CHAPITRE VI
Les congrégations et les associations religieuses laïques
I. — Les congrégalions d'hommes el les associalions religieuses laïques
D'après la loi du ? janvier 1817, les associations relig'euses d'hommes ne pouvaient être autorisées que par une loi : aucune ne le fut au xix® siècle. Quatre seulement étaient autorisées, l'ayant été avant 1817 (2) : Les prêtres des Missions Étrangères, les prêtres de la Mission ou Lazaristes, les prêtres du Saint- Esprit et les Sulpiciens. C’étaient des communautés de prêtres séculiers plutôt que de véritables congrégations. Elles étaient purement françaises et leurs supérieurs résidaient en France.
Les congrégations d'hommes non autorisées bénéficièrent comme sous la Seconde République d’une liberté complète. Les instituteurs congréganistes mis à part, on peut, d’après les rapports administratifs, classer au point de vue de leur activité sociale les congrégations d'hommes en deux groupes. Les congrégations hospitalières, agricoles, savantes, missionnaires, et plusieurs congrégations prêchantes et enseignantes telles que les Picpuciens, les Maristes et les Basiliens, vivaient retirées, sans rapports étroits avec la société laïque, sans influence sociale et tout à fait en dehors de la politique. Les fonctionnaires les jugeaient parfois utiles et toujours inoffensives.
(1) Outre les dossiers sur les congrégations de la série F1° et de Baroche IOIS, on trouve de nombreux renseignements sur les congrégations et les associations religieuses laïques dispersées dans les rapports des préfets (Fe III, Rapports périodiques, Correspondance et divers ; F1? 5,768 à 5.877) et dans ceux des procureurs généraux (BB:0 370 à 388, 391 à 425, et la série BB 1°). $
(2) Si les congrégations d'hommes ne pouvaient être autorisées que par une loi, elles pouvaient être reconnues par décret comme établissements d'utilité publique à des fins déterminées, ce qui leur donnait des avantages analogues. Une vingtaine, vouées à l'instruction primaire, étaient dans ce cas. Le gouvernement impérial en reconnut plusieurs autres. Voir, sur ces congrégations, le chap. VII, & 2.
Par contre, certaines congrégations prêchantes, dont plusieurs étaient également enseignantes, entretenaient des relations étroites avec la société laïque et cherchaient à y accroître leur imfluence : c'étaient les Rédemptoristes, les Capucins, les Carmes, les Dominicains, et surtout les Jésuites. Établis dans les villes, ils ÿ exerçaient parfois leur apostolat auprès des classes populaires qui, dans le Midi, leur étaient généralement sympathiques, mais l'aristocratie et la bourgeoisie formaient leur véritable chentèle.
Spécialisés dans la prédication, ils y étaient supérieurs aux prêtres séculiers, trop occupés par le ministère paroissial, et c’est à eux que l’on faisait le plus souvent appel pour prêcher dans les églises importantes et dans les cathédrales, notamment à Notre-Dame de Paris (1). Leur influence s’étendait par la prédication et s’affermissait par la confession ; il était de bon ton d’avoir un religieux, et surtout un Jésuite, pour confesseur. Ils ouvraient illégalement au public leurs chapelles conventuelles, véritables églises dont la concurrence était redoutable pour les églises paroissiales. Ils obtenaient aisément pour acheter ou construire des immeubles des sommes considérables de leur riche clientèle qui, s'ils ouvraient des collèges, leur confiait ses enfants (2). Grâce à leur influence sur les classes dirigeantes, ils pouvaient favoriser puissamment leurs protégés en leur procurant des relations utiles ou flatteuses, en leur faisant faire des mariages avantageux, en accélérant l’avancement des fonctionnaires et en assurant une riche clientèle aux avocats, aux notaires, aux médecins, aux commerçants. Leur puissance s’accroissait ainsi rapidement.
