‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 63 sur 150 · ANSE · texte numérisé non relu

ANSE

tion de frapper les autres pétitionnaires qui refuseraient de rétracter leur plainte.

Dès le 14 février, l'empereur décida de poursuivre Dreux- Brézé en Conseil d'État, à moins que le pape ne décidât de l’éloigner définitivement de son diocèse et n’annonçât sa décision en le mandant immédiatement à Rome. Pie IX, bien qu’informé par le nonce, ne prenant aucune initiative, l’empereur lui écrivit personnellement à la fin de février, et, sans attendre sa réponse, fit former un recours en Conseil d'Etat (3 mars).

Le 14 mars Rouland justifia cette mesure dans une lettre à Walewski (1).« Le système actuel soutenu par le nonce, par quelques évêques ultramontains et divulgué avant-hier par l'Univers, est que le gouvernement impérial ne doit pas se servir des Articles Organiques pour exercer une juridiction sur les évêques et par suite contre l’évêque de Moulins. Cela vient à dire que le gouvernement souverain n’a qu’à se croiser les bras en face de tout abus de pouvoir commis par un évêque contre un prêtre de son diocèse. Suivant ce système, cet abus ne relève que de la puissance ecclésiastique, c’est-à dire du pape. Jamais en France nous n’avons admis cette doctrine qui suppose que le prêtre perd son caractère de citoyen, de sujet français, et ne relève en rien de la souveraineté temporelle ou réelle. Il faut l'intervention de l’empereur pour la nomination des curés et des évêques. Ils ne peuvent pas troubler la paix publique, même par des décisions ou actes ecclésiastiques, sans être;responsables devant le gouvernement. Cette théorie est fondamentale dans notre monarchie française et forme la base de notre droit. Il y a grave imprudence de vouloir l’attaquer. Le pays y tient et l’empereur risquerait sa popularité et sa puissance s’il consentait à l’abolir. La sagesse de l’Église devrait consister à ne pas élever pareilles prétentions qui excitent la défiance et la répulsion profonde de notre pays »

Quant à Dreux-Brézé Qil fallait protester contre sa conduite violente, étourdie, compromettant la tranquillité du diocèse un seul moyen existait, celui de lui reprocher des violations publiques de nos lois organiques dans la gestion épiscopale. En réalité le gouvernement n’a pas voulu se donner le plaisir d’user de ces lois el de la juridiction du Conseil d'État. En toute autre circonstance 1l se fût contenté d’avertir l’évêque de ses empiètements ecclésiastiques ; mais le gouvernement pour protéger la

(1) Lettre confidentielle et autographe, Mémoires et documents, volume 116.

population, pour blâmer ce qui était blâmable, pour faire acte d'autorité nécessaire a été forcé de recourir à la seule voie légale qui lui fût ouverte ». Seul Pie IX pouvait empêcher les poursuites en éloignant de Dreux-Brézé de son diocèse ; il ne l’avait pas fait. « L'empereur qui a écrit au pape il y a quinze jours pour se plaindre, n’a pas encore reçu de réponse. »

Le gouvernement impérial, en ne hâtant pas les poursuites, se réservait d’ailleurs la possibilité de les suspendre si le pape se décidait à agir. Mais Pie IX ne voulait pas intervenir sous la menace de la sentence du Conseil d'État. Il projeta seulement de déférer la plainte des curés à un évêque qui eût statué en première instance, le Saint-Siège devant prononcer en dernier ressort ; mais cette solution qui ne pouvait satisfaire le gouvernement impérial fut bientôt abandonnée. Le nonce déclara à la fin de mars « que le Saint-Père ne manderait pas Mer de Dreux-Brézé et s’abstiendrait de tout autre acte significatif si le gouvernement impérial n’abandonnait pas préalablement son pourvoi en Conseil d'Etat (1) ». Le gouvernement refusa et la sentence d’abus fut prononcée le 6 avril (2).

Rayneval et Walewski reprochèrent plus tard à Rouland d’avoir négligé un moyen d’entente en ne demandant pas l’intervention du pape par la voie de l’ambassade (3). Walewski ne fut en effet saisi par Rouland de l'affaire de Moulins que le 14 mars alors que les poursuites étaient engagées depuis le 3. Rouland avait répondu par avance à ce reproche, que le pape aurait dû agir de sa propre initiative sur les rapports du nonce (4). En réalité, le gouvernement qui, dans l'affaire Baillès, avait cherché à tout prix un accord avec le pape en évitant les recours à la juridiction civile qui auraient pu y faire obstacle, procéda visà-vis de Dreux-Brézé d’une manière toute différente, Les mesures

(1) Note de Rouland (2 mai 1857: F1° 2.541, et Mémoires et Documents, volume 116).

(2) Elle condamnait l'interdiction faite aux prêtres de recourir à la puissance séculière, l'engagement imposé aux curés de canton de ne pas se prévaloir de leur inamovibilité, et la réorganisation irrégulière du chapitre. Le Saint-Siège protesta sur ce dernier point, car c’étaient les Articles Organiques (art. 35) et non le Concordat qui donnaient au gouvernement le droit de contrôler l’organisation des chapitres. Dreux-Brézé contesta l'exactitude de la seconde accusation, Quelques conseillers d'État votèrent contre la sentence d'abus. (Correspondance de Veuillot, &, VI : Lettre à Salinis, Pâques 1857). Ê

(3) Mémoires et Documents, volume 116, 6 mai 1857, Walewski à Rouland ; Correspondance diplomatique 14 et 19 mai.

(4) Sa note du 2 mai (F 1° 2.541 et Mémoires et Documents, volume 116) développe les arguments donnés dans la lettre du 14 mars.

