III. — L'enseignement secondaire
Les communes qui entretenaient un collège n'étaient engagées envers lui que pour cinq ans. Si elles en décidaient la suppression, un décret rendu sur leur proposition pouvait en affecter les locaux à un établissement libre qu’elles avaient le droit de subventionner.
De 1850 à 1854, le clergé se fit ainsi céder une cinquantaine de collèges. Comme pour la conquête des écoles primaires, l’économie qu'il procurait ainsi aux communes, l'influence qu’il exerçait sur des municipalités généralement conservatrices, et la concurrence faite aux collèges par les établissements ecclésiastiques, furent les principales causes du recul de l’enseienement laïque. L'administration universitaire accepta d’abord assez volontiers que des collèges fussent cédés aux évêques, mais à partir de 1852 elle chercha, souvent avec succès, à les défendre, surtout lorsque des congrégations non autorisées devaient bénéficier de leur chute (2). 17 collèges furent supprimés en 1852, 8 en 1853, 10 en 1854, 9 de 1855 à 1859, soit 44
(1) Écoles publiques Do RS PE Garçons Filles ES ne ES TS CRT NS Laïques Congréganistes Laïques Congréganistes
1850! Nombre d'écoles . .....4 33.201 1.227 4.178 5.237 re] | Nombre d'élèves Me ie 1.353.600 220 571.360 465.428 1863! Nombre d'écoles .......... 39.348 3.038 5.998 S.061 ie | Nombre d'éléves.......... 1.667.287 412.852 636.496 697.195 Écoles libres Re Garçons Filles aq RE ——— Laïques Congréganistes Laïques Congréganistes I INOMETENÉCOIES RE ee RE 4.563 399 8.325 3.449 1850! Nombre d'élèves .......... 168.772 60.064 274.895 217.073 1862! NOMETE d'ÉCOIES Ter 2.572 536 7.637 5.571 o0.
| Nombre d'élèves ......,... 125,779 82.803 296.132 417.824
(2) Le collège de Dôle que les Jésuites auraient voulu se faire confier fut ainsi maintenu en 1852, Voir Mabile : Mgr Mabile, évêque de Versailles.
en tout (1). La moitié environ furent cédés aux évêques, d’autres à des prêtres séculiers ou à des congrégations. Certains devinrent des pensionnats primaires congréganistes, d’autres ne furent pas remplacés. Les collèges comme les écoles primaires avaient donc à soutenir la concurrence du clergé auprès des familles, mais surtout auprès des communes : les lycées, qui furent tous maintenus, auprès des familles seulement. Le régime de l’enseignement secondaire fut inspiré en grande partie par le désir de tenir cette concurrence en échec.
Fortoul donna aux études un caractère, pratique. Des règlements stricts et détaillés ôtèrent toute initiative au corps enseignant. Il n’y eut plus que deux agrégations, l’une pour les sciences, l’autre pour les lettres : celles d'histoire et de philosophie furent supprimées ; ces deux disciplines étaient tenues en suspicion ; l’enseignement de la philosophie fut restreint à la logique.
Fortoul créa dans les lycées et collèges un enseignement scientifique sans latin ni grec (avril 1852). C'était l’époque où l’abbé Gaume rendait les classiques païens responsables des progrès de l’irréligion et de l’esprit révolutionnaire. Son protecteur, l’évêque d’Arras, Parisis, venait d'obtenir du Conseil Supérieur de l’Instruction Publique (session de 1852) que les auteurs païens qui figuraient au programme de l'École Normale fussent expurgés et que des œuvres des Pères de l'Eglise y fussent inscrites (2). Bien que le clergé fût très divisé sur cette question et que Fortoul, qui avait été professeur de lettres, eût approuvé les critiques de Dupanloup contre la thèse de Gaume (3), la bifurcation, accompagnée d’autres marques de défiance contre les humanités, parut à beaucoup une mesure de réaction eléricale (4) ; en fait, elle fut préconisée par des conservateurs favorables à l’Église comme Leverrier. Mais le clergé qui n’était
(1) 17, avaient été supprimés de 1850 à 1852. Le nombre des collèges tomba de 307 en 1850 à 288 en 1852, 247 en 1855, 232 en 1859. 7 collèges de 1852 à 1855 et 6 de 1856 à 1859 furent transformés en lycées. Le nombre des lycées passa de 53 en 1850 à GI en 1855 et à 67 en 1859.
(2) Voir sa biographie par Guillemant.
(3) 10 juin 1852, Dupanloup à Fortoul, F1°2.553. Voir chap. II, $ 1, et ma seconde thèse : Le Saint-Siège et la France. î + MORT |
(4) Rouland dans un discours prononcé le 8 août 1859 à la distribution des prix du concours général, rattacha la bifurcalion à la réaction anti-universilaire qui avail triomphé en 1850. D’après Debidour, elle eut pour but de détourner ja jeunesse «des fortes études littéraires où se forme el se virilise la liberté de lPesprit». { Histotre des rapports de l'Église et de l'Étal).
pas préparé à enseigner les sciences, y vit une intention hostile (1). Ces deux interprétations ne s’excluent pas. Fortoul voulait résister à la concurrence du clergé (2) et il a atteint ce but par la bifurcation « en faisant autre chose que le clergé (3) » ; mais elle avait de plus, et à ce même point de vue, l'avantage d'accroître aux dépens des humanités la part des sciences dont 1il était plus facile de rendre l’enseignement inattaquable au point de vue politique et religieux (4).
