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V. — Les Facullés de Théologie

Au mois de septembre 1855, Fortoul fit engager à Rome une nouvelle et importante négociation pour obtenir l'institution canonique des facultés de théologie.

Les fonctions de Boudinet prirent fin le 20 juillet 1856. Mémoires et Documents, volume 116. — Cependant la pension d’Alouvry fut de 12.000 francs, celle de Baillès de 10.000 (F 1° 2.453). Baïillès mourut en 1873.

) Sources : Archives Nationales : F2° 4,090 ; sur l’école des Carmes et la commu-

En dehors des séminaires, dont l’enseignement était nécessairement élémentaire (1), les cinq facultés de théologie catholique de Paris, Lyon, Aix, Bordeaux, Rouen (2) étaient en France les seuls établissements d'enseignement ecclésiastique supérieur. Les professeurs étaient des prêtres nommés par le gouvernement sur la proposition de l’archevêque. Le caractère universitaire de ces facultés et leurs tendances gallicanes leur nuisaient auprès du clergé et surtout auprès du Saint-Siège. Les titres qu’elles conféraient n'avaient pas de prestige « Ces facultés de théologie, à l'heure actuelle, n'existent plus que de nom » déclarait Fortoul au Sénat le 8 juin 1854. En effet les cours de la faculté de Bordeaux n'avaient pas eu lieu en 1852 faute d'auditeurs ; celle de Rouen n'était guère plus vivante ; à Aïx, l’archevêque envoyait les élèves de son grand séminaire suivre les cours de la faculté où ils formaient la plus grande partie de l’auditoire. A Lyon, grand centre religieux où la tradition gallicane était puissante, la Rite avait un peu plus d'importance. En 1853 Sibour et Fortoul nommèrent doyen de la faculté de Paris un des derniers théoriciens du gallicanisme, Maret, et ils l’aidèrent par la suite à grouper autour de lui des professeurs de tendances analogues. L'école des Carmes, fondée en 1845 pour les prêtres qui désiraient passer le baccalauréat, la licence ou le doctorat à l’université de Paris (3), et le chapitre de Sainte-Geneviève fondé en mars 1852 pour la formation des prédicateurs, formaient avec la faculté de théologie un centre d'enseignement supérieur ecclésiastique actif et brillant mais que ses tendances gallicanes rendaient très suspect au Saint-Siège.

nauté de Sainte-Geneviève voir : F1° 4.092 et 4.093. Les archives de l’Instruction Publique donnent quelques indications sur le personnel enseignant (F17 8,341) el sur les étudiants (F 17 9.630-9.633) des facultés de théologie.

Archives du ministère des Affaires Étrangères, Mémoires et Documents, volume 114; Correspondance diplomatique : septembre-octobre 1855, janvier-mai 1856.

Bibliographie : Blampignon. Les Facultés de théologie de France (1S72, in-R9), Biographies de Maret, Lavigerie (par Baunard), Pie, Plantier, Jaquemet. Correspondance du Cardinal Pie et de Mgr Cousseau.

(1) En fait, le séminaire de Saint- -Sulpic e à Paris n’était pas seulement le grand séminaire de Paris, mais aussi une sorte d'école supérieure ecclésiastique où beaucoup des meilleurs sé sminaristes de province venaient faire ou terminerleursétudessansentrer ensuite dans le clergé parisien. Beaucoup d'évêques français étaient d'anciens élèves de Saint-Sulpice. Mais ce séminaire ne pouvait cependi int rendre les mêmes services qu'une université. De plus, la compagnie de Saint-Sulpice avait alors des tendances

gallicanes qui la rendaient suspecte au Saint-Siège.

(2) Celle de Toulouse, combattue par l'archevêché, avail suce ombé,

(3) Dans toutes les spécialités. Sibour créa aussi à l’école des Carmes une section laïque préparant les jeunes gens aux grandes écoles de P État.

