I. — La répression cléricale
Le régime établi en 1852 soumettait la presse et l’imprimerie à l’omnipotence du gouvernement. Il en usa d’abord dans l'intérêt de l’Église autant que dans le sien propre.
Le clergé bénéficia de divers privilèges. Par une dérogation exceptionnelle au droit commun, les mandements des évèques furent exemptés de l’impôt du timbre et de l'obligation du dépôt. Les Semaines religieuses et presque tous les périodiques catholiques, dont le nombre était très grand, furent considérés comme non politiques ce qui les dispensait de l’autorisation et du cautionnement.
Par contre, les écrits hostiles à l'Église furent traités avec une sévérité particulière. Le colportage avait facilité «la propagande d’athéisme matériel et grossier qui a été une des causes les plus actives de cette maladie du socialisme dont la civilisa- Lion a failli périr (2) ». Le gouvernement fit condamner les éditeurs de livres irréligieux (3) et se réserva le droit de désigner
(1) Outre la série F18, voir dans la série F7? les rapports des préfets sur la presse de province, de décembre 1851 à mars 1852 (KF 73.480) et en 1852 (F7 3.481), ainsi que les comptes-rendus quotidiens de la presse dressés par la direction de la Sûreté Publique : F7 3,482 (juillet-septembre 1853), F7 3.484 à 3.487 (avril-novembre 1856). L'ouvrage essentiel est l’Aistoire de l’idée laïque en France, par Georges Weill.
(2) Rapport déposé le 4 avril 1853 (Moniteur du 8 avril) au nom de la commission du colportage par La Guéronnière. Voir aussi le rapport général de Persigny (21 juin 1854).
(3) L'un d’eux, Maurice de la Châstre, qui avait « fondé et exploité à Paris une vaste entreprise de librairie révolutionnaire et anti-religieuse », fut condamné le 17 juillet 1852 à cinq années de prison pour outrage à la morale publique et religieuse (BB'# 1.732). En 1852 également, le tribunal de commerce de la Seine donna gain de cause à un libraire qui avait retiré de la circulation un livre d'histoire religieuse mis à l’Index, alors que, d’après les principes gallicans, les décisions des congrégalions romaines n'avaient en France aucune autorité (G. Weill : Histoire de l’idée laïque en France, p. 123).
les livres qui pourraient être colportés (1). La commission chargée de ce travail, estima que sur neuf millions d'ouvrages colportés en un an, huit millions étaient plus ou moins repréhensibles au point de vue moral et religieux. Elle rejeta « les ouvrages blessants pour les mœurs, injurieux pour la religion et pour ses respectables ministres. Elle a même cru devoir écarter des livres qui, sans attaquer l’origine et la vérité des dogmes de l’Église, contiennent des controverses dont le ton et l’esprit ne peuvent qu'affaiblr le sentiment religieux dans les intelligences peu habituées à des polémiques violentes ». Toutefois, les auteurs célèbres furent généralement autorisés, notamment Voltaire, à l’exception de « quelques pages qui souillent le regard et la pensée (2) ». Parmi les livres qui obtinrent l’estampille officielle, les ouvrages de piété furent très nombreux.
En ce qui concerne la presse c'est surtout en province que la répression servit le clergé. Les journaux républicains qui lui étaient hostiles disparurent presque tous. Le seul important qui survécut, le Phare de la Loire (de Nantes), et quelques journaux libéraux protestants comme le Courrier du Gard et le Courrier du Bas-Rhin, restèrent seuls indépendants du clergé.
Presque tous les journaux cléricaux étaient plus ou moins légitimistes. Une douzaine d’entre eux furent suspendus après le coup d’État mais purent presque tous reparaître, parfois en changeant de nom. Plusieurs se rallièrent au gouvernement tout en restant les organes du clergé (3) et certains reçurent même des préfets le privilège d'insérer les annonces judiciaires. Mais les plus nombreux et les plus importants, restés indépendants
(1) Circulaires du ministre de la Police générale du ?8 juillet et du 12 septembre 1852.
(2) Cette tolérance, dont bénéficièrent aussi les Provinciales, les œuvres de Molière, des romans d'Alexandre Dumas et de Paul de Kock, ainsi que des livres protestants, parut excessive au clergé. Jaquemet s’en plaignit à Fortoul qui promit de nouvelles exclusions (F1? 5.436, 9 avril 1853). L’évêèque de Luçon, Baïllès, réclama dans un «avis » que publia l’Ami de la Religion (28 janvier 1854). Le bureau de la Presse prépara un avertissement contre l’Ami de la Religion pour avoir publié un écrit où « l'Eglise revendique comme lui appartenant des attributions que l'administration s’est essentiellement réservées ». L'avertissement ne fut pas donné, mais l’'Ami de la Religion fut frappé quelques jours après pour un article relatif à l'instruction Publique (F18314). |
(3) Le Journal de l'Ain, l'Ordre et la Liberté (Calvados), l'Intérêt public (Calvados), le Droit commun (Cher), la Liberté (Pas-de-Calais), le Mémorial des Pyrénées (Basses-Pyrénées), l’Alsacien, l'Union de la Sarthe, le Courrier de la Vienne, I )pinion du Midi (Gard).
de l’administration, contribuèrent à maintenir l'influence légi- Limiste sur le clergé et sur les catholiques (1).
Les journaux de l'administration étaient tous favorables au clergé et plusieurs subissaient son influence. Dans de nombreux départements, il ne subsistait qu’un journal et qu’un imprimeur ayant à la fois la clientèle de la préfecture et celle de Lévéchéate}
A Paris, les organes officieux du gouvernement, le Constitutionnel, le Pays, la Patrie, étaient généralement favorables à l'Église dont ils vantaient l'influence bienfaisante au point de vue moral et social ; ils se félicitaient des bons rapports existant entre l'Église et l'État et, conformément aux doctrines professées à cette époque dans les milieux officiels, ils dénonçaiïent volontiers l’anticléricalisme comme aussi désuet, aussi périmé que le libéralisme parlementaire.