Le gouvernement voulait aussi que le corps enseignant inspirât confiance aux catholiques, Il chercha, dans cette intention, à modifier sa formation : « Les principaux devoirs des élèves sont le respect pour la religion et l’autorité publique... » décréta le nouveau règlement de l’École Normale (octobre 1852). Ils étaient tenus d’ assister ponctuellement aux prières quotidiennes et aux cérémonies religieuses. Il fut question d'interdire l'accès de l’École à des protestants et à des israélites (5). Les professeurs protestants et israélites, furent écartés des chaires de logique. Ceux qui étaient d’origine catholique mais n’allaient pas à la messe ni aux processions étaient mal vus de l’administration et s’exposaient à des sanctions (6). Dans certains collèges de Flandre et de
(1) Voir Besson, Vie du cardinal Mathieu. Un inspecteur d'académie écrivait à Bersot à propos de la bifureation : «Ceux qui l’abominent (les Jésuites) savent quelques bribes de grec, un peu de latin (de saint Jérôme) et du français d’un goût suspect. Avec ce mince bagage, on faisait des bacheliers à l’ancienne mode. Avec le système Fortoul, il faut des sciences prises à dose égale, et les pauvres abbés sont là-dessus d’une ignorance égale à celle de ton serviteur. » (10 avril 1857, cité par Hémon : Bersot et ses amis.) Tardif, dans une note du 1er avril 1857 signalait la situation difficile des petits séminaires « le système de la bifurcation.les mettant à peu près dans l’impossibilité de lutter contre les lycées ». (F1° 6.253).
(2) Le 15 septembre 1852, Fortoul vanta, dans une lettre à Sainte-Beuve ses nouveaux programmes «si indispensables pour ramener la jeunesse dans nos lycées ». (Lettre citée par P. Raphaël : Fortoul, Sainte-Beuve et Cucheval-Clarigny. La Révolution de 1848, mars-mai 1930).
(3) Cournot : Souvenirs. « La bifurcation..., ajoute-t-il, a eu pour résultat immédiat de ramener dans les lycées une partie de la clientèle qui allait aux établissements du clergé. »
(4) Le nouveau plan d’études fut adopté dans plusieurs institutions dirigées par des évêques, mais non dans les établissements congréganistes (Fortoul : Rapport à l’empereur du 19 septembre 1853, Moniteur du 24 septembre).
(>) Voir Bonet Maury : Histoire de la liberté de conscience en France. Le nouveau règlement de l’École Normale fut appliqué par le directeur nommé en 1850, Michelle, Ce régime avait pour l’École Normale la même raison d'être que pour toute l'Université : « Aux jours de péril... M. Michelle avait défendu l'institution [l'École] contre les passions qui la menaçaient en se portant garant qu ’elle méritait de vivre. Ce n’est point son moindre honneur qu'on ait pu écrire et qu’on ait cru qu’il l'avait sauvée. » Le centenaire de l'École Normale, 1895, in-89, article de Gréard.
(6) Voir G. Weill : Histoire de l'enseignement secondaire. J'ai trouvé peu de traces aux Archives de cette pression. En effet, je n'ai pas retrouvé les rapports des recteurs
Bretagne le principal et plusieurs professeurs étaient toujours des prêtres.
Certains catholiques regrettaient que les établissements publics d’enseignement secondaire, à la différence des écoles primaires, fussent mixtes. L'évêque de Valence menaca de supprimer l’instruction religieuse catholique au collège de cette ville, si des maîtres et des élèves protestants continuaient à y être admis : « Cette fusion. écrivait-il (1) ne tend qu’à... dissoudre et à anéantir les principes religieux » et fait de l’aumônier catholique « un piège tendu à la confiance des parents trompés et imprudents ». Fortoul répondit que le Conseil Supérieur de l’Instruction Publique serait saisi de la question. Les questions religieuses relatives à l’enseignement secondaire furent en effet réglées par un décret du 29 août 1852. Ce décret, élaboré par Fortoul de concert avec les évêques qui siégeaient au Conseil Supérieur rendait l'instruction religieuse obligatoire pour les: internes, lui donnait plus d'importance (2) et la soumettait au contrôle des autorités ecclésiastiques. Mais les lycées et collèges restèrent mixtes. En novembre 1853, Fortoul donna entière satisfaction aux plaintes du consistoire israélite de Lyon qui lui avait signalé que les élèves israélites du lycée de Mâcon étaient astreints à suivre l'instruction religieuse catholique (3).
sur l’enseignement secondaire et je n'ai pas entrepris l'étude des dossiers personnels des professeurs qui ne sont encore communiqués qu'exceptionnellement, et dont le dépouillement serait très long. Les témoignages des professeurs sont d’ailleurs nombreux et concordants. J.-J. Weiss, cependant, a fait sur le Journal de Jeunesse de Sarcey, la réserve suivante : « Il accuse principalement de ses anciens malheurs la réaction cléricale de l’an 1849 qui se prolongea jusqu’en 1859 : 11 s’en prend à l’influence sourde du prêtre, de l’évêque, du Jésuite. C'est possible. Pour ce qui est de moi,au cours de ma carrière de professeur, j'ai été témoin de faits qui dépassent tous ceux que conte M. Sarcey. Je ne saurais les mettre au compte du clergé... Je n'ai jamais, au grand jamais, senti dans ma vie la main d’un Jésuite... » (A propos de théâtre, cité par L. de Anna : Francisque Sarcey, journaliste el professeur, Florence 1919, in-16.) Le désaccord n'est qu'apparent. Sarcey ne dit pas avoir souffert directement du clergé. Il se plaint, par exemple, du recteur de la Haute-Marne, qui était clérical, et nullement -de l’évêque de Langres. Mais il est hors de doute que la pression exercée sur les professeurs avait pour cause la crainte de mécontenter le clergé, et c’est parce que celte pression fut rigoureuse que le clergé n'eut presque jamais à se plaindre pendant cette période des mmbres du corps enseignant, Cette situation se modifia à la fin de l'Empire.
