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L'opinion et les élections

En 1856 et en 1857 les journaux hostiles au clergé devinrent de plus en plus audacieux et violents. Après le Congrès de Paris les événements d’Italie continuèrent à leur fournir un sujet de polémique, mais il se mirent aussi à discuter les questions de politique religieuse intérieure. Ils profitèrent des divisions de l'Église. Leurs attaques contre l'Univers avaient plus de retentissement et d'autorité depuis que les catholiques libéraux les avaient formulées dans «L’Univers jugé par lui-même » et dans la polémique à laquelle ce pamphlet donna lieu. L'Univers et son école, dont la situation dans l’Église avait été renforcée par cette attaque manquée étaient toujours aussi antipathiques à l’opinion laïque (1).

Le meurtre de Sibour par Verger desservit aussi le clergé dans l’opinion : d’abord parce que le crime avait été commis par un prêtre, et aussi parce qu’il avait pour origine les divisions de l'Église. Des prêtres furent insultés dans les rues de Paris (2). Bien que Sibour eût été frappé par un adversaire du dogme de l’Immaculée Conception, c’est-à-dire par un extrémiste gallican, le Siècle rappela avec insistance qu'il avait été violemment attaqué par les ultramontains jusqu’à la veille de sa mort.

L'affaire de La Salette fut de nouveau soulevée en 1857, Mile de La Merlière ayant fait appel du jugement qui la déboutait de sa plainte contre Déléon. Un avocat républicain, Jules Favre, accepta de la défendre (3). La cour de Grenoble interdit,

(1) Le carême fut prêché aux Tuileries en 1859 par Ventura, un moine italien, autrefois libéral, converti à l’ultramontanisme autoritaire et théocratique. Ses sermons choquèrent l'empereur et son entourage .(Rastoul : Le père Ventura, 1906, in-1?.)

(2) Univers, 6 février 1857.

(3) Maurice Reclus : Jules Favre.

LA PRESSE ET L'OPINION Fe

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le compte rendu du procès. L'avocat général demanda une condamnation, estimant que les motifs de Déléon n'étaient pas honorables. Mlle de La Merlière chercha à établir qu’elle se trouvait le jour de l'apparition loin de La Salette, à Saint- Marcellin, mais la cour refusa d'examiner le fait de l'apparition. Elle débouta Mlle de La Merlière de son appel comme n'ayant pas subi de préjudice du fait des brochures de Déléon (6 mai). Bien que le fond de la question eût été expressément réservé par les attendus du jugement il fut accueilli, non sans quelque raison, comme un triomphe pour les adversaires du miracle (1).

Les journaux hostiles à l’Église profitèrent également de la résistance que le gouvernement opposait à certaines entreprises cléricales. Ils approuvèrent bruyamment la circulaire de Rouland sur la liberté des cultes dans l’enseignement secondaire (septembre 1856) et surtout l’appel comme d’abus contre l'évêque de Moulins, dont au contraire la presse catholique s'émut vivement. L'Univers qui depuis le début de l'affaire plaidait la cause de Dreux-Brézé en cherchant à ménager le gouvernement protesta le 26 mars contre les poursuites en Conseil d'État qui venaient d'être officiellement annoncées et reçut un avertissement (2). C'était son premier conflit avec le gouvernement. Une note insérée au Moniteur du 29 mars justifia l'appel comme d’abus, et, après la sentence, le ministre

