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I. — Tendances du gouvernement

La loi du 15 mars 1850 et la manière dont elle était appliquée, avaient accru aux dépens de l’État le rôle de l’Église en matière d'enseignement. Le décret du 9 mars 1852, tel qu'il fut d’abord appliqué, ne modifia pas cette situation.

Il n’y eut pas de changement dans le personnel administratif. Si la tradition universitaire subsistait dans les bureaux du ministère, beaucoup de recteurs, nommés en 1850, étaient étrangers à cette tradition. La plupart étaient très favorables à l’Église (2). Ils avaient d’ailleurs peu d'autorité et craignaient d'entrer en conflit avec les évêques (3).

Le Conseil Supérieur et les conseils académiques constitués après 1890 étaient dominés par l'influence cléricale, les représentants de la magistrature et des conseils généraux appuyant généralement ceux du clergé (4). Ils furent reconstitués, car le

(1) Sources. La série F7 est la principale source. On trouve des renseignements sur les congrégations enseignantes à Baroche 1.018, et dans la série F1° (6.247, 6.253, 6.254, 6.288). En outre, les rapports périodiques des préfets (F1 TITI) traitent souvent de l'instruction publique, et l'on trouve, dispersés dans les fonds de la police des cultes (F1° 5.605 et F1° 5.768 à 5.877), des renseignements sur les conflits scolaires auxquels le clergé fut mêlé.

(2) Plusieurs étaient prêtres ; ce ne furent pas les moins libéraux, ni les moins dévoués à l’État enseignant. Pie écrivait : « Nous savons que les prêtres universitaires sont assez ordinairement un peu plus maussades pour l'Église que les universitaires laïques. » (20 avrii 1859. Correspondance du cardinal Pie el de Mgr Cousseau.)

(3) Fortoul ayant reproché à l’évêque de Fréjus Wicart de ne jamais assister au conseil académique, Wicart donna pour raison qu'il était présidé par le recteur : «II ne me paraissait convenable, ni pour ces magistrats [les préfets], ni pour les évêques d'être présidés par un fonctionnaire qui leur était trop évidemment inférieur, » 31 mars 1855, F1° 2,527.) .

(4) « Au nom du Ciel, écrivait Fortoul au préfet du Jura, le 19 juin 1852, souvenezvous de ceci : c'est que la loi du 15 mars 1850 a été faite par les légitimistes el pour eux. Elle a donné à la France des conseils académiques qui ne sont que des comilés électoraux de légitimistes. » Cette phrase, citée dans l'article Napoléon III du Nouveau

décret du 9 mai 1852 donnait au gouvernement la nomination de tous les membres précédemment élus, mais le plus souvent leur composition fut peu modifiée (1). Au Conseil Supérieur, Morlot, Gousset, Parisis et Dupanloup étaient les représentants élus de lépiscopat. Ils furent maintenus en fonctions par le gouvernement qui leur adjoignit l’archevêque de Paris Sibour. Dupanloup ayant démissionné pour ne pas siéger au Conseil autrement que comme l’élu de ses collègues, l’évêque gallican de Troyes, Cœur, fut nommé à sa place. Morlot, Sibour et lui donnaient généralement leur appui à Fortoul, que d’autre part les juristes gallicans Troplong, Baroche et Delangle aidaient à défendre les droits de l'État.

Le décret du 9 mars 1852 fut surtout appliqué contre les républicains, assez nombreux dans le personnel enseignant des universités, des lycées et des écoles primaires. Les uns furent révoqués où démissionnèrent pour ne pas prêter serment, les autres furent soumis à une stricte surveillance. Comme ils étaient en général libres-penseurs et anticléricaux (2) ces mesures servaient autant la cause de l’Église que celle de l’ordre ; elles furent bien accueillies par le clergé, mais dans sa très erande majorité, il resta plein de défiance vis-à-vis de l'Université.

Le gouvernement, au contraire, estima qu'après les mesures prises par lui en 1852, l’enseignement public offrait autant de garanties au point de vue religieux que celui des écoles dirigées par le clergé, et que par conséquent l'hostilité et la défiance des catholiques contre l'Université qui avaient inspiré la loi de 1850 n'étaient plus fondées (3). Aussi le gouvernement fut-il hostile dès son avènement à la loi de 1850 e£ à la liberté de l’enseignement qu'il s'était engagé à respecter, mais qui contrariaient ses tendances autoritaires.