(1) A Fortoul, le 25 janvier 1852 (F1? 9.110.) |
(2) Les élèves dont le zèle religieux était insuffisant risquaient d’être mal notés. En 1855, Perroud bien qu? « sincèrement pieux » refusa avec ses camarades du 1ÿcée -de Mâcon de faire ses pâques au lycée, parce qu'on avait voulu les y obliger. Ge refus lui fut reproché par son proviseur, et, quelques mois après, par le recteur de Lyon (Revue Universitaire, octobre 1928, Souvenirs de Claude Perroud, ancien recteur de l’Académie de Toulouse).
(3) Voir: L’Ami de la raligion, 8 décembre 1853 el chap. NS EG
La préoccupation constante qu'avait Fortoul de la concurrence cléricale était justifiée par les progrès très rapides réalisés depuis la loi du 15 mars 1850 par les établissements ecclésiastiques d’enseignement secondaire. En 1854, 1ls étaient au nombre de 249 et comptaient 21.000 élèves (1). La plupart d’entre eux ne comprenaient que les petites classes ; tenus en général par des prêtres séculiers qui donnaient à quelques élèves les rudiments de l'éducation classique, ils avaient pour principal avantage leur bon marché. Les cultivateurs aisés et la petite bourgeoisie formaient leur clientèle ; ils contribuaient au recrutement du clergé (2). Les institutions ecclésiastiques de plein exercice, c'est-à-dire qui préparaient au baccalauréat, étaient au nombre d’une centaine. Outre les petits séminaires (3), les évêques dirigeaient en 1854 67 écoles secondaires d’importance très inégale mais généralement prospères et qui comptaient ensemble 8.000 élèves. Beaucoup étaient d’anciens collèges communaux que les municipalités continuaient à subventionner. Enfin, 33 établissements comptant 5.000 élèves étaient dirigés par les congrégations religieuses. Fondés presque tous depuis 1890, ils s'étaient développés très rapidement, surtout ceux des. Jésuites (4).
Les grands établissements ecclésiastiques, eux-mêmes, étaient généralement inférieurs aux lycées au point de vue de l’enseignement, mais ils leur étaient au moins égaux par l'installation matérielle ; la discipline passait pour y être plus douce et l’on s'y attachait à donner aux enfants de bonnes manières. L’instruction religieuse n’y tenait guère plus de place que dans les lycées et collèges. Mais les chefs des établissements ecclésiastiques res- Laient en relations avec leurs anciens élèves, continuaient souvent à diriger leur vie religieuse, et facilitaient leur carrière. Les
(1) Fortoul : Rapport à l'empereur du 4 avril 1854 (Moniteur, 15 avril).
L'enseignement secondaire laïque libre comptait en 1854, 825 établissements et 42.000 élèves dont beaucoup ne faisaient en réalité que des études primaires ou professionnelles, I1 était en déclin. L'enseignement secondaire public avait 49.000 élèves dont 21.000 dans les lycées et 28.000 dans les collèges. Il avait perdu 3.000 élèves depuis 1842, tandis que l’enseignement libre en avait gagné 18.000,
(2) Les 149 écoles dirigées par les prêtres séculiers comptaient ensemble 8.000 élèves. De plus, les frères des Écoles chrétiennes donnaient souvent dans leurs pensionnats un enseignement secondaire élémentaire.
(3) Les 123 petits séminaires comptaient 18.000 élèves en 1852. Voir chap. IV, S$ 2.
(4) Un seul était dirigé par une congrégation autorisée : les Lazaristes. Les Maristes en dirigeaient 13, les Jésuites 13. Sur la fondation des collèges de Jésuites voir Correspondance diplomatique, 4 décembre 1850, une longue note remise à Rayneval par un collaborateur du général de l’ordre.
parents qui leur confiaient leurs enfants, n'avaient pas seulement en vue l'instruction qu'ils recevraient, mais les relations et les protections dont ils bénéficieraient. La clientèle des école secondaires dirigées par le clergé fut celle qui faisait la force des congrégations et des associations religieuses c’est-à-dire l'aristocratie et les milieux qui, par conviction politique ou religieuse, intérêt ou snobisme gravitaient autour d’elle : bourgeoisie riche, officiers supérieurs, hauts fonctionnaires, notamment les magistrats inamovibles. De plus, quelques élèves pauvres y étaient reçus à prix réduit ou gratuitement. Par contre, presque tous les préfets et les magistrats des parquets, beaucoup de fonctionnaires dont tous les professeurs, et la bourgeoisie moyenne continuèrent à faire élever leurs enfants dans les établissements publics.
Les établissements ecclésiastiques n’observaient souvent pas les lois et les règlements universitaires. Parfois, leur chef nominal n’était qu'un prête-nom, le chef réel n'ayant pas les titres exigés par la loi (1). Ils prenaient très fréquemment le titre de collèges auxquels ils n'avaient pas droit. Surtout, comme les petits séminaires, ils n’admettaient pas volontiers l’inspection universitaire ; beaucoup l’avaient évitée depuis 1850. Fortoul, dans son rapport du 4 avril 1854, put annoncer à l'empereur que pour la première fois depuis 1850, ils avaient tous été régulièrement inspectés. Mais cette inspection qui, aux termes de la loi, devait porter sur l'hygiène, la salubrité, la moralité, et vérifier si l’enseignement n'était pas contraire à la Constitution ou aux lois, était très souvent illusoire.
Les Jésuites, notamment, y étaient rebelles et l’administration s’inquiétait des tendances politiques de leur enseignement, car beaucoup de leurs élèves appartenaient à des familles légitimistes. A la fin de novembre 1853, un surveillant chassé du collège de Jésuites de Saint-Étienne, révéla qu'au mois de mai précédent, un buste de Napoléon III y avait été brisé et foulé aux pieds par les élèves. Ils n'avaient pas été punis, les Jésuites craignant d’ébruiter l'incident. Le 29 décembre, le Moniteur annonça que le collège était fermé par décret, un « outrage à la Constitution
et aux lois de l’Empire » n’y ayant pas été réprimé (2).
