que chaque province tint un concile tous les trois ans. L'autorisation dont lesconciles avaient bénéficié en 1853 comme sous la Seconde République ne fut pas renouvelée en 1854 ni les années suivantes. Leur réunion était donc subordonnée à « la permission expresse » du gouvernement (1). L'évèque de Montauban Doney s'en plaignit à Fortoul (2). L'empereur, lui écrivait-il, inspire au clergé une confiance « justifiée par tous les actes personnels de Sa Majesté » mais les «tendances qu’on croit apercevoir dans quelques actes de la double administration qui est entre vos mains » lui causent au contraire « un sentiment très prononcé sinon de défiance au moins de crainte. » Fortoul répondit qu'il était l'agent docile de l’empereur et n'avait pas de politique personnelle. Les conciles provinciaux venaient de se tenir dans toute la France : pourquoi les réunir de nouveau et agiter constamment de graves questions qui intéressent « la paix de l'Église et mème le repos du pays ». Au surplus, l’épiscopat français ne désirait pas la réunion de nouveaux conciles.

De fait, la plupart des évêques craignaïent ces assemblées qui diminuaient leur indépendance. Les archevêques, presque tous de tendances gallicanes, s’abstinrent de les convoquer. Les deux seules provinces dominées par les ultramontains, Reims et Bordeaux, avaient tenu des conciles en 1853 et ne pouvaient donc se réunir de nouveau avant 1856. Pendant ces trois ans il n’y eut en France aucun concile. Malgré les démarches du nonce et le désir de Pie IX, l’épiscopat se conforma sur Ce point aux intentions du gouvernement pour faire échec aux progrès de l’ultramontanisme (3).

(1) En vertu de l’article organique n° 4; voir chap. IV, $ 1.

(2) Dans une lettre du ?8 juillet 1854 où il protestait aussi contre le décret du 31 décembre 1$53 sur les écoles congréganistes (voir p. 148) : F1*11.656. Deux minutes de la réponse de Fortoul sont conservées à F1? 11.656 et à AB XIX 523. Doney se plaignit aussi au pape des obstacles mis par le gouvernement à la réunion des conciles (AB XIX 512).

(3) Voir AB XIX5%4, note de Mathieu, archevèque de Besançon, citée par J.Maurain : Le Saint Siège ei la France.., appendice 2.

IV. — La fin du tonfjlit de Luçon el l'affaire de Pamiers (1) (avril 1855, avril 1856)

La prise de Sébastopol fut accueillie à Rome avec joie et y accrut le prestige de la France : « J’ai reçu, écrivait le 12 septembre 1855 Rayneval à Walewski, les félicitations du cardinal Antonelli qui ne m’a point caché, malgré la réserve que lui impose sa position toute spéciale, la satisfaction personnelle du Saint Père. » Par contre, le crédit de la France auprès du Saint-Siège souffrit beaucoup de l’alliance piémontaise. Le 22 janvier 1855, quelques jours après l’entrée en guerre du Piémont, Pie IX bläma dans une allocution consistoriale la politique suivie par le gouvernement de Victor-Emmanuel vis-à-vis de l’Église. Le conflit ne cessa dès lors de s’aggraver, bien que le gouvernement français intervint fréquemment à Rome en faveur du Piémont (2). Leur solidarité n’était pas seulement d'ordre diplomatique ; elle était fondée sur une communauté de principes en matière religieuse. La législation que le gouvernement piémontais cherche à imposer à l’Église, écrit Rayneval le 12 décembre 1855 (3) « c’est tout simplement le régime français. Au premier abord on pourrait s'étonner des résistances de Rome à l’établissement en Piémont d’un régime qu’elle tolère en France. Mais c’est justement parce qu’elle ne va pas au delà d’une {olérance forcée en ce qui nous concerne, qu’elle n’entend point autoriser les autres à faire comme nous. Il ne faut pas oublier que nos lois ecclésiastiques intérieures sont frappées de sa réprobation. I1 y a en outre cette différence que nous étions au fond de l’abime quand Napoléon [er a donné à l’Église un triomphe qui valait bien de ne pas pousser la résistance à l'extrême. En Piémont, c’est tout le contraire. » Les affaires du Piémont mettaient en évidence les principes opposés de l'Etat français et du Saint-Siège. C’est pourquoi Pie IX ressentit vivement les démarches du gouvernement impérial en faveur du

(1) Voir les sources du $8 2; en outre, sur le conflit de Luçon, la Correspondance diplomatique en septembre et octobre 1854, et du 19 mai 1855 au mis d'avril 1856 ; Cerçay, 165 A1 10 pour Ja même période. Voir l’Hisloire du cardinal Pie, par Baunard et sa Correspondance avec Cousseau. Sur l'affaire de Pamiers : F?° 2.554, BB 1°1.527 (A 2 4.143) Fie III Ariège 11 ; Mémoires et documents volume 116. — Correspondance diplomatique à partir du 1er décembre 1555. ne

(2) C’est un des principaux objets de la Correspondance diplomatique en 1555.