MAURAIN, —— POLITIQUE d - 1

par lesquelles il avait enfreint la législation ecclésiastique, n'étaient, comme le constate Rouland dans sa lettre du 14 mars, que le prétexte des poursuites, et les troubles suscités par lui dans l'Allier en étaient le motif réel. Mais Dreux-Brézé, isolé dans son diocèse, haï de la majorité des prêtres et des fidèles, n’était pas, comme autrefois Baillès, un danger politique (1). En l’espèce le gouvernement n'avait pour agir qu’un motif de prestige : il lui déplaisait de paraître impuissant à rétablir le calme dans un département parce que celui qui le troublait était un évêque. Si conforme aux principes administratifs du Second Empire que soit ce motif, il n’eût sans doute pas suffi à décider le gouvernement si celui-ci n’avait pas tenu par principe à affirmer un droit que lui contestait l’Église et à rompre la prescription dont les Articles Organiques paraissaient frappés (2). Le gallicanisme de Rouland et les dispositions moins favorables de Napoléon IIT vis-à-vis de l’Église furent les causes principales du décret d'abus rendu contre Dreux-Brézé (3).

A Rome, la sentence du Conseil d'État fut en effet accueillie comme lesyptôme d’une nouvelle politique ecclésiastique : « On ne veut pas que ce soit un cas particulier, un acte de sévérité ne s'appliquant qu’à un seul homme. On cherche à faire entendre que c’est un changement de système, une menace au corps épiscopal tout entier, un encouragement aux prêtres récakcitrants ; que les relations naguère si faciles entre l’Église et l'État ne peuvent manquer de s’altérer. » Pourtant, écrivait Rayneval, «quoique profondément affecté de ce qui s’est passé, le Souverain Pontife n’est nullement disposé à s’exagérer les proportions de cette affaire... Seulement, Sa Sainteté se montrera encore moins disposée qu'Elle ne pouvait l'être à agir sur l’évêque pour obtenir sa démission. Sous ce rapport, la difficulté, primitivement

(1) Aux élections de 1857, il n’y eut dans l’Allier qu'un seul candidat légitimiste et cléricnt Montaigenac, qui obtint à Montlüçon 1.413 voix contre 3.297 au républicain et 11.624 au candidat officiel (Fe IIT Allier 6, BB'$ 1.567). L'administration fit élire tous ses candidats aux élections cantonales de 1858 (F1e III Allier 6).

(2) F19 2,554, Belaval, 19 mai 1857, Piou à Rouland.

(3) Peu auparavant, 1e gouvernement avait hésité à former un appel conume d’abus contre l’évêque d'Ajaccio pour un mandement de janvier 1856 où il attaquait le mariage civil (voir p. 320). La minute d'une lettre au préfet de la Corse, rédigée par Rouland en décembre 1856, contient ce passage : « L’empereur dont chacun connait la haute sagesse, l'estime profonde pour l’épiscopat français, le sincère désir d'éviter le bruit et le scandale dans tout ce qui touche à la religion, avait cru devoir cependant ordonner une poursuite d'appel comme d'abus. J’ai supplié Sa Majesté de vouloir bien considérer qu'une mesure môins solennelle pouvait suffire aux exigences de la situation. » Ces lignes ont été supprimées dans le texte définitif, daté du 14 décembre (F1* 5.508).

très grande, me parait aujourd’hui insurmontable. Auparavant, le Saint-Père n’avait en ce qui concerne l’évêque que des motifs de blâme. Aujourd’hui, dans l’évêque frappé en vertu de lois contre lesquelles le Saint Siège a protesté, le pape croit avoir un principe à défendre (1). »

Or le 4 mai, Rouland, sur l’ordre de l’empereur, écrivit à Walewski de demander au pape d’ « user de toute son autorité » pour déterminer Dreux-Brézé à se retirer. Rayneval devait considérer cette négociation comme « principale el urgente (?) ». Le 8 mai Rouland, répondant à Rayneval (3), exposa à propos de l'affaire de Moulins la politique religieuse du gouvernement impérial. Il rappela « tout ce qu’il y a de nécessaire et d’important dans la complète intelligence à Rome de nos difficultés, et de notre situation en France. On se trompe beaucoup dans la chancellerie romaine si l’on croit qu'il y a ici la moindre modification dans la bienveillance et la loyauté religieuse du gouvernement impérial. L'empereur est un de ces hommes chez qui le cœur et la raison ne varient pas dans les choses sérieuses. Il est religieux devant Dieu, il pratique devant les hommes, mais il est et ne peut pas ne pas être le souverain d’un grand pays. Or ce pays c'est la France, issue de 89, labourée par de nombreuses révolutons, guérie peut-être de bien des illusions excessives, mais profondément imbue du droit civil des citoyens et des institutions politiques qui ont fondé ou affranchi l’État. La France est religieuse. L'Église de France est par ses lumières et ses vertus le plus beau fleuron de la tiare pontificale, mais la France où le sentiment individuel et collectif tout à la fois est si largement développé, n’aime pas les apparences de l’agitation ou de l’empiétement des hommes et des choses ecclésiastiques. Votre pays, vous le savez, se laisse doucement amener aux idées et aux pratiques du culte, sous l'influence de la charité, de la bienveillance et de la sagesse du clergé, mais il se cabre dès qu'il croit apercevoir des tendances de domination temporelle. Il y a eu une grande faute commise depuis quelques années par des hommes sincèrement religieux mais qui ont voulu aller trop vite et faire Lable rase comme si en

(1) Rayneval à Rouland, 2 mai 1857 (F1° 2.541). Sur l'émotion produite par le décret d’abus chez les ultramontains français, voir p. 221. (2) F19 2,541, et Mémoires et Documents, vol. 116.

(3) Il avait rédigé de sa main cette longue dépêche dans l'intention de l'envoyer à Rayneval. Walewski objecta que seul le ministre des Affaires Etrangères pouvait donner des instructions à un ambassadeur. La lettre de Rouland fut donc adressée à Walewski et transmise par lui à Rayneval. (F1° 2.541 ; Mémoires et Documents,

volume 116. La minute est datée du 8 mai, la lettre du 14.)