T1) Ginouilhac affirma dans une lettre du 13 juin (Bertrand : La Salette, documents et bibliographie) que la présence de Mlle de La Merlière à Saint-Marcellin, le jour de l'apparition, avait été formellement établie par les débats. Or, cette affirmation n’est pas fondée. Le procureur général Gaulot, qui désirait la condamnation de Déléon, écrivait le 25 mai au garde des Sceaux : « Aucune enquête sérieuse et complète n’a été ordonnée. Des faits graves, racontés et commentés par tous, sontencore environnés d'obscurité, La magistrature a reculé jusqu’à ce jour devant Je danger des recherches, et les éléments fournis par les deux adversaires de ce procès ne me paraissent pas de nature à être acceptés sans réserves. La religion n'a pas besoin d’être protégée par un nouveau fait surnaturel. 11 serait téméraire d'appeler de nouveau l'examen sur cette apparition. Il serait plus qu'imprudent de vouloir imposer l'idée d'un miracle, » Aussi Gaulot dissuada-t-il le supérieur des missionnaires de La Salette de poursuivre Déléon qui l'avait accusé d'avoir dit devant plusieurs personnes que Mlle de La Merlière avait joué le rôle de la Vierge.

L'avocat général, Alméras Latour, exprima les mêmes idées dans un long rapport sur l'affaire de La Salette depuis ses origines. Le procès avait été caffligeant.…. La cause de la religion et de l’ordre ne pouvait qu'y perdre, celle de l'impiété et du désordre ne pouvait qu'y gagner ». Le miracle contesté, concluait-il, « compte peu de vrais croyants dans nos contrées, dans les villes surtout où la population éclairée l’a toujours traité avec indifférence, mais il a conquis au loin beaucoup de partisans ». Alméras Latour prévoyait que la dévotion survivrait. (BB1* 1.542) L'authenticilé du miracle n'a pourtant jamais été formellement reconnue par le Saint-Siège. ; (2) « Considérant que cet article contient une attaque contre le respect dû aux lois

de l'Etat. »

de l'Intérieur invita les journaux à ne plus parler de l'affaire de Moulins. Veuillot cependant critiqua la note du Moniteur et Île décret d’abus. Il fut question d’avertir à nouveau l'Univers (1). Montalembert, dans le Correspondant du 25 avril, attaqua vivement le gouvernement et souhaita que la sentence d’abus détrompât les catholiques qui lui faisaient confiance. Le Correspondant reçut aussitôt un second avertissement (2). La sentence d'abus mécontenta également les évêques.

Le gouvernement ne voulait paraître solidaire n1 des ultramontains ni des ennemis de l’Église. En même temps que l'Univers, la Presse reçut un avertissement pour un feuilleton de Georges Sand, Daniela, qui contenait « des attaques violentes contre le Souverain Pontife et son gouvernement (3) ». En mai, Vieillard, l’ancien précepteur républicain de Napoléon III, mourut, et l’empereur se fit représenter à ses obsèques par un aide de camp, mais celui-ci se retira en voyant qu'il n’y aurait pas de cérémonie religieuse (4). Par contre lorsque Béranger mourut le 15 juillet 1857, une affiche du préfet de police Piétri annonça que la France venait de « perdre son poète national ». Napoléon IIT lui fit faire à ses frais des obsèques officielles. Il est douteux que Béranger ait reçu les sacrements ; une cérémonie religieuse eut lieu cependant. Veuillot,exaspéré par ces hommages officiels rendus au chansionnier libertin et anticlérical (5), renouvela contre sa mémoire les attaques dont ül l’avait poursuivi de son vivant. Les gouvernants du Second Empire admettaient volontiers lincrédulité pourvu que les formes religieuses fussent sauvegardées et la condamnaient avec d'autant plus d’intransigeance lorsqu'elle était franchement avouée. Ils blessaient ainsi tour à tour les libres penseurs et les catholiques.

Les élections législatives de juin 1857, bien qu’elles aient été, plus encore que celles de 1852, dominées par la pression administrative, donnent cependant quelques indications sur

(1) Eugène Veuillot : Louis Veuillot. Correspondance de Louis Veuillot, t. II (mai 1857), &. VI (avril, mai 1857).

(2) F?#331, voir Nassau Senior : Conversations. avec Montalembert (127 mai 1857). La Foi Bretonne, et l'Union Franc-Comtoise reçurent des avertissements pour le même motif.

(3) 26 mars 1857. Le Siècle fut averti deux fois pendant la campagne électorale de 1857.