(3) Correspondance diplomatique.

Piémont (1). C’est dans ces conditions que les affaires ecclésiastiques de France furent traitées à Rome (2).

La plus importante était toujours le conflit de Luçon. Après qu’en novembre 1853 Baillès eût répondu évasivement aux reproches de Pie IX, le nouveau nonce Sacconi avait été chargé d'intervenir auprès de lui. Le gouvernement, sacrifiant à nouveau les principes gallicans, acceptait, s’il ne le réclamait pas, que le nonce, sortant de ses ‘attributions diplomatiques, intervint au nom du Saint-Siège auprès d’un évêque français. Les démarches de Sacconi n’eurent d’ailleurs aucun succès.

Baillès restait intraitable. Pour éviter tout danger de troubles, le préfet demanda, pendant la guerre de Crimée, que les garnisons de Vendée ne fussent pas affaiblies (3). Il fit opposition à l'ouverture du collège que Baïllès avait fait construire à Luçon et pour lequel il avait demandé le patronage du comte de Chambord (4). Le 15 août 1854, l’évêque autorisa ses prêtres à chanter le Te Deum demandé par le ministre des Cultes, mais seulement après les vêpres, ce qui en diminuait l'éclat (5). Le gouvernement fit à ce sujet une nouvelle démarche à Rome, quiseheurta aux mêmes objections que les précédentes et n’eut pas de résultat.

Cependant l'influence de Baïllès déclinait. Beaucoup de ses prêtres souffraient de son caractère bizarre et difficile et déploraient la violence de son opposition. Un ancien vicaire général du diocèse, Menuet, resté malgré l’ordre de l’évêque membre du Conseil général et du Conseil départemental de l’Instruction publique dirigeait la résistance. Un autre vicaire général honoraire, de Lespinay, qui avait été le candidat des légitimistes aux élections de 1852, se sépara lui aussi de Baïllès. Celui-ci se mit à faire à pied ses tournées pastorales et cette manifestation d’humilité diminua son prestige auprès des populations.

(1) Cerçay, 165 A 1 10 : 7 novembre 1855, lettre d'Edgar de Ségur, premier secrétaire de l'ambassade de France à Rome, à Thouvenel, citée dans ma seconde thèse : Le Saint-Siège et la France.

(2?) Le Concordat très favorable au Saint-Siège qu’accepta l'Autriche en août 1855, contribua encore à rapprocher les deux cours contre le Piémont. E. de Ségur écrivait à Thouvenel le 28 août 1855 : « Ce concordat, triomphe pour l'Église, est un coup de massue sur la têle de la France, » Cerçay, 165 A 1 10. L'impératrice Eugénie demanda à Hubner pourquoi l’empereur d'Autriche avait conclu « ce concordat du Moyen Age ». (Hubner, Neuf ans de souvenirs, 16 décembre 1855.)

… Valewski succéda le 7 mai 1855 à Drouyn de Lhuys comme ministre des Affaires Etrangères, mais ce changement n'eut pas d'influence sur les relations avec Rome.

(3) Fe III Vendée 5. 2 mars 1854.

(4) Fe III Vendée 5 septembre 1854 ; BB:* 1.510, À 2 2.220 voir p. 146.

(>) Un certain nombre de desservants s’abstinrent même de chanter le Te Deum.

Isolé dans son diocèse, il l'était aussi de plus en plus dans l’épiscopat ; même ceux de ses collègues qui défendaient en lui leur indépendance vis-à-vis du gouvernement et du Saint-Siège le trouvaient maladroit et compromettant.

En mai 1855, le gouvernement français renouvela ses démarches à Rome et ne les cessa plus. Il les fit surtout porter sur la question des prières pour l’empereur. Baillès répugnait à les faire chanter, manquant ainsi aux traditions françaises et aux stipulations du Concordat. Fortoul crut décider la cour de Rome à sévir en lui signalant un livre de prières qui venait d’être adopté dans le diocèse de Luçon et où les prières pour l’empereur faisaient défaut, mais où se trouvaient des prières pro rege. Mais Baïllès montra que celivre, adopté d’ailleurs par plusieurs évêques, reproduisait littéralement la liturgie romaine (1) où subsistait depuis le Moven Age la prière pro rege romanorum. Cette réponse fut jugée satisfaisante à Rome mais le gouvernement prouva que Baillès avait fait disparaître du graduel et du vespéral les prières pour l’empereur qui figuraient dans l’édition française (2).