Trois journaux légitimistes subsistaient : la Gazette de France, ntransigeante et gallicane ; l'Union, plus modérée en politique, et ultramontaine ; l’Assemblée Nationale, fusionniste. L’Ami de la Religion ne paraissait que trois fois par semaine sous un format très restreint. Patronné par Dupanloup, il était l’organe des catholiques libéraux, pour la plupart légitimistes, qui avaient blâmé le coup d’État et craignaient que l'Empire ne portât atteinte aux libertés de l'Église. Il combattait les progrès de l’ultramontanisme.
En politique comme en religion, il s'opposait ainsi à l'Univers Celui-ci, très menacé lors des conflits religieux de 1852, était sorti triomphant de la crise grâce à l'appui du Saint-Siège. Son influence ne s’exerçait que sur un petit groupe de laïques, mais elle était énorme dans le clergé. Il tirait à 3.500 exemplaires et la plupart de ses abonnés étaient des curés de province qui après l’avoir lu le prêtaient à leurs collègues (3). Louis Veuillot jouissait auprès d'eux d'une popularité et d’un prestige excep-
(1) L'Écho de l'Avevron, la Foi Bretonne (Saint-Brieuc), l'Union Franc-comtoise, l'Océan (Brest), la Gazette du Languedoc (Toulouse), la Guyenne (Bordeaux), Le Journal de Rennes, la France Centrale (Blois), L'Espérance du Peuple (Nantes), l'Union de l'Ouest (Angers), l’Indépendant de l'Ouest (Laval), l'Espérance de Nancy, le Vœu National (Metz), l'Émancipateur de C Cambrai, la Gazette de Lyon, la Gazette du Midi (Marseille).
(2) Au 1°7 janvier 1867, le ministère de l'Intérieur comptait que sur 272 journaux provinciaux, 22? étaient gouvernementaux, 24 légitimistes, 8 orléanistes, 10 libéraux, 8 démocrates. Sauf les légitimistes, les a opposants avaient presque tous été créés après 1859 (F1: 297). Voir chap. XXII, $
(3) «Cette feuille a, dans l'Ardèche, 80 het représentant 500 lecteurs environ. » Fe TITI Ardèche 7, premier trimestre 1859.
tionnels. Il était le grand champion du catholicisme ultramontain, autoritaire et intransigeant. Les conseils de modération qu'il avait reçus à Rome, n’atténuèrent pas longtemps la violence méprisante ou sarcastique de ses attaques contre tous ceux qui ne partageaient pas ses opinions. Les républicains craignaient s'ils lui répondaient sur le même ton d’être frappés par le gouvernement ; les gallicans et les catholiques libéraux, après l’encyclique du 21 mars 1853, avaient renoncé à combattre ouvertement un journal protégé par le pape. Les principales polémiques de l’Univers en 1853 et 1854 le mirent aux prise avec les journaux légitimistes dont Veuillot raillait l'opposition impuissante et l'attachement au libéralisme parlementaire. Il célébrait la protection que l'Église recevait de Napoléon III et plus encore les hbertés qu'il lui laissait en abondonnant les traditions gallicanes de la monarchie légitime. Il trouva dans la politique suivie en Orient par Napoléon ITL, un sujet d’éloges inépuisables. Il contribua puissamment à rallier le bas clergé à l’Empire (1).
Trois grands journaux hostiles à la domination de l’Église, subsistaient à Paris : Le Journal des Débats, la Presse et le Siècle. Le premier était, d’après Lous Veuillot «le journal des juifs, des protestants, des universitaires, des voltairiens, des plus perfides et des plus constants ennemis de l’Église (2) ». Son directeur Silvestre de Sacy et quelques-uns de ses rédacteurs, étaient pourtant catholiques, mais comme leur clientèle orléaniste et bourgeoise ils étaient avant tout libéraux (3).
La Presse, beaucoup plus répandue, défendait aussi les principes libéraux. Émile de Girardin y eut pour collaborateurs des spécialistes des questions religieuses nettement hostiles au catholicisme : Nefftzer, Peyrat, tous deux d’origine protestante, et le saint-simonien Guéroult.
(1) Le 29 septembre 1854, Veuillot dans une note adressée à De la Tour et qui fut remise par lui à l’empereur, écrivait après un voyage dans les Côtes-du-Nord : « Nous nous sommes bornés à répéter ce que nous disons chaque jour dans le journal, à savoir que les catholiques doivent à l’empereur non seulement leur appui, mais leur reconnaissance. Il s’est montré dans toutes les occasions libéral, éclairé, bienveillant. II n’a pas fait le mal qu'il pouvait faire et il a fait le bien qu'il pouvait ne pas faire. Ce que nous connaissons de lui nous démontre que cette attitude n’est pas comme le disent quelques ingrats, l'objet d’une politique trompeuse, mais une conséquence naturelle de son bon esprit et de ses hautes qualités. Les bonnes choses qu'il ne fait pas directement, c’est qu'il croit en conscience ne les pouvoir faire, mais... dans ce Cas, il n'y apporte pas d’entraves et souvent il les seconde. » Robert Hall : Papiers sauvés des Tuileries. Voir Veuillot : Correspondance, t. IV, 2 octobre et 16 novembre 1854.
(2) Univers, 7 août 1853. Ga
(3) Voir : Correspondance du duc d’ Aumale et de Cuvillier Fleury, 10 novembre 1857,
Le Siècle était fort différent. Son directeur, Havin, et ses rédacteurs se proclamaient chrétiens (1) et même catholiques, mais ils voulaient un catholicisme si libéral, si gallican, si modéré et faisant une part si faible au surnaturel qu'ils pouvaient au nom de cette conception multiplier les critiques contre l'Église. Moins irréligieux que la Presse, le Siècle était plus anticlérical. Organe du parti républicain (2) toujours nombreux et ardent, il fut malgré sa prudence extrême très influent et très populaire. Très lu dans les grandes villes, il était aussi le journal des cafés et des cabarets qui, dans les villages et dans les bourgs, restaient malgré la surveillance de l'administration les seuls” centres de vie politique. Leur clientèle assurait au Siècle, avec les railleries de ses adversaires, un nombre de lecteurs beaucoup plus considérable que ne l'indique son tirage déjà très élevé. Elle était à la fois le témoignage et le principal élément de sa popularité.