Au point de vue politique, un religieux, Lacordaire, et un ordre, la Compagnie de Jésus attiraient surtout l'attention. Lacordaire, restaurateur et, jusqu’en 1854, provincial de l’ordre des Dominicains, était notoirement libéral et opposant. Il avait en principe renoncé à la prédication après le 2 Décembre. Il prononça cependant le 10 février 1853 à Saint-Roch, sur la demande et en présence de Sibour, un sermon qui contenait des allusions hostiles à l’Empire. Elles furent exagérées par les journaux étrangers et Sibour dut se porter garant auprès de Fortoul des intentions de Lacordaire (3). Le Moniteur avait
(1) Après le coup d'État deux Jésuites, le P. de Ravignan, puis (1853) le P. Félix y succédèrent à Lacordaire.
(2) Voir chap. VII, $ 5.
(3) Correspondance inédite du P. Lacordaire, éditée par Villard, Paris 1576, in-8°.
d’ailleurs publié un compte rendu élogieux du sermon. Lacordaire fit aussi à la cathédrale de Toulouse, au début de 1854, une série de conférences que les légitimistes toulousains applaudirent comme des manifestations d'opposition (1). Il prit ensuite la direction du collège de Sorèze où il se rendit très populaire et ne fit pas d'opposition (2).
Jugeant les Dominicains d’après lui, Tardif, dans un mémoire rédigé en 1856, écrivait qu'ils inclinaient « vers les idées de démocratie religieuse qu’a représentées pendant quelques mois l'Ere Nouvelle (3) », et certains préfets trouvaient à leurs prédications « un caractère quelquefois extra libéral » (4). En réalité, Lacordaire était assez isolé dans son ordre et les Dominicains comme les Jésuites étaient surtout en relations avec l’aristocratie légitimiste. En 1859 ils étaient seulement IGI répartis en neuf établissements.
Tous les rapports s'accordent à constater l’extrème réserve en matière politique des Jésuites, dont le gouvernement se préoccupait plus que de tous les autres ordres religieux. En général, ils s'étaient abstenus dans les votes politiques, conformément aux traditions de leur ordre, sauf lorsque les évêques avaient recommandé de voter. Certains d’entre eux témoignaient . volontiers de leur reconnaissance pour le gouvernement qui assurait la liberté de leur ordre. Mais d’autres appartenaient à des familles légitimistes. Surtout les légitimistes formaient la principale clientèle de leurs œuvres, de leurs chapelles et de leurs collèges. Ils étaient donc contraints de les ménager. Le général de l’ordre, voyant le danger, mettait en garde ses reli-
gieux contre une solidarité qui devait les compromettre auprès du gouvernement. Il renouvela ses instructions dans plusieurs creulaires, ce qui suffit à montrer quelles résistances elles rencontraient. La Compagnie de Jésus était l’ordre le plus nombreux qu'il y eûten France après l'institut des Écoles chrétiennes. Le gouvernement évaluait leur effectif en 1859 à 1008 ; or, dès 1850 il était de 1.209 et ne cessa des’acroître, jusqu’à atteindre 2.658 en 1870 (5).
(I BBLN 631 *
(2) Cependant il tenta vainement d'empêcher le conseil municipal de Sorèze dont il était membre d'envoyer une adresse à l’empereur à l’occasion de la naissance du prince impérial. (Fe III Tarn, 7, 15 avril 1856).
(SMF 26 955,
(4) Fte TITI Gironde 6, premier trimestre 1859. (2) Burnichon : La Compagnie de Jésus en France, Histoire d’un siècle (1814-1914).