Diclionnaire de Pédagogie de Buisson, a été reproduite par Brouard et Dutacq. Jules Ferry l'a citée un peu différemment au Sénat le 5 mars 1880 : « N'oubliez jamais, mon cher ami, que la loi de 1850 a été faite par le parti légitimiste et pour le parti légitimiste seul el ne mettez pas les Jésuites à Dôle. » Voir p. 140 et 279,

(1) 11 y eut des exceptions : Voir Fe III Ille-et-Vilaine 12 (décembre 1853).

(2) Jules Simon, Emile Deschanel, Bersot par exemple, parmi ceux qui durent quitter l'Universilé.

(3) Les évêques les plus modérés étaient d'accord sur ce point avec le gouvernement. Sibour instilua une fête des écoles qui fut célébrée pour la première fois au Panthéon, le 27 novembre 1853, en présence de Fortoul. Sibour y prononça un discours sur l'union de la science et de la foi qui fut vivement critiqué par les catholiques intransigeants (BB'$ 1,527). Une instruction pastorale du cardinal Donnet sur la part que le clergé devait prendre à l’enseignement primaire (25 mars 1853) est conçue dans le même esprit conciliant.

L'ENSEIGNEMENT (1852-1856) 133 Le projet de loi déposé en avril 1852 par Fortoul (1) est à cet égard caractéristique. Il rétablissait les grandes académies divisées par la loi de 1850 et rendait ainsi aux fonctions de recteur leur ancienne importance. Il remettait aux préfets la nomination des instituteurs. Surtout il rendait obligatoire pour tout établissement libre une autorisation délivrée par l’évêque pour les écoles ecclésiastiques ou congréganistes, par l'administration civile pour les écoles laïques. Cette autorisation pouvait toujours être retirée par l’autorité qui l'avait conférée ou par le gouvernement. Ce projet inquiéta les catholiques. Combattu au Conseil d'État par un de leurs chefs, de Parieu, qui, comme ministre de l’Instruction Publique avait fait voter la loi de 1850, il fut ajourné (2). La restauration de l'autorité et du contrôle de l’État sur l’enseignement resta le but de Fortoul, mais il ne put procéder que très lentement car il se heurtait à la résistance du clergé que le gouvernement tenait à ne pas s'aliéner.

IT. — L'enseignement primaire

L'instruction religieuse inscrite en tête du programme de l’enseignement primaire ; la répartition des élèves des différents cultes en des écoles séparées dans les pays mixtes ; la surveillance et la direction morale des écoles confiées aux maires et aux curés, telles étaient les dispositions par lesquelles la loi du 15 mars 1850 soumettait les écoles publiques au contrôle de l'Église. Elles furent appliquées, et le décret du 9 mars 185? renforça les moyens de pression dont l'administration disposait contre les instituteurs rebelles à la domination du clergé. Un grand nombre d’'instituteurs qui passaient pour révolutionnaires où irréligieux, furent révoqués. Ceux qui vivaient en mauvais termes avec leur curé, étaient bientôt déplacés même si les torts n'étaient pas de leur côté (3). Aussi, pendant les dix premières

(1) Liard : L'Enseignement supérieur en France.

(2) Cournot : Souvenirs.

(3) En 1852 le recteur de la Moselle déplaça des instituteurs qui avaient soutenu dans une élection le candidat officiel combattu par le clergé comme protestant, I répondit aux observations du préfet : « J'attache une grande imporlance à ce que les instituteurs vivent en bonne harmonie avec l'autorité locale chargée de les surveiller : le maire et le curé... Toutes les fois que cet accord si désirable n'existe pas, comme il ne dépend pas de moi de donner une autre destination au curé, je prends le pi ti de changer l’instituteur. Seulement, je fais en sorte que le changement soil plus ou moins avantageux suivant que les torts me paraissent plus ou moins du côté de l’instituteur. »

années du Second Empire, les conflits entre curés et instituteurs furent-ils très rares, tant ceux-ci étaient certains d’y avoir le dessous. La résistance que les « anticurés » les « affreux petits rhéteurs » dénoncés en 1850 par Thiers et Montalembert, avaient parfois opposée au clergé était brisée (1). Le conflit des « deux armées » avait pris fin par la victoire complète des curés. Dès la fin de 1852 l'administration estimait que les dispositions politiques et religieuses des instituteurs étaient satisfaisantes (2).

