IV. — La siluation en 1856 et la nominalion de Rouland
Le baptême du prince impérial, célébré le 14 juin 1856, fut une manifestation solennelle d'alliance entre le pape, l’épiscopat français et la dynastie napoléonienne. La démission forcée de Baillès venait de débarrasser le Second Empire du seul évêque qui lui fût ouvertement hostile. L'Univers lui restait dévoué. Les journaux catholiques libéraux ou légitimistes avaient peu d'influence, L'alliance entre le gouvernement de Napoléon III et l'Église paraissait à son apogée. ;
En réalité, son déclin était déjà commencé. Le danger révolutionnaire qui l’avait créée paraissait avoir disparu. Le gouvernement impérial, ayant écrasé les partis hostiles, sentait moins le besoin de s’appuyer sur le clergé. Il s’inquiètait au contraire des privilèges excessifs qu'il avait concédés à l’Église et cherchait à les restreindre. Les mesures qu'il avait prises n’avaient pas jusqu’alors été très préjudiciables au clergé, mais elles annonçaient une tendance nouvelle qui menaçait pour l'avenir les bons rapports de l’Église et de l’État.
L'échec des négociations engagées pour le sacre de Napoléon [IT était désormais certain et les traditions gallicanes du gouvernement français, longtemps contenues, se manifes- Laient de nouveau. L'enregistrement de la bulle sur l’Immaculée Conception, les nominations épiscopales de 1856 marquaient l'intention d’enrayer les progrès de l’ultramontanisme. En outre, l'influence croissante de l’Église sur la société civile inquiétait de plus en plus les pouvoirs publics. La réaction qui s'était déjà manifestée en 1854, s’aflirma encore en 1856. Le renvoi de la pétition
(1) Montalembert et ses amis eurent cependant pour les libéraux italiens quelques ménagements que Veuillot leurreprocha vivement (Univers, novembre-décembre 1857),
Rochemur montra le mécontentement causé par le développement incessant des congrégations. Quelques semaines plus tard, le souci de préserver les droits du pouvoir civil se manifesta de nouveau au Sénal .
Le gouvernement avait présenté un senatus-consulte organisant la régence de l’impératrice pour le cas où l'empereur mourrait avant la majorité de son fils. La Valette qui, comme ambassadeur à Constantinople avait défendu la cause catholique dans la querelle des Lieux Saints, proposa que la régente prêtât serment nonseulement d'observer la constitution, mais aussi, comme dans le senatus-consulte de 1813, « de respecter el de faire respecter les lois du Concordat et de la liberté des cultes ». Il était utile, d’après lui, de rassurer les cultes dissidents, de sauvegarder les Articles Organiques et l'interprétation française du Concordat. Gousset fit des réserves sur les Articles Organiques. Morlot dit que l'amendement pourrait paraître une marque de défiance contre le clergé. Le rapporteur, Portalis, et le président du Conseil d'État, Baroche déclarèrent que le serment prêté à la constitution garantissait implicitement la liberté des cultes et la législation ecclésiastique : « Dans le siècle où nous vivons, dit Portalis, il est certains principes, certaines maximes qui ont jeté de telles racines dans les esprits et dans les cœurs qu'ils sont mieux garan- Us par le progrès de la raison publique, par cette identité qui existe entre eux et les âmes et les esprits qu’ils ne pourraient l’être par aucune espèce de sanction (1).» La Valette prit acte de ces engagements. Son amendement ne fut pourtant repoussé que par 64 voix contre 56. L'impératrice n'avait pas été mise en cause. Elle s’occupait peu de politique à cette époque, mais on savait qu'elle était catholique fervente et qu'elle avait tenu à ce que son fils fût le filleul du pape.