(4) Taxile Delord : Histoire du Second Empire ; Mémoires du comte de Viel- Castel (23 mai 1857).

(o) Correspondance, &. IT (20 juillet 1857).

les dispositions du pays (1). Le gouvernement était en bien moins bons rapports avec le Saint-Siège et les ultramontains français qu'en 1852; il était ouvertement combattu par les catholiques libéraux et les légitimistes. Parmi les très rares députés élus avec son appui en 1852 et auxquels il le refusa en 1857 figuraient quatre cléricaux qui avaient voté en 1854 contre la loi sur l'instruction publique, (2) et surtout l’ancien chef du parti catholique, Montalembert.

L'Univers parut d’abord vouloir faire acte d'indépendance. Eugène Veuillot écrivait le 10 juin : « Plus d’un candidat officiel ou opposant pourra se trouver bien de notre concours ou regretter notre hostilité. » Le 16 juin, dans un grand article, Louis Veuillot rappela amèrement les griefs des catholiques contre le gouvernement : Ses ménagements pour l’Université, « la violation systématique et permanente du dimanche par l’administration elle-même, et l’outrage systématique et permanent de la presse contre le culte catholique et l’autorité des évêques ». Les catholiques « sont blessés au fond du cœur. Ils n’espèrent plus comme ils le faisaient dans le commencement du règne ce secours et cette assistance qu'ils continuent de demander à Dieu pour un gouvernement qui semblait la dernière barrière de la civilisation chrétienne ». Cependant Veuillot conseillait de voter pour les candidats officiels bien qu'ils fussent trop souvent des « démocrates repeints », sauf dans deux ou trois circonscriptions comme celles de Besancon, où Montalembert était candidat, et de Strasbourg, où l’administration présentait de Bussierre « chef agressif du protestantisme alsacien ».

En fait le clergé et les catholiques soutinrent presque partout les candidats du gouvernement, même lorsqu'ils ne présentaient aucune garantie de dévouement à l'Église. Dans les pays. mixtes (Bas-Rhin, Ardèche) les évêques firent voter les populations catholiques pour des candidats ofliciels protestants. La consigne d’abstention donnée par le comte de Chambord fut mieux observée en 1857 qu’en 1852 : les candidats légitimistes furent moins nombreux el moins énergiquement soutenus ; la défection du clergé leur fit perdre beaucoup de voix ; tous échouèrent. Parmi les quelques conservateurs indépendants qui furent élus sans l’appui de l’administration ou contre

(1) BB:° 1.567; sur ces élections au point de vue de la politique locale, voir chap. XII. |

(2) D'Uzès (Gard) et Montreuil (Eure) ne se représentèrent pas. Desmolles (Lozère) et Leroy-Beaulieu (Calvados) furent battus,

elle, quelques-uns étaient cléricaux, mais le clergé ne semble avoir joué qu'un rôle secondaire dans leur élection (1). Enfin le champion illustre de la cause catholique, Montalembert, candidat dans le Doubs où il avait été trois fois élu n’obtint que 4.378 voix contre 7.134 au démocrate et 17.387 au candidat officiel. C'était un désastre qui surprit beaucoup l’opinion.

A part les gallicans, les divers groupes qui se disputaient la direction des catholiques français : ultramontains, libéraux‘ légitimistes, étaient en 1857 hostiles au gouvernement ou du moins s’en méfiaient. Mais c’étaient des états-majors sans troupe. Le clergé et les catholiques ne partageaient en général ni leurs griefs, ni leurs inquiétudes et ils continuèrent à subir docilement l'influence de l’administration.

D'autre part les élections avaient montré l'influence et la popularité de la presse irréligieuse. Les candidats républicains, soutenus par la Presse et le Siècle qui avaient contribué à les faire désigner obtinrent beaucoup de voix dans les villes, et 5 d’entre eux furent élus. (2)..