Lorsque Napoléon. [IT échappa le 27 avril 1855 à un attentat, presque tous les évêques de France ordonnèrent un Te Deum. Baillès s’abstenant, le préfet de la Vendée demanda au curé du chef-lieu de célébrer un Te Deum, mais le curé en référa à l'évêque qui n’autorisa qu’une messe basse. Le 15 août, Baillès autorisa son clergé à chanter le Te Deum, mais il ne mentionna que l’assomption de la Vierge sans parler de la fête de l’empereur. Il s’arrangea de telle sorte que beaucoup de curés ne furent pas prévenus à temps. Fortoul écrivit le 4 septembre à Walewski : « Dans aucune paroisse le Domine Saloum qui suit le Te Deum et lui donne sa véritable signification, n’a été chanté. On ne le dit même plus à la messe, et la suppression de cette prière dans les livres liturgiques du diocèse, suppression que tout récemment j'ai dû vous signaler, indique assez la ferme volonté de lévèque de ne plus permettre dans son diocèse les prières publiques pour le chef de l’État (3) ».

Rayneval avait laissé entendre à Antonelli que si Baillés

(1) La question des prières pour le souverain dans la liturgie romaine ful traitée dans son ensemble en 1857. Voir chap. IX, $ 4.

(2) BB:# 1,510, F:°5.819 B ; Mémoires et Documents, volume 116; Correspondance diplomatique avril-septembre 1855.

(3) Minute à F2° 2.530 ; original dans les Mémoires et Documents, volume 116. Voir aussi Fe [II Vendée 5, et la Correspondance diplomatique.

ne remplissait pas le 15 août ses devoirs envers l'empereur, le gouvernement exigerait une intervention décisive du Saint-Siège ou, à son défaut, agirait par ses propres moyens. La chute de Sébastopol, en assurant le triomphe de Napoléon IT, donna plus d'autorité aux démarches de ses ministres. Rayneval fut recu par le pape à la fin de septembre. Pie IX déclara, comme Antonelli le faisait en son nom depuis des années, qu’il lui était impossible de procéder canoniquement contre un évêque pour des motifs d'ordre politique, que Baillès était de caractère à résister jusqu’au scandale et qu’en le frappant, on mécontenterait l’épiscopat tout entier. Mais il assura Rayneval que l’empereur pouvait compter sur lui pour mettre fin à une situation devenue intolérable en enlevant à Baillès la direction de son diocèse. Six mois de négociations difficiles furent encore nécessaires pour arriver à ce résultat.

Tout d’abord, le gouvernement français continua à se plaindre de Baillès. Celui-ci ordonna un Te Deum pour la chute de Sébastopol, mais sans mentionner l’empereur ni prescrire de Domine Salvum. Il s’abstint d’ordonner les prières publiques demandées par le gouvernement pour la grossessse de l’impératrice. Il nomma chanoine, malgré l’opposition du gouvernement, un légitimiste exalté. Il tint publiquement des propos injurieux contre l’empereur et l’impératrice (janvier 1856). Chacun de ces incidents fit l’objet d'une démarche à Rome. Baillès rencontrait d’ailleurs dans son clergé une opposition de plus en plus forte (1).

Le pape le manda à Rome, espérant le décider de vive voix à donner sa démission. Baillès refusa de quitter son diocèse. Il parut alors nécessaire de nommer un administrateur apostolique: Le Saint-Siège acceptait de le choisir d'accord avec le gouvernement impérial, mais prétendait le nommer de sa seule autorité, le Concordat n'ayant pas prévu ce cas. Le gouvernement impérial, au contraire, se fondait, par analogie avec les nominations épiscopales, sur le Concordat, et aussi sur un précédent de 1823 pour exiger que le bref de nomination men- Lionnät expressément sa recommandation (2).

Le Saint-Siège céda sur ce point mais exigea de son concours un autre prix. L’évêque de Pamiers, Alouvry (3), était en conflit

(1) Correspondance du Cardinal Pie et de Mgr Cousseau (décembre 1855février 1856).

(2) F?°2.554 ; Mémoires et documents, volume 116, Correspondance diplomatique.