Le gouvernement ne tolérant pas d'attaques ouvertes contre l'Église ni contre les privilèges qu'il lui assurait, les journaux anticléricaux devaient être extrêmement prudents (3). Le 24 juin 1853 par exemple, le Siècle écrivait à propos de lélection prochaine du général des Jésuites que ce poste n'avait jamais été occupé par un Français : « N’est-il pas temps que la France ait son tour, et fut-elle jamais en de meilleures conditions pour présenter un candidat ?.… Les congrégations se multiphent, l'intolérance reprend sa bannière, les processions défilent entre deux haies de linge blanc et de verdure, les préfets menacent de la vindicte publique ceux qui travaillent le dimanche. La France a bien mérité de la cour pontificale et de l’ordre de Loyola (4)... » Le procureur général, Rouland, constata que l’article était rédigé de manière à échapper à des poursuites
(1) Voir leur « profession de foi » dans le Siècle du 25 janvier 1855.
(2) I avait été question de le supprimer en 1851, Morny le défendit au nom de l'intérêt de ses actionnaires. Jérôme Bonaparte plaida également sa cause. Havin, comme plusieurs des ministres de Napoléon IIT, avait fait partie de l'opposition dynastique sous la monarchie de Juillet et il était resté en relations avec eux, notamment avec Abbalucci (Mémoires de Viel Castel, 10 janvier 1857). I1 était surtout très lié. avec Vicillard qui avait été comme lui représentant républicain de la Manche à la Constituante et qui, ancien précepteur de l'empereur, était resté son ami.
(3) Le Chéâtre élail également très surveillé. La censure théâtrale interdisait de représenter les pièces où figuraient les eec ne surtout lorsque leur rôle n'était pas édifiant, C'est ainsi qu'une pièce intitulée : l'Abbé Coquet, dont le principal personnage élail un abbé mondain, ne put être jouée que lorsque l’auteur eut transformé son héros en un gentilhomme laïque (voir : La Censure sous Napoléon 111).
(4) L'élu fut un Flamand : Beckx : «On a craint, écrivait Rayneval le 4 juillet 1853, qu'un supérieur français ne mit tous ses efforts à franciser la compagnie. Il ne fallait
judiciaires : « Mais en réalité l'esprit et la pensée de cet article sont profondément hostiles et mauvais. On veut signaler le gouvernement impérial comme donnant à pleines voiles dans les eaux congréganistes et rétrogradant vers tous les errements de la bigoterie et du jésuitisme. Ainsi le pouvoir actuel, confiant dans sa force et dans son équité, montre une louable tolérance, honore publiquement la religion, désire la moralité et l’ordre dans toutes les classes, et voici que ce régime honnête et bon est travesti d’une odieuse facon. Le rédacteur sait à merveille que de pareilles insinuations font facilement leur chemin dans une certaine partie de la population et depuis quelque temps le Siècle s'évertue à exploiter cette mine d'attaques tout à la fois faciles et dangereuses (1) ». Rouland demanda, sans l'obtenir, que cet article fût frappé d’un avertissement. En général, le Siècle évitait des sujets aussi brûlants et se bornait à protester contre les éloges que Veuillot décernait volontiers au catholicisme médiéval, à l’Inquisition ou à la Saint-Barthélémy. Les provocations de l'Univers (2) lui donnaient ainsi l’occasion de combattre l’Église tout en restant modéré (3).
pas, d’ailleurs, qu'il appartint à une nation puissante. Cependant, dans les opérations préliminaires, le P. de Ravignan a paru un moment avoir des chances sérieuses. » Correspondance diplomatique.
(1) 24 juin 1853, BB:* 1.495.
(2) G. Weill : Histoire de t'idée laïque. « On peut dire sans hyperbole que nul n’a plus contribué que le grand polémiste catholique [Veuillot] a développer la haine contre le clergé. If se plaisait à faire ressortir dans la doctrine catholique les affirmations les plus contraires aux principes modernes... L'Univers devint très précieux pour les ennemis de l’Église. »
(3) Voici, d’après les archives du bureau de la presse, quel était le tirage moyen des principaux journaux parisiens
Janvier 1855
TT AponNés Vente au
Juillet 1853 Province Paris numéro OCT Ne sg ne Ne delete 21.793 PRIORI 22 2 ane à 23.675 24.488 13.444 10.432 612 LS RES DU ES PET PE PE 15.400 18.004 5.776 5.812 EN PAn à Qu lele le a Pre 13.261 13.690 Assemblée Nationale ,......,..., 6.425 5.398 Écveble Het rANnCe 2 rm pe DT0O 0 2529 OR en nr a aie 6 à à 3.366 3.441 2.794 552 95 LA PE PE EP PE PE a AE A À 3.519 3.077 352 90 Journal idiés DÉéDAlE. 5.7.2 0 8.620 8.205 ÉROR 7 e n en ERU C0 re à 21.699 39.679 18.088 9,263 12.324 PARC CT NE au re ado 22.521" 35.677 19.355 8.602 7.720
L'on remarquera que l'Univers se vendait presque uniquement en province et que le tirage de la Presse et du Siècle a presque doublé en deux ans alors que celui des autres journaux restait constant. L’Ami de la Religion manque dans ces deux tableaux ;
MAURAIN. — POLITIQUE il
IT. — Premiers signes d'une réaction anlicléricale (1854-1856)
Le gouvernement montra dès 1854 que les prétentions et l'influence croissante du clergé commençaient à l’inquiéter. La fermeture du collège de Saint- Étienne, le décret du 31 décembre. 1853 et la loi sur l’instruction publique, l'affaire des Jésuites de Marseille et les tentatives faites pour soumettre au droit commun les associations religieuses, la note du Moniteur déclarant que le repos dominical ne serait pas rendu obligatoire (6 juillet 1854), sont autant de manifestations du même état d'esprit.
