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I. — La question romaine el le remplacement de Rayneval

Napoléon III, en octobre 1856, manifesta sa volonté de continuer à protéger le pape en nommant commandant du corps d'occupation un de ses aides de camp, le général de Goyon, très catholique et d’origine légitimiste (2). Mais 1l fit communiquer à Rayneval un mémoire contre l’administration pontificale qu'avait rédigé Pepoli (3). Rayneval le critiqua vivement (30 décembre).

Le 19 mars 1857, le Daily News, puis le 21, l'Indépendance belge, publièrent, avec des omissions et des inexactitudes le grand rapport du 14 mai 1856 où Rayneval prenait position contre les libéraux italiens tout en défendant le pouvoir temporel par des arguments qui voulaient déplaire au pape (4). Pie IX répondit aux attaques dont son gouvernement était l’objet en faisant de mai à juillet 1857 un voyage dans ses États au cours duquel il fut accueilli par des manifestations enthousiastes.

Napoléon III, cependant, cherchait à réaliser ses projets. Rayneval fut chargé de demander au pape une série de réformes administratives et politiques qui devaient lui concilier la sympathie de ses sujets, consolider son gouvernement, et permettre

(1) Outre la Correspondance diplomatique, voir : Cerçay 165 A 1 10 : Lettres adressées à Thouvenel par Rayneval, Sampayo et Gramont. Voir Hubner : Neuf ans de souvenirs.

(2 Goyon correspondait directement avec Napoléon III. Il ne dépendait pas de l’ambassadeur dont, par son manque de réserve et de tact, il rendit la situation très délicate. (Cerçay, 165 A 1 10, Sampayo à Thouvenel, novembre- décembre 1857.)

(3) Revue d'histoire diplomatique 1913-1914 : La question romaine (1856-1860), par Pepoli.

(4) Bayneval avait communiqué son rapport à son collègue piémontais qui, sans doute, le fit publier. 11 semble que cette publication était destinée à rendre intenable la position de Rayneval dont Cavour connaissait les opinions conservatrices et redoutait l'influence.

aux troupes françaises el autrichiennes d’évacuer les États pontificaux (30 juin) Walewski avertit Rayneval que ces ordres venaient directement des Tuileries et que l’on avait vainement tenté au quai d'Orsay d’en atténuer les termes (1). Rayneval écrivit alors à l’empereur et à Walewski. Il critiqua de nouveau la politique des réformes et déclara que le pape refuserait de l’adopter. De plus, la démarche qui lui était prescrite mettrait fin aux bons rapports du gouvernement impérial avec le Saint-Siège. La présence des troupes françaises à Rome augmentait la susceptibilité de Pie IX : « J'ai la conviction qu'il ressentira comme une des blessures les plus douloureuses qui lui aient Jamais été faites les conseils que nous nous apprètons à lui donner... On nous accusera, bien certainement, quoiqu’à tort, de déserter la cause de la papauté pour celle que j'appellerai de l'Italie (2). » Rayneval obtint l’ajournement de toutes démarches jusqu’au retour du pape à Rome, mais Napoléon III décida aussitôt de le remplacer. Il fut nommé le 16 août ambassadeur à Saint-Pétersbourg (3). Son opposition à la politique italienne de Napoléon-IIT fut la cause principale de son rappel, mais en outre, pendant cette dernière année de son ambassade, il s'était souvent trouvé en désaccord avec Rouland sur la politique ecclésiastique.

| Napoléon [IT nomma ambassadeur à Rome le duc de Gramont, ministre de France à Turin où 1l avait eu de bons rapports avec Cavour (4). I] lui donna pour instructions de ne pas soulever jusqu'à nouvel ordre la question des réformes ; mais il avait désormais à Rome un ambassadeur investi de sa confiance. Gramont était d'autant plus disposé à servir la politique personnelle de l’empereur, qu’il se savait mal vu et jalousé de son ministre Walewski. Il arriva à Rome au début de novembre et y fut bien accueilli (5).

L’attentat d’'Orsini où le gouvernement pontifical reconnut « Vinfatigable perversité des populations romagnoles (6) » n'eut

(1) Cerçay, 165 A 1 10, Sampayo à Thouvenel, juillet-août 1857.

(2) Correspondance diplomatique, 8 juillet 1857.