un clin d'œil on pouvait supprimer des idées et des lois enracinées dans la nation. La grande agitation religieuse entreprise par l’Univers et ses adhérents, n’a eu qu’un résultat, celui de raviver les préjugés du pays et de donner un déplorable aliment aux récriminations des journaux et des partis voltairiens. Je me trompe, elle en a eu encore un autre non moins regrettable, celui de mettre la discorde dans l’épiscopat, de faire apparaître un parti voulant dominer le pape et l’empereur, et de pousser le jeune clergé inférieur à des idées fâcheuses d’intolérance en face de l’autorité civile, et de critique et d'indépendance envers leurs évêques. On se plaint, dit-on, à Rome, que le gouvernement ait tiré du fourreau la vieille épée rouillée des Articles Organiques, mais qui l'y a forcé, si ce n’est l’évêque de Moulins ? Pourquoi n’être pas resté dans les voies calmes et sages, avec tous les avantages d’un gouvernement ami et protecteur ? Pourquoi avoir heurté maladroiïtement ce pays en prêchant tout haut la prétendue décrépitude des lois fondamentales, la domination trop claire et trop ardente du spirituel sur le temporel et l'attaque ouverte de la tolérance légale des cultes reconnus ? Nous avions en France, il y a quatre à Cinq ans, un magnifique et sincère mouvement religieux, parce que les hommes étaient fatigués de toutes les agitations politiques el sociales. Il fallait seconder ce mouvement par la religion, procédant dans les œuvres de prudence et de charité et se gardant bien d’avoir l’air de songer aux vieilles querelles et aux éternelles prétentions qui les ravivent. Le gouvernement eût été mille fois trop heureux de n'avoir à s'inquiéter de personne ni d'aucune doctrine et certes, il ne demandait pas mieux que d'oublier les lois organiques et la juridiction du Conseil d'État. Mais au lieu de la paix, de l’habileté, du progrès tranquille, il y a eu trop souvent le bruit, la prétention, l’irritation, la discorde. Tout homme religieux sensé gémit de cette faute. »

« Heureusement, elle n’est pas irréparable, parce que l’empereur, Je le répète, n’a pas varié d’un atome dans ses sentiments et sa politique. Nous aimons, nous honorons, nous protégeons le clergé ; nous voulons la liberté sage, la dignité, le repos. Nous le manifestons en toute occurence. Il n’y a en France, avec cette loyale et énergique attitude du gouvernement impérial, aucune difficulté sérieuse, parce que l’entente cordiale est aisée, mais il faut se comprendre, il faut s’éclairer mutuellement sur les choses possibles où impossibles. I ne faut nulle part des préten- Lions absolues, exclusives. Il nous faut tenir compte des nécessités si graves de l'opinion publique dans un pays personnel et

impressionnable comme la France. Voilà la vérité du bon sens pratique. »

Les négociations engagées entre le gouvernement impérial et le Saint-Siège apaisèrent le conflit qui mettait aux prises Dreux-Brézé et les curés interdits. Ceux-ci écrivirent à leur évêque une lettre de regrets dont la formule fut minutieusement débattue, et furent réintégrés dans leurs fonctions au mois de juillet. Mais le gouvernement ne put obtenir l’éloignement de l’évêque. Aux démarches les plus pressantes, Pie IX répondit, comme l’avait prévu Rayneval, que contraindre Dreux-Brézé à donner sa démission, ce serait sanctionner la sentence du Conseil d'Etat ; ce serait aussi, après les démissions forcées des évêques de Lucon et de Pamiers, ruiner entièrement le principe de l’inamovibilité épiscopale et mécontenter gravement les évêques de France (1) et du monde entier. Le transfert de Dreux- Brézé à un autre siège épiscopal fut suggéré par le Saint-Siège et repoussé aussitôt par le gouvernement impérial. Le 7 juillet, tout en maintenant que l'éloignement de Dreux-Brézé serait tôt ou tard nécessaire, Rouland accepta d’attendre les résultats que produiraient la réintégration des curés et les conseils donnés par Pie IX à Dreux-Brézé. La négociation fut ajournée ; eile ne devait être reprise qu’en mars 1858.

IV. — L'empereur et les privilèges de la couronne de France (2)

Le Saint-Siège, tandis qu'il refusait son concours au gouvernement impérial dans l'affaire de Moulins, lui donna satisfaction dans deux négociations relatives l’une aux prières pour le souve-

rain, l’autre à son aumônerie.

(1) Rouland affirmait le contraire (4 juin, Rouland à Walewski, F1° 2,541 et Mémoires et Documents, vol. 117), mais Rayneval croyait l'opinion du pape fondée (25 juin, Correspondance diplomatique).

(2) Grande aumônerie et chapitre de Saint-Denis : F1 3.089 ; F1°G.169 ; F?° 6.179 (Robiou), AB XIX 523, 05 104. Mémoires et Documents, vol. 114et 116 (14 mars 1857). Correspondance diplomatique, mars-mai 1857, 5 mai et 4 aoûti85s ; Cercay, 165 AT 10, mars 1857 ; Documents concernant la Grande Aumônerie el la chapelle de Saint-Denis, publiés par ordre du ministre de l'Instruclion Publique el des Cultes (1854. in-4°) ; Conegliano : La maison de l'empereur. Liturgie : F1 5.434, 5.578,5.979, 2,941 (Dossier Dreux-Brézé, 14 avril, 2, 4 et 8 mai 1857). Mémoires et Documents, volume 116 (14 mars, 30 avril, 14 mai 1857) et volume 117.

Correspondance diplomatique, avril-décembre 1857.

Bazin, Vie de Mgr Maret ; Martin, Vie de Mgr Jaquemel ; Clastron, Vie de Mgr Planlier ; Bergier : Études liturgiques, Besançon 1862, 2 vol., in-5°,

Napoléon III, au début de l’Empire, avait pris pour premier aumOnier l’évêque de Nancy, Menjaud, qui garda la direction de son diocèse, et pour deuxième aumônier l’abbé Tirmarche, curé de Ham, qu’il avait connu pendant sa captivité. L’aumônerie du souverain était, d’après les privilèges traditionnels de la couronne de France, exempte de la juridiction de l'ordinaire. Mal définie, cette exemption entraîna quelques conflits entre Menjaud et Sibour. Une autre question d’exemption se posait pour le chapitre de Saint-Denis réorganisé par le décret du 25 mars 1852 et dont les prêtres de la chapelle impériale étaient membres honoraires.