Dés 1549 l'Assemblée nationale s'était préoccupée de ranimer les facultés de théologie, et, dans un message du 6 juin 1849, Louis-Napoléon avait donné son assentiment à ce projet (1). Ov, pour assurer aux facultés la vie et l'autorité, il était nécessaire qu'elles fussent canoniquement instituées par le Saint- Siège : des pourparlers furent engagés avec le nonce. En janvier 1854, Maret établit un programme de réorganisation d'après lequel le Saint-Siège aurait approuvé les statuts des facultés et reconnu la valeur canonique de leurs diplômes tout en leur laissant une large autonomie. Ce projet fut approuvé en principe par Sibour et par Fortoul qui s’informa des dispositions de l'épiscopat et fit connaître au Saint-Siège les intentions du gouvernement.

__ Cependant les évêques ultramontains cherchaient à organiser en dehors de l'État et sous la direction du Saint-Siège l'enseignement supérieur ecclésiastique. Plusieurs conciles provinciaux émirent le vœu que des facultés hbres de théologie fussent créées en France, et qu’en attendant, de jeunes prêtres français fussent envoyés chaque année suivre les cours d’universités catholiques étrangères, Louvain et surtout Rome. Le coneile de la province ultramontaine de Bordeaux réuni à La Rochelle en juillet 1553, demanda même qu’un séminaire français fût ereé à Rome. Dès novembre 1853, ce vœu fut réalisé par la congrègation du Saint-Esprit sous l'égide de l'auditeur de Rote, Ségur et de quelques évèques ultramontains. Le séminaire qu'elle créa à Rome se développa rapidement (2). Puis, par des brefs qui ne furent pas communiqués au gouvernement français, le pape autorisa l’évèque d'Orléans (26 janvier 1855) (3) et la

(1) Ile jugeait de nature à rendre le clergé plus coneiliant et plus éclairé : « L'Allemagne méridionale est sans contredit le pays où le clergé catholique est le plus instrut, le plus tolérant, le plus libéral. Et pourquoi en est-il ainsi ? c’est parce que les jeunes gens qui se destinent en Allemagne au sacerdoce, apprennent la théologie aux Universités en commun avec tous les candidats aux autres professions. Au lieu d’être dés l'enfance séquestrés du monde, et de puiser dans les séminaires un esprit hostile a la société au milieu de laquelle ils doivent vivre, ils apprennent de bonne heure à être citoyens avant d’être prètres. » 12 décembre 1843 : article de Louis-Napoléon dans Le Progrès du Pas-de-Calais. Œuvres de Napoléon III, Paris 1856, in-8e, t. II ; le Clergé et l'Etat.

(2) F4 6.236, 21 août 1859, note du supérieur général de la congrégation du Saint- Esprit. — La congrégation du Saint-Esprit, 1926, in-l8, collection : Les ordres religieux (Letouzey et Ané).

(3) Ce bref, écrivait le 14 mai 1856 Fortoul à Walewski « n'avait pas été sollicité par l'évêque d'Orléans ; il lui a été en quelque sorte imposé par le cardinal Antonelli lorsque la province de Bordeaux, dont la majorité était alors acquise à l'évêque de Poutiers, demanda au Saint Père l'autorisation de conférer les grades théologiques ».

province de Bordeaux (27 avril 1855) (1) à conférer les grades de bachelier et de licencié en théologie, celui de docteur ne pouvant être obtenu qu’à Rome. Le bruit courut que d’autres évêques allaient recevoir le même privilège. Devançant ainsi les projets du gouvernement, le pape réorganisait de sa propre autorité l’enseignement théologique du clergé français en le confiant en partie aux évêques investis de sa confiance, et surtout à l’université de Rome.