Souvent en relations avec les congrégations, et parfois dirigées par elles, les associations religieuses laïques formaient les cadres de la société catholique. La plus puissante était la Société de Saint-Vincent de Paul (1) qui comptait en France près de cinq cents conférences ou comités locaux. Dans chaque ville, dans chaque province, des conseils coordonnaient l’action des conférences. Le conseil général siégeant à Paris et son président, Adolphe Baudon, dirigeaient la société et assuraient sa cohésion par leurs publications, par leurs circulaires, par la correspondance qu'ils entretenaient avec les conseils et les conférences. Bien que ses cadres ne coïncidassent pas avec les diocèses, la société, qui rencontrait d'ailleurs une certaine méfiance dans le clergé séculier, se plaçait sous l’égide de l’épiscopat. Pie IX lui avait donné en 1851 un cardinal protecteur, l’ancien nonce Fornari. La Société de Saint-Vincent de Paul se consacrait exclusivement à la charité, mais elle fournissait à toutes les œuvres catholiques un personnel et des cadres qui facilitaient leur développement. C’est ainsi que Baudon et beaucoup de ses confrères s’occupèrent de l’œuvre de Saint-François-Régis pour la régularisation des mariages, de l'association pour l’observation du dimanche, et à partir de 1857, de l’œuvre de Saint- François-de-Sales contre les propagandes protestante et 1rréligieuse.
Très nombreuses, surtout dans les villes, ces associations exerçaient leur influence sur toutes les classes sociales : les associations de bienfaisance agissaient sur les pauvres en secourant de préférence les catholiques pratiquants ; les sociétés de secours mutuels, qui dans le Midi prenaient souvent la forme de confréries religieuses, groupaient les ouvriers sous la direction de nobles et de bourgeois (2); les œuvres pour l'observation du repos dominical surveillaient les commerçants et les forçaient à fermer leurs magasins le dimanche sous peine de perdre leur clientèle ; d’autres s’occupaient des domestiques, d’autres des soldats. Ces dernières étaient souvent dirigées par les Jésuites. Ces sociélés où se rencontraient les catholiques les plus riches, les plus actifs, les plus influents, où les nobles étaient nombreux, étaient une puissance mondaine et sociale. On n'y entrait plus seulement
(1) AB XIX 524. Lettres adressées à Dupanloup par Baudon, le 27 novembre 185? et par Cochin le 17 janvier 1853. Schall : Un disciple de saint Vincent de Paul au XIX® siècle : Adolphe Baudon. tr
(2) Notamment à Toulouse sous le nom de « Société de Saint-François-Xavier», à Montpellier et à Nimes.
par piété ou par charité mais par snobisme et par intérêt.
Les légitimistes y étaient d’autant plus nombreux que, les fonctions publiques leur étant interdites par le comte de Chambord, les œuvres religieuses étaient le seul terrain d’action qui leur fût ouvert. Ils étaient maîtres des sociétés de secours mutuels du Midi. Quant à la Société de Saint-Vincent de Paul, toute activité étrangère à la charité lui était interdite par ses statuts. Il semble bien qu’à cette époque son organisation centralisée ne fut pas utilisée à des fins politiques, et que la politique ait été généralement exclue des séances de ses comités et de ses conférences ; des partisans du gouvernement et de nombreux fonctionnaires y siégeaient à côté des légitimistes. Mais ceux-ci dominaient généralement par leur nombre, par leur richesse, par leur situation sociale. La Société de Saint-Vincent de Paul leur permettait de se grouper, de sauvegarder et d'accroître leur influence sociale, et de préparer ainsi les voies à leur action politique. La présence même de fonctionnaires les servait en leur procurant dans l'administration des relations qu'ils savaient mettre à profit.