(3) Malade depuis 1856, Rayneval mourut avant d’avoir rejoint son nouveau poste,

(4) Nuove lettere inedite di Cavour, Turin 1895, in-8° ; 19 août 1857: Cavour fait à Villamarina l'éloge de Gramont, regrette qu'il quitte Turin, mais est heureux « que l’empereur l'envoie à Rome. C’est une preuve qu'il ne désapprouve pas notre conduite envers le Saint-Siège, puisque Gramont.., n’a jamais cessé de nous donner raison. La retraite de Rayneval fera un excellent effet dans toute l’'Ilalie ».

(5) On remarqua cependant que sa femme, d’origine écossaise, était protestante, Veuillot, Correspondance, t. VI, 1857, lettre à Salinis.

(6) 23 janvier 1858 : Correspondance diplomatique. Orsini était romagnol.

pas d'effet immédiat sur les relations des deux cours: Jusqu'à la fin de juillet 1858, la question romaine ne fut pas discutée et parut ajournée. La question des réformes fut posée à la fin de juillet 1858 par des incidents, non sur l'initiative du gouvernement impérial. Celle de l’évacuation ne fut pas soulevée jusqu’au début de 1859 (1).

IT. —— Les nominalions épiscopales de 1856 à 1859

La nomination de Rouland avait été accueillie par les journaux hostiles à l’Église comme l'indice d’une réaction contre le cléricalisme et surtout contre l’ultramontanisme. Cette interprétation fut démentie par la presse officieuse. Mais les tendances gallicanes de Rouland étaient connues dans la magistrature et même dans le clergé (2). Il garda à son cabinet pour les affaires des cultes le collaborateur de Fortoul, Adolphe Tardif. Il connaissait personnellement Hamille (3), le chef de la deuxième division, très attaché aux droits de l'État, dont l'influence devint prépondérante même dans les questions qui sortaient de ses attributions comme les nominations épis- ‘opales.

Pendant le ministère de Fortoul, les nominations épiscopales

saient été faites sans plan d’ensemble suivant les circonstances locales ou générales. L'influence des prélats ultramontains, Salinis, Parisis, Gousset, avaient le plus souvent prévalu malgré quelques échecs en 1852 et 1856. Les dix-neuf évêques nommés ou promus de décembre 1851 à juillet 1856, pouvaient se classer ainsi : quatre gallicans, Daniel, Didiot, Delamarre et Plantier (encore ce dernier allait-l bientôt passer au parti opposé) ; trois libéraux : Ginouilhac, Sergent et Landriot: un modéré, Galtier ; neuf ultramontains : Gerbet, La Bouillerie, Wicart, Delalle, Nanquette, Jordany, Salinis, Boudinet et Bara ; deux évêques de tendances incertaines, Forcade et Bonnechose,

(1) L’éventualité d'un conflit avec l'Autriche incitait les militaires français à considérer l'occupation des États pontificaux comme un avantage stratégique auquel ik ne fallait pas renoncer (Correspondance diplomatique, 3 janvier 1858, Vaillant à Walewski ; septembre 1858, envoi d’un nouveau bataillon français à Rome),

(2) F?° 2.484, Lyonnet ; F1° 2.490, Cœur ; F1° 6.178, Marguerye (28 octobre 1856 ; Falconet à Rouland).

(3) Hamille était avocat à Douai en 1840, quand son beau-père, Martin du Nord, ministre de la Justice et des Cultes le fit entrer à l'administration des Cultes. Rouland fut de 1843 à 1848 procureur général à Douai ; c’est alors, semble-t-il, qu’il entra en: relations avec Hamille.

devaient évoluer vers l’ultramontanisme. Or les prélats qu'il s'agissait de remplacer étaient pour la plupart gallicans. Le parti de l'Univers qui en 1852 ne comptait pas vingt évêques, s'était ainsi considérablement renforcé. Aussi les ultramontains étaient-ils satisfaits des choix de Fortoul, tandis que leurs adversaires déploraient qu'une « coterie » grâce aux « facilités. qu'elle a d'approcher la cour et les ministres (1) » fût maîtresse des nominations et qu’un prêtre, en prenant parti contre elle, se fermât l’accès de l’épiscopat.