Fortoul se plaignit de ces mesures prises à son insu alors qu'il étudiait la question avec le nonce, et exécutées en violation des Articles Organiques. Il demanda que le pape les déclarät provisoires ; il lui fit soumettre un projet de réorganisation des facultés de théologie qui comportait leur institution canonique (4 septembre 1855). Les facultés, dont le nombre serait porté:à 6, délivreraient les grades de bachelier, de licencié et de docteur ; ces grades seraient exigés à l’avenir des candidats aux fonctions ecclésiastiques. Un conseil supérieur, formé de tous les archevêques et évêques de la circonscription, dirigerait chaque faculté, la ferait inspecter en présence de délégués du gouvernement, fixerait les programmes, présenterait pour chaque poste vacant trois candidats et donnerait l'institution canonique au professeur choisi sur cette liste par le gouvernement qui se réservait le droit de révocation. Le règlement général des facultés serait établi par les représentants des conseils supérieurs et par le Conseil impérial de l’Instruction Publique. Ce.projet donnait la direction des facultés de théologie à l’épiscopat français sous le contrôle du gouvernement. Le rôle du Saint-Siège, l'institution canonique une fois donnée aux facultés était nul.

«Je ne crois pas m’avancer en faisant espérer dès aujourd’hui une favorable solution », écrivit le 22 septembre Rayneval à Walewski. Le projet de Fortoul, en effet, fut d’abord bien accueilli à Rome. La principale difficulté, disait Pie IX, viendrait des évêques et de « l'esprit de diocèse » ; pour les ménager il serait nécessaire d’autoriser les jeunes prêtres à préparer les examens

(Mémoires et Documents, volume 114). La majorité de l’épiscopat se serait alarmée si le droit de conférer les grades théologiques avait été réservé aux ultramontains. En le concédant également à Dupanloup, ennemi déclaré de l'Univers, le pape la rassurait.

(1) La province de Bordeaux délivrait des diplômes depuis quelques annees, mais ils w’avaient pas jusque là de valeur canonique (Correspondance du Cardinal Pie el de Mgr Cousseau 1851-1855). Sur la question des facultés de théologie dans la province de Toulouse, voir AB XIX, 512 (Copies de trois lettres de l'évêque de Montauban, Doney, février-avril 1855) et BB3° 416, P 1.291.

des facultés dans les séminaires ; ils ne seraient ainsi pas obligés de séjourner comme étudiants dans de grandes villes ; peut-être même les grades inférieurs pourraient-ils être conférés par les évêques. Fortoul repoussa cette seconde suggestion qui eût détourné des facultés la très grande majorité des prêtres, mais admit volontiers la première (12 octobre). L'on prévoyait quelques difficultés relatives aux attributions respectives de l’autorité civile et du Saint-Siège mais elles ne paraissaient pas devoir être insurmontables. Pie IX confia à une commission de cardinaux l'examen du projet de Fortoul.

Au mois de décembre arrivèrent à Rome l’évêque de La Rochelle Villecourt (1) et l’évêque de Poitiers Pie. Ils étaient tous deux ultramontains et faisaient partie de la province de Bordeaux qui avait réclamé l’organisation de l’enseignement supérieur théologique en dehors de l’État. Pie, surtout, combattit énergiquement le projet de Fortoul. Le rapport de la commission des cardinaux fut remis au pape à la fin de décembre. Or, dès les premiers jours de 1856, Edgar de Ségur, qui dirigeait l'ambassade pendant une maladie de Rayneval, ayant à la demande de Fortoul pressé la réponse du Saint-Siège, Antonell lui présenta de nombreuses et graves objections. Il les précisa lorsque Rayneval, rétabli, reprit les négociations (2).

(1) Pie IX avait mandé Villecourt et le nomma cardinal de Curie avec résidence à Rome. I était surtout connu par l’ardeur de son ultramontanisme. Le gouvernement impérial, tout en regrettant de n'avoir pas été consulté, alloua au nouveau cardinal trente mille franes pour ses frais d'installation ; il fit spécifier que Villecourt ne serait pas considéré comme un des cardinaux de couronne qui étaient nommés sur la proposition de l’empereur, ni conime un cardinal protecteur tel qu’il en existait sous l’ancien régime. Pie IX en tomba d'accord et déclara le jour de l'élévation de Villecourt qu'il la savait agréable à Napoléon III. (Allocution consistoriale, 17 décembre 1855.) F1? 2.446, 2.448 et 2.450. Mémoires et documents volume 116 ; Correspondance diplomatique, décembre 1855.