Toutes ces sociétés tombaient sous le coup de la législation sur les associations remise en vigueur par le décret du 24 mars 1852. Elles auraient dû demander l'autorisation du gouvernement et Subir son contrôle ; elles s’en abstinrent presque toutes et n’y furent pas contraintes (1). Grâce à ce privilège, elles sé développèrent très rapidement (2). « Charité libre et charité catholique sont devenues ainsi presque synonymes, comme enseignement libre et enseignement catholique (3). »
IT, — Les inquiétudes du gouvernement
Le gouvernement surveillait avec attention les congrégations et associations religieuses. Persigny, le 19 août 1852, invita les préfets à rappeler aux associations religieuses laïques les obli-
(1) La plupart des loges maçonniques bénéficièrent de la même tolérance. Le Grand Orient avait accepté un Grand Maître désigné par le gouvernement, le prince Murat, (9 janvier 1852) el demandé la restauration de l'Empire (15 octobre 1852), Cette tolérance fut vivement reprochée au gouvernement par les catholiques. (Univers, 24 décembre 1851, Union de l'Ouest, 10 mars 1852, etc.) ; elle s’accompagnait d’ailleurs d’une surveillance très stricte, (F18 571, 19 août 1852, circulaire du ministre de la Police Générale ; Revue des études napoléoniennes, 1913, t. II).
(2) Le nombre des conférences de Saint-Vincent de Paul passa de 490 en 1852 à 1.549 en 1861. En 1861, on évaluait à cent mille le nombre de leurs membres.
(3) Augustin Cochin à Dupanloup, 1er janvier 1853, AB XIX 524.
gations que leur imposait la loi, mais cette circulaire ne fut pas appliquée. En 1853, Fortoul, afin de « juger du mérite des services rendus » par eux, demanda au préfet des renseignements sur les directeurs et professeurs de séminaire, « les supérieures de congrégations de femmes reconnues ou tolérées…. le personnel ou tout au moins les supérieurs des congrégations et établissements d'hommes tolérés ». Il prescrivait aux préfets « la discrétion la plus parfaite. Il importe de ne causer aucun ombrage en prenant des indications dont le but pourrait n'être pas équitablement apprécié, même par d’excellents esprits étrangers aux besoins de l’administration (1) ». Parmi les renseignements demandés figuraient les opinions politiques des intéressés (2).
Les préfets se préoccupaient d'autant plus des congrégations et des associations religieuses qu’elles échappaient seules à leur contrôle. À Marseille, à Montauban, à Toulouse, à Poitiers et dans maintes autres villes, l’influence des associations religieuses concurrençait et paralvsait dans tous les domaines, et surtout en matière d’assistance, l’action de l'autorité civile. Celle-ci devait lutter constamment pour assurer son indépendance et sa suprématie. Dès 1852, le président de la Fociété de Saint-Vincent de Paul, Baudon, signalait à Dupanloup cette réaction : « Pour s’en convaincre, il suffit de voir quelles sont les tendances des administrations municipales, préfectorales et combien d’entraves elles n’apporteraient pas à la liberté de l'Eglise si une volonté actuellement toute puissante el très heureusement en dehors de ces idées ne venait pas peser dans la balance (3). »
Certains conseillers de l’empereur étaient peu favorables aux congrégations soumises à leurs supérieurs étrangers et au pape; ils regrettaient de voir leur prestige, leur richesse et leur recrutement s’accroître aux dépens du clergé séculier, plus national, et uni à l’État par le Concordat. Ils s'inquiétaient
(1) L'administration des Cultes jugeait nécessaires, en ces matières, ces « précautions de style » (note de Tardif, F1° 6.283).
(2) Le texte de cette lettre, conservé à F1°5.847 (dossier général), ne figure pas dans le recueil des circulaires du ministre des Cultes. Elle fut adressée aux préfets de février à octobre 1853 (Voir F1° 5.589). Une vingtaine de réponses se trouvent dans les dossiers de la police des cultes (F1? 5.768 à 5.877, diocèses de Bayeux, Beauvais, Belley, Cambrai, Carcassonne, Chartres, Évreux, Gap, Limoges, Metz, Orléans, Paniers, Perpignan, Le Puy, Reims et Châlons, Saint-Brieuc, Sens, Strasbourg, Toulouse, Troyes, Tulle, Vannes). I1 est probable que des renseignements plus détaillés sur les Jésuites furent demandés aux préfets des départements où ils étaient établis. Des extraits de ces rapports sont réunis à F1° 6.288. (Février, mars 1553).