Les traditions gallicanes étant imprécises et les exemptions ayant été abolies par les Articles Organiques, une commission réunie en janvier 1856, décida que le gouvernement demanderait au pape de préciser par une bulle le statut des deux institutions (1). La mort de Sibour facilita cette réorganisation. Menjaud, allant à Rome en mars 1857, fut chargé de la négociation, qui aboutit aussitôt. Les exemptions du chapitre de Saint-Denis et de la Grande Aumônerie furent élargies. Le grand aumônier eut sous sa juridiction les palais impériaux, les personnes qui y résidaient, les aumôniers de l’armée et de la marine servant hors du territoire de l’Empire et le chapitre de Saint-Denis. Pour mettre fin à tout conflit entre l’archevêché et l’aumônerie, Napoléon III avec l’assentiment du pape nomma Morlot grand aumônier (13 août 1857), Menjaud, restant premier aumônier sous $a direction.

Les privilèges de la couronne de France en matière liturgique, donnèrent lieu à une négociation plus importante. Sous Louis- Philippe, par suite de la mauvaise volonté du elergé légitimiste, et sous la Seconde République, les prières pour le chef de l’État étaient dans beaucoup de régions tombées en désuétude. De plus, sous la pression du Saint-Siège, la liturgie romaine était rétablie dans un nombre croissant de diocèses sans que le gouvernement, qui déplorait cette évolution vers l’ultramontanisme, osât intervenir (2). Or, les prières pour le souverain qui figuraient dans les hturgies gallicanes, ou bien n’existaient pas dans la liturgie

(1) Elle était composée de Fortoul, Abbatucci, Baroche, Fould, Troplong, Delangle, Portalis, Menjaud. Troplong, se plaçant au point de vue gallican d’après lequel l'empereur, aux termes du Concordat, jouissait de plein droit des privilèges religieux de la couronne de France, jugeait une nouvelle bulle superflue. Les autres estimèrent qu'en pratique elle serait utile (AB XIX 593, F2° 3,089).

(2) F2°5.454 ; F19 1.853, Comptes rendus hebdomadaires, 8 mars 1856.

romaine, ou bien s’y adressaient au roi des Romains {1}. Comme elle devait être textuellement adoptée, les prêtres hostiles à l’empereur saisissaient ce motif de ne pas prier pour lui. D’autres chantaient les prières pour le souverain après la fin de la messe, c'est-à-dire souvent au milieu du bruit et de l’inattention générale, alors que les fidèles se dispersaient et que parfois les légitimistes s'étaient ostensiblement retirés. Ces prières étaient donc très irrégulièrement chantées surtout dans les pays légitimistes (2). Or c'était là que le gouvernement comptait le plus sur elles pour accroître le prestige de l’empereur auprès des populations,

L'empereur, fort de l’article 8 du Concordat qui prescrivait le chant du Domine salvum, écrivit personnellement au pape pour le prier de mettre fin à une situation dont il était blessé (3). Il désirait de plus, comme Napoléon Ier, l'unification du catéchisme (4). Cette seconde demande fut ajournée. Rouland appuya la première de remarques menaçantes : « … Malgré les résistances locales et de nombreuses réclamations, le gouvernement de l’empereur n’a voulu contrarier en rien la propagation de la liturgie romaine, mais... il ne saurait abandonner les prérogatives consacrées par un usage immémorial et considérées par les populations comme l’un des attributs essentiels de l'autorité souveraine... Dans la plupart des communes rurales, le changement de liturgie est très onéreux et mal compris. Les habitants des campagnes ont peine à concevoir pourquoi on change la tradition et les habitudes de leurs pères pour prier Dieu (9). Les nouveaux livres entraînent des dépenses. Si ces nombreux fidèles, et ici 1l s’agit aussi de ceux des villes, s’aperçcoivent que la liturgie romaine omet ou diminue les prières pour le souverain de la France, ils arriveront à cette pensée, que c’est une contrainte

(1) Voir p. 101.

(2) F1° 5.778 ; F1° 5.605 (Calvados, septembre 1856 ; Mayenne, juillet 1557 ; Morbihan ; juillet 1856, février 1857; Vendée, mai 1856); F1° 5.606 (Loire-Inférieure, février 1857) ; F1°5.832 (1857) ;5.877 (1854) ; 5.867 (Orens) ; 5.872 (Jolys) : 5.785 (Montestruq).

(3) F1° 2.572, Bonnechose à Fortoul, 11 février 1856 ; Ségur : Mgr de Séqur, Souvenirs el récit d'un frère.

(4) Articles Organiques ; 39 : « Il n'y aura qu'une liturgie et un catéchisme pour toutes les églises catholiques de France. » Une lettre du 14 avril 1857, adressée à Rouland par Walewski au sujet du catéchisme unique, porte en marge celte note : « C'est le cardinal Gousset qui a pris l'initiative il y a environ deux ans. On a fait au cabinet un travail pour l’empereur sur cette question. »F19 2,541.

(5) Sur ce mécontentement, voir Fte III Nord 8, 14 avril 1559 ; Ledru : Dom Guéranger, abbé de Solesmes et Mgr Bouvier...

étrangère, antinationale et offensante pour l’empereur. Le pays en concluera, injustement sans doute, mais inévitablement, que l’Église romaine est hostile au gouvernement impérial, et l'établissement de la nouvelle liturgie éprouvera dans la pratique les plus sérieuses difficultés (1) .»

Après de nombreuses démarches de Rayneval et de l'évêque de Nantes, Jaquemet, que Napoléon III avait associé à la négociation, le gouvernement impérial obtint satisfaction. La congrégation des Rites décida par décret du 10 septembre 1857 que le nom de l’empereur serait désormais prononcé dans Île canon de la messe ; que le Domine salvum suivi de la prière Ouæsumus omnipolens Deus serait chanté dans toute la France après la communion et avant l’Ile Missa est; que les prières pour le souverain figureraient suivant la coutume dans les offices de Pâques et dans les litanies des saints (2). Ces dispositions formeraient une annexe aux missels et aux bréviaires romains usités en France.