Cependant, les intentions des législateurs de 1850 ne furent pas entièrement réalisées. En général, le clergé ne s’intéressa pas à l’enseignement des écoles publiques, et, à part l’instruction religieuse, ne chercha pas à le diriger. Il exerça son autorité moins sur les écoles que sur les instituteurs. Pendant cette période le curé, fort de l’appui de l'administration, exige et obtient que l’instituteur soit déférent envers lui et ne contrecarre pas son influence ; qu’il conduise régulièrement ses élèves aux offices et leur donne l’exemple des pratiques religieuses ; il l’utilise souvent sans le rémunérer comme sacristain ou clerc laïque, comme chantre ou organiste. Et cependant il ne trouve pas que l'instituteur laïque soit pour lui un auxiliaire suffisamment docile et dévoué. Sans le combattre systématiquement, il cherche presque toujours à lui substituer un congréganiste.

Les congrégations enseignantes d’hommes reconnues comme établissements d’utilité publique, qui étaient au nombre d’une quinzaine, pouvaient diriger des écoles libres et des écoles publiques (3). Elles recherchaient celles-ci, où le local et le traitement des instituteurs étaient assurés. Les instituteurs étaient

(4 octobre 1852, Fie IIT Moselle 15). Cette solution ménageait la situation matérielle des instituteurs, mais sacrifiait leur indépendance. Les autorités universitaires cherchaient parfois à faire déplacer les curés hostiles aux instituteurs, mais les évêques n’y consentaient presque jamais, Un préfet cite le cas d’un desservant qui, en dix ans, fit changer six fois l’instituteur de sa commune (Fe III Indre-et-Loire 7, 15 avril 1859).

(1) Les instituteurs, surtout lorsqu'ils étaient secrétaires de mairie, pouvaient être mêlés à des conflits entre maires et desservants. Mais dans ce cas, la résistance au clergé venait des maires, et, même protégés par eux, les instituteurs se trouvaient dans une situation difficile.

(2) L'administration prenait grand soin de la formation religieuse des instituteurs Les aumôniers jouaient dans les écoles normales un rôle important.

(3) Onze avaient été reconnues avant 1830, une en 1851 ; quatre le furent sous le Second Empire : les Frères de l’Instruction chrétienne de Saint-Gabriel (Saint-Laurentsur-Sèvres, Vendée, 3 mars 1853) les Frères de la Croix de Jésus (Ménestruel, Ain, 4 mai 1854), les Frères de Saint-Joseph (Oullins, Rhône, 4 mai 1854) et les Frères des Écoles chrétiennes de la Miséricorde (Montebourg, Manche 4 septembre 1856). De plus, l’orphelinat des Frères de Saint-François-Xavier (Le Puy, Haute-Loire) et les établissements agricoles et d'enseignement professionnel des Frères de Saint-Françoisd'Assise (Charente-Inférieure) furent reconnus d'utilité publique le 4 mai 1854.

nommés par les recteurs «les conseils municipaux entendus (1) ». Ceux-ci, en cas de vacance (2), optaient pour l’enseignement laïque ou congréganiste, et la nomination était faite « selon le vœu émis » par eux (3). Cette règle fut suivie jusqu’en 1859. Comme sous la loi de 1850, et bien que le droit de nommer les instituteurs eût été retiré aux municipalités, elles gardèrent donc en fait le pouvoir de confier leurs écoles soit aux instituteurs laïques, soit aux congrégations.

Sauf dans certaines régions du Massif central et de l'Ouest, les populations ne désiraient pas que l’enseignement des garçons fût confié aux frères. Leurs progrès furent l’œuvre du clergé, secondé par l'aristocratie et la bourgeoisie conservatrices. Les grands propriétaires, beaucoup d’insdutriels et de commerçants, continuaient à considérer les instituteurs laïques comme suspects de tendances révolutionnaires et voulaient, soit par conviction, soit par politique, fortifier l'influence de l'Église sur l’enseignement. Les curés, qui cherchaient à substituer l’enseignement congréganiste à l’enseignement laïque, eurent donc généralement l'appui des notables de leur commune ; cette coalition était presque toujours irrésistible.