(2) Les dispositions du Saint-Siège se sont-elles réellement modifiées à la fin de 1555 ? Le problème est difficile à résoudre. L'intervention de Pie contre le projet de Fortoul est certaine, mais a-t-elle provoqué un revirement ? Le pape connaissait depuis longtemps l'opposition des évèques ultramontains à la réorganisation des facultés de théologie d'État. L'accueil qu'il avait fait à leurs démarches, les privilèges qu’il avait concédés à la province de Bordeaux, semblent montrer qu'il partageait leurs sentiments avant même que le projet de Fortoul lui fût soumis. Le rapport des cardinaux, hostile au projet de Fortoul, fut déposé à la fin de décembre, mais il est difficile de penser que Pie IX ignorait en septembre quel serait leur avis, ou qu'il s'y serail conformé s’il ne l'avait pas approuvé. L'on serait done amené à eroire que dès le mois de septembre 1855, Pie IX était résolu à subordonner l'institution canonique des facultés de théologie à des conditions inacceptables. Mais le témoignage de Rayneval, ordinairement clairvoyant et prudent dans ses affirmations, ne saurait être négligé. Or, ses dépèches de septembre et d'octobre 1855 sont nettement optimistes. A partir de mai 1856, il vit que les négociations seraient très difficiles, mais il persista à croire que le succès en était possible.

«La cour de Rome, écrivait celui-ci le 28 mai 1856, part de ce principe que l’enseignement théologique est exclusivement du ressort de l'autorité spirituelle. Elle n’admet à aucun degré Pintervention du pouvoir civil sauf en ce qui concerne la nomination des professeurs. c’est la seule difficulté mais elle est capitale. » Le pape exigeait que le règlement et les programmes des facultés lui fussent soumis ; il repoussait l'intervention du Conseil impérial de l’Instruction Publique, la présence de délégués du gouvernement à l'inspection des facultés ; le droit de révoquer les professeurs et de délivrer les diplômes devait appartenir aux Conseils supérieurs et non au gouvernement.

Fortoul établit alors un nouveau projet (1); 1l acceptait que le gouvernement ne prit aucune part à l'inspection des facultés ; 1l reconnaissait au Saint-Siège le droit de fixer, de concert avec le gouvernement et les conseils supérieurs, le statut des facultés, mais non leurs programmes, ce qui eût nécessité son intervention chaque semestre. Enfin, le gouvernement garderait le droit de révoquer les professeurs mais le conseil supérieur pourrait leur retirer l'institution canonique, ce qui entrainerait leur destitution. De plus, le gouvernement se réservait de soumettre à son visa le règlement organique des facultés, leurs programmes et les grades qu’elles délivreraient ; il ne demandait pas à la cour de Rome d’accepter cette formalité de l’exequalur contre laquelle elle avait toujours protesté, mais seulement de la tolérer, comme pour les autres bulles. Le gouvernement, disait Fortoul, ne pouvait aller au delà des concessions qu'il faisait dans ce nouveau projet.

Fortoul, d’après son successeur Rouland (2), « inclinait…. à croire que si l’on pouvait empêcher la papauté d'intervenir dans le gouvernement des facultés de théologie remis aux évêques, ces facultés arriveraient insensiblement: par la force même des choses à reprendre l'indépendance, les tendances nationales et l’autorité qu'avait su conquérir l’antique Sorbonne en dépit de son origine pontificale. C’est ainsi qu'il avait été amené à préparer un projet où l’on faisait de larges concessions à Rome en ce qui concernait l'institution même des facultés, mais où l’on repoussait toute intervention étrangère dans le gouvernemént et l’administration de ces facultés. »

Fortoul en effet, voulait faire des facultés de théologie

(1) 28 juin 1856 ; F1° 4.090, et Mémoires et Documents volume 116.

(2) 6 novembre 1858, F1° 4.090 et Correspondance diplomatique.

des centres de résistance à l’ultramontanisme. Pie IX ne consentait à les instituer que si elles étaient étroitement soumises au Saint-Siège. La reprise des négociations fut ajournée au mois d’ octobre par un congé de Rayneval.