(1) F27 9,110 Correspondance entre le recteur de la Vendée et un curé du Maineet-Loire (février-mars 1853).
(2) BB°0 408 (P 1.025). Voir Burnichon, La Compagnie de Jésus en france. Histoire d'un siècle. Ponlevoy : Vie du père de Ravignan ; Veuillot : Correspondance, t. IV, 20 janvier 1854 ; et ci-dessus chap. VI, $ 2. Le supérieur du collège de Saint- Étienne, de Damas, appartenait à une famille légitimiste, CF. p. 122
MAURAIN. — POLITIQUE 10
Une pareille mesure n'était prévue par aucun article de la loi du 15 mars 1850. Elle fut taxée d’illégalité, mais le gouvernement pouvait arguer de son pouvoir discrétionnaire sur les congrégations non autorisées.
Le nonce, les évêques, Veuillot, tout en blämant le décret, déplorèrent l’imprudence des Jésuites deSaint-Étienne. Le général de l’ordre rappela que le gouvernement de l’empereur avait mérité la reconnaissance des Jésuites en leur «ouvrant la carrière de l’enseignement fermé à la Compagnie par les deux pouvoirs qui ont précédé le sien ». Il mit en garde les Jésuites français contre « certains prétendus amis imprudents ou perfides, toujours disposés à nous prêter leurs sentiments et leurs discours exaltés ». Ravignan, recu le 9 janvier par l’empereur, l’assura que si la clientèle des collèges de Jésuites était en grande partie légitimiste, l’enseignement ne l'était pas. Napoléon IIT accueillit ses explications et le collège fut rouvert en avril.
En juillet 1854, Fortoul fit faire opposition à l'ouverture d’une école secondaire que l’évêque de Luçon, Baillès avait fait construire et dont il aurait eu la direction. Le seul motif de l’opposition était l'hostilité ouverte de Baillès contre le gouvernement impérial. Cette opposition fut ratifiée par le conseil académique et maintenue en appel par le Conseil impérial de l’Instruction Publique. Or, les seuls motifs d'opposition prévus par la loi de 1850 (article 64) étaient « l'intérêt des mœurs publiques et de la santé des élèves » qui évidemment n’était pas en cause. Le gouvernement excédait donc plus nettement que dans l'affaire de Saint-Étienne les pouvoirs qu'il tenait de la loi de 1850 et portait atteinte pour des motifs politiques à la liberté de l’enseignement (1).
IV. — Le décret du 31 décembre 1853 et la loi du 14 juin 1854
Le 351 décembre 1853 fut pris un important décret qui portait diverses atteintes aux intérêts de l'É glise en matière d’enseignement primaire L'article 15 portait que le préfet fixerait, pour chaque commune, le nombre maximum des enfants qui pourraient être reçus gratuitement à l’école. Il pouvait donc et devait exiger que la rétribution scolaire fût perçue même dans les communes dont les écoles étaient dirigées par des frères des Écoles chrétiennes. L'article 1er stipulait que nul ne pourrait devenir
(1) BB:: 1,510 (juillet 1854) ; Fe III Vendée 5 (5 septembre 1854). Lorsque Baillès eut été remplacé un un évêque dévoué, l'opposition fut levée et le collège fut ouvert (F1e III Vendée 5, Ler octobre 1856).
instituteur communal s’il n'avait enseigné trois ans comme adjoint ou suppléant. Cet article gênait gravement les quelques congrégations qui dirigeaient surtout de petites écoles sans adjoint, notamment les frères de l’Instruction chrétienne de Ploërmel.
Mais surtout, le décret organisait l'inspection des écoles de filles dont la loi du 15 mars 1850 avait seulement posé le principe. Tous les externats, même dirigés par des congrégations cloîtrées, seraient inspectés par les inspecteurs universitaires : c'était la pratique qui, à peu d’exceptions près, s'était établie depuis 1850. Mais les pensionnats, tenus par des congrégations cloitrées ou non, et qui jusqu'alors échappaient au contrôle de l'État, devraient être inspectés par des ecclésiastiques nommés par le ministre sur la présentation de l’évêque diocésain. « Ainsi, concluait l'exposé des motifs, l’État étendra sur tous les établissements d'enseignement public, la surveillance qu’il est de son droit et de son devoir d'exercer ». Une circulaire du 26 janvier 1854 invita les évêques à présenter leurs candidats.
Or, beaucoup de ces pensionnats congréganistes, n'étaient pas de simples écoles primaires. L'enseignement secondaire féminin n'avait pas alors d’existence légale, mais dans cer- * taines écoles libres dont le statut était celui des écoles primaires, les jeunes filles des classes aiséees, recevaient une instruction un peu plus développée que celle des écoles primaires, et une éducation plus soignée. La plupart de ces écoles, et de beaucoup les plus importantes, étaient des pensionnats congréganistes. Ils avaient la clientèle de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie qui leur assuraient de larges ressources. Les religieuses qui les dirigeaient étaient pour la plupart de famille noble ou bourgeoise ; elles portaient généralement le nom de « dames » qui les distinguait des sœurs hospitalières ou vouées à l’enseignement primaire. Ces congrégations aristocratiques, riches et influentes, étaient de tendances légitimistes. Le contrôle du gouvernement leur était donc particulièrement désagréable.