En effet, c’est parmi les notables conservateurs que le gouvernement avait choisi la plupart des maires, et, dans les localités où 1l avait dissous les conseils municipaux, les membres des commissions municipales. Beaucoup étaient légitimistes. La pression administrative avait souvent évincé les républicains des assemblées municipales ; ceux qui y siégeaient se savaient suspects et craignaient, s’ils résistaient au clergé, d’être dénoncés comme révolutionnaires à l'administration. Les municipalités étaient donc beaucoup plus favorables au clergé que les populations. « La majorité de la population, écrivait le recteur de Bordeaux, n’a pas toujours les moyens d’exprimer librement ses prédilections. C’est le conseil municipal qui en décide, eb

Seules quatre congrégations d'hommes vouées à l'enseignement primaire ne furent pas reconnues, ce qui les empêchait de diriger des écoles publiques ; elles n'avaient, en tout, qu’une trentaine d’écoles (F2° 6.254, note du 24 avril 1856 ; F:1° 6.247, note de Pillet, du 17 février 1860 ; F1° 6.283 et Baroche 1.018, statistique des congrégations d'hommes, décembre 1859).

(1) Décret du 9 mars 1852,

(2) Une circulaire du 2 mars 1853 précisa que les recteurs pouvaient « déplacer les instituteurs ou opérer entre eux des permutations sans être tenus de prendre l'avis des conseils municipaux ». En fait, les municipalités profitaient souvent de ces changements pour manifester leurs préférences, et les recteurs en tenaient compte, ce qui multipliait pour les congrégations les occasions de se faire confier des écoles publiques.

(3) Circulaire du 3 avril 1852.

les conseils municipaux ne sont pas dans toutes les questions l'expression parfaitement sincère de l’opinion des communes (1).

Beaucoup cependant restaient attachés aux instituteurs laïques, soit pour la supériorité de leur enseignement, soit pour les services qu’ils rendaient comme secrétaires de mairie, tandis que les frères ne s’occupaient que de leurs écoles, soit enfin par anticléricalisme. Mais les partisans de l’enseignement congréganiste, lorsque leur influence politique était mise en échec, triomphaient souvent grâce à leur richesse. « Presque toujours, surtout dans les campagnes, la fondation des écoles congréganistes est le résultat de legs, de pieuses libéralités, de quêtes ou de souscriptions organisées par l'influence de quelques membres du clergé (2). »

Ces dons et legs étaient faits, soit aux communes à charge de confier à perpétuité leurs écoles à des congrégations, soit aux fabriques, grâce à la jurisprudence du Conseil d'État que venait de confirmer la cour de Cassation (3), soit aux congrégations enselgnantes reconnues (4). Sur l’avis du ministre de l’Instruction Publique, ces libéralités étaient presque toujours autorisées par le Conseil d'État. Grâce à elles, un très grand nombre d'écoles congréganistes furent fondées dans des conditions très peu onéreuses pour les familles et pour les communes. Aussi se substituaient elles rapidement aux écoles laïques, car l’appât de cette économie décidait presque toujours les municipalités à accepter les libéralités destinées à leur fondation (5). Même en cas de refus de la municipalité, une voie restait ouverte aux partisans de l’école congréganiste : ils pouvaient faire une libéralité à une congrégation enseignante reconnue à charge de fonder une école Hbre. Celle-ci étant généralement gratuite, l’école publique payante ne pouvait soutenir sa concurrence. Après sa chute,

(1) F?°7.078. 30 mai 1856. Il ajoutait : « Dans quelques communes de la Gironde, comme Queyrac, Saint-Emilion, Le Taillan, Langon, les populations se sont même montrées assez hostiles aux congrégations qui y ont été appelées. »

(2) F1*7.078, 20 août 1856 : Rapport du vice-recteur de l'Académie de Paris.

(3) Voir p. 62.

(4) Avant 1852, le ministère de l'Instruction Publique, avait seul capacité pour accepter les libéralités destinées aux congrégations d'hommes reconnues (à l'exception de l’Institut des Ecoles chrétiennes qui pouvait les accepter directement). Elles en avaient ainsi la jouissance, mais le ministère en avait la propriété. Le Conseil d'État, par un avis du 2 avril 1852, estima que cette situation était contraire à la loi du 15 mars 1850 et devait être considérée comme abrogée par elle. Désormais, toutes les congrégalions d'hommes reconnues, purent être autorisées à recevoir directement des libéralités, droit dont les congrégations de femmes reconnues bénéficiaient déjà.

P (5) Leur acceptation conjointe était nécessaire s’il s'agissait, soit de legs faits à des fabriques, soit de legs faits à des congrégations pour fonder des écoles publiques.

l’école congréganiste était inévitablement adoptée par la commune.