VI. — Les relations avec le Saint-Siège à la fin du ministère de Forloul

L’auditeur de Rote pour la France, Ségur, devenu aveugle, résigna ses fonctions à la fin de 1855. Son rôle avait été important car Napoléon III et Pie IX avaient confiance en lui. C’est par son intermédiaire que la négociation du sacre se poursuivait par intermittences depuis 1853 avec des chances de succès de plus en plus faibles ; il semble avoir contribué à entretenir l'espoir auquel Napoléon IIT ne renonçait pas (1) de faire venir Pie IX, à Paris ; il aida de tout son pouvoir aux progrès de l’ultramontanisme (2). Son successeur, l’abbé de la Tour d'Auvergne, nommé le 26 décembre 1855 avec l’assentiment de Pie IX était lui aussi ultramontain, mais il n’eut pas d'influence.

Napoléon III demanda pour Ségur un titre d’évêque in partlibus, afin de le nommer chanoine du chapitre de Saint-Denis qui se composait d’évêques démissionnaires. Mais Ségur ne put être nommé évêque, la cécité étant un empêchement canonique. Pie IX lui conféra le titre de protonotaire apostolique et, par un bref spécial, tous les honneurs et privilèges de l’épiscopat. L’on pensa au ministère des Cultes que le Saint-Siège voulait ainsi faire reconnaître en France le protonotariat apostolique : « La question des titres honorifiques, écrivait Tardif, est avec la question liturgique l’un des points sur lesquels Rome est en désaccord manifeste avec les mœurs françaises et le génie national. On ne veut pas soupçonner en effet avec des personnes très graves que le Saint-Siège ait pris à tâche d’abaisser l’épiscopat en prodiguant des titres qui donnent le droit d’en porter les insignes les plus apparents aux yeux des populations, mais quelles que puissent être les intentions de la cour de Rome, le gouvernement qui doit protéger l'autorité des évêques ne peut pas permettre au premier venu

(1) Voir Cerçay, 165 A 1 10 ; Ségur : Mgr de Ségur, Souvenirs et récit d’un frère et J. Maurain : Le Saint-Siège et la France.

(2) Il négocia notamment le retour de la compagnie de Saint-Sulpice à la liturgie romaine.

de prendre les vêtements épiscopaux (1). » Ces titres, facilement accordés par le Saint-Siège, lui donnaient un nouveau moyen d'action sur le clergé français. Ségur fut nommé le 8 mars 1856 chanoine du premier ordre du chapitre de Saint-Denis (2) mais après avoir donné sa démission de protonotaire apostolique. Îl était ainsi nettement établi que le gouvernement, en le nommant membre d’un chapitre composé d’anciens évêques, ne reconnaissait pas le protonotariat apostolique mais tenait compte du bref exceptionnel par lequel Pie IX avait conféré à Ségur les privilèges extérieurs de l’épiscopat,

Sur ce point, comme dans la négociation des facultés de théologie, le gouvernement cherchait à contenir le mouvement ultramontain. Les nominations épiscopales de 1856 témoignent aussi de cette préoccupation. L’évêque ultramontain d'Amiens, Salinis, fut nommé archevêque d’Auch le 12 février 1856. Pressenti en décembre 1855 par Fortoul, il n'avait accepté qu'après avoir obtenu l’autorisation de Pie IX (3). Il recommanda pour lui succéder son vicaire général Ladoue, mais Fortoul l’écarta (4) et nomma évêque d'Amiens Boudinet (5) (7 avril 1856). Ancien vicaire général de Villecourt, recommandé par Parisis, Boudinet était ultramontain, mais Fortoul qui l'avait nommé membre du Conseil impérial de l’Instruction Publique, connaissait sa modération, sa pusillanimité, son désir de plaire au gouvernement. Il comptait sur lui pour modérer les évêques de la province de Reims, ultramontains ardents qui devaient tenir en 1857 leur concile triennal (6) et avec qui Ladoue se fût au contraire trouvé en plein accord.