Une autre, très caractéristique parce qu’elle émanait d’un corps extrêmement conservateur, le Sénat, se produisit à la même époque. Malgré la note insérée au Moniteur du 7 avril 1853, les catholiques n’avaient pas renoncé à faire modifier la législation sur le mariage et ils avaient tenté de susciter un mouvement d'opinion. Le Sénat discuta le 27 mars 1854une pétition signée par 1.360 habitants de Marseille, demandant que la célébration religieuse du mariage fût rendué obligatoire (1).
‘F rapporteur, Chouseiheés se félicita du petit nombre des mariages purement civils, mais refusa d'admettre que la loi pût, «en France, intervenir pour suppléer à cette foi intime qui seule doit présider aux engagements pris devant Dieu ». Les cléricaux appuyèérent la pétition. « Cette condition rendue obligatoire, déclara le cardinal Dupont, ne blesse en rien les consciences, du moment qu'il sera loisible à chacun de se présenter devant le ministre du culte qu 1l professe. » Ségur d’Aguesseau précisa qu'il y avait une manière « sociale et chrétienne » d’ interpréter la liberté des cultes : celle de la pétition. € Il y a une manière que j'appellerai anti-sociale et impie, qui consiste à considérer la liberté des culles comme la négation de tout culte ; celle-là est à l'usage de ceux qui regardent le principe de la liberté de conscience comme le droit de ne pas avoir de conscience. » C'était la mise hors la loi des libres penseurs. Aucun sénateur ne les défendit ouvertement, tant les conséquences sociales de l’irrélig1on paraissaient redoutables. Mais deux légistes défendirent
il Lirait à onze cent en décembre 1857. Les chiffres de 1857 se modifièrent relativement peu au cours des années suivantes. Cependant, le tirage de l'Univers s’accrut sensiblement '(F 18 295).
(1) Les.Jésuites de Marseille dirigeaiont plusieurs associations religieuses et exerçaieut une grande influence.
énergiquement la laïcité de l’État et de la législation. « C’est au point de vue’de la liberté religieuse, de l'unité de législation et de * la séparation exacte et absolue du temporel et du spirituel... que le Code Napoléon a été conçu », déclara Portalis. Il blâma vivement la campagne menée par les catholiques contre les lois civiles ; le succès de la pétition, « ce serait le renversement de notre ordre politique et civil ». Delangle ajouta : « Le pays ne veut pas que les conquêtes de 1789 lui soient disputées ; il ne le veut pas dans l'intérêt de la paix, de la civilisation, de la religion elle-même, et tout ce qui tend à les compromettre excite ses appréhensions. » La pétition fut rejetée à la quasi unanimité. Le cardinal Mathieu, qui l’avait appuyée, écrivit à Dupanloup : « En cette triste séance, nous avons reculé de cinquante ans et le chemin fait par la prudence de nos pères en un demi-siècle, a été perdu. Les gros bonnets du Sénat ont dit formellement qu'ils ne voulaient pas être conduits par l'Univers (1) ».
Ces dispositions nouvelles des pouvoirs publics réagirent sur la presse. Elles se reflétèrent dans les journaux officieux, dont certains, comme le Constitutionnel, avaient une tradition voltairienne. Les journaux anticléricaux firent l’éloge des mesures prises par le gouvernement ; les feuilles cléricales et légitimistes qui les attaquèrent reçurent de Persigny une série d’avertissements (2). La nomination de Billault au ministère de l’Intérieur inquiéta les catholiques (3). En effet, il rendit à la presse
(1) Besson : Vie du Cardinal Maïhieu. Le gouvernement désirait éviler que les divergences entre le droit canon et la législation civile, fussent disculées. En janvier 1856, Fortoul dissuada l’évêque de Viviers, Guibert, de publier une lettre pastorale sur le mariage (F2* 2.556). Voir p. 320. En 1855, une réforme beaucoup plus limitée du mariage fut envisagée. Il s'agissait d'éviter qu'après le mariage civil l’un des conjoints pût refuser de procéder au mariage religieux jugé par l’autre obligatoire en conscience. Dans une note du 15 juin 1855, Tardif proposa la solution suivante : L'officier d'état civil demanderait aux futurs époux s'ils avaient l’intention de se marier religieusement, et lorsque ils auraient pris cet engagement, sa ruplure par l’un d’eux serait considérée comme une injure grave entraînant la séparation de corps et de biens. Tardif concluait : « On croit. qu'il n’est pas possible de faire plus pour satisfaire le Saint-Siège, si même on peut le satisfaire sur ce point par des concessions qui laissent toujours au mariage civil sa valeur indépendante du sacrement. » (F1° 5,508). Ce projet, qui ne fut pas adopté, était sans doute relatif aux négociations du sacre qui se poursuivaient encore.
(2) Du 27 janvier 1853 au 1er août 1854, sur dix-huit avertissements infligés à la presse parisienne, six frappèrent des journaux légitimistes, trois seulement des feuilles démocratiques.
(3) Veuillot : Correspondance, t. IV, 28 juin 1854 : « Malgré les brutalités de Persigny, nous pourrions avoir fait une perte, parce que Billault s’il veut faire le mal le fera sciemment et prudemment, » Veuillot ne fut d’ailleurs pas ébranlé dans son enthousiasme napoléonien. Billault avait possédé quelques actions du Siècle (voir Taxile Delord, Histoire du Second Empire, t. IL, p. 258).
quelque liberté ; les avertissements devinrent plus rares. Les journaux hostiles au clergé, pour qui la surveillance administrative avait été particulièrement stricte, bénéficièrent de ce relâchement plus que leurs adversaires. Leurs allures devinrent plus libres et leur ton plus vif. Le Siècle, en particulier, soutint contre l'Univers une polémique presque quotidienne. Comme il restait difficile de parler librement de politique, les questions religieuses occupèrent bientôt l'opinion. (1)
Le dogme de l’Immaculée Conception, sur lequel les cérémonies organisées pour fêter sa définition attiraient l'attention, prêtait à la critique, quant au fond parce que l’opinion contraire avait longtemps prévalu dans l’Église, quant à la forme parce qu'il avait été proclamé par le pape seul, sans concile. Plusieurs évêques français avaient jugé sa définition inopportune, et le Conseil d’État ne l'avait enregistré qu'avec réserves. Les journaux hostiles à l’Église en firent la critique, soit au point de vue rationnel, soit, comme le Siècle, au point de vue catholique. Ils firent connaître la résistance que quelques gallicans opposèrent au nouveau dogme et les sanctions dont ils furent frappés (2).