Le gouvernement obtint encore un décret interprétatif du 17 décembre précisant que le nom propre de l’empereur serait mentionné dans le Domine salvum et que cette prière serait chantée non pas une fois comme le prévoyait le décret du 10 septembre, mais, suivant l’usage français, une fois par l’officiant ou par le chantre, et une fois par les fidèles (3). Cette dernière règle et la mention de l’empereur au canon de la messe étaient contraires aux principes de la liturgie romaine et le gouvernement impérial eut grand peine à les faire consacrer par le Saint-Siège. Forte des ordres pontificaux, l'administration put désormais obtenir que les prières pour le souverain fussent régulièrement chantées (4).

Le Saint-Siège reconnut ainsi comme des droits des coutumes qu'il avait admises sous l’ancien régime mais sans les approuver explicitement (5).

) Mémoires et Documents, volume 116, 30 avril 1857. ) Certaines prières exceptionnelles ne furent pas modifiées (voir p. 207). ) F195,835 Astruc, ) Deux prêtres légitimistes déclarèrent en chaire qu’ils se conformeraient aux décrets de la congrégation des Rites, mais à contre-cœur (F1°5.819 A. Raballaud ; BB:* 1.576, À 2 9.511 ; F1°5.871, Barruel).

(b) Voir Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1893, d'Haussonville : Trois moments de la vie de Lacordaire.

V. — Rouland et l'ultramontanisme (1857-1858) Le concile provincial de Reims : les facullés de théologie (1)

Aucun concile provincial ne s'était tenu depuis que le gouvernement avait cessé de suspendre par décret l’application de l’article organique qui subordonnait leur réunion à son autorisation. Cependant, la province ultramontaine de Bordeaux se réunit à Périgueux en août 1856. Mais Landriot et Delamarre, comme Fortoul l'avait escompté en les nommant, firent écarter de l’ordre du jour les questions brûlantes comme celle de l’autorité des congrégations romaines en France. Le concile ne put servir efficacement la cause ultramontaine (2).

En août 1857, l’autre province ultramontaine, celle de Reims, se réunit dans sa métropole. Rouland, averti que les questions écartées à Périgueux y seraient reprises, demanda que le cardinal Antonell engageät l'archevêque de Reims Gousset à ne pas les faire discuter : « … Les condamnations prononcées contre des livres qui devaient échapper par leur objet même à la censure ecclésiastique ont discrédité à tout jamais dans notre pays les sentences de la congrégation de l’Index... Nous ne pouvons reconnaître plus d'autorité aux décisions des autres congrégations qui ne sont pour nous que les conseils de la papauté, l’éclairant de leur science et de leur expérience, mais n'ayant pas qualité de statuer à sa place » En cherchant à accroître leur autorité, on susciterait une réaction de l’opinion publique ; c'était pourquoi le souvernement impérial s’adressait au Saint-Siège (3).

Rayneval savait que la thèse de Rouland était à Rome « tout à fait inadmissible. En effet les congrégations ne sont pas seulement les conseils de la papauté, ce sont encore ses organes... Il n’y a pas une de leurs décisions quine recoive la sanction personnelle du souverain pontife». Pour faire admettre son intervention, Rayneval représenta au contraire à Antonelh « qu'ouvrir une discussion c'était mettre en doute l'autorité même des congrégations », et que des polémiques auraient pour résultat de «retar-

(1) Concile de Reims : F:* 1.947 ; Mémoires et Documents, volume 118 ; Correspondance diplomatique, juillet-août 1857.

Facultés de Théologie : voir chap. V, $ 5 ; et de plus Correspondance diplomatique, 23 octobre, 6 novembre, 18 décembre 1856 ; 22 janvier, 30 avril, 18 et 25 juin; novembre 1857 ; janvier-juillet et 6 novembre 1858.

(2) F1#5.591 ; Baunard : Histoire du cardinal Pie. |

(3) Rouland à Walewski, juillet 1857; F1*1.947, et Mémoiresel Documents, vol. 118,

der le moment où les décisions de congrégations seraient admises sans conteste (1) ». C'était l’opposé de la pensée de Rouland. Antonelli assura Rayneval qu'il chargerait le nonce de faire auprès de Gousset la démarche demandée.

En fait, le concile de Reims fut gêné par la présence du nouvel évêque d'Amiens Boudinet, ultramontain, mais qui craignait de déplaire au gouvernement (2). Les décrets du concile affirmèrent cependant la force obligatoire des décrets des congrégations rowaines. Une formule spéciale de soumission à l’Index y fut de plus introduite par la congrégation du Concile (3). Ainsi, malgré l’adresse de Rayneval à maintenir un accord apparent, les tendances du Saint-Siège et celles du gouvernement impérial en matière ecclésiastique s’affirmaient de plus en plus opposées. C'est ce qui entraîna l’échec des négociations relatives aux facultés de théologie.

En octobre 1856, Antonelli avait présenté à Rayneval des objections contre le nouveau projet élaboré en juin par Fortoul pour l’institution canonique des facultés de théologie. Ses critiques portaient surtout contre le droit de visa que le gouvernement impérial s'était réservé sur les statuts, les programmes el les diplômes de ces facultés. Rayneval rappela que l’on ne demandait pas à la cour de Rome de reconnaître ce droit, mais seulement d’en tolérer l’exercice. Un accord de principe parut réalisé (4). Le nonce fut chargé de consulter les évêques français sur les modalités d'exécution, notamment sur le nombre et la circonscription des facultés. Cette enquête dura jusqu’au mois de juin 1857. Son résultat ne paraît pas avoir été défavorable au projet (5). L'accord semblant fait, Antonelli décida de faire rédiger la bulle d'institution canonique. Ce travail prit encore plusieurs mois. Gramont écrivait le 14 novembre : « Le Saint Père qui n’eût jamais pris l’initiative de cette mesure, ne lui est pas

1) 27 juillet 1857, Correspondance diplomatique. 2?) Gousset : Le cardinal Goussel.

3) Mater : L'Église catholique.

(4) Cet accord ne fut pas consacré par un échange de notes écrites. Voir la lettre adressée le 2 janvier 1858 par Gramont à Rouland (F1° 4,090).