Le garde des Sceaux Abbatucci étant mort fut remplacé par un magistrat gallican, de Royer, peu connu et effacé (16 novembre 1857). Au contraire on remarqua beaucoup le choix qui fut fait, pour succèder à de Royer comme procureur général près la Cour de Cassation, de l’orléaniste Dupin aîné, raltié depuis 1854 et connu surtout par son gallicanisme intransigeant (3). Cette nomination, suivant celles de l’anticlérical Billauit (1854), et du gallican Rouland (1856) montrait que le gouvernement impérial inchinait vers une politique moins favorable à l’Église (4).

IT. — Après l'allentat d'Orsini : la réaction (1858)

L’attentat d’Orsini interrompit la lente évolution vers la gauche du gouvernement impérial, et provoqua une violente réaction, Commis par un romagnol réfugié à Londres, il exaspéra

(1) Brame el Plichon dans le Nord ; Rambourgt dans l'Aube ; Migeon à Belfort.

(2) Hubner notait le 22 juin : «Les élections prouvent. l'impuissance des anciens partis e& que la question est toute entière placée entre l'Empire et la République. » (Neuf ans de souvenirs). La Presse fut suspendue pour deux mois en décembre 1857 pour un article où Peyrat se félicitait du succès du « parti de la Révolution ».

(3) Son livre Les libertés de l'Église gallicane, manuel du droit public ecclésiastique français, avait été mis à l’Index et condamné par 60 évêques français en 1844.

(4) Billault, écrivait Veuillot, «est un ennemi de l’Église ». (t orrespondance, t. VI, 1er avril 1857) ; voir aussi Eugène Veuillot : Louis Veuillot.

les pouvoirs publics et les conservateurs français contre les révolutionnaires italiens, les républicains francais, et contre les États libéraux qui leur donnaient asile, notamment le Piémont, eb surtout l'Angleterre, où l'attentat avait été préparé, Or les rév M italiens et le gouvernement piémontais élaient les ennemis directs du pape, les républicains étaient en France les adversaires les plus redoutables du clergé, et l’Angleterre libérale et schismatique était la grande puissance la ne hostile au Saint-Siège. L’attentat d’Orsini mettait donc les ennemis de l’Église en conflit avec le gouvernement impérial. Pendant quelques n elle parut devoir en retirer de grands avantages.

L’attentat rappela en même temps aux catholiques que le danger révolutionnaire, contre lequel l’empereur les protégeait, existait toujours. Ils cherchèrent à en profiter pour resserrer leur alliance avec le gouvernement. Veuillot déclara dans l'Univers que si Napoléon IIT avait été tué, « la France eût été assassinée avec lui »(16 janvier). I! dénonça l'Angleterre et le Piémont comme des « repaires d’assassins » (18 janvier). Les évêques s’empressèrent de prescrire le Te Deum d’actions de grâces que Rouland leur demanda par télégraphe le 15 janvier. Beaucoup d’entre eux, en félicitant l’empereur d’avoir échappé grâce à la protection divine aux bombes d’Orsini, l’incitèrent (1), soit dans leurs mandements, soit par lettres, à combattre l’irréligion, L'évêque de Montauban ; Doney, écrivit à Rouland le 20 janvier au sujet de l'attentat : «.… 1l appartient aussi aux: évèques d’en rechercher les causes morales. La presse et l’éducation publique ont pendant trop longtemps affaibli dans l'esprit de la jeunesse les croyances religieuses et le respect de l'autorité, l’une en les attaquant directement, l’autre en n’y attachant pas toute l'importance qu’elles ont pour le maintien de l’ordre social. » Il espérait que l’empereur y porterait remède «en supprimant l’une, en donnant de plus en plus à l’autre une direction franchement chrétienne (2). »

Le gouvernement paraissait décidé à sévir contre la presse démocratique. Il supprima la Revue de Paris, et interdit la vente sur la voie publique du Siècle et de la Pr esse. Une note insérée au Moniteur du 28 janvier invita les journaux à s'abstenir

(1) F1° 5.608; F1° 2.489, Angebaull; 2.500 Didiot ; 2.505, Pallu du Parc ; 2.510, Bardou ; 2.572, de Bonnechose; 2.527, Wicart; 2.525, Nanquette; 2.547, Dufêtre ; 2.526, Plantier ; 2.561, Pie.