La polémique fut plus vive sur un autre développement du culte marial, l'affaire de la Salette (3). Le 19 septembre 1851, l’évêque de Grenoble, Philibert de Bruillard, après avoir consulté
(1) Elles étaient aussi discutées au point de vue théorique. La Revue des Deux- Mondes avait des collaborateurs irréligieux. D’autres revues se fondèrent qui furent plus nettement hostiles à l’Église : l'Avenir, qui dura peu, la Revue philosophique et religieuse, la Revue de Paris. La Revue de l'Instruction Publique fut plusieurs fois attaquée par l'Univers qui la trouvait trop universitaire. Cochin écrivait le 6 novembre 1854 àMontalembert : «Avez-vous lu les Débats, la Revue des Deux Mondes, avec soin, depuis un mois ? Il n’est pas douteux pour moi que la guerre à la religion, seule chose que l’on puisse discuter, recommence sur toute la ligne littéraire et philosophique. Nous sommes en train de nous faire détester » { A. Cochin, Ses lettres el sa vie).
(2) F1 5,780 Laborde ; voir les Souvenirs de Guettée ; Huet : Histoire de La vie el des œuvres de Bordas Demoulin (1861, in-80) ; Advielle : L'Abbé J. H. R. Prompsault, 1862, in-8° ; Léon Séché : Les derniers gallicans, &. LIT. Guettée combattit le dogme de l’Immaculée Conception dans un journal qu'il fonda en octobre 1855, l’Observateur catholique (Siècle, 23 octobre). Il fut interdit en 1857.
(3) Je n’étudie pas ici l'affaire de la Salette en elle-même, mais seulement l’impression qu’elle produisit sur le clergé, les autorités publiques et l'opinion. Voir BB*° 405, P 782; BB:% 1.542; F1° 5.812 (Déléon, Faure, Fayollat, Grenoble); KF1° 5.813; F1°5.562; F1 5,605 (novembre 1856) ; KF17 9.986 Grenoble, 20 mai et 10 août 1858 ; Baroche 1.018, dossier Gérin.
Dans: La Salelle (1888, in-80), et: La Salelle, documents et bibliographie (1889, in-8o), I. Bertrand expose les arguments des partisans du miracle.
Ballaguy résume les brochures de Déléon dans : Histoire d'un miracle (Grande Revue, 15 avril 1905). Houtin dans : ‘Un dernier gallican, Henri Bernier, donne des
renseignements sur la résistance que la croyance au miracle de la Salette rencontra dans le clergé français et à Rome.
le Saint-Siège, avait sanctionné comme véridiques les récits de deux jeunes bergers d’après lesquels la Vierge leur serait apparue à la Salette le 29 septembre 1846. Agé de 86 ans, affaibli et crédule, Philibert de Bruillard avait pris cette décision sous l'influence de son vicaire général (1) et contre le sentiment de plusieurs des ecclésiastiques qu’il avait chargés d'étudier la question. Malgré les gros profits que l’afflux des pèlerins et la vente de l’eau de la Salette, qui passait pour douée de vertus thérapeu- Liques miraculeuses, assuraient à certains prêtres et au diocèse tout entier (2), la majorité du clergé de l'Isère ne croyait pas à un miracle. Presque tous les évêques qui s'étaient occupés de la question, notamment le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, étaient du même avis, et le bruit courut bientôt que le pape regrettait les brefs et l’indult par lesquels il avait autorisé l’initiative de Bruillard. La question n'intéressait guère l'opinion laïque que dans l'Isère où elle était tout entière incrédule (3).
En 1852, deux prêtres du diocèse de Grenoble, Déléon et Cartellier exposèrent dans une brochure qui eut un grand succès les raisons de leur scepticisme (4). L’évêque voulut les poursuivre. Le procureur général, approuvé par le garde des Sceaux, s'y opposa, jugeant que les débats nuiraïent à l'Eglise (5).
Philibert de Bruillard donna sa démission à la fin de 1852 et fit désigner pour sa succession un prêtre instruit et intelligent, Ginouilhac. Celui-ci chercha d’abord à faire le silence sur l’affaire
(1) Rousselot : « Une fou, un niais fanatique, le patron du miracle de la Salette », écrivait à Fortoul le 10 mai 1856 le préfet de l'Isère, Bérard (F1° 5.813).
(2) Le procureur général Gaulot écrivait au, garde des Sceaux, le 25 mai 1857 : « Plusieurs membres du clergé avaient accepté avec trop d’entrainement l’idée d’une apparition surnaturelle ; d’autres, avaient spéculé trop ouvertement sur la piété des fidèles. » (BB1* 1.542).
(3) Voir Sarcey + Souvenirs de jeunesse. La famille de Ventavon, l’une des plus notables familles catholiques et légitimistes de l'Isère, était très hostile au prétendu miracle.