Les choix faits de 1856 à 1859 résultent d’une politique différente. La première question importante que Rouland eut à résoudre (2) fut la succession de l'archevêque de Paris Sibour assassiné le 3 Janvier 1857. La situation du diocèse de Paris était alors très troublée. Le meurtrier de Sibour, Verger (3), était un prêtre déséquiibré qu'il avait interdit pour avoir combattu le dogme de l’Immaculée Conception. Verger, en le frappant, avait crié : « À bas les déesses. » Le meurtre se rattachait donc aux divisions du clergé. Surtout, Sibour était compromis dans le pamphlet « L'Univers jugé par lui-même » et l'avocat de l'Univers, plaidant les 24 et 31 décembre, l'avait mis en cause (4). Les vicaires capitulaires firent accepter une transaction : Veuillot retira sa plainte; l'avocat de Cognat, Dufaure, ne plaida pas, et la brochure ne fut pas réimprimée.

L'empereur aurait désiré nommer l’évêque d'Évreux, Bonnechose, qu'il avait-chargé en 1852 de négocier son sacre (5). Mais Rouland fit choisir le cardinal archevêque de Tours, Morlot. Gallican, mais très prudent et très modéré, Morlot n'avait pris

(1) Mazenod à Fortoul (25 juillet 1855, F2° 2,534 Fillion) ; voir aussi F1° 2.590 Cœur à Rouland, 25 novembre 1857.

(2) Le 22 septembre 1856, l'abbé Hiraboure, curé de Pau, ulltramontain impérialiste personnellement connu de l'empereur et de l’impératrice el dont Fortoul avait accueilli, en principe, la candidature, fut nommé évêque d’Aire (F 1° 2.480).

(3) I fut guillotiné le 30 janvier.

(4) Cognat écrivait en janvier 1857 : « Mgr l'archevêque était l'un de mes prineipaux conseillers dans la campagne que je viens de faire contre l'Univers... Il a parlé plusieurs fois au ministre des Cultes de celle affaire... » (Moser : M, Cognat).

(5) Journal de Bonnechose cité par Besson : « Il est maintenant avéré que c’esl M. Rouland qui a empêché l'empereur de me nommer à l’archevêché de Paris, tandis qu’au contraire le nonce le désirait. » Voir F1° 2.572 et F?° 2,564, dossier Belaval : le premier président de Toulouse, Piou, écrivait à Rouland le 19 mai 1857 : « Mgr d'Evreux est allé à Rome et il en est revenu sans m'écrire un mot. Je vous avoue que je suis surpris de son voyage et de son silence. Vous aimeriez, diles-vous, à le trouver plus confiant. Je crois vous en avoir averti : il est né pour les négociations. Son esprit est, plein d’une réserve toute diplomatique. Je ne sais pas si, pour devenir un peu ultramontain, il a eu besoin de modifier ses tendances de Carcassonne, mais il est bien changé s’il n’est plus chaudement dévoué à la cause de l'empereur. »

aucune part ostensible aux divisions de l'Église (1) ; au Sénat et au Conseil impérial de l’Instruction Publique il s'était montré dévoué au gouvernement et très conciliant. Il était alors à Rome. Le pape, à la demande de l’ambassadeur, le décida à accepter une charge qu’il redoutait (2).

Le successeur de Morlot à Tours fut l’évêque de Viviers, Guibert, un homme de gouvernement, d'origine ultramontaine, mais très hostile à l'Univers qu'il avait combattu en 1853 dans un mandement retentissant. Ce « si remarquable mandement » fut un des principaux arguments invoqués par Rouland à l’appui de la nomination de Guibert (3). IF fit valoir aussi que Morlot désirait l’avoir pour successeur. Guibert fut remplacé à Viviers par un curé d’Aurillac, Delcusy, que Rouland recommandait à l’empereur comme « plaçant le vrai progrès religieux dans les bonnes œuvres et le devoir accompli. Il a toujours vécu en parfaite union avec l’autorité civile, chose si rare dans le clergé. Il a fui l’éclat, le bruit des prétentions ou des querelles.. Son profond et loyal attachement à l’empereur est de notoriété publique dans le département du Cantal. Ici encore, je me suis efforcé comme partout de trouver ce que l’empereur désire si justement, « un évêque soumis au Saint-Siège et dévoué à l’empereur, prêtre excellent, ennemi de tout excès et recevant la récompense d’une vie pieuse et honorée (4) ».