(») Rayneval restait optimiste. Il écrivait à Rouland le 2 mai 1857 : « La négocia- Lion relative à la réorganisation des facultés de théologie marchera lentement, très lentement... mais elle finira par aboutir, avec un peu de patience nous arriverons au port. » Rouland lui répondit : « Quant aux facultés de théologie, je ne vois guère pourquoi l’on nous est si peu favorable, à moins d’avoir la pensée d'établir à Rome le centre des études el des grades théologiques. Ici, nous abandonnons toute leur direc-. Lion à l’épiscopal. Que pouvons-nous faire de mieux pour prouver que nous voulons isoler les études religieuses de toute pression du pouvoir temporel ? » (F 122.541, 8 mai).

très favorable et son gouvernement s’est empressé de profiter du départ du comte de Raynevel pour laisser la question dormir dans les bureaux d’où on ne l’a fait sortir qu’à ma requête (1) ». Gramont pensait cependant que la bulle serait conforme aux demandes du gouvernement français.

Le projet ne fut établi qu’au début de 1858. Aussitôt, le désaccord entre les deux gouvernements, auquel les conversations de Rayneval et d’Antonelli avaient paru mettre fin, se manifesta de nouveau. Dans le projet de la bulle « le silence le plus absolu couvre tout ce qui se rattache d’une façon quelconque à l’action officielle du gouvernement impérial (2) ». Rouland, au contraire, s’en tint strictement au projet Fortoul de juin 1856 qui donnait des garanties au pouvoir civil. Gramont obtint quelques modifications de forme, et que la bulle mentionnât l'intervention du gouvernement dans la fixation des sièges et des circonscriptions des facultés. Trois difficultés principales subsistaient : Le Saint-Siège exigeait que tout l’enseignement fût donné en latin, ce que le gouvernement impérial jugeait impraticable. Le Saint- Siège voulait également que les livres et les programmes fussent soumis à son approbation fapprobanda). Le gouvernement impérial repoussait cette clause, marque de défiance envers les évêques français qui composeraient les conseils supérieurs des facultés de théologie. Il ne voulait pas que le Saint-Siège püût s’immiscer constamment dans l'administration des facultés ; il eût admis comme dernière concession le mot approbala pour marquer que livres et programmes devraient être choisis parmi ceux que Île Saint-Siège avait approuvés sans qu’il fût besoin d’une approbation spéciale. Pie IX refusa cette transaction. Surtout, il refusa de reconnaître au gouvernement le droit de révoquer les professeurs. Seuls, d’après le projet de bulle, les conseils supérieurs avaient le droit de révocation et le gouvernement devait s'adresser à eux s’il était mécontent d’un professeur sans ètre certain que sa demande recevrait satisfaction (3). Même si un accord avait été réalisé sur le texte de la bulle, la cour de Rome aurait encore pu protester contre les mesures que le gouvernement s'était réservé

(1) Co orrespondance diplomatique.

(2) Gramont à Walewski, 2 janvier 1858, Correspondance diplomatique.

(3) «… ut idem consilium.. suam operam impendal ad omne avertendum incommodum. » Gramont obtint un texte un peu plus précis : « ET idém consilium... suan operam impendet ad illud avertendum incommodum. » Mais il ne put obtenir que le conseil fût obligé de révoquer les professeurs dont se plaindrait le gouvernement (13 avril 1858, Gramont à Walewski, Correspondance diplomatique).

de prendre de sa propre autorité et qui eussent été les Articles Organiques de ce nouveau concordat. Enfin, le gouvernement voulait conserver le personnel sallican des facultés de théologie dont le pape aurait exigé l'élimination (1).

Devant la résistance du pape, Rouland fit ue que le gouvernement pouvait se passer de son concours : «… Le gouvernement ne voudra pas laisser le jeuneclergésans un a supérieur qui lui est indispensable et... il emploiera les fonds affectés jusqu’à présent aux facultés de théologie à encourager les établissements des hautes études ecclésiastiques qui sont déjà florissants et à en former de nouveaux sur une plus vaste échelle. Le Saint-Siège ne pourrait que s’en prendre à lui même s’il n'avait aucune action sur ces établissements dont le succès est assuré (2).»

Gramont jugea que cette menace pourrait produire quelque effet si le gouvernement annonçait l'intention de choisir les évêques parmi les prêtres sortis de ces établissements gallicans. Mais il ne croyait pas que la négociation püt aboutir : « Je sais pertinemment et de source certaine que le Saint-Siège est contraire à l’établissement des facultés en France (3)... La cour de Rome sent en effet, qu’en combinant l’existence canonique d’une institution religieuse avec l’organisation d’un clergé constitué sur une base reconnue, mais non canoniquement irréprochable, elle sanctionne implicitement l’ordre de choses auquel elle unit son action. Or, si la cour de Rome reconnait et observe le Concordat, elle évite avec soin toute occasion de l’approuver et il lui répugne de le faire implicitement par l’institution canonique des facultés dans un pays régi par un accord qu’elle considère toujours comme une conséquence des malheurs du temps (4). »

Gramont citait en effet de longs extraits des rapports de la congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires qui avaient servi de base aux réponses du Saint-Siège. Ces rapports, expression intransigeante des doctrines romaines, restreignaient

(1) Clastron : Vie de Mgr Plantier, audience du 6 décembre 1858,

(2) Rouland à Walewski, 12 mai 1858, Correspondance diplomatique.

(3) Gramont écrivait le 10 juillet en faisant prévoir l'échec de la négociation » «Je suis convaincu qu'on a toujours eu à Rome la ferme résolution de la faire échouer. Correspondance diplomatique.

(4) 31 juillet, Gramont à Walewski, Correspondance diplomatique. Gramont ajoutait que le prélat chargé de rédiger la bulle avait reçu l’ordre de la rendre inaccep- Lable pour le gouvernement impérial par la forme et les déclarations de principe, même s’il eût consenti à en accepter les clauses,

à l'extrême les prérogatives du pouvoir civil, et l’épiscopat, français y était l’objet d'une méfiance évidente. Leur esprit était nettement opposé au Concordat tel qu'on l’interprétait en France. En particulier, la congrégation exposait, à propos de la nomination des professeurs, la théorie des bénéfices ou du patronat d’après laquelle les princes ne pouvaient nommer des dignitaires ecclésiastiques que par une concession du pouvoir spirituel méritée par les bienfaits qu'ils accordaient à l'Église et subordonnée à leur continuation. Leurs droits étaient donc « subordonnés et conditionnels » tandis que ceux de l’autorité spirituelle et surtout du Saint-Sièce ne connaissaient « mi limite, ni condition ». Cette doctrine s’appliquait notamment aux nominations épiscopales. Le gouvernement impérial qui ne l’accepta jamais, parce qu'elle réduisait à l’excès le droit qu'il tenait du Concordat, ne pouvait l’admettre pour la nomination des professeurs des facultés de théologie.