(3) Outre les documents d'archives, voir l’article Alouvry dans le Dictionnaire d’hisioire el de géographie ecclésiastiques, publié sous la direction d'Alfred Baudrillart.

avec son clergé ; il était accusé de dilapidation et de détournements. On lui reprochaïit de s’entourer de prêtres étrangers au diocèse et de mœurs suspectes ; il était très déconsidéré. Gallican, Alouvry avait eu autrefois des difficultés avec la cour de Rome. Le pape demanda qu'il fût privé de ses pouvoirs en même temps que Baillès et que le diocèse de Pamiers comme celui de Luçon fût confié à un administrateur apostolique. Les dissensions du clergé de Pamiers gênaient l’administration de l'Ariège sans préoccuper le gouvernement. Il accueillit cependant la demande du pape pour se débarrasser de Baillès, mais demanda que la déposition d’Alouvry ne pût être considérée comme un encouragement donné à « l'esprit d'opposition et d’insubordination qui naït et se développe trop facilement » dans le bas clergé. Il conseilla de plus au pape de rendre hommage au mérite de l’épiscopat français pour l’engager à ne pas invoquer en faveur de Baillès et d’Alouvry « des privilèges dont les circonstances nous obligent à ne pas nous porter les défenseurs (1) ».

Pie IX invita les deux évêques à donner leur démission. Ils refusèrent (janvier 1856). Pie IX fit écrire à l’évêque de Luçon par deux de ses amis, l’évêque de la Rochelle, Villecourt, qui venait d’être nommé cardinal, et l’évêque de Poitiers, Pie, légitimiste comme Baïillès mais plus docile au Saint-Siège et qui se trouvait alors à Rome (2) : Si dans un délai de vingt jours Baillès n'avait pas donné sa démission ou ne s'était pas rendu à Rome, un administrateur apostolique serait nommé. Le gouvernement impérial, fort de l’appui presque unanime du clergé vendéen, exisea que ce délai fût abrégé. Baillès se rendit à Paris au début de février, acceptant d’aller à Rome, mais comptant s’y justifier ; il restait intransigeant et hautain mais les nouvelles qu’il reçut de Rome le décidèrent peu après à donner sa démission (3).

Alouvry se rendit également à Paris où il fut très mal accueilli par Fortoul. Il continua cependant à résister. Le pape nomma alors administrateur du diocèse de Pamiers le candidat désigné par le gouvernement français, Boudinet (mars 1856). Alouvry donna sa démission le 1er avril. Avant même que cette démis-

(1) 29 novembre 1855, Fortoul à Walewski, F1? 2.554 et Mémoires el Documents, volume 116; sur l'émotion soulevée par ces événements parmi les évêques, voir F:*9.554, dossier Belaval, lettre de Mioland à Fortoul (12 décembre 1854); F9 2,590 (24 novembre 1857), lettre de Cœur à Rouland ; BB'* 1.527.

(2) Voir Baunard : Histoire du Cardinal Pie. | :

(3) Elle parvint à Rome le 15 février. Une nouvelle négociation fuf nécessaire pour que Bâillès renonçât à publier un mandement d'adieux où le gouvernement impérial était violemment attaqué (avril 1856).

sion eût été acceptée par le pape, le gouvernement nomma un nouvel évêque de Pamiers, Galtier, (7 avril) afin que le diocèse restât le moins longtemps possible sous l'autorité d’un administrateur apostolique, délégué direct du pape (1).

Le gouvernement assura à Baillès et à Alouvry une pension mais leur sort fut très différent. Baiïllès, ultramontain, privé de son diocèse à la demande du gouvernement, vécut à Rome où le pape l’accueillit avec bienveillance et le nomma consulteur des congrégations de l’Index et des Rites. Alouvry, gallican, frappé sur l'initiative du Saint-Siège, vécut très retiré à Paris jusqu’à sa mort (1873) : « L’évêque de Pamiers écrivait Fortoul à Walewski le 7 avril 1856, ne recevra pas à Paris pour son attachement aux maximes de l’Église de France, les récompenses honorifiques que l’on prodigue à Rome à l’ancien évêque de Luçon (2). »

Aünsi prit fin un conflit sur lequel le gouvernement impérial, maître de la presse, réussit à faire le silence, mais dont l’importance fut réelle. Le seul évêque de France qui fût ouvertement hostile au gouvernement impérial avait dû donner sa démission sous la pression du Saint-Siège ; l’opposition légitimiste en Vendée était désorganisée et dans toute la France les prêtres légitimistes savaient ne pouvoir compter sur l’appui de Rome ; l’épiscopat paraissait unanime dans son dévouement à l'empereur.

Le pape, d'autre part, avait privé de leurs sièges sans procès canonique deux évêques français, en plein accord avec le gouvernement. Celui-ci avait donc sacrifié non seulement les principes gallicans dont il se réclamait volontiers, mais la cause de l’épiscopat, seul corps de l’Église sur lequel il eût par son droit de nomination et par la tutelle administrative que comportait le régime concordataire, une influence sérieuse et durable. Enfin ces trois années de négociations difficiles laissèrent plus de rancunes entre les deux gouvernements que l’accord final n’en fit oublier.

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