(2 ) Re 2.538. Voir p.219, note 1

MAURAIN — POLITIQUE

de polémiques religieuses : « $’il est utile de défendre les divers cultes contre le mal qu’ils se font à eux-mêmes par de blämables excès de polémique, il est plus utile encore de défendre la société tout entière contre l’esprit de subversion et d’impiété révolutionnaire. Il se glisse derrière les débats religieux, ilen profite pour détruire tout principe d’autorité en inspirant le mépris de tout principe de religion. Le gouvernement est armé des moyens nécessaires pour protéger à la fois la religion et l'Etat et il en usera énergiquement (1). » Billault reçut Veuillot, se déclara catholique, et affirma « qu’une volonté plus forte que la sienne avait protégé l’existence du Siècle, mais que maintenant cette volonté faiblissait devant l’évidence (2) ». Billault restait cependant « mal vu dans le monde catholique, antipathique aux conservateurs de toute nuance (3) ». Il fut remplacé le 7 février par le général Espinasse (4), aide de camp de l’empereur ; le préfet de police Piétri, hostile au clergé, fut remplacé par Boittelle. L’archevêque de Paris Morlot fut nommé membre du conseil privé constitué après l'attentat pour se transformer éventuellement en conseil de régence. Le 19 février Veuillot vit pour la première fois l’empereur (5). Celui-ci se montra très bienveillant, peu attaché aux Articles Organiques, et décidé à surveiller sévèrement la presse.

Toutefois Napoléon IIT voulait laisser subsister un journal d'opposition ; il reçut quelques mois plus tard Havin qui était fort inquiet et lui dit qu’il n’avait pas l'intention de supprimer le Siècle bien que cette mesure lui fût souvent demandée (6). D'autre part certains catholiques n’approuvaient pas la répression organisée par le gouvernement. Sur les 24 députés qui votèrent le 19 février contre la loi de sûreté générale, 14 étaient,

(1) Peu après, Proudhon et Vacherot furent condamnés pour avoir publié des livres offensants pour la religion. Ils avaient affirmé, le premier dans La justice dans la révolution et dans l'Église, le second dans La démocratie que le catholicisme était irréductiblement opposé à la liberté et à la démocratie.

(2) Veuillot à Parisis, 30 janvier (Correspondance, t. NT).

(3) Hunber : Neuf ans de souvenirs, 5 février.

(4) Veuillot, après avoir lé reçu par lui, écrivit le 1er avril à Parisis (Correspondance, L. VI) : « C’est un homme intelligent et bien disposé qui semble résolu à ne pas biaiser dans son très utile emploi de gendarme, Il m'a dit qu’il pensait en tout comme moi sauf qu'il n’a pas la même ardeur, parce que ce n’est pas sa fonction. 11 m'a lu un rapport qu'il a présenté à l’empereur contre le Siècle-et pour en faire ordonner la suppression, L'empereur n’y a point voulu consentir encore, »

(5) E. Veuillot : Louis Veuillol. Louis Veuillot : Correspondant (t. VE, 22 février) ; Mélanges, 3° série, t. VI.

(6) Taxile Delord : Hisloire du Second Empire.

LA PRESSE ET L'OPINION Cet

cléricaux (1). Surtout l’empereur fit publier la lettre qu'Orsini lui avait adressée le 11 février pour l’adjurer de libérer l’Italie : elle fut lue au procès d’Orsini (25 février) par son avocat, Jules Favre (2), reproduite par le Moniteur et par le journal officiel du Piémont. L’attentat n’avait donc pas fait perdre à la cause italienne les sympathies de Napoléon III.

Une mesure prise par Espinasse méconta vivement le clergé.