A Ja fin de janvier 1854, un projet de loi sur l'instruction publique fut déposé, qui rappelait celui d'avril 1852 : seize grandes académies remplaçaient les académies départementales ; dans les nouveaux conseils académiques chargés de diriger l’enseignement supérieur et l’enseignement secondaire publics, les universitaires seraient en majorité ; les cultes reconnus y auraient trois représentants choisis par le ministre, dont au
moins un évêque. Les’ préfets, et non plus les recteurs, nommeraient, déplaceraient et révoqueraient les instituteurs (1). Sous leur présidence, les anciens conseils académiques subsisteraient sous le nom de conseils départementaux avec juridiction sur l’enseignement primaire, et sur l’enseignement secondaire libre.
L’émotion fut vive dans l’Église. La suppression du collège de Saint-Étienne, le décret du 31 décembre 1853 et le nouveau projet de loi, étaient autant d’atteintes portées à la loi de 1850 et semblaient en annoncer la complète abolition. Montalembert chercha vainement à ranimer l’ancien comité de l’enseignement libre pour organiser une pétition au Sénat (2). L'Univers, qui faisait alors un bruyant éloge de la politique suivie par Napoléon IIT en Orient ne protesta pas. Mais le gouvernement frappa d’avertissements l’Union Franc-comtoise (11 janvier) pour avoir représenté la suppression du collège de Saint-Étienne «comme une violation flagrante de la constitution » ; l’'Ami de la Religion (16 février) pour un article accusant «le gouvernement de porter atteinte à la liberté d'enseignement (3) » et plusieurs autres journaux légitimistes et cléricaux. C'était la première escarmouche entre le gouvernement et la presse catholique. ’ Les évêques, pour la première fois depuis 1852, s'inquiétèrent et tentèrent de résister. Le cardinal archevêque de Reims, Gousset, donna le 12 février sa démission de membre du Conseil impérial de l’Instruction Publique. L’évêque d'Angers, Angebault, se plaignit à Fortoul et en obtint l'assurance que la liberté de l’enseignement telle que l'avait établie la loi de 1850 serait respectée ; il envoya copie de cette lettre à tous ses collègues en les incitant à se faire confirmer ces engagements par l’empereur (février 1854) (4). Mais ces initiatives restèrent isolées. « La loi sur l’enseignement sera désastreuse et passera ; rien ne se prépare pour la résistance » écrivait Mathieu à Dupanloup le 3 mai 1854 (5).
Plus qu’au projet de loi sur l'instruction publique, les évêques
(1) Hs demandaient depuis longtemps ces at{ributions. Aussi, Persigny appuyait-il le projet de Fortoul (voir les Souvenirs de Cournot).
(2) AB XIX 525, Montalembert à Cochin, 15 janvier 1854.
(3) L'Ami de la Religion faisait campagne en ce sens depuis la publication du rapport sur l'instruction publique (24 septembre. 1853) où Fortoul avait nettement exprimé ses préférences pour l’enseignement public.
étaient hostiles au décret du 31 décembre 1853. Il soumettait pour la première fois à la surveillance de l'État des établissements qui jusqu'alors n'avaient relevé que de leur autorité. Il ne pouvait d’ailleurs fonctionner sans leur concours, ce qui leur permettait de résister efficacement. Ils ne se hâtèrent pas de présenter des inspecteurs et firent part à Fortoul de leurs objections : « Ce sont les évêques qui, en France, ont créé l’éducation des filles : 1l fallait leur en laisser la direction. » Leur surveillance donnait à l'État toutes garanties : « Les évêques ne sont-ils pas les hommes du gouvernement qui les nomme aussi bien que de l'Église qui les institue ? Les intérêts de l'Église et de l’État ne se confondent-ils pas dans le maintien de l’ordre, de l’obéissance au pouvoir, de l’union dans les esprits (1) ? » Les inspecteurs ecclésiastiques nommés par le ministre et correspondant directement avec lui, seraient trop indépendants de l’évêque qui les aurait seulement présentés. Trois légitimistes, Pie, Dupont des Loges et Dreux-Brézé, reprochèrent au gouvernement de porter atteinte à «l’intégrité des maisons religieuses ce dernier et bien inoffensif débris de l’immunité ecclésiastique (2) ». Les autres évêques sentirent que le gouvernement n’admettrait pas cet argument. Pie alla voir plusieurs de ses collègues et écrivit à beaucoup d’autres pour stimuler et organiser l’opposition.
Fortoul répondit à Pie que le principe de l'inspection par l'État posé par la loi de 1850 aurait pu et dû recevoir une application beaucoup plus rigoureuse que le décret du 31 décembre 1853. Les évêques n'étaient pas fondés à se plaindre
< d’un compromis qui tout en sauvegardant en la forme des droits imprescriptibles consacre les privilèges réclamés par l'Église et lui laisse au fond la plus entière liberté d'action. Si des protestations pouvaient s'élever, elles se produiraient bien plus tôt au nom de l’État qui ne conserve qu'un droit illusoire. Ces protestations se sont fait jour au Conseil d'État. On s’est élevé contre cette inspection nominale qu'organise Île décret et il m'a fallu la plus vive insistance pour faire accepter cette transaction que Votre Grandeur attaque aujourd'hui comme une usurpation tandis qu'elle n’est en réalité qu'un sacrifice (3) ».
(1) F17 11.665, Guibert à Fortoul (25 mars 1854). (2) F1° 2,541, Dreux Brézé à Fortoul, 18 septembre 1854. (3) F2°3.972, mars 1854. Parisis et Gousset à qui Pie avait reproché d'avoir
Fortoul, d’ailleurs, s’efforca de rassurer les évêques (1). Par des lettres personnelles et par une circulaire du 20 mars 1854 (2) il les informa que les inspecteurs ecclésiastiques ne seraient nommés que pour un an, pourraient être révoqués à la demande des évêques et devraient leur communiquer leurs rapports. Il précisa que l'inspection ne porterait ni sur les communautés elles-mêmes, ni sur les études, mais seulement sur l’hygiène et les tendances politiques de l’enseignement. Les inspecteurs rechercheraient « si les livres mis entre les mains des enfants et les lecons qui leur sont données ne renferment rien de contraire aux prescriptions de l’article 21 de la loi du 15 mars 1850, ni au respect et à la fidélité dus à l’emprereur ». Le gouvernement avait en effet, «trouvé dans un certain nombre d'écoles entre les mains des enfants, des livres où d’autres gouvernements étaient glorifiés et qui contenaient des appréciations injustes sur le règne de l’empereur Napoléon Ier (3) ». C'était pour les éliminer et pour sauvegarder en principe les droits de l'Etat que le décret du 31 décembre 1853 avait été promulgué.