(3) 27 novembre 1852, Baudon à Dupanloup, AB XIX 524.
de l’organisation centralisée de la Société de Saint-Vincentde-Paul qui s’étendait non seulement à toute la France mais à l'étranger et qui, elle aussi, relevait de Rome. L'autorité du gouvernement sur l’Église de France diminuait ainsi au profit de celle du Saint- Siège.
Les congrégations et les associations religieuses ne contrariaient pas seulement l’autoritarisme administratif et les tendances gallicanes du gouvernement. Il y voyait un danger politique : « On s’étonne... écrivait le procureur général de Lyon, que le clergé se montre si peu reconnaissant pour toute la bonne volonté que lui témoigne le gouvernement de l’empereur.. Sans doute, le sOuvérdéement fait beaucoup pour l’Église, mas ilya quelqu’ un qui peut encore beaucoup plus pour elle : $ c'est le personnel spécial et nombreux qui a des rapports plus éiroits avec le clergé... Clientèle... qui forme le bataillon sacré où les soldats conduisent bien plus qu’ils ne sont conduits ; or cette population est en grande majorité légitimiste (1). » C'était elle qui faisait vivre les ordres religieux et qui constituait les associations laïques.
À la fin de 1853, les inquiétudes du gouvernement s’aggravèrent et il parut disposé à changer de politique. Le collège de Jésuites de Saint-Étienne où un outrage à l’empereur avait été commis fut fermé (2). Le P.de Ravignan qui intervint aussitôt auprès de l’empereur, comprit que le gouvernement avait d’autres griefs contre son ordre. Napoléon IIT lui dit que l'incident de Saint-Étienne révélait les tendances hostiles au gouvernement de l’enseignement des Jésuites, et que deux Jésuites avaient prêché la révolte des pauvres contre les riches (3). Il ne montra d’ailleurs aucun parti pris contre la Compagnie et engagea Ravignan à s’adresser personnellement à lui en cas de nouvelles difficultés. Ravignan, après avoir vu Saint-Arnaud qui était très favorable aux Jésuites, écrivit au provincial de Lyon : « La Compagnie est redevenue l’objet des préoccupations du gouvernement... Voici quelques mots du maréchal... « Ce qui se passe à Marseille est intolérable, faites-y attention. Tout se fait par les Jésuites. L'administration municipale est impossible, le préfet ne peut y tenir ».. Je ne puis douter qu’il
(1) BB50 379, 30 janvier 1855.
(2) 29 décembre 1853. Voir p. 145.
(3) Ponlevoy : Vie du P. de Ravignan. Il s'agissait de sermons prononcés à Aurillac (F1° 5.859, eu Ce reproche était fait assez fréquemment aux prédicateurs. Voir chap. IV, $5
n'ait été itérativement question de nos Pères de Marseille au conseil des ministres devant l’empereur... La chasse aux Jésuites est ouverte, et on cherchera le gibier pour le rapporter au maître (1). »
Le général des Jésuites Beckx et le provincial de Lyon, inquiets, renouvelèrent par des circulaires instantes qui furent publiées, l’ordre de se « tenir en dehors des partis politiques, de respecter le pouvoir, de lui obéir et de prêcher à tous par nos paroles et par nos exemples l'amour de l’ordre, le respect et l'observation des lois, la soumission et l’obéissance aux princes qui nous gouvernent (2). » Le gouvernement ayant autorisé la réouverture du collège de Saint-Étienne, Beckx écrivit le 29 avril à Napoléon III une lettre chaleureuse de remerciements et d’éloges : « Nous vous témoignerons notre reconnaissance et par nos prières. et par un bon usage de cette liberté d’enseigner la jeunesse que vous nous avez donnée, et par une application constante à seconder les efforts de Votre Majesté pour le bien de la religion et pour le bien de la France (3). »