(4) « La Salette Fallavaux », ‘publiée sous le pseudonyme de Donnadieu. Ils se fondaient notamment sur le témoignage du curé d’Ars, Vianney, qui avait un grand renom de sainteté, à qui l’un des bergers, Maximin Giraud, s’élait confessé en 1850, et à qui il aurait avoué n'avoir pas vu la Vierge, aveu qu'il rétracta à son retour dans l'Isère, De plus, la conduite et la caractère de Maximin Giraud et de Mélanie Mathieu étaient, de l'aveu général, mauvais, I parut impossible à beaucoup de prêtres que deux enfants aussi indignes eussent été favorisés d’une apparition divine. Dans une seconde partie de leur brochure, parue en 1853, Déléon et Cartellier mirent en cause une dévole excentrique, Mlle de la Merlière, que l’on soupçonnail depuis l’origine d’avoir joué le rôle de la Vierge et dont les propos confirmèrent cette hypothèse. : |
(5) BB:0 405, P 782. Déléon avait été interdit en janvier 1852, pour immoralité, d’après l'évêché, pour n'avoir pas accepté la théorie du miracle, d’après lui. Les magistrats le considéraient comme un intrigant suspect. Cartellier était très estimé.
de la Salette (1). I leva l’interdit dont Déléon avait été frappé en janvier 1852. Mais Déléon et Cartellier publièrent en 1854 une nouvelle brochure « La Salelle devant le pape », et un mémoire au pape contre l'authenticité du miracle, qu’avaient signé 54 prêtres du diocèse. Philibert de Bruillard porta contre eux une plainte à laquelle, comme en 1852 et toujours par égard pour l'Eglise, Je parquet ne donna pas suite (2). Ginouilhac, contramt d’agir, condamna ces brochures par un mandement du 30 septembre et somma les auteurs de se rétracter ; Cartellier se soumit ; Déléon refusa et fut de nouveau interdit. Puis, dans un second mandement du 4 novembre 1854, Ginouilhac, invoquant l'autorité de son prédecesseur et celle du pape, se prononça formellement à son tour pour l'authenticité du miracle. Il ne contestait pas l’excentricité de Mlle de la Merlière mais niait qu’elle eût pu apparaître aux enfants (3).
Mile de la Merlière (4) poursuivit Déléon pour diffamation ; malgré l'appui du ministère public, elle fut déboutée de sa plainte le 2? mai 1855 par le tribunal de Grenoble. Les considérants étaient favorables à Déléon ; ni la publication des débats, mi l'insertion du jugement dans les journaux ne furent autorisées. Mais depuis le mois de janvier, la presse anticléricale de Paris, qui avait déjà contesté le caractère miraculeux de l'apparition de la Salette, notamment en 1853, en faisait un des principaux objets de sa polémique. Fort du scepticisme d’une grande partie du clergé, le Siècle, comme à son ordinaire, déclarait défendre en cette affaire la cause de la religion : (Est-ce dans l'intérêt de la foi catholique, nous demande la Gazette de France, que nous avons attaqué le prétendu miracle de la Salette ? En peut-elle douter ? Et ne serton pas la religion toutes les fois qu’on dévoile des impostures qui Ia déshonorent ? » (24 janvier 1855.)
Il est à remarquer que les journalistes anticléricaux appré-
(1) Déléon affirme qu'il ne croyait pas au miracle et cette opinion parait avoir été. assez accréditée à Grenoble.
(3) Un individu qui prétendait être Louis XVII, et ses partisans, circonvenaient les deux bergers et obtenaient, surtout de Maximin Giraud, des déclarations favorables. à leur cause, Ginouilhac écrivit le 3 mai 1854 à Fortoul : « Comme au milieu de ces sottises, cet enfant débitait des mensonges volontaires, je l'ai chassé de mon séminaire. » Mélanie fut élevée dans une communauté religieuse et très surveillée. Ginouilhac réprima, en 1858, les intrigues de quelques prêtres favorables au prétendu Louis XVII. I craignait qu'ellés n’irritassent le gouvernement contre la Salette (F2? 5.812 Faure).
(4) Jugeant le mândement de Ginouilhac injurieux pour elle, elle demanda au Conseil d'État de le frapper d’une sentence d'abus. Elle fut déboutée le 5 mars 1855 (22 6.092
ciaient l’affaire de la Salette de la même manière que les agents du gouvernement. Les magistrats de l'Isère pensaient comme les rédacteurs du Siècle qu’il n'y avait pas eu d'apparition surnaturelle, que le prétendu miracle et la dévotion à laquelle il donnait lieu étaient l’œuvre du fanatisme, de la crédulité ou de la cupidité de quelques prêtres, et que tout débat publicsur ce sujel ne pourrait que nuire à l’Église. Seulement, pour ce motif, les journalistes anticléricaux uen que ces débats eussent Hop tandis que les agents du gouvernement remployaient à les étouffer. Au surplus, les journaux catholiques eux-mêmes se bornaient à accepter les décisions de l’autorité ecclésiastique sans se faire les champions du miracle (1).
Rouland écrivait le 2? février 1855 dans un rapport au garde des Sceaux : © Il y a une grande et vive agitation religieuse dans le pays : question des miracles, question de l’Immaculée Conception, question des associations de charité non autorisées, question du travail le dimanche, voilà beaucoup d'éléments de discorde entre les gens dits religieux, et gens dits de la liberlé et de l'examen. Chacun a ses journaux, ses publications, et fait le plus de tapage qu'il peut. En allant plus haut, on rencontre la discussion plus âpre et plus violente encore entre les cultes auxquels appartient l’immense majorité des Français, et qui devraient se respecter les uns les autres puisque l’État les salarie et les protège également. »
« Les catholiques et les protestants sont aujourd’hui dans certains journaux aux prises avec une espèce de fureur. Ils s’attaquent, s’injurient, et se damnent mutuellement comme à l’époque de si triste mémoire des exécutions et des guerres religieuses. Enfin, à l'agitation religieuse viennent se joindre les essais de l'agitation politique. » Rouland jugeait ces agitations factices : « Il est manifeste que la majorité des habitants se soucie peu de querelles religieuses et d’agitations politiques. » Le gouvernement devait donc surveiller «avec une grande sévérité » les journaux qui les suscitaient, el surtout le Siècle, organe des révolutionnaires (2).
