III. — Les catholiques libéraux
Les catholiques libéraux ne disposaient que d’un journal peu influent, l’Ami de la Religion (2). Ils étaient au point de vue politique réduits à l'impuissance et leur action sur le clergé était très faible car les évêques, hostiles comme eux à l’ultramontanisme, étaient presque tous dévoués au gouvernement. Ils ne jouaient un rôle important que dans la société parisienne et à l’Institut.
L'Académie française, hostile à l'Empire, élut successivement Montalembert en 1852, Dupanloup et Berryer en 1854, Falloux en 1857. Dans cette fronde, les catholiques libéraux s’unissaient à des protestants comme Guizot, à des libres penseurs comme Thiers et Victor Cousin (3). C’est à l’Institut que se prépara l’union libérale. Veuillot accusait les catholiques libéraux de perdre dans ce milieu le sens catholique (4).
Ils jugeaient l'Univers de plus en plus néfaste, et regrettaient d'autant plus son dévouement à l’Empire et ses campagnes contre les institutions libérales que le gouvernement, comme ils n'avaient cessé de le craindre, se montrait déjà moins favorable à l'Église. Ils voyaient autour d’eux que l'Univers faisait haïr le catholicisme et lui aliénait les sympathies des libéraux et des modérés (D).
En octobre 1855, quelques-uns d’entre eux, légitimistes comme Falloux, orléanistes comme le prince de Broglie, Hbéraux sans attachement dynastique comme Montalembert, Cochin ou Foisset, prirent la direction d’une vieille revue catholique : Le Correspondant. Veuillot les attaqua aussitôt.
(1) Voir surtout G. Weill : Histoire du catholicisme libéral en France.
(2) Voir Dictionnaire d'histoire el de géographie ecclésiastiques : Ami de la Religion.
(3) Les catholiques intransigeants attaquaient vivement Victor Cousin et cherchaient à faire mettre ses ouvrages à l’Index. Dupanloup, Morlot, Rivet, le défendaient au contraire à Rome et cherchaient à le rapprocher de l'Église. Finalement, Pie IX ajourna une condamnation pour laquelle s'était prononcée la congrégation de l'Index (voir les biographies de Cousin, par Barthélémy Saint-Hilaire, de Pie par Baunard, de Rivet par Chevallier).
(4) Sur l’antagonisme entre les tendances de l’Institut et celles de l'Univers, voir p. 28 et AB XIX 595, 10 janvier 1857, Montalembert à Dupanloup.
(>) Sur les inquiétudes suscitées chez les conservateurs libéraux par les progrès du cléricalisme, voir : Nassau Senior : Conversations with distinguished persons. Léon Faucher : Correspondance 1875, in-80 (14 février 1853) ; Souvenirs du baron de Barante t. VIII (6 novembre 1852, 19 janvier 1855).
Dans un article du 25 janvier 1856, « Des caractères de La polémique religieuse actuelle », Broglie accusa l'Univers de rendre l'Église odieuse en la représentant faussement comme hostile à” la liberté et aux principes essentiels des sociétés modernes. Une péroraison libérale où le gouvernement était directement visé, valut au Correspondant un avertissement. Cette sanction lui épargna peut-être un blâme de Rome, où certains passages de l’article avaient été très mal accueillis (1).
Or c'était du pape que dépendait l'issue de la lutte engagée. Au mois de mars 1896, les catholiques libéraux envoyèrent un des leurs, Sauzet, exposer à Pie IX leurs griefs contre l'Univers. Le pape déclara qu'aucun journal n’avait reçu le mandat de parler en son nom mais 1l ne bläma pas l'Univers (2).
Cependant, Falloux reprit peu après l'offensive (avrilmai 1896) : « L'ancien parti catholique, écrivaitl, avait contracté alhance avec la hberté. L'Univers lui a brusquement substitué le culte du despotisme.. .Il n’est personne, ni dans le gouvernement, ni dans les gouvernés, qui ne sente et qui ne professe que le despotisme proprement dit n’a jamais été el ne sera Jamais le régime définitif et normal dela France. Il n’y a pas un organe officiel qui consentirait à en proclamer la théorie brutale. Seul l'Univers s’est s’est fait plus impérialiste que l'Empire (5)». Veuillot répondit dans une série d’articles (4) en rejetant sur les Hbéraux la responsabilité de la scission du parti catholique. Le gouvernement n’était pas despotique puisqu'il respectait la liberté de l’Église. L'Univers gardait d’ailleurs son indépendance, comme le montraient ses attaques contre le Piémont, la presse irréligieuse et les atteintes portées à la hHberté de l’enseignement, Au surplus, en donnant son appui au gouvernement, il suivait lexemple des évêques el du pape (5).