. Par circulaire du 15 mai, il chargea les préfets d'inviter les

bureaux dé bienfaisance et les hospices à vendre leurs biensfonds pour acheter des rentes sur l’État dont le revenu était un peu plus élevé. Mais, sauf dans quelques cas particuliers, la dépréciation causée par des ventes simultanées et considérables eût compensé l'élévation du taux de l'intérêt ; la valeur des biens-fonds tendait à s'élever, celle des rentes à baisser ; surtout la richesse foncière donnait un sentiment de sécurité et d’indépendance que n’inspiraient pas les rentes sur l’État. La mesure envisagée parut donc défavorable aux établissements de bienfaisance. Or dans les commisions qui les administraient, les prêtres et les catholiques étaient nombreux ; ils avaient contribué par leurs donations (3) ou par leur gestion à constituer ce patrimoine que le gouvernement voulait disperser. Le clergé craignait aussi que la même mesure ne fût prise pour les biens des menses, des fabriques et des congrégations autorisées. I dirigea l’opposition, et l'incident montra que si son influence était restreinte tant qu'il était isolé, elle devenait considérable lorsqu'il se faisait le champion des intérêts conservateurs. Cette circulaire, écrivait le procureur général de Colmar « a froissé très vivement le sentiment public. depuis longtemps l'opinion ne s'était produite au dehors avec autant d’impétuosité (4) ». Le mécontentement fut très vif dans toute la France.

{1) Ancel, d'Andelarre, Brame, de Flavigny, Gareau, Gouin, de Jouvenel, Lemercier, Lespérut, de Mortemart (Rhône), Ouvrard, Plichon, de Rambourg, de Talhouet ; ils votèrent, en mars 1861, l'amendement des 91.

(2) 11 fut élu député de Paris en avril en même temps qu'Ernest Picard, qui était membre du conseil de surveillance du Siècle. La répression n'avait pas intimidé le peuple de Paris. l

(3) Dans la Lozère, d’après le préfet, les donations aux établissements de bienfaisance étaient « dues en entier ou à peu près aux instigations du clergé ». Ke III Lozère 6 (6 juillet).

(4) BB: 376 (juillet 1858) ; voir BB*° 1.586 ; les rapports trimestriels de presque tous les procureurs généraux (BB°° 373-386), et ceux de plusieurs DIT DS RE II Aube 4, Aveyron 7, Cantal 6, Côte-d'Or 7, Doubs 8, Haute-Loire 5, Lozère 6, Meurthe 8, Haute-Saône 9 (mai-août 1858); F2° 2.460, Epivent : de la Tour à Napoléon AUS 6 juin ; Univers, 30 mai, 1er et 11 juin, 23 août ; Veuillot : Correspondance, L. II (3 septembre) ; Baunard : Vie du vicomte Armand de Melun.

Il contribua à la chute d'Espinasse dont la mesure fut pratiquement rapportée par son successeur.

Celui-ci, nommé le 14 juin, fut le premier président de la, cour d'appel de Paris, Delangle : « C'était un « bourgesis de 1830 », imbu des préjugés de cette époque à l'endroit de « la noblesse », et surtout de ce que l’on nomme aujourd’hui « le cléricalisme ». Respectueux de la religion et du clergé séculier, il avait l’aversion traditionnelle des parlementaires contre les Jésuites et les congrégations, et il admettait tout juste par exception celle des frères et des sœurs de la Doctrine chrétienne (1)... » Le 24 juin, le ministère de l'Algérie et des colonies fut créé pour le prince Napoléon, favorable à l'Italie et hostile à l'Église. Ces deux nominations montraient que l’empereur ne voulait pas fa re à l’Église de nouvelles concessions.