Cependant, le projet de loi sur linstruction publique avait été approuvé par le Conseil d'Etat (4). «Le gouvernement, disait l’exposé des motifs (5), ne se propose nullement de remettre en question les droits consacrés par la loi du 15 mars 1850 et qu'il est d'usage de désigner par l’expression collective de liberté d'enseignement. » Tout en renouvelant cette affirmation, le rapporteur Langlais notait que la loi de 1850 était empreinte de « suspicion contre l’État. Cette loi. n’est que d'hier si l’on veut. Mais il y a entre elle et nous toute la distance d’une révolution. L'esprit de cette révolution c’est la restauration du principe d'autorité. Comment pourrait-on s'étonner que cet esprit pénètre dans l’enseignement comme partout, et qui a le droit de s’en plaindre s’il est respectueux pour la liberté (6) ? »
approuvé comme membres du Conseil impérial de l’Instruction Publique le décret du 31 décembre 1853, répondirent par les mêmes arguments (voir leurs biographies),
(1) Ce fut peut-être un des motifs de la réouverture du collège de Saint-Étienne (avril 1854).
(2) Voir aussi la circulaire du 20 décembre 1854 aux inspecteurs ecclésiastiques.
(5) 29 mars 1854, Guibert à Fortoul,. F1? 11.665. Voir aussi F1 2,541, Fortoul à Dreux-Brézé, 14 octobre 1854, Il s'agissait notamment des manuels d'histoire du père Loriquet et de Lefranc que les inspecteurs primaires cherchaient à faire disparaitre des autres écoles congréganistes.
(4) À une voix de majorité, d’après A. de Melun (Baguenault de Puchesse, Correspondant, février, mars 1882).
(>) Moniteur, 28 avril 1854.
(6) Moniteur, 26 mai 1854.
La loi fut vivement combattue par les cléricaux du Corps Législatif (1). « Son but réel qu’on n’avoue pas est de détruire la loi de 1850 (2). » Le principe de la loi de 1850 « c'était la mainmise de la société sur l'éducation publique... surtout par l’intervention du clergé (3) ». Pourquoi affranchir l'État enseignant, c'est-à-dire l’Université, de ce contrôle ? Déjà, le décret du 9 mars 1852 avait été trop loin dans cette voie. Hostiles au principe de la loi, les cléricaux demandèrent du moins que le clergé fût représenté dans les conseils académiques par tous les évêques du ressort ou au moins par deux d’entre eux (4). Surtout, ils protestèrent contre les attributions conférées aux préfets : « Ne faut il pas craindre... que l’action directe des préfets sur les instituteurs communaux, n’en fasse des agents d’élection et ne développe en eux une influence politique qui pourrait un jour devenir funeste ? (5). » Ils s’mquiètèrent aussi de l’influence des préfets sur les conseils départementaux chargés de la surveillance de l’enseignement libre. À titre de compensation ils demandèrent que les membres de l’enseignement libre fissent partie des jurys chargés de la collation des grades (6).
« L'attaque a été vive », constata le représentant du gouvernement, Baroche. Il déclara que le projet concernait uniquement l’enseignement public et que.si les préfets avaient reçu de nouvelles attributions, ce n’était pas pour des raisons politiques mais parce que les recteurs seraient désormais trop peu nombreux pour pouvoir les exercer. « En ce qui concerne l’intervention du clergé, le gouvernement serait bien malheureux s’il pouvait encourir avec une apparence de justice l'accusation de vouloir affaiblir une influence qu'il reconnaît utile et qu'il s’est scrupuleusement appliqué à sauvegarder ». La loi fut adoptée sans modification par 200 voix contre 39 (7) ; il était alors assez rare que le
(1) Versement de la Chambre C 390 (Débats de la commission). La loi fut discutée au Corps Législatif les 26 et 27 mai, au Sénat, le8 juin). Montalembert ne prit pas part aux débats. Il était alors poursuivi pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement, en raison d’une lettre qu’il avait adressée à Dupin et qui avait été publiéet Le Corps Législatif autorisa les poursuites par 184 voix contre 51, mais Montalember. bénéficia d’un non lieu.
(2) H. de Mortemart, 26 mai.
(3) Lemercier, 26 mai.
(4) Voir F1° 3.972, note sur la loi de 1854.
(5) Montreuil, C 390 ; Montreuil et Lemercier, 26 mai. (6) Montreuil, C 390 ; Montreuil et La Tour au Corps Législatif, Donnet au Sénat.
(7) D’Albuféra, Ancel, d'Andelarre, Briot de Monrémy, Bucher de Chauvigné, de Carayon Latour, Deltheil, Desmars, Desmolles, Devinck, Duclos, Dupont, de Duranti, Durfort de Civrac, Etcheverry, de Flavigny, Janvier de la Motte, F. de Lagrange, de la Tour, Leclerc d'Osmonville, Le Méhorél de la Haichois, Lemercier,
gouvernement rencontrât dans une question politique une opposition aussi nombreuse (1). Au Sénat, deux cardinaux, Mathieu et Donnet, votèrent seuls contre la loi.