Les sièges d'Aix et de Limoges étaient devenus vacants. Rouland fit nommer à Aix l’évêque de Belley, Chalandon « Au milieu des agitations actuelles, il a conservé l’affection de tous ses collègues en s’occupant exclusivement de ce que j'appelle la cause du bon Dieu. Il a été élevé dans l’école si forte et si sage des Sulpiciens.. Son dévouement à l’empereur est connu de tous » (5).

Le siège de Belley fut attribué à un vicaire général de Bordeaux, de Langalerie : « Ce candidat, très remarqué depuis longtemps dans le clergé, ne peut être suspect à aucun des deux parts qui le divisent. Vivement recommandé par l’évêque

(1) Sur ses sentiments gallicans, voir Moutin : Un dernier gallican, Henri Bernier. Veuillot redoutait la nomination de Morlot (Correspondance, t. VI, 14 janvier 1857)que souhaitait au contraire un pur gallican comme Cœur (F:* 6.178, Maret ; 18 janvier 1857, Cœur à Rouland. Voir F:° 2.596 Delcusy, 26 janvier, Lyonnet à Roulanä).

(2) Pie IX approuva le choix de Morlot, auquel il avait spontanément pensé (Correspondance diplomatique, janvier 18957).

(3) F192,556 (29 janvier 1857). Voir Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert.

(4) F2 2.596. Rapport autographe de Rouland à l’empereur (1er février 1857).

(>) F1°2.481. Rapport autographe de Rouland à l’empereur (29 janvier 1857).

d'Amiens, aujourd’hui archevêque d’Auch, par l’évêque de Beauvais, Mgr Gignoux, par celui de Montauban, il semble avoir ainsi les sympathies des prélats qui ont écrit dans l'Univers. Très vivement appuyé aussi par le cardinal de Bordeaux, d’un caractère très calme et très modéré, il convient à la nombreuse majorité de l’épiscopat qui veut la modération et la paix dans les affaires religieuses (1). »

Hamille fit nommer à Limoges son compatriote et ami Desprez, évêque de Saint-Denis (La Réunion) ultramontain conciliant et modéré (2). Rouland désigna pour La Réunion labbé Maupoint, vicaire général de Rennes : « M. l’abbé Maupoint incline vers ce que l’on appelle : les doctrines romaines, mais avec la garantie de sa sagesse et sans vouloir jamais que l’épiscopat français abdique toute nationalité (3). »

Rouland, qui était gallican, aurait voulu faire des choix plus conformes à ses opinions personnelles. Il était en relations avec les gallicans les plus prononcés, comme l’évêque de Troyes, Cœur, et le doyen de la faculté de théologie de Paris, Maret, et 1l tenait grand compte de leurs avis (4). Mais l’épiscopat, en raison des progrès de l’ultramontanisme, comportait pour les galhcans tant de difficultés que certains ne se souciaient pas de les affronter. Cœur, pressenti pour Limoges, ne voulut pas entamer dans un autre diocèse une lutte où 1l avait succombé dans le sien (5). De même, l’évêque de Montpellier, Thibault, (6) et l’archidiacre de Paris Buquet (7) refusèrent Aix.

Surtout, Rouland n’était pas sûr de pouvoir faire accepter des candidats gallicans. Il se heurtait en effet, à l'influence des évêques ultramontains, puissante auprès de Napoléon IT (8), et à l'opposition du ‘nonce qui était alors souvent consulté sur les nominations épiscopales. Rouland aurait voulu nommer évêque le doyen des chapelains de Sainte-Geneviève, Dauphin.

(1) F152,494, Rapport autographe de Rouland à l’empereur.

(2) F2° 2.587 ; Lacointa, Vie du cardinal Desprez.

(3) F2 2.577, Rapport de Rouland à l’empereur, 2 février 1857.

(4) F1° 2.590, Cœur, F1* 6.178. Maret ; Bazin, Vie de Mgr Marel.

(5) F1° 2,590, 28 janvier 1857, Cœur à Rouland.

(6) F1°2.539;il n'est pas certain que sa candidature ail été sérieusement envisagée.

(7) F?° 6.176, 14 janvier 1857. Buquet proposa à Rouland pour le siège qu'il refusait Guibert, qui refusa Aix, mais accepta Tours.