D'autre part, l'Institut des Écoles chrétiennes qui comptait à lui seul 6.500 frères, plus que toutes les autres congrégations réunies (1) avait pour règle de ne pas faire payer ses élèves. Ne percevant pas la rétribution scolaire, les frères vivaient donc ou de fondations privées, ou des traitements payés par les pouvoirs publics (2). Ce système, très avantageux pour les familles et qui rendait les frères populaires, n’exigeait d’eux qu'un léger sacrifice et n’accroissait pas en général les charges des communes mais il coûtait à l'État chaque année plus de trois millions qui formaient « comme une prime offerte aux écoles communales congréganistes aux dépens des écoles communales laïques (3) » Les écoles congréganistes, grâce au libéralités privées ou aux sacrifices élevés qu ’elles exigeaient de l’État étaient donc généralement moins onéreuses pour les communes et toujours beaucoup plus avantageuses pour les familles que les écoles laïques. Ce fut une des causes déterminantes de leur succès. Les populations, sans avoir de préférences pour les frêres, les acceptaient volontiers, sauf dans des régions d’esprit laïque comme les Charentes, la Bourgogne, la Lorraine et les environs de Paris où ils restèrent toujours peu nombreux. En général, leurs progrès furent rapides (4). ;

(1) Note du 24 avril 1856 (F:° 6.254). La statistique de décembre 1859 (F!° 2.683, Baroche 1.018) donne la même proportion avec des chiffres un peu moindres. Les frères des Écoles chrétiennes étaient de beaucoup les meilleurs instituteurs congréganistes.

(2) Les instituteurs publics, laïques ou congréganistes, devaient recevoir au moins 600 francs par an. Toutes les familles devaient payer la rétribution scolaire, sauf les familles indigentes dont la liste était dressée par le maire et le curé. Lorsque le produit de la rétribution scolaire n'atteignait pas 600 francs, la différence était fournie par les communes, les départements ou l'État, à la charge desque ls les frères des Écoles chrétiennes vivaient donc entièrement, sauf le cas de fondations privées. Fortoul écrivait dans l’exposé des motifs du décret du 31 décembre 1853 : « Les communes ne sont obligées pour subvenir aux dépenses de l'instruction primaire qu'à une imposition spéciale de 3 centimes, et les départements ne*sont tenus à y concourir que par le vote de 2 centimes ; si ces sacrifices ne suffisent pas, l'État doit combler le déficit. Partout où les 3 centimes communaux sont absorbés, les conseils municipaux ne sont plus intéressés à faire rendre à la rétribution scolaire tout ce qu’elle peut produire, » Ils avaient au contraire avantage, pour dégréver leurs électeurs aux dépens de État, à confier leurs écoles aux frères qui ne percevaient pas la rétribution scolaire. Le sacrifice personnel des frères était de se contenter du traitement minimum de 600 francs dans des communes où la rétribution scolaire aurait pu produire plus. La proportion des élèves non payants était d’un tiers dans les écoles laïques, de plus des deux tiers dans les écoles congréganistes.

(3) Exposé de la situation de l'Empire, du 14 janvier 1863.

(4) 11 était alors tout à fait exceptionnel qu’une école communale confiée à une congrégation, revint ultérieurement à un instituteur laïque,

Ils furent surtout limités par le manque de personnel (1). Les. congrégations choisirent donc parmi les offres qui leur étaient faites celles des villes et des gros bourgs où elles trouvaient des élèves nombreux et des ressources abondantes. Certaines, d’ailleurs, dont l’Institut des Écoles chrétiennes, avaient pour règle de ne pas isoler leurs frères : ils ne pouvaient s'établir que par groupes de trois et ne dirigeaient par conséquent que les écoles importantes. Les écoles congréganistes comptaient donc en moyenne beaucoup plus d'élèves que les écoles laïques. Leurs partisans prétendaient voir dans ce fait une preuve deleurdopularité. L'on peut remarquer qu'il y avait en France en 1863 trois mille écoles publiques congréganistes de garçons, c’est-à-dire à peu près autant que de chefs-lieux de cantons.

Les recteurs estimaient en général que l’enseignement des instituteurs laïques était supérieur à celui des congréganistes et que son influence morale et religieuse, n’était pas moins bonne. Surtout, ils préféraient la docilité absolue des instituteurs laïques à l’indépendance que les congrégations enseignantes gardaient vis-à-vis de l’Université, dont elles enfreignaient couramment les règlements. Aussi la plupart des recteurs regrettaient-ils que les frères, en occupant peu à peu les meilleurs postes, privassent les laïques de l’avancement que ceux-ci étaient en droit d'espérer. Mais ils ne ratifiaient pas moins les choix des conseils municipaux et ne cherchaient que rarement à les influencer (2).