Les associations laïques furent également menacées. Le préfet de police Pietri, chargeant le secrétaire de l’empereur, Mocquard, de soumettre à celui-ci un rapport hostile à l'association pour l’observation du dimanche, écrivait le 21 avril 1854 : « Je suis persuadé que cette association est une mauvaise chose au point de vue politique, et que loin de l’encourager il ne faut rien négliger pour en arrêter les progrès et mettre obstacle à son organisation. C’est déjà trop d’avoir les sociétés de Saint- Vincent de Paul, Saint-Francois-Xavier et autres, sur lesquelles on n'ose pas trop porter la main et qui nous enlacent de toute part. On ne peut admettre que des associations fondées évidermment pour attaquer le gouvernement et le saper peu à peu afin d’être prêtes à le battre en brèche au premier Jour, soient encouragées à se ranger sous une volonté unique et soient mises en mesure de lutter avec plus de chances de succès (4). » Le procureur général près la cour d'appel de Paris, Rouland, signala
(1) Burnichon op. cit, t. III. Voir F1? 6.288, Bouches-du-Rhône. Persigny signala à Fortoul le 18 janvier 1554, qu'un Jésuile de Marseille aurait dénoncé la fermeture du collège de Saint-Étienne comme « le signal de persécution contre les Jésuites ». Persigny rapprochait cet incident des sermons d’Aurillac ; ces faits « pouvaient se rattacher à une sorte de parti pris contre le gouvernement ». Voir chap. XII, Marseille.
(2) Lettre de N. T. R. P. Général au R. P. Provincial de Lyon, 14 janvier 1854 ; Circulaire du R. P. provincial de Lyon (Bibliothèque Nationale Ld 39 796 et 797.)
(3) Lettre citée par Jules Ferry au Sénat le 6 mars 1850.
(4) Papiers secrets el correspondance du Second Empire.
au garde des Sceaux que les légitimistes formaient l'élément principal de la Société de Saint-Vincent de Paul et qu'il était nécessaire de l’obliger à se conformer aux lois (1).
Les chefs des associations religieuses firent plaider leur cause auprès de l’empereur quine se montra pas hostile, et auprès de Persigny (2). Celui-ci jugeait l’influence del'Église utile au point de vue moral et social mais redoutait ses tendances théocratiques et légitimistes. Les opinions incertaines et contradictoires de Persieny, son caractère vif et peu équilibré, l'entrainaient tour à tour dans les directions les plus opposées. Après avoir exalté en 1852 le rôle de la religion dans l'assistance, il manifestait hautement en 1854 sa méfiance et son hostilité contre les associations religieuses, les congrégations et l’ultramontanisme. A son ami Falloux et à Melun, il répondit en citant quelques incidents où s'étaient manifestées les tendances légitimistes de conférences du Midi : on avait mis en loterie des bustes du comte de Chambord et refusé des lots offerts par l’impératrice. Tout en rendant hommage aux dirigeants de la Société de Saint-Vincent de Paul, Persigny maintint que cette grande association pouvait devenir un danger pour le gouvernement. Par une circulaire confidentielle du 15 juin 1854, il chargea les préfets d'inviter les associations religieuses à solliciter l’autorisation. }
Pour d’autres motifs, Persigny fut remplacé le 23 juin par le président du Corps Législatif, Billault, qui, sous Louis-Philippe, avait fait partie de l'opposition dynastique comme député d'Ancenis, où les libéraux de sa nuance s’opposaient aux légitimistes cléricaux (3). Après avoir siégé à gauche à la Constituante, il s'était rallié au parti de l'Élysée. Les catholiques et les conservateurs se méfiaient de lui. Melun, qui dès son avènement plaida auprès de lui la cause des associations religieuses, écrivait : « M. Billault a été des plus aimables, et des plus avenants.. mais à travers de grandes imperfections je regretterai
(1) BB5*° 436, d'après une note du ministère de la Justice ; le rapport manque.