(1) F1° 2.450, 3 mars 1856. Cette note fit repousser la demande d’un vicaire général de Nevers, Crosnier, qui sollicitait l'enregistrement du bref par lequel il avait ét6 nommé protonotaire apostolique. Une demande analogue de l'abbé Caire, vicaire général de Salinis, avait été accueillie en octobre 1853. Mais ce « fâcheux précédent » ne fut pas suivi. Tardif a développé la même thèse dans une note du 25 février 18956 relative au cas de Ségur (F1° 6.179).

(2) Il n’eut d’ailleurs pas le titre de chanoine-évêque, mais celui de chanoinedignitaire créé pour lui et qui lui donnait la préséance sur les chanoines du second ordre, simples prêtres.

(3) F1° 2.494 et Ladoue : Vie de Mgr de Salinis. Pie IX émit plus tard la prélention d’être préalablement consulté lorsque le gouvernement aurait l'intention de promouvoir un évêque. Le gouvernement refusa et le précédent créé par Salinis resta isolé (Correspondance diplomatique, janvier 1863).

(5) Précédemment désigné comme administrateur apostolique de Pamiers. F:° 2,488 ; Mémoires et Documents, volume 116 et Correspondance diplomatique {décembre 1855).

(6) Son espoir ne fut pas déçu. Voir Gousset : Le cardinal Goussel.

Le groupe d’évêques ultramontains qui avaient dominé la province de Bordeaux fut disloqué par le départ de Villecourt et de Baillès. Villecourt avait demandé que l’ultramontain Maupoint (1), lui succédâät comme évêque de La Rochelle ; mais Fortoul fit nommer le 7 avril 1856 Landriot, vicaire général d'Autun, libéral, qui avait vivement combattu l'Univers dans la querelle des classiques (2). Un gallican modéré, Delamarre (3), vicaire général de Coutances, avait été nommé évêque de Luçon le 5 mars 1856. Le concile de Périgueux (août 1856), paralysé par la présence de Landriot et de Delamarre, ne put servir la cause ultramontaine (4). Les deux seules provinces qui contre le gré du gouvernement persistaient à tenir des conciles, étaient ainsi presque réduites à l’impuissance (5).

Mais les relations entre Rome et Paris furent dominées pendant le printemps de 1856 par la question romaine et le baptême du prince impérial. En novembre 1855, Victor- Emmanuel était arrivé à Paris précédé par Cavour. Le gouvernement piémontais était alors en plein conflit avec le Saint- Siège au sujet des lois laïques ; ce conflit, que le gouvernement français cherchait vainement à apaiser, allait au contraire s’aggraver en s'étendant à la question romaine : parmi les revendications présentées par Cavour au gouvernement français sur l’invitation de Napoléon III, figurait l’évacuation des Romagnes par les Autrichiens, l'autonomie de cette province et éventuellement son indépendance (janvier 1856) (6).

Napoléon ITT avait alors une raison particulière de ménager Pie IX. L’impératrice désirait qu'il fût le parrain de son enfant. Pie IX qui connaissait sa piété et qui semble avoir eu pour Napoléon [IT une certaine sympathie personnelle, leur avait exprimé ses félicitations et ses vœux chaleureux lorsqu’en

(1) F19 2,577, Villecourt avait même demandé, tout d’abord, la nomination d'un religieux, le P. Marie-Louis, prieur des Carmes de Montpellier (F 1° 2.448).

3) F1 2.494, Mémoires et Documents, volume 116 (décembre 1855). 4) Baunard : Histoire du cardinal Pie.

b) Les autres nominations épiscopales furent moins importantes. L’ultramontain Bara, vicaire général de Gousset fut nommé coadjuteur de Châlons (F:° 2.514). Deux modérés : Galtier et Didiot, furent nommés évêques de Pamiers et de Bayeux (7 avril 1856). Didiot, vicaire général de Verdun, qui était de tendances gallicanes, fut dénoncé à Rome par des prêtres de son diocèse avec lesquels ils s'était trouvé en conflit, Fortoul chargea Rayneval de le défendre. Le Saint-Siège ne retint pas les accusations portées contre Didiot qui fut préconisé sans difficulté. (F 1° 2,500, Correspondance diplomatique, mai 1856.)