Le Siècle, cependant, ne fut pas frappé et entama peu après une nouvelle polémique contre l'Univers à propos de Béranger que Veuillot attaquait violemment comme irréligieux et immoral. Le Siècle était sur un excellent terrain, car le gouvernement ne pouvait qu'être favorable à Béranger, Fun des auteurs de la
(1) Univers, 10 octobre 1857 (2) BB: 1.495.
légende napoléonienne. Le Siècle exhuma un article que Fortoul avait autrefois écrit à la gloire de Béranger (1). En mai 1855, le directeur du bureau de la presse invita le Siècle et l'Univers à la modération. Veuillot fut très mécontent. Le bureau de la presse était, d'après lui, peuplé d'anciens journalistes révolutionnaires : «En haut, les Billault, les Fortoul, les Abbatucci, sont d'anciens complices, et Béranger le sale a parmi eux plus de dévôts que le Pape. Je vous avoue que je commence à avoir peur pour l’empereur et pour nous, plus encore pour l’empereur que pour nous. Eugène résumait la situation qui nous est faite en disant : « Le «Siècle est sous la protection de la police et l'Univers sous sa sur- «veillance » (2). En réalité, l'Univers était en 1855 beaucoup mieux traité par le gouvernement que le Siècle, mais il en était cependant moins bien vu qu'autrefois.
Ce furent les affaires d'Italie qui, en 1855 et 1856, fournirent aux journaux anticléricaux le meilleur terrain de combat. En faisant l’éloge des réformes'laïques opérées par le gouvernement piémontais, en critiquant le gouvernement sacerdotal des Etats pontificaux et le despotisme clérical du royaume de Naples, ils servaient la politique du gouvernement impérial, allié du Piémont depuis janvier 1855 et qui incitait vainement le pape et le roi de Naples à faire des réformes. Ils pouvaient ainsi, à propos de l’Ita- Be, combattre le cléricalisme avec l'appui de la presse officieuse et l’assentiment du gouvernement. Celui-ci, au contraire, infligea des avertissements à plusieurs journaux cléricaux de province pour « attaques offensantes contre un gouvernement allié de la France (3) ». L'Univers lui-même faillit être frappé pour avoir fait l'éloge du gouvernement napolitain, alors en conflit aigu avec l'Angleterre et la France (4).
Jusqu'en 1854, les catholiques avaient été, dans l’ensemble, satisfaits et reconnaissants de la manière dont le gouvernement dirigeait la presse. Elle devint au contraire à partir de 1855 leur principal grief contre lui. Les journaux légitimistes furent les premiers à se plaindre. Le Lorientais Bretagne, dans un article du 5 février 1855 inspiré par l'évêché de Vannes, formulait ainsi a politique du gouvernement vis-à-vis de la presse : « On ne vous
(1) Fortoul était resté en relations, d'ailleurs peu suivies, avec Béranger (voir la Correspondance de Béranger, publiée par Boiteau en 1860, €. IV, in-80).
(2) Louis Veuillot : Correspondance, &. IV. Lettre du 15 mai 1855 à De La Tour.
(3) Le Spectateur de la Côte-d'Or (6 février 1855), l'Union du Var (10 mars), l'Indépendant de la Moselle (13 mai), la Gazette du Midi (13 mai). Voir Veuillot : Correspondance, t, V, 22 mai 1855.
(4) BB*° 366 ; 24 octobre 1856. Rapport du préfet de police Piétri.
permet plus d’insulter le pouvoir temporel, mais il vous est loisible d’insulter le pouvoir spirituel. » Une rectification lui fut imposée (1). La Foi Bretonne reçut un avertissement pour un article analogue du 29 mars 1856 (2).
Plusieurs év êques demandèrent au gouvernement de sévir contre la presse irréligieuse. Celui d° Angers, Angebault, se plis gnit à Fortoul d’un article du Siècle sur les États pontificaux (3) : € Comment pourrions-nous prêcher aux populations le respect pour l’autorité, la soumission au gouvernement protecteur que tous doivent entourer de leur confiance, si ce gouvernement laissait insulter les objets les plus chers de nos croyances et de nos affections ? »(12 août 1855.) Le collaborateur de Fortoul pour les Cultes, Tardif, appuya énergiquement cette plainte : « Qu'on regarde le pape comme le chef de la religion de 32 millions de Français ou comme le souverain d’un pays ami, rien ne peut justifier les agents du gouvernement qui tolèrent, c’est-à-dire autorisent les insultes grossières de journalistes de bas étage. Cette tolérance d’une part, de l’autre la plus grande et plus injuste sévérité contre les Journaux conservateurs qui bläment les mesures révolutionnaires adoptées par deux gouvernements voisins (4) ; d’un côté l’étalage officiel de sentiments religieux, de l’autre l'appui et les encouragements donnés aux journaux les plus irréligieux, ce jeu de bascule renouvelé du régime parlementaire produit la plus fâächeuse impression sur le clergé et sur tous ceux qui ne séparent pas les intérêts sociaux des intérêts catholiques.… le gouvernement de l’empereur ne devrait jamais oublier que le pays et l'étranger le rendent responsable de tout ce qu'il laisse imprimer (5).
L'évêque de Poitiers, Pie, se plaignit publiquement. Dans une {nstruclion synodale sur les erreurs du temps, condamna les principes laïques et libéraux qu'appliquait le gouvernement piémontais, et les journaux français qui en faisaient l'éloge ; For-
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(3) « … foyer d’un despotisme tellement insupportable aux populations, que la France. se croit obligée d'intervenir avec un corps d'armée pour y maintenir le Eon ordre. » (Siècle, 11 août 1855).
(4) Le Piémont et l'Espagne.
(5) F1°2.489. Fortoul avait écrit sur la lettre d'Angebault : « M. Tardif ; répondre la question est étrangère à la France, » La note de Tardif av: ait pour but de le faire revenir sur cette indication. La réponse faite à Angebaull ne figure pas au dossier. Piusieurs évêques se plaignirent auprès du gouvernement du Siècle et de la Presse vir F19 2.493 Parisis (19 février 1856), BB:1# 1.495, A 2 612; Veuillot : Correspondaonce, t. V, 3 janvier 1856 ; Besson : Vie du cardinal de Bonnechose (janvier 1897), ete
toul lui reprocha d'attaquer un gouvernement allié que l’empereur cherchait à réconcilier avec l’Église, et de traiter dans une lettre pastorale des questions politiques (1).