Cette négociation montrait combien l'accord réalisé par le Concordat était artificiel et précaire. Chacune des deux parties contractantes le considérait comme une concession excessive sur laquelle elle cherchait à revenir en l’interprétant à sa manière, c’est-à-dire de facon opposée à celle de la partie adverse. Le régime concordataire fonctionnait en pratique grâce à de perpétuels compromis, mais le désaccord latent entre le Saint-Siège et le gouvernement français devenait manifeste aussitôt qu’une question de principe se posait.

Rouland ne se prononça que le 6 novembre (1) sur le rapport de Gramont du 31 juillet. Après avoir rappelé les origines de la négociation, il déclara que dès son arrivée au ministère il avait trouvé excessives les concessions faites par Fortoul dans son second projet. Il jugeait en tout cas impossible d’aller au delà. Il admettait certaines concessions de forme et l’usage obligatoire du latin, mais maintenait absolument ses exigences relatives au choix des livres et des programmes des facultés et à la révocation des professeurs. Mieux valait à son avis renoncer à l'institution canonique des facultés de théologie que céder sur ces deux points (2). Cette lettre marqua la fin de la négociation qui était pratiquement interrompue depuis le mois de mai (3).

(1) 6 novembre 1858, Rouland à Walewski, Correspondance diplomatique.

(2) C'était depuis le mois d'août l'avis de Maret, qui en avait fait part à Rouland (Bazin : Vie de Mgr Mare).

(3) Au début des négociations, Fortoul et Rayneval en désiraient le succès et le croyaient possible. Il est difficile de savoir quelles étaient alors les dispositions du

Le gouvernement impérial et le Saint-Siège n’avaient pas pu créer en commun un enseignement supérieur pour le clergé français. L'un et l’autre cherchèrent à développer les centres d’études ecclésiastiques qui s'étaient récemment organisés sous leur influence exclusive : la faculté de théologie, l’école des Carmes et le chapitre de Sainte-Geneviève à Paris ; le séminaire français de Sainte-Claire à Rome. L’élite des jeunes prètres français qui, pendant la première moitié du x1x® siècle, s'était exclusivement formée dans les séminaires diocésains ou à Saint-Sulpice, fut désormais sollicitée de compléter ses études soit dans les établissements gallicans de Paris, soit dans les universités romaines. Ils se divisèrent selon les préférences de leurs évêques ou leurs convictions personnelles, selon qu'ils attachaient plus de prix à la faveur du gouvernement ou à celle du Saint-Siège. Cette concurrence joua un grand rôle dans la politique ecclésiastique du Second Empire. Elle mettait en cause l'avenir de l’Église de France.

VI. — Le conflit de Moulins ; les messes pro populo (1858) (1)

La réintégration des curés interdits n'avait pas ramené le calme dans le diocèse de Moulins. Les prêtres qui avaient pris parti contre Dreux-Brézé craignaient ses représailles. Il était toujours très impopulaire ; à la fin de février 1858, la police, dut empêcher un charivari que les habitants de Moulins s’apprétaient à lui donner ; les protestants profitaient de cette situation pour faire de la propagande dans l'Allier, non sans quelque succès. Dreux-Brézé publia après l’attentat d’Orsini un mandement que le gouvernement trouva convenable, mais il nomma aux postes vacants des prêtres notoirement légitimistes ; Rouland refusa de faire ratifier par l’empereur la nomination de l’un d’eux à une cure cantonale. Le bruit se répandit dans le pensionnat de Saint-Gilles, dirigé par des frères des Écoles chrétiennes sous le

Saint-Siège, mais dès 1856 elles furent certainement défavorables. Or, Rouland n'était pas loin de souhaiter un échec. Après que Rayneval eut été remplacé, la négociation fut poursuivie par trois hommes : Rouland, Gramont et Antonelli, dont aucun ne croyait un accord possible ou $ouhaitable. C'est seulement au ministère des Affaires Etrangères, dont le rôle était celui d’un intermédiaire passif, que l’on paraît avoir conservé jusqu’au bout quelque désir et quelque espoir d’aboutir.

(1) Sur le conflit de Moulins, voir les sources indiquées au $ 3 et la Correspondance diplomatique d'avril à juillet 1858. Sur les messes pro populo, voir la Correspondance diplomatique (10 juillet, 7 août, 28 octobre, 28 décembre 1858) et, dans les papiers de Baroche, les dossiers 1.005 (Rouland) et 1.018 (note de l’évêque de Coutances).

patronage de l’évêque, que l’Empire serait prochainement renversé ; une enquête Judiciaire montra que l’esprit de l'institution était hostile au gouvernement. Enfin, aux vêpres chantées le mercredi des Cendres parles chanoines dela cathédrale, le doyen du chapitre, de Conny, ami intime de Dreux-Brézé, réprimanda un chanoine qui avait chanté « Domine salvum fac imperalorem » et lui fit chanter « Domine salvum fac regem » (17 février). L’ineident passa inaperçu du public mais irrita le gouvernement. Le préfet Genteur et les fonctionnaires civils avaient rompu avec l’évêque, auquel restaient seuls fidèles quelques officiers légitimistes de la garnison qui était en mauvais termes avec la population civile.