La loi du 14 juin 1854 eut pour résultat de rendre l’administration de l’Instruction Publique plus indépendante et plus ferme vis-à-vis du clergé. La différence est nette à cet égard entre les anciens recteurs départementaux et les seize recteurs du nouveau régime, bien que Fortoul eût consulté les évêques sur le choix de ceux-ci (2). Ils avaient pour la plupart l'esprit universitaire et ne craignaient pas de le manifester (3).
Le gouvernement appela à siéger dans les conseils académiques de nombreux évêques, et notamment tous ceux qui résidaient aux chefs lieux d'académie. Parmi ces derniers, Pie fut seul à refuser (4); les autres évêques, bien que mécontents de la loi, n’osèrent pas refuser leur concours. Fortoul profita de la reconstitution des anciens conseils académiques sous le nom de conseils départementaux, pour les soustraire à l’influence légitimiste et cléricale qui les avait souvent dominés. Par une circulaire du 15 septembre 1854 1l invita les recteurs à ne lui présenter pour y être nommés que des hommes dévoués au gouvernement et «aux intérêts de l'instruction publique » ; il leur rappelait l'importance de ces conseils «notamment en ce qui concerne la surveillance de l’enseignement secondaire libre (5) ».
Leroy-Beaulieu, Louvet, de Montreuil, H. de Mortemart (Seine-Inférieure), de Mortemart (Rhône), Murat, Noualhier, O’Quin, Planté, de Parieu, de Partouneaux, de Ravinel, de Saint-Germain, Segrétain, Tixier, d'Uzès, Varin d’Ainvelle.
(1) Le Corps Législatif ‘était peu favorable à l’enseignement public. I proposa plusieurs fois des réductions du budget de l’Instruction Publique (CG 388 et 392 ; séance du 19 mai 1854).
(2) Par une lettre confidentielle du 15 juillet 1854 (F27, dossier Mourier ; voir Guillemant : Parisis). Je ne sais si celle lettre fut adressée à tous les évêques. Une enquête analogue fut faite auprès des préfels et des magistrats.
(3) I y a un changement de Lon entre les rapports des recteurs départementaux sur l’instruetion primaire (F176.222-6.224) el les réponses des seize recteurs à l'enquête faite en 1856 sur le même sujel (F1? 7,078). D'ailleurs, beaucou» de recteurs départementaux devinrent inspecteurs d'académie el gardèrent dans ces fonctions leurs tendances cléricales.
(4) L'évêque de Limoges, Buissas, aecepla de siéger au conseil académique de Poitiers.
(D) Voir R2eTIT Ille-et-Vilaine, 13 ; Rapport du préfet du 30 janvier 1856. L'évêque de Rennes «et tous les membres du clergé qui en faisaient partie, viennent de donner leur démission du conseil départemental de l Instruction Publique et des diverses commissions qui se rattachent à ce service. Celle démission aurait pour cause les tendances hostiles au clergé que celui-ci voit dans la composition actuelle du conseil départe- . mental, conseil où, il faut bien le dire, figurent une ou deux personnes qui n'auraient pas dû y être appelé es ». Le gouv ernement obtint de l’évêque le retrait de ces démissions (AB XIX 523, janvier 1856).
Les préfets chargés de la loi de 1854 « de la partie politique et administrative du vaste service de l’enseignement primaire (1) » constatèrent que les frères vivaient en bons termes avec les populations, ne faisaient pas d'opposition et paraissaient même dévoués au pouvoir, mais qu'ils ne rendaient ni aux communes ni à l’admimistration les mêmes services que les instituteurs laïques. Ceux-ci étaient pour l’autorité des agents dociles et influents dont le concours fut précieux dans quelques élections où le candidat officiel n’eut pas l'appui du clergé (2). Les progrès rapides de l’enseignement congréganiste, privaient donc l’admimistration d’un précieux moyen d'action. Certains préfets, au début de l'Empire, avaient partagé la prédilection des conservateurs catholiques pour les frères (3) mais ceux qui y persistèrent furent peu nombreux. Après 1854 la plupart des préfets cherchèrent à limitér leurs progrès en aidant les municipalités à résister à la pression du clergé, parfois même, bien qu'une stricte neutralité leur fût prescrite par la circulaire du 31 octobre 1854, en usant de leur autorité sur les maires. Ils évitaient d’ailleurs de s'opposer ouvertement aux demandes des municipalités. Leur but était moins de défendre l’enseignement laïque que de maintenir les communes sous leur autorité et de les soustraire à l'influence exclusive du clergé.
Ils voyaient avec satisfaction les sœurs diriger un nombre croissant d'écoles publiques. Ils jugeaient leur enseignement salu- Laire au point de vue moral et social (4), et surtout, ils n’attendaient pas des institutrices laïques les services politiques et administratifs qui leur faisaient apprécier les instituteurs. Toutefois, après 1854, elles furent mieux défendues contre la persécution que les curés dirigeaient parfois contre elles (5).
Quant aux pensionnats de filles congréganistes, les explications données par Fortoul n'avaient pas mis fin à la résistance des évêques. [ls lui savaient gré des ménagements qu'il apportait au décret du 31 décembre 1853 mais persistaient à en combattre le principe et à redouter l'application que pourrait lui donner
(1) Circulaire de Fortoul aux préfets (31 octobre 1554).
(2) F1: 9.986, Dijon (20 janvier 1859), Grenoble (20 mai 1858, 2 janvier 1859).
(3) F2? 6.224 Nièvre (janvier 1854), Ke III Doubs 8 (4 novembre 1853), F'e TII Vaucluse 6 (10 janvier 1859).