Déjà le gouvernement pontifical avait officiellement demandé des sanctions contre le Siècle pour un article satirique du 18 mai 1859 (2). Pie IX s'était «plaint amèrement... de l'impunité accordée à l’article en question ». Le chargé d’affaires de France, Ségur, très dévoué à l’Église, saisit comme Tardif « cette occasion d'appeler la plus sérieuse attention du gouvernement de Sa Majesté sur le langage impie et les principes anti-religieux qui depuis quelque temps sont étalés par le Siècle et quelques autres feuilles. Je ne saurais en effet vous dissimuler, M. le comte, que la tolérance de nos autorités à l’égard de cette excessive licence, produit sur la cour romaine une pénible impression ; que l’on y rend en quelque sorte le gouvernement responsable des attaques qu'il tolère, quand tout le monde sait de quelle latitude et de quelle omnipotence il est investi pour la répression par la loi de 1852 ; enfin, que l’heureuse confiance produite par la politique si éminemment chrétienne de Sa Majesté et par les efforts qu’elle consacre au rétablissement de l’ordre social et religieux en France et en Europe est tout à fait détruite par les publications jetées chaque jour à la foule par les feuilles qui se sont donné la mission de démolir la religion chrétienne sous le vain prétexte d’affranchir l'humanité des pratiques d’un culte superstitieux.… Le gouvernement de Sa Majesté et. notre position à Rome, ressentent de cet état de choses un très facheux contre-coup. Nos ennemis, et nous n’en manquons pas ici dans la haute prélature, exploitent cette tolérance contre le gouvernement de l’empereur, la lui imputent à crime en l’accusant de complicité, et trouvent ainsi le moyen de rendre suspects jusqu'aux actes les plus favorables aux intérêts de l'Église (3) ». Walewski répondit qu’une admonestation officieuse avait déjà été adressée pour cet article à la direction du Siècle, l'intention de l’empereur étant «que la mesure d'avertissement officiel ne fût employée qu'avec une grande réserve et seulement dans des cas exceptionnels (4) ». Antonelli se déclara satisfait de cette réponse (b). a
(1) F10 2,561, 30 novembre 1855 ; Baunard : Histoire du cardinal Pie.
(2) Alors que Pie IX visitait le couvent de Sainte-Agnès, le plancher s'était effondré sous ses pas. Il n’y avait pas eu d'accident de personne. Alphonse Karr dans l'article incriminé plaisantait sur cette mésaventure qu'il attribuait à un grand prêtre chinois.
(3) Correspondance diplomatique, 26 mai 1865.
(4) Zbid., ? juin 1855.
(D) Jbid., 9 juin 1865,
Les catholiques ont accusé le gouvernement impérial de laisser systématiquement les journaux attaquer l'Église pour compenser l'obligation qu'il leur imposait de respecter le pouvoir civil et pour donner à l'opinion l'illusion de la liberté (1). Cette accusation ne paraît pas fondée. La liberté, d’ailleurs toute relative, dont bénéficièrent à partir de 1855 les journaux anticléricaux, s'explique par des raisons plus sérieuses. Tout d’abord l’empereur voulait que la surveillance exercée sur la presse devint moins oppressive qu'au début de son règne. Les avertissements se firent de plus en plus rares (?). En politique comme en religion, la presse se sentait plus libre et elle en profitait. Les partisans du régime autoritaire comme Rouland s’en inquiétaient au point de vue pohtique de même que les catholiques au point de vue religieux. Mais jusqu’à l'attentat d’Orsini ils ne furent pas écoutés. En outre, les opinions et les tendances du personnel dirigeant étaient souvent en matière religieuse plus analogues à celles de Havin qu’à celles de Veuillot. C’est en exploitant cette communauté de vues et en choisissant les questions où elle existait, que la presse anticléricale reprit quelque liberté. Et surtout elle servait la politique italienne de l’empereur.
L'augmentation rapide de son tirage montra combien la domination eléricale était impopulaire parmi les Français qui s’intéressaient à la vie publique. Le Siècle et la Presse étaient, de loin, les premiers journaux de France. Leur tirage, grossi de celui du Journal des Débats et de l’'Estafette, se montait à 90.000 exemplaires, ce qui égalait le tirage global de tous les autres journaux parisiens. Les quatre journaux légitimistes ou catholiques de Paris ne tiraient ensemble qu’à 11.000 exemplaires environ. Le tirage des quelque vingt-cinq journaux de province dévoués au clergé, peut être évalué à 20.000 (3). La presse catholique ne pouvait donc opposer que 30.000 exemplaires aux 90.000 des journaux anticléricaux. La presse oflicielle était en général pleine d’égards pour le clergé mais ne subissait pas son influence et ne contribuait pas à l’accroître. Elle pouvait être comptée comme neutre, Ainsi, malgré le régime
(1) Louis Veuillot osa même formuler cette accusation à mots couverts dans l'Univers du 6 février 1857. Après s'être plaint des attaques dirigées contre l’Église, il écrivait : « Sur ce terrain la presse est libre, aussi libre qu’en aucun Lemps ; c’est la soupape du régime et elle est très ample. »
(2) Maupas en avait donné 91 de mars 1852 à juin 1853 ; Persigny n'en donna que 33 de juin 1853 à juin 1854 ; et Billault 57 seulement de juin 1854 à janvier 1858.
(3) D'après les rapports de Gallix qui datent de 1861 et de 1862 (F?*297). Le tirage des journaux était certainement en moyenne plus élevé à cette époque qu'a ant 1859.
autoritaire instauré en 1852, s’exprimaient dans la presse les tendances de l'opinion française en matière de religion et de politique religieuse.