Les progrès des sœurs furent encore plus rapides que ceux des frères. Elles trouvaient les mêmes appuis sans rencontrer

(1) Les congrégations cherchèrent à y remédier. L’Institut des Écoles chrétiennes. qui avait en 1850 sept noviciats, en créa huit en 1851. Le vicomte de Melun demanda en avril 1852, que l’État prit à sa charge une partie des dépenses de ces noviciats. Sur le crédit de 50.000 francs pour subventions aux établissements d'enseignement primaire, plus de 30.000 francs étaient ‘déjà alloués à l'institut des Écoles chrétiennes. Fortoul refusa de faire plus (F7 11.650). L’accroissement rapide du personnel des congrégations enseignantes nuisit souvent à sa qualité.

(2) D’après la loi de 1850, les recteurs nommaient les instituteurs congréganistes sur la présentation faite par les supérieurs des congrégations autorisées. En fait, ceuxci ne présentaient pas une liste de candidats parmi lesquels le recteur eût choisi ; ils. désignaient pour chaque poste vacant le candidat de leur choix, et le rôle du recteur se bornait à entériner cette désignation. Souvent les supérieurs, pour la commodité de leur administration, déplaçaient les frères et les sœurs et n’avertissaient pas ou n'avertissaient qu'après coup l'autorité universitaire. Voir par exemple les démêlés. du recteur des Côtes-du-Nord, le catholique militant Lamache, avec la congrégation des frères de l’Instruction chrétienne de Ploërmel : F1? 6.136, F1? 6.229, Allard : Paul Lamache ; Laveille : Jean-Marie de Lammennais.

les mêmes obstacles. Les curés, qui avaient plus d’autorité sur elles que sur les frères et qui considéraient l’enseignement des filles comme le domaine propre de l’Église, s’employaient avec passion à leur faire confier la direction des écoles publiques. Les institutrices laïques ne rendaient pas aux communes lesmêmes services que les instiluteurs ; isolées dans les villages, leur situation y était souvent difficile, surtout lorsque les curésne leur étaient pas favorables. Les sœurs, outre leur enseignement, soignaient généralement les malades ; elles étaient aimées des populations et l'administration leur était favorable bien qu’elles fussent souvent très peu instruites.

Toute religieuse appartenant à une congrégation autorisée, pouvait en effet devenir institutrice publique sans passer de brevet de capacité, grâce à la lettre d’obédience délivrée par sa supérieure. Or, les congrégations de femmes étaient très nombreuses et, grâce au décret du 31 janvier 1852, elles pouvaient facilement obtenir l’autorisation. Aussi l’enseignement congréganiste féminin ne manqua-t-il pas de personnel. Les sœurs dirigeaient plus de la moitié des écoles publiques de filles, beaucoup d’écoles mixtes dans les petits villages (1) et la plupart des salles d’asile. Comme les frères, souvent, elles n’observaient pas les règlements universitaires ;: quelques communautés refusaient même l'inspection (2). |

Sous le Second Empire et pour l’enseignement primaire, l'effort des congrégations ne porta qu’accessoirement sur les écoles libres. Elles les utilisaient surtout comme un moyen d’atteimdre leur but principal : la conquête des écoles publiques. La concurrence entre une école libre congréganiste et une école publique laïque entrainait en effet presque toujours rapidement la ruine de celle-ci et l'adoption par la commune de l’école congréganiste. La lutte pour la clientèle des familles était donc un cas exceptionnel et généralement transitoire. C'était la

(1) Les congrégations d'hommes manquant de personnel, les curés cherchaïent souvent à faire remplacer les écoles de garçons et de filles par des écoles mixtes qui pouvaient être confiées à des sœurs. Fortoul prit l'avis des préfets sur cette question (circulaire du 4 mars 1853). Le préfet du Gers jugea que la généralisation des écoles mixtes accroîtrait l'influence du clergé aux dépens de celle de l'administration (F?° 111 Gers 11, 16 avril 1853). Un rapport de l'abbé Vincent, inspecteur général de l'instruction primaire, conclut au maintien des écoles séparées dans les communes importantes (F:7 7.136, 5 juin 1857).

(2) F126:871, F116.222 (Corrèze).

clientèle des communes que les congrégations disputaient à l’enseignement laïque (1).

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