(2) Voir les biographies ou les souvenirs de Baudon, Melun, Falloux, Cochin ; et Goyau : Un roman d'amitié entre deux adversaires politiques, Falloux et Persigny ; des évêques appuyèrent les démarches faites par les laïques. Baudon écrivait le 17 juin 1854 : « Cette difficulté n'est pas la première que la société ait rencontrée, et c'est surtout l'appui bienveillant de l’épiscopat qui a été sa meilleure défense. » (AB XIX 524). à
(3) Le IS janvier 1852, le préfet de la Loire-Inférieure écrivait que Billault, s’il était candidat à Ancenis, rencontrerait « sans doute une vive opposition parmi les légitimistes et le clergé ». (F1e IT 100). I] se fit élire dans l'Ariège.
beaucoup, pour nos œuvres et pour les idées qu’elles expriment, M. de Persigny (1). »
Averti par plusieurs conférences que l’administration préfectorale les engageait à se faire autoriser, Baudon conseilla de se conformer à cette invitation sans la devancer et de fournir sur les règlements de la société, sur les réunions des conférences, leurs membres et leurs pauvres tous les renseignements qui seraient demandés. La société, disait-il « n'entend point, en effet, dérober ses travaux au contrôle de la publicité la plus grande (2) ». La circulaire fut peu appliquée. Dans certaines régions (3) elle se heurta à la résistance du clergé et le ministre de l'Intérieur en ajourna l’application. La plupart des associations religieuses restèrent non autorisées. Vers cette époque le conseil général de la Société de Saint-Vincent de Paul « trouvant en effet que l'opinion bonapartiste n’était pas représentée dans son sein (4) » s’adjoignit- plusieurs catholiques dévoués au gouvernement : les sénateurs Ségur d’Aguesseau, et Thayer, le député Lemercier, et Keller. Pendant plusieurs années la société ne fut pas inquiétée non plus que les Jésuites (5) et les autres congrégations non
autorisées (6).
{1) Juillet 1854, cité par Baguenault de Puchesse.
(2) Circulaire du 28 juin 1854 (AB XIX 524). Il avait écrit dès le 17 juin au président de Ja conférence d'Orléans qui, la première, avait été l’objet d’une enquête de police : « Bien des gens s’obstinent à croire que sous la Société de Saint-Vincent de Paul il y a quelque chose, comme s’il pouvait y avoir un secret dans une société qui admet toute personne qui se présente en venant lui dire : Recevez-moi car je suis chrétien et ami des pauvres. Le meilleur moyen de dissiper ce fantôme est de montrer la réalité. » AB XIX 524.
(3) F:° III Meuse, 8, 4 avril 1859.
(4) Mémoires du vicomte de Melun.
(5) Ravignan prêcha le carême aux Tuileries en 1855. .
(6) Le gouvernement leur rappelait cependant parfois qu'elles étaient soumises à son autorité discrétionnaire. Des Capucins belges s'étant établis à Hazebrouck, Fortoul, consulté par le préfet du Nord ordonna de les tolérer (26 décembre 1853, F:° 6.247). Mais ils se mirent à faire des quêtes alors que ce droit était réservé aux bureaux de bienfaisance. Les pauvres s'inquiétèrent. Sur le rapport du préfet, Fortoul écrivit alors à l'archevêque de Cambrai (20 novembre 1855) : « L'empereur a été informé de cet état de choses et il en a été péniblement affecté. Sa Majesté m'a chargé de vous inviter, Monseigneur, à rappeler aux RR. PP. Capucins que si le gouvernement peut fermer les yeux sur leur existence illégale, il ne saurait les dispenser du droit commun, ni de l'observation des lois auxquelles tous les citoyens sont soumis. » L'archevêque remercia Fortoul de s'être adressé à lui et. tout en faisant l'éloge des Capucins, mit fin à leurs quêtes. (F:° 6,254 et Destombes : Vie du Cardinal Régnier.