Le clergé était rallié au gouvernement mais commençait à s'inquiéter de ses nouvelles dispositions. Tardif, pour combattre les mesures préconisées par la pétition Rochemur, faisait valoir le danger de mécontenter le clergé : « La situation actuelle exige cependant plus que jamais que l’on ménage cette force immense dont les gouvernements n’ont presque jamais apprécié l'énergie et la vitalité. ITne faut pas en effet s’en tenir aux-protestations de quelques prélats qui voudraient avoir un autre siège plus important, un archevêché, un chapeau, une sénatorerie ou même un
(1) «Mouvement très marqué d'approbation, » Procès-verbal de la séance du 9 juil- -et 1856, ;
secours pour leur évêché. On ne doit pas oublier que cinquante prélats environ s’abstiennent systématiquement de donner aucune adhésion à la politique du gouvernement. Tous s'indignent contre les calculs qui encouragent les journaux les plus accrédités à renverser ce qui reste de la morale populaire, saper le principe de toute autorité et traîner dans la boue leurs personnes, leurs actes et leurs croyances. Le clergé du second ordre suit l’épiscopat quant il ne le devance pas » (1). Ce tableau est sans doute pessimiste, mais il est vrai que le clergé, et même l’épiscopat qui en était l’élément le plus gouvernemental, n'était pas véritablement dévoué à l’Empire et ne lui prêtait qu’un concours conditionnel.
Tout en se plaignant du gouvernement, le clergé et ses partisans rendaient volontiers hommage aux dispositions personnelles de l’empereur ; ils attribuaient aux ministres et aux bureaux les difficultés qu'ils rencontraient. Napoléon IIT était en effet étranger à la tradition gallicane et désirait garder l’appui du clergé. Mais dans les affaires d'Italie, dont il se préoccupait beaucoup plus que des questions religieuses, sa politique menaçait les intérêts vitaux du gouvernement pontifical. La question romaine qui avait été la cause et la base de son alliance avec l’Église en devint à partir du congrès de Paris la principale difficulté.
Or, quelques semaines après, l’empereur eut une décision à prendre qui mettait en cause l’orientation de la politique ecclésiastique, Le ministère de l’Instruction Publique et des Cultes devint vacant le 7 juillet 1856 par la mort de Fortoul. Fortoul, si impopulaire dans l’Université qu'il avait contribué à sauver, n’était ni clérical ni ultramontain. Mais, devenu ministre à une époque où le gouvernement avait besoin du concours de l'Église et où le chef de l'Etat tenait à se concilier la faveur du Saint-Siège, il avait dû ménager les influences cléricales et ultramontaines. D'ailleurs, il n’était pas gallican et, tout en s’efforçant de sauvegarder les prérogatives du pouvoir civil, il avait souvent laissé enfreindre celles que lui assuraient les traditions gallicanes, soit
(1) F29 6.313. Tardif avait ajouté : « Il n’en est pas un qui ne proteste contre cette politique de bascule qui, depuis un an, a fait plus d’ennemis au gouvernement que ses largesses et ses phrases ne lui ont fait de partisans en quatre ans, » Puis il a rayé celte phrase. Voir à F1° 6.247, une autre rédaction de ce passage : « Parmi les vingt-cinq ou trente prélats qui font des mandements favorables à cette politique, il en est plus d’un que les intérêts guident plus que leurs convictions. » Parmi ces intérêts il citait «1e besoin d'être soutenus contre leurs cleres ». Contencin a également noté dans ses comptes rendus hebdomadaires les vives réclamations des évêques réunis pour le baptème du prince impérial contre la tolérance accordée à la presse irréligieuse (F 191,853).
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qu'il connût trop peu les questions religieuses pour se rendre compte de la gravité de certains empiétements, soit parce qu aus était opportuniste et sacrifiait volontiers les principes à un résultal immédiat. Aussi les ultramontains, malgré maintes réserves, avaient-ils été dans l’ensemble satisfaits de son administration. Parisis écrivait à son successeur le 13 septembre : « J’aimais beaucoup M. Fortoul sans approuver tout ce qu'il faisait ; il m'honorait d’une confiance intime dont je crois m'être servi pour quelque bien (1). »
L'empereur offrit d’abord les Cultes à son garde des Sceaux, Abbatucci (2). Corse, ancien magistrat, député d’opposition libérale sous Louis-Phillipe, hostile aux légitimistes et aux cléricaux, Abbatucci était le chef de l’aile gauche du ministère. Il refusa en raison de son âge ce surcroît de travail (3). De Parieu, déjà ministre de l’Instruction Publique et des Cultes en 1850, était le candidat des cléricaux (4), La Guéronnière,
(1) F1°2.593. Voir Fte III Cher 4, l'opinion analogue de La Tour (12 juillet 1856). Par contre Veuillot n’aimait pas Fortoul. Dans une audience d’avril 1853, Pie IX lui dit : «Ce Fortoul ne vaut rien ? —Rien du tout, Très Saint Père », répondit-il (Correspondance, t. II). |
(2) L'histoire de la nomination de Rouland est surtout connue par les notes rédigées par le fils et collaborateur d’Abbatucci, publiées par Maurice Dumoulin sous le titre : « Les Souvenirs d'un homme d’État du Second Empire » (Revue Bleue, févriermars 1908). J’ai trouvé dans les papiers de Baroche quelques lettres qui confirment plusieurs points de ce récit. Klles lui avaient été adressées en août 1856 par Billault, (Baroche 986) ; Fould, (979) ; Rouher, (981) ; Abbatucci, (995). Les Mémoires dé VieL- Castel donnent des indications, surtout sur la candidature de La Guéronnière. Voir aussi Dutacq : Gustave Rouland, ministre de l'Instruction Publique, et l'article Rouland, par Du Mesnil dans le Dictionnaire pédagogique de F. Buisson.