(8) Parisis écrivait à Rouland le 6 mars 1857 : « Vous avez bien voulu, surtout dans notre dernier entretien, écouter avec indulgence des observations qui pouvaient contredire vos vues. J'éprouve pour cela même le besoin de vous adresser mes respectueuses félicitations sur ce que, pour les derniers évêchés, certains noms qui nous alarmaient ont été prudemment écartés. » (F 1° 2.493).

ISG La POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE DU SECOND EMPIRE

Dauphin ‘était originaire du diocèse de Lyon où s'étaient conservées les traditions gallicanes, notamment dans la société des prêtres séculiers de Saint-Irénée, dits Chartreux de Lyon: Plusieurs membres de cette société ou de ses protégés du clergé lyonnais : Mioland, Donnet, La Croix d’Azolette, Cœur, Plantier, Pavy., Lyonnet, Rossat. étaient devenus évêques et patronnaient volontiers leurs anciens confrères. Plusieurs appuyèrent Dauphin, mais le nonce s’opposa à sa nomination. Renseigné sans doute par un ancien chapelain de Sainte-Geneviève, l’ultramontain Davin, il accusa Dauphin d'être hostile au pape, de soutenir un journal condamné, Observateur catholique, (auquel il avait effectivement été abonné) et de n'être pas irréprochable dans ses mœurs. Dauphin se défendit mais ne fut pas nommé (1).

C'est pour tenir compte de ces résistances que Rouland, dans ses rapports à l’empereur, évitait de se placer au point de vue gallican et recommandait une politique d’équilibre : apaiser les divisions de l’Église en choisissant dans les deux partis des évèques dévoués, modérés, s'occupant plus d'œuvres et d’administration que de discussions théologiques. Il fit accepter cette politique par l’empereur (2) et dut se contenter de ce demi succès. Cœur avant vainement recommandé Maret pour un évèché lui écrivait : « M. Rouland a dit le vrai mot de la situaton : je ne puis faire passer que des neutres (3). »

« Le Saint-Père, écrivait Rayneval le 5 mars 1857, a paru agréer complètement les choix de l’empereur. Sa Sainteté a fait quelques allusions aux opinions assez peu romaines que l’on prêterait à deux d’entre eux, mais Elle a ajouté qu'ils

s'étaient empressés de lui annoncer leur promotion dans des termes et avec des expressions de dévouement... qui l'avaient complètement satisfait (4). » Ils furent préconisés sans difficulté.

Le 24 juin 1897, l'évêque de Saint-Flour, Lyonnet, originaire de Lyon et qui se réclamait de la tradition gallicane et bonaparüste du cardinal Fesch dont il avait écrit une biographie élogieuse, fut promu à Valence (5). Il fut remplacé par son vicaire

(1) F9 GISI ; voir notamment la note de Dauphin du 12 février IS61.

(2) Besson, Vie du cardinal de Bonnechose. L'empereur entretint Bonnechose de ces questions en 1807,

(3) Bazin, Vie de Mgr Marei,

(4) Correspondance diplomatique.

(D) F19 2,484, Cette biographie du cardinal Fesch avait décidé Falloux en 184$ à ne pas le nommer évêque (Falloux, Mémoires d'un royaliste).

général, de Pompignac, dévoué et modéré (1). Rouland, l'avait préféré à Bouange, vicaire général d’Autun, dont Fortoul avait retenu la candidature, mais qui était « très recommandé par le nonce (2) ».

Le 23 janvier 1858, Napoléon IIT promut à Versailles l’évêque de Saint-Claude, Mabile, qui lui était très dévoué, mais dont l'ultramontanisme intransigeant semble avoir inquiété Rouland (3). Pour Saint-Claude, Rouland proposa trois candidats également dévoués au gouvernement : un vicaire général d’Autun, Devoucoux, gallican, recommandé par son ancien collègue Landriot et par le cardinal Morlot (4) ; un prêtre algérien, bon administrateur, étranger aux divisions de l'Église, Bernadou ; un vicaire général du Mans, Fillion, ultramontain mais «recommandé par tous les partis religieux, c’est-à-dire par le vénérable évêque de Marseille représentant de l’ancien clergé français, aussi bien que par le cardinal de Reims, chef nominal des ultramontains ». Rouland ajoutait : « J'ai communiqué la note de ces candidats au nonce apostolique qui m'a déclaré n’avoir aucune objection contre des noms si rassurants pour l'Église (3). » Fillion fut nommé le 30 janvier.