(6) Voir les lettres et les biographies de Cavour ; Hubner: Neuf ans de souvenirs. L. Thouvenel : Pages de l'histoire du Second Empire.

octobre 1855 il avait été officiellement informé de la grossesse de l'impératrice. Dès les premiers jours de 1856, il accepta d’être le parrain de son enfant (1). La demande fut oficiellement faite et acceptée au mois de février et Pie IX désigna pour le représenter au baptême le Cardinal Vicaire Patrizi. Après la naissance du prince impérial il offrit à l’impératrice, par une faveur solennelle, la rose d’or qu'il bénissait chaque année pendant le carême.

Mais Napoléon III aurait voulu plus. A défaut du sacre, la présence du pape au baptême du prince impérial eût été précieuse à la dynastie napoléonienne. Rayneval et ses collaborateurs jugeaient ce voyage impossible (2), mais malgré leurs avis, Napoléon IIT n'avait pas abandonné tout espoir. Il devait donc choisir entre l’alliance du Piémont et la faveur du pape.

Son entourage était très divisé. La cause du Piémont et de la liberté de l'Italie y comptait des partisans résolus : l’oncle de l’empereur, Jérôme Bonaparte ; les enfants de celui-ci : la princesse Mathilde et le prince Napoléon, qui avait sur son cousin une réelle influence ; Conneau, le médecin et l’ami de Napoléon III, un Français italianisé ; Benedetti, directeur des affaires politiques au ministère des Affaires Étrangères et secrétaire du congrès de Paris, « corse de naissance et italien de cœur » disait Cavour (3). Cavour fit également intervenir auprès de l’empereur son ami Arese, qui en 1831 avait pris part avec lui à la révolte des Romagnes (4), et Pepoli, un Romagnol allié aux Bonaparte (5). Italiens et Corses, parents et amis de jeunesse de Napoléon III, tous étaient peu religieux et hostiles à l’influënce politique de ik Église. Ce groupe était actif, influent, mais peu nombreux et isolé. Ses sympathies pour la cause italienne n'étaient partagées pi par les républicains.

Le ministre des Affaires Étrangères, Walewski, et la plupart des agents diplomatiques français étaient peu favorables au

(1) Correspondance diplomatique, 13 octobre 1855, février-mars 1896.

(2) Cerçay, 165 A 1 10. Lettres adressées à Thouvenel, par Rayneval, Ségur et Sampayo qui, à la fin de 1855, remplaça Ségur comme premier secrétaire de l'ambassade. Ces lettres sont citées dans ma seconde thèse : Le Saint-Siège el la France.

(3) Lettere édite ed inedite, publiées par Chiala, t. VI, 16 avril 1856.

(4) Bonfadini : Vita di Francesco Arese, Turin 1894. Pagani : Napolone ITI, Eugenia de Montijo e Francesco Arese. (Janvier 1921, Nuova Antologia.)

(5) Revue d'histoire diplomatique, octobre 1913-avril 1914. La Question romaine, par le marquis Joachim Napoléon Pepoli, documents publiés par le commandant Weil.

MAURAIN. — POLITIQUE

Piémont (1). Rayneval répugnait à plaider sa cauze auprès du pape et atténuait autant qu'il le pouvait les interventions dont il était chargé. Edgar de Ségur manifestait si vivement son aversion contre le Piémont, que l’empereur le déplaca après avoir voulu le révoquer (2). D'autre part, les catholiques étaient nombreux dans la maison de l’empereur et dans celle de l’impératrice, qui avaient été recrutées autant que possible dans l’ancienne noblesse (3) ; et surtout l’impératrice elle-même, catholique et désireuse d’avoir Pie IX pour parrain de son fils, fit obstacle au projet de Cavour (4). Entre les partis qui divisaient son entourage, Napoléon III hésitait. Il méprisait et détestait le gouvernement clérical des États pontificaux et souhaitait l’affranchissement de l’Italie. Mais il désirait rester en bons rapports avec Pie IX et avec les catholiques de France. Ainsi, dès l’origine de la question romaine se dessinait une situation qui allait se prolonger jusqu’à la fin de l'Empire.