Au mois de juillet parut une brochure anonyme intitulée L'Univers jugé par lui-même, ou : : Élude el Documents sur le journal l'Univers de 1845 à 1855 (6). C'était un recueil de cita-
(1) Broglie : Le groupe el l'action du Correspondant (Correspondant, 25 juin, 10 juillet 1925).
(2) Lecanuet : Montalembert. Falloux : Mémoires d'un royaliste.
(3) Correspondant: Le parti to ce qu'il a élé, ce qu’il est devenu.
(4) Univers 19 juin-?2 juillet 1856 : Le parti catholique.
(5) Montalembert écrivit à loue le 14 juillet 1856 : « M. Veuillot a été audessous de lui-même comme talent et surtout comme moralité dans sa réponse à M. de Falloux. Mais elle n’en a pas moins fait un certain effet sur le clergé qui ne lit que l'Univers et qui s’est fait, pace lua direrim, une religion sans honneur et sans probité. » (AB XIX 524).
(6) Voir sur cet incident les copies de lettres adressées par 1 Montalembert à Dupans
tions de l'Univers, choisies et commentées de manière à montrer qu’il avait tour à tour servi des causes contraires avec une égale violence. La brochure avait été faite par un ancien rédacteur en chef de l’'Ami de la Religion, l'abbé Cognat, sous la direction de Sibour et de Dupanloup. Montalembert en avait fourni les matériaux, mais il en jugea tout de suite la rédaction maladroite et la publication inopportune (1). Quelques mois après, il écrivait à Dupanloup « que l’abbé Cognat avait falsifié beaucoup de textes, non en ajoutant ou en altérant les expressions, mais en supprimant, ce qui revient au même. Vous savez mieux que moi la double définition du mensonge : suggeslio falsi el suppressio veri. On peut bien le dire, c’est plus qu’un crime, c’est une faute, et une faute si inutile (2). »
Le caractère tendacieux de la brochure, que les. catholiques libéraux eux-mêmes reconnaissaient, fut dénoncé avec éclat par Louis Veuillot. L'évêque d'Arras, Parisis, adressa dès le 2 août 1856 à l’Ami dela Religion, qui faisait l’éloge du pamphlet, une longue apologie de l'Univers. Il ajouta peu après dans une note qu’'inséra l'Univers : «Ce n’est pas un journal que je défends : c’est une grande institution catholique. » Cette expression devint fameuse. Veuillot et Parisis reçurent des évêques ultramontains, du nonce et du pape, des témoignages de sympathie. Veuillot décida de poursuivre en justice les auteurs de la brochure, dont Cognat prit alors la responsabilité. Cette polémique avait renforcé la situation de l'Univers.
Tout en le combattant ainsi, les catholiques libéraux suivaient dans les questions italiennes une politique analogue à la sienne. Leur dévouement au Saint-Siège l’emportait comme en 1849 sur leur libéralisme. Plusieurs d’entre eux auraient voulu réconcilier les libéraux italiens avec le pape, mais, le conflit étant engagé, ils prirent parti pour l’ancien régime absolutiste et clérical contre les institutions libérales et laïques. Ils attaquèrent le gouvernement piémontais et firent l’éloge du pouvoir temporel du pape. Dès le 6 juillet 1855, Montalembert, au Corps Législatif, avait déclaré
loup en 1856 et 1857 (AB XIX 524 et 525); Lecanuet : Montalembert ; Moser : M. Cognat…. ; Foulon : Vie de Mgr Darboy ; Guillemant : Parisis ; ainsi que la biographie et la Correspondance de Veuillot,
(1) Montalembert à Dupanloup : 25 juillet 1856 : « J'en viens à la brochure de l’abbé Cognat. Si vous m’aviez consulté à cet égard, je vous aurais fortement engagé : 1° À ajourner cette publication... ; 29 À retrancher beaucoup de choses inutiles, déclamatoires, dangereuses. » ; 3° A'en bien organiser le lancement. (AB XIX 524).
(2) AB XIX 525, 10 janvier 1857. Voir Augustin Cochin, Ses Leltres et sa Vie {2 septembre 1856).
regretter que l’alliance du Piémont eût été préférée à celle de Ho Pendant le congrès de Paris, toute la presse catholique, impérialiste, léeitimiste et libérale combattit avec la même ardeur les revendications piémontaises et s’émut de voir le gouvernement impérial les faire examiner par le congrès dans la séance du 8 avril. Montalembert, généralement anglophile, riposta avec véhémence dans le Correspondant aux accusations portées par les hommes d’État anglais contre le gouvernement pontifical (1). La pohtique italienne ‘de l’empereur se heurtait dès sa première manifestation à l’opposition de tous les catholiques.