A la fin de février, Bonnechose fut promu d'Évreux à Rouen (20 février) et remplacé par Devoucoux (%5 février). Mais ce transfert, approuvé par le nonce, déplut à Rome. Le diocèse d'Évreux avait eu pour évêque jusqu’en 1854 le gallican Olivier dont Pie IX avait cherché à obtenir la démission (6). Il craignait que l’œuvre de réorganisation entreprise par Bonnechose ne fût pas achevée (7). Il fit remarquer « combien il serait avantageux pour les rapports du Saint-Siège et du gouvernement de l’empereur, de conserver autant que possible l'habitude de faire précéder les décisions officielles d’un échange officieux

(D) 7 oc

(2) F12.526, 15 juin 1857.

(3) F1° 2.595. Le provincial des capucins, Laurent, écrivait à Mabile : « Vous savez sans doute que vous avez eu pour concurrents deux universitaires : La Rochelle et Quimper ; grâce au bon esprit de Napoléon, les candidats proposés par le ministre ont été rejetés et Mgr Mabile leur a été préféré. Alleluia ! ». Mabile : Mgr Mabile, évêque de Versailles.

(5) F2° 2.534 ; 11 janvier 1858, Rapport de Rouland à Napoléon IIT.

(6) Voir pp. 85 et 264.

: (7) Bonnechose avait tour à tour servi et combattu la cause ultramontaine ; il avait pris part en 1845 à la négociation grâce à laquelle le gouvernement français av ‘ait obtenu du pape la dissolution apparente de la compagnie de Jésus. Peut-être le motif donné par Pie {X à Gramont n’était-il pas le seul pour lequel il regrettait la promotion de Bonnechose. ;

de communications confidentielles (1) ». Il déclara regretter qu'on ne l’eût pas consulté avant que le décret eût paru au Moniteur et engagea Bonnechose à rester à Évreux.

Le gouvernement impérial insista vivement et, avec l'appui du nonce, obtint satisfaction. Il expliqua que le temps lui avait manqué pour consulter Pie IX mais précisa qu'il n'y était nullenrent obligé (2) : « Le gouvernement de l’empereur peut juger convenable dans certaines circonstances importantes de faire part de ses vues au Saint-Siège avant de procéder à une nomination épiscopale. C’est ce qu'il a fait tout récemment quand il s’est agi d'appeler le cardinal Morlot à l’archevêché de Paris et à la Grande Aumônerie., Mais ce n’est de la part du gouvernement de Sa Majesté qu’une démarche purement facultative. et. tout à fait exceptionnelle (3). » l

Les autres nominations faites en 1858 ne donnèrent lieu à aucun incident. Un prêtre colonial, Porchez, fut nommé le 24 juin à la Martinique (4). Rouland fit nommer à Pamiers un vicaire général de Toulouse, Belaval, énergique et dévoué : « L'abbé Belaval a l'esprit trop juste et trop serein pour avoir pris part aux folles agitations des ultramontains et des gallicans ; mais il est français avec le plus profond respect de l’unité catholique (5). » Un vicaire général du cardinal Donnet, Martial,

(1) 2? mars 1858, Gramont à Walewski, Correspondance diplomatique.

(2) « Il a été impossible, vu l'imminence d’un prochain consistoire d'attendre que le nouvel archevêque ait correspondu avec Rome pour obtenir la licence spirituelle, » (Télégramme de Walewski à Gramont rédigé par Rouland, 4 mars 1S5S, Correspondance diplomatique). En effet le 17 février, Bonnechose écrivait à Rouland : « Je n'ai reçu que ce matin la lettre confidentielle par laquelle vous m'invitez à écrire à Rome. » (F1° 2.572). La nomination fut done faite bien avant que Pie IX eût pu répondre. Pour qu’un transfert fût possible, le pape devait non seulement préconiser à nouveau l’évêque promu, mais d’abord le dégager des liens spirituels qui l’unissaient à son diocèse. Pie IX estimait donc avoir plus de droits à être consulté sur un transfert que sur une nomination.