Sur les antécédents de Rouland, voir son dossier de magistrat (série BBS IT) et ses nombreux rapports autographes dans la série BB 15: 1.489, À 9.430 ; 1.495, A ? 612 ; 1.527, À 2 4.173 ; 2 de ces rapports sont cités ci-dessus pp. 1 21 et 167
Il y a aux Archives nationales un très grand nombre de rapports à l’empereur, de lettres, de minutes et de notes autographes écrits par Rouland pendant son ministère. Il est donc bien plus facile de connaître son rôle personnel que celui de Fortoul ou de Baroche dont les écrits autographes conservés aux Archives consistent presque uniquement en de brèves annotations.
(3) Abbatucci à Baroche, août 1856 (Baroche 984). — Souvenirs d’un homme d’État... 18 juillet : « Ce matin M. Mocquard, chef du cabinet de l'empereur a écrit au nom de Sa Majesté à M. Abbatuceci pour l’engager à accepter les Cultes, parce que l'empereur s'aperçoit que le clergé va trop loin et qu’on lui a trop lâché les guides ; il désire qu’une main ferme s'empare des rênes. » Mocquard était lui-même anticlérical. Dans ce projet, l’Instruction Publique aurait probablement été rattachée au ministère de l’Intérieur.
(4) D’après Viel-Castel, Baroche aurait soutenu la candidature de Parieu, son collaborateur au Conseil d’ État. En tout cas, lui et Rouher, qui était auv ergnat comme de Parieu, cherchèrent à le faire nommer en compensation grand officier de la Légion d'honneur. Us n’y parvinrent qu’en août 1857. De Parieu fut notamment appuyé par Salinis qui avait été son professeur, Voir F1° 2.539 Thibault, 6 janvier 1857 : De | la Baume à Rouland ; et les Mémoires de Viel-Castel, 31 juillet 1856.
celui de la princesse Mathilde. Quelques semaines passèrent.
Abbatucei recommanda alors à l’empereur le procureur général près la cour d’appel de Paris, Rouland. C'était un magistrat normand étranger aux questions universitaires, mais qui se préoccupait beaucoup des affaires religieuses. Elles lui paraissaient servir de prétexte aux adversaires du gouvernement, Il soupconnait volontiers les ultramontains d’être légitimistes et les anticléricaux d’être républicains. Sincèrement catholique et gallican, il voulait, en matière religieuse comme en toute autre, renforcer l'autorité de l’État. Son chef direct Abbatueci savait que sans être suspect d’hostilité contre l’Église ni de libéralisme universitaire, il défendrait avec énergie les prérogatives du pouvoir civil. À l'insu des autres ministres, Rouland fut nommé ministre de l’Instruction Publique et des Cultes le 13 août. Cette nomination, après l’offre faite à Abbatucci, semble bien montrer que Napoléon LIT voulait réagir contre les progrès de l’ultramontanisme et les envahissements du clergé.
Après le traité de Paris, le gouvernement impérial, consolidé en France et prépondérant en Europe, attachait moins de prix qu'autrefois à l’appui du Saint-Siège et du clergé français. La politique italienne de Napoléon IIT et les tendances gallicanes de ses ministres allaient désormais s'affirmer plus Hbrement.