Le 8 avril, sur l’ordre de Napoléon III, Walewski souleva la question italienne devant le congrès de Paris. Il fit savoir que le gouvernement impérial considérait l'occupation des États romains comme une anomalie provisoirement nécessaire mais à laquelle il importait de mettre fin au plus tôt. Le plénipotentiaire anglais critiqua violemment l’administration pontificale. Walewski chargea Rayneval de faire connaître à Antonelli le protocole de cette séance et émit l’idée que des réformes, en consolidant le pouvoir temporel, faciliteraient l'évacuation. L'émotion fut très vive à Rome. Rayneval, dans un long rapport du 14 mai, répondit que Pie IX avait dans la mesure du possible modernisé et sécularisé son gouvernement, que les griefs d'ordre administratif étaient des prétextes pour les révolutionnaires qui voulaient la fin de la souveraineté pontificale et que de nouvelles réformes loin de consolider le pouvoir temporel, le ruineraient car il était fragile et croulerait au premier choc (5). L'affaire n'eut pas de suite immédiate, mais Napoléon IIT qui

(1) Même ceux qui, comme Thouvenel, ne se plaçaient pas au point de vue catholique.

(2} Cerçay, 165 A 1 10.

(3) Leur action pouvait se combiner avec celle des diplomates ; par exemple, Mme de Malaret, dame d'honneur de l’impératrice, était la sœur de Mer de Ségur et d'Edgar de Ségur.

(4) Cavour écrivait à Arese le 4 mars : « Le diable a voulu que l’impératrice ait désiré le pape pour parrain du à naître. » Chiala, t. II.

(5) Rayneval a résumé son opinion sous une forme plus libre dans une lettre du 24 juin 1856 à Thouvenel (Cerçay, 165 A 1 10).

n'avait jamais eu confiance en Rayneval, vit qu’il était en complet désaccord avec lui sur ce point. A partir de cette époque, la question romaine, qui avait jusqu'alors uni le gouvernement impérial et la cour de Rome, contribua au contraire à les diviser.

Le baptême du prince impérial célébré le 14 juin 1856, fut une manifestation d'alliance entre l’Empire et l’Église. Le public ignorait les démarches tentées pour faire venir Pie IX à Paris ; le pape, à ses yeux, manifestait assez sa sympathie pour l’empereur en acceptant d’être le parrain de son fils et en se faisant représenter au baptême par le cardinal légat. l’empereur invita à la cérémonie tous les évêques de France. Trois légitimistes, Dupont des Loges, Pie et Dreux-Brézé, s’excusèrent. Fortoul accepta les excuses du premier mais incita vivement les deux autres à se rendre à Paris. Pie s’y résolut mais Dreux-Brézé persista dans son abstention (1). A quelques exceptions près, les évêques français, après avoir ordonné des prières publiques pour la grossesse de l’impératrice et des Te Deum pour la naissance du prince impérial, témoignèrent par leur présence à son baptême de leur dévouement à la dynastie napoléonienne. Les mandements de cette époque sont parmi les plus chaleureux pour l’empereur qui aient été publiés sous son règne. Le cardinal légat Patrizi dont la mission officielle était strictement limitée au baptême (2) profita de son séjour en France pour presser les évêques d'adopter la liturgie romaine (3), mais aussi pour engager Montalembert, Falloux et leurs amis à se rapprocher de l’Empire (4).

Le baptême du prince impérial clôt une période où malgré quelques difficultés l’alliance entre le Second Empire et Île Saint-Siège fut étroite. Mais dès cette époque l’opposition de leurs tendances s’était manifestée en France et en [tale tandis que la menace révolutionnaire qui les avait unis s’éloignait. En 1856, l'alliance des deux pouvoirs paraissait à son apogée mais elle était menacée par la politique italienne de Napoléon [TT et par les tendances gallicanes de ses ministres.

(1) Voir F2° 2.541, F?° 2.537 ; et les biographies de Dupont des Loges, par Klein et de Pie, par Baunard. Cf. p. 259, note 1.

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