(3) 20 mars 1858, Walewski à Gramont. Walewski ajoutait : « Que s'il arrivait contre toute vraisemblance que le choix du souverain tombât sur un sujet incapable ou indigne, le pape aurait toujours le moyen de neutraliser Ia nomination en refusant l'institution canonique. L'on ne sache pas que ce dernier cas se soit encore présenté. » Gramont répondit le 27 mars que le pape ne considérait pas l'entente préalable comme un droit du Saint Siège, mais comme un bon procédé,

(4) «J'ai vainement cherché des candidats en France, écrivait le 22 juin Rouland à Napoléon III. Tous ont refusé le dangereux honneur de l’épiscopat dans une colonie dont le climat est meutrier. Le dévouement a fait défaut et M. Epivent notamment, recommandé par M. de la Tour, s'est enveloppé dans des prétextes déguisant mal la crainte, » (F1? 2.581). Epivent était très ultramontain. L'offre d’un évêché colonial l'avait mis, peut-être intentionnellement, dans l'alternative de quitter la France où de compromettre par un refus sa candidature à l’épiscopat.

(9) Fa0,9:5524;

comme lui peu préoccupé des querelles de doctrines et dévoué au gouvernement, fut nommé le 3 août à Saint-Brieuc (1).

Un incident survenu à la fin de 1858 montre que Rouland était très mécontent de la manière dont le nonce renseignait le Saint-Siège sur les prêtres français. Napoléon III voulut en 1858 nommer chanoine du premier ordre de Saint-Denis l’abbé Coquereau, qu’il avait chargé depuis 1852 d'organiser l’'aumônerie de la marine de guerre (2). Les canonicats du preminr ordre de Saint-Denis étant réservés aux évêques, le gouvernement demanda au pape de nommer Coquereau évêque in partibus et reçut d’abord une réponse favorable. Puis, le pape fit des objections tirées des mœurs de Coquereau. Rouland répondit que ces accusations portaient sur des faits vieux de vingt-cinq ans, que Coquereau miait et qui n'étaient nullement établis (3) ; que depuis, Coquereau n’avait encouru aucun reproche bien que ses manières, après dix-huit ans passés parmi des marins, pussent ne pas être exactement celles des autres prêtres. L'empereur s’en remettait d’ailleurs au jugement du pape en lui transmettant les résultats de l'enquête faite par le ministre des Cultes. Pie IX maintint son refus tout en nommant Coquereau protonotaire apostolique, ce qui permit à titre exceptionnel de le nommer chanoine de Saint-Denis.

Rouland écrivit à Walewski que l’empereur s’inclhinait devant la décision du pape mais qu’il en était peiné : « Enfin, il est bon qu’on sache à Rome que le clergé français se plaint de n’y être pas toujours représenté par les rapports du nonce apostolique suivant les règles d’une exacte impartialité. Les dénonciations sont faciles mais elles deviennent odieuses eb meurtrières quand elles ne sont pas sévèrement contrôlées. Ce système d’empressement à écouter toutes les délations même intéressées accroît nos divisions, désole Le clergé et ruine le respect des fonctions ecclésiastiques. On ferait bien d'ouvrir les yeux sur ce qu'il y a de périlleux dans cette police morale

(1) F2°2.575 ; F1° 2.554, Belaval ; Veuillot, Correspondance, L. II, 15 août 1858.

(2) F1° 6.176 et Correspondance diplomatique : octobre et novembre 1858. Coquereau avait été en 1848, l’un des organisateurs de la société bonapartiste du 10 décembre (Thirria, Napoléon 11} avant l'Empire, 2? vol. in-8°, 1895). Il fréquentait chez la princesse Mathilde dont l'entourage était assez hostile à l’Église (voir les Mémoires de Viel Castel : 30 août 1852, 18 juillet 1853, 26 décembre 1859, 21 avril 1853).

(3) Une fiche de l'administration des Cultes mentionne « des renseignements très défavorables sur les mœurs et la conduite de l’abbé Coquereau, donnés par l’évêque du Mans (1846) » et déclare qu'il « ne jouit d'aucune considération dans le clergé » (F:° 6.528, voir aussi F1? 3.097).

et religieuse légèrement faite ou pratiquée dans l'intérêt des uns, pour exc lusion des autres. En France on aime peu ce régime de surveillance occulte et partiale qui n’est propre qu’à Crete des haines et à produire beaucoup d'erreurs (1). »

Ces méthodes de la nonciature rendaient le système de l'entente préalable intolérable pour le gouvernement impérial qui, tout en le pratiquant souvent, l'avait toujours repoussé en droit. Le conflit sur les nominations épiscopales qui devait éclater en 1860, s’annonçait ainsi dès 1858.

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