(4) L'un d'eux écrivait : « Tous les esprits sérieux savent que la regépéralion des classes ouvrières est dans l'éducation chrétienne de la femme, » F'e III Seine-el- Marne 7, 6 juillet 1854. |
(5) F17 9.986 Bordeaux (12 janvier 1859). F1° 5.784, Cazaux ; 5.786 Gervois, 5.794, Recoules.
un gouvernement moins bienveillant. Fortoul insista vivement auprès d’eux. Finalement, l'inspection eut lieu en 1855 dans tous les diocèses sauf six (1). Sur les 260 rapports que reçut le ministre, 4 seulement constatèrent des imperfections matérielles d’installation ; un seul signala que des livres hostiles au gouvernement étaient employés (2). Tous les autres étaient de simples satisfecit. Le gouvernement n'avait obtenu qu’un succès de principe et n'avait pas osé sévir contre les évêques qui refusaient d’appliquer la loi.
Pour l’enseignement secondaire, la loi de 1854 n'eut que des conséquences indirectes. L’administration universitaire réorganisée, opposa au clergé un peu plus de résistance qu'auparavant. Elle incita les communes à garder leurs collèges, et si plusieurs furent encore cédés, quelques-uns furent créés ou rétablis. Elle tenta, sans pouvoir s’y opposer ouvertement, de-faire obstacle à la création et au développement des institutions secondaires ecclésiastiques, surtout de celles que dirigeaient les Jésuites (3). Ceux-ci avaient assez d’amis haut placés pour vaincre ses résistances, mais la charge de leurs 15 collèges leur suffisait et ils n’en fondèrent plus aucun après 1854 (4). Pour la même raison, de 1854 à 1865, les autres congrégations.et le clergé séculier ne créèrent plus guère de nouvelles écoles et se contentèrent de développer celles qu’ils avaient ouvertes depuis 1850.
En 1854, Parisis chercha à faire éliminer des programmes du baccalauréat des ouvrages condamés par l’Index, notamment des morceaux choisis de Voltaire : « Il est indispensable,
(1) Bayonne, Luçon, Metz, Moulins, Poitiers, Tulle. L’évêque de Moulins, Dreux- Brézé, fit lui-même un rapport sur les pensionnats de son diocèse. L’évêque de Metz proposa la même transaction. (F17 11.656).
(2) Celui de l'abbé Cayzac, vicaire général d'Albi.
(3) L’évêque légitimiste de Poitiers, Pie, ayant voulu faire acheter par l'évêché un immeuble destiné à une institution qu'il eût dirigée, le Conseil d’État s’opposa à cet achat (29 décembre 1853). Pie décida aiors les Jésuites à fonder un collège à Poitiers. Le procureur général demanda que le gouvernement fit opposition, comme précédemment à Luçon, pour des raisons politiques. Fortoul jugea que ce n’était pas possible. (F1° 6.288, Vienne et BB:5 1.535).
Les Jésuites établis à Metz depuis octobre 1852, voulurent à la fin de 1853 transférer leur collège dans une ancienne abbaye que possédait le ministère de la Guerre. Malgré l'opposition de Fortoul, ils en obtinrent la cession, grâce à l'appui du préfet, du ministre de la Guerre, el finalement de l’empereur. (Voir Viansson Ponté : Les Jésuites à Melz, Slrasbourg 1897, in-8° ; Klein : Vie de Mgr Dupont des Loges.)
Par contre, le gouvernement empêcha l’évêque de Strasbourg de vendre aux Jésuites un terrain où ils auraient construit un collège (F1° 2.584, 15 octobre 1853).
(4) Voir Burnichon: / a Compagnie de Jésus en France, Histoire d’un siècle. Quatre collèges seulement furent fondés par les Jésuites après le ? décembre : deux en 1852, à Paris (Vaugirard) et à Metz, deux en 1854 à Poitiers et à Paris (rue des Postes).
écrivait-il à Fortoul (1), que je puisse répondre quelque chose aux graves personnages qui m'ont exprimé à cesujet leur mécontentement. Sans cela il est fort à craindre que nous n’ayons quelque éclat, surtout dans les provinces ecclésiastiques dont le concile a déclaré l’Index obligatoire. Que faire, si dans un lycée laumônier venait de la part d’un évêque défendre aux étudiants l'usage de ces livres ? Ne vaut-il pas mieux prévenir ces conflits ? Le nonce, consulté à plusieurs reprises sur cette matière, s’est montré inflexible. Sa pensée est que le gouvernement, en faisant sur ce terrain une éclatante manifestation de catholicisme, se ferait honneur et acquerrait une nouvelle force. » Parisis intervint en cesens au Conseil impérial de l’Instruction Publique, mais il échoua. Fortoul fit connaître à Rome par Rayneval les dangers que présentaient en France de pareilles tentatives. Pie IX et Antonelli déclarèrent les avoir ignorées et ne pas les encourager (2). Elles ne furent pas renouvelées et aucun incident ne se produisit.
De 1852 à 1856, l'essor que la loi de 1850 avait assuré aux écoles primaires et secondaires dirigées par le clergé catholique se poursuivit avec une grande rapidité ; en outre, la répression des tendances républicaines et irréligieuses qui s'étaient autrefois manifestées dans le personnel de l’enseignement public, donna à celui-ci un caractère plus religieux. Maisle gouvernement maintint en principe les droits de l’État en matière d'enseignement, et si les mesures qu'il prit à cette fin en 1852 et 1854 furent appiiquées de manière à ne pas porter immédiatement préjudice au clergé, elles n’en préparèrent pas moins la restauration de l’enseignement laïque à laquelle devaient travailler les successeurs de Fortoul.
(EE r947:3 juillet 1854 : voir F1° 6.088 (note de Tardif sur l’Index) ; Guillemant : Parisis ; Hémon : Bersot et ses amis. - (2) Correspondance diplomatique : 26 juillet, 4, 20, 31 août et 6 septembre 1854.