L'empereur décida, au mois de mars 1858, de reprendre la négociation suspendue en juillet 1857 pour obtenir du pape qu'il mandât Dreux-Brézé à Rome et l’engageät à démissionner. Mais le pape persista dans son refus : Dreux-Brézé avait fait savoir qu'il ne démissionnerait pas et qu’il ne consentirait même pas à se rendre à Rome. Il était impossible de trouver dans ses actes la matière d’un procès canonique qui seul eût permis de le destituer régulièrement. Quant à la prière pour le souverain des laudes du mercredi des Cendres, elle avait pour formule dans le monde entier : Domine salvum fac regem, même en Autriche pour l’empereur, en Espagne pour la reine et dans les États romains pour le pape. C'etait une prière immuable que les récents décrets relatifs aux prières pour le souverain dela France n'avaient pas modifiée ; de Conny était donc dans son droit ({). Le pape, tout en déclarant blâämer la conduite de Dreux-Brézé et en le faisant prier de se rendre à Rome, ne prêta aucun concours effectif au gouvernement impérial.

Celui-ci n’insista pas (2) et se décida, comme il en avait fait la menace, à agir contre Dreux-Brézé par ses propres moyens, Il ordonna aux fonctionnaires et aux officiers de rompre toutes relations avec lui. Ils n’assistèrent pas à la procession de la Fête-Dieu, et ne firent pas visite à l’évêque le 1e7 janvier 1859. Cet interdit allait durer huit ans. La vivacité première du conflit s'étant apaisée, le département resta d’ailleurs très calme. Dreux-Brézé n’avait pas assez d'influence pour que son hostihté suffit à causer de l’agitation.

Une question de discipline ecclésiastique suscita un nouvel

(1) Gramont à Walewski, 3 juillet 1858, Correspondance diplomatique. (2) La négociation prit fin dès juillet 1858.

incident entre le gouvernement impérial et le Saint-Siège. Une encyclique pontificale du 3 mai 1858 rappela l'obligation pour les curés et desservants de dire la messe gratuitement pour la généralité des fidèles les jours de fête supprimées. En France, où de nombreuses fêtes (1) avaient été supprimées lors du Concordat, cette obligation n’était pas respectée et les curés avaient disposé de leurs messes libres, y compris celles des fêtes supprimées, pour des fondations privées qui leur assuraient un casuel et formaient « le revenu principal des fabriques » (2). Leur situation matérielle déjà précaire était donc atteinte par l’encyclique. Celle-ci ajoutait que seule la congrégation du Concile pourrait accorder des indults dérogeant à la règle remise en vigueur. Ni le gouvernement, ni les évêques français n’avaient été consultés, et l’encyclique fut publiée dans l’Univers avant que la plupart des évêques l’eussent recue.

Rouland, adressa le 7 juillet un rapport à l’empereur (3). « Ce qui me semble fâcheux dans cette mesure, c’est de voir Rome la prendre sans avoir amicalement consulté l’épiscopat. Je crains, Sire, qu’on ne s’égare à Rome sous l'influence exagérée du principe de la toute puissance pontificale... Plusieurs évêques (4), Sire, et le cardinal de Paris, m'ont parlé de cette affaire. Ils se plaignent 19 de ces mesures administratives prises brusquement à Rome sans le moindre avis demandé ; 2° de ce que le Saint-Père n’ait pas, conformément à nos usages et tout en posant la règle, confié aux évêques français le som de distribuer des dispenses en raison des besoins locaux ; 39 de ce qu'on affecte à Rome depuis plusieurs années d’affaiblir leur autorité spirituelle en les écartant de toute participation aux conseils dont le Saint-Père aurait besoin pour bien juger les intérêts français. »

«Je pense, Sire, qu’il y a beaucoup de vrai dans ces plaintes qui me sont faites confidentiellement. La tendance romaine est de ne pas vouloir les évêques français tels que les a faits le Concordat, c’est-à-dire alliés et soumis au gouvernement et dirigeant avec lui le clergé inférieur. On les veut diminués, absorbés, et pour celà on tend à leur ôter l’autorité spirituelle et administrative sur leur diocèse. On encourage le clergé inférieur

Trente-cinq jours par an.

} Rouland à Walewski, 28 octobre 1858, Correspondance diplomatique.

à passer par-dessus la tête des évêques pour tout faire décider directement à Rome. Cela n’est plus la véritable unité catholique des différentes églises de la chrétienté. C’est l'unité italienne, ce qui est fort différent. Votre Majesté, Sire, devine facilement qu'il n’y aura plus d’ascendant gouvernemental sur les affaires religieuses le jour où l’autorité directe et personnelle du pape absorbera les évêques français et où le clergé inférieur, n’étant plus régi par les évêques, ne voudra plus relever que de Rome. Ce jour-là, notre clergé n'ayant plus de nationalité, la religion sera compromise. »

Les démarches faites à Rome échouèrent. Antonelli répondit que l’encyclique rappelait une obligation d'ordre spirituel et général qui n'avait Jamais cessé d’être en vigueur et qu’elle ne comportait aucune entente préalable avec le gouvernement ou les évêques français. Il regretta seulement la manière dont elle avait été publiée. L'on remit en vigueur la convention faite en 1854 d’après laquelle un exemplaire des actes pontificaux devait toujours être remis à l’ambassadeur (1).

L'accord apparent que Rayneval avait réussi à prolonger grâce à-sa souplesse, à sa patience et à sa parfaite connaissance du gouvernement pontifical ne survécut pas à son ambassade. Après l’entrée en fonctions de Gramont, beaucoup moins enclin et moins apte aux ménagements, les difficultés se multiplièrent. Elles étaient graves parce qu’elles révélaient un désaccord irréductible entre les deux gouvernements sur l'interprétation du Concordat, sur ce que devaient être les relations de l'Etat et de l’Église de France avec le Saint-Siège. Mais comme elles portaient sur des questions qui pourraient être ajournées, ou dont l'importance était secondaire, elles ne suscitèrent pas de véritable conflit. La plus grave menace pour les bons rapports de l’Empire et du Saint-Siège restait la question romaine, qui fut posée en août 1858 par de sérieux incidents (2).

(1) Note verbale annexée à la dépêche envoyée le 7 août par Gramont à Walewski (Correspondance diplomatique). Une nouvelle démarche de Rouland (28 octobre) n'eut pas plus de succès. Sur la transmission des actes pontificaux, voir Mémoires et Documents, volume 117, F1° 1.954 et 6.135.

(2) Voir chap. XI, $ 3.

MAURAIN. — POLITIQUE

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