Cependant, le gouvernement organisa au mois d'août une retentissante manifestation d'alliance entre l'Empire et l'Église. L'empereur et limpératrice se rendirent en Bretagne où ils n'avaient pas encore été et furent accueillis dans cette province qui passait pour la citadelle du parti légitimiste par des foules enthousiastes que dirigeait le clergé (2). Rien n'avait été négligé pour stimuler son zèle impérialiste ; l'administration, qui depuis 1891 s’appliquait à gagner son appui, avait redoublé d'efforts, les souverains firent aux églises des dons considérables (3), et décorèrent de nombreux prêtres. Ils passèrent le 15 août à Auray, lieu de pèlerinage très populaire où était vénérée la patronne des Bretons, sainte Anne. La fête de l'empereur y fut célébrée en présence de l’évêque de Vannes et de plusieurs centaines d’ecclésiastiques venus de tout le département. Les prêtres étaient plus nombreux encore à Rennes, le 19 août, lorsque l’évêque Brossais Saint-Marc reçut Napoléon dans sa cathédrale : « Il convient, surtout au clergé, dit-il, de vous offrir son tribut de gratitude... à vous, Sire, l'héritier du restaurateur de notre sainte religion, à vous, le soutien de la papauté au xixe siècle, à vous, de tous les monarques français depuis

(1) Mémoires du baron Haussmann. Hubner trouva Delangle « un france libéral, et fort anticlérical » (15 août). Voir aussi sa lettre du 4 août, à Buol {Neuf ans de sou venirs ).

(2) Poulain Corbion : Récit du voyage de LL. MM. l'empereur et l'impératrice en Normandie et en Bretagne (1858, in-1?). Les dépêches confidentielles confirment les. comptes rendus officiels. Le succès dépassa l'attente des plus optimistes. Voir BB°° 421, P 1.618. Sur ce voyage au point de vue de la politique locale, voir chap. XII.

(3) « On peut évaluer le (total des secours accordés et des promesses faites à la somme de 330 à 350.000 francs. » Note de Rouland (F1° 5.607).

saint Louis, le plus dévoué à l'Église et à son œuvre de civilisation et de progrès. » Napoléon III reconnut cet accueil en annoncant que le siège de Rennes serait érigé en archevêché avec la Bretagne pour province. Le 20 août il se félicita du dévouement à l'Empire « du peuple breton qui est avant tout monarchique, catholique et soldat ». Ces manifestations commentées avec enthousiasme par l'Univers eurent dans toute la France un grand retentissement. Elles consternèrent les légitimistes (1) et attristèrent les catholiques libéraux (2); elles incitèrent le clergé à se rapprocher du gouvernement (3). Le pape s’en félicita (4).

TITI. — Nouvelles campagnes contre l’Église (1858)

Le ?1 juillet 1858 Napoléon IIT rencontra secrètement Cavour à Plombières. Il était décidé à faire la guerre à l'Autriche mais il lui fallait, dit-il, «ménager » le pape « pour ne pas soulever contre moi les catholiques de France ». Cavour répondit que le maintien des troupes françaises à Rome sauvegarderait le pouvoir temporel du pape, sauf dans les Romagnes, occupées par les Autrichiens, et qu'il conviendrait de laisser s’insurger. Napoléon IIT qui connaissait et partageait la profonde répugnance des Romagnols contre le gouvernement des prêtres et qui avait vainement conseillé au pape de laïciser son administration accepta ce plan êt le rattachement ultérieur des Romagnes au Piémont. Le pape recevrait en compensation le titre de président de la confédération italienne. La France aurait la Savoie et Nice (5). Cette entrevue fut ignorée même des ministres fran-

(1) Falloux fit circuler en Bretagne une lettre adressée par lui en octobre 1858 à un légitimiste breton, le comte de Séré ; il y dénonçait les «ridicules flagorneries » de Brossais Saint-Marc, les dangers que faisait courir à l'Église, sous le Second Empire comme sous la Restauration, une solidarité trop étroite avec le pouvoir civil ; il eritiquait vivement la politique religieuse du Second Empire (Mémoires d’un royaliste).

(2) Voir Augustin Cochin : Ses lettres et sa vie. D'après les Notes et souvenirs de Mme Baroche, Napoléon III plaisantait lui-même sur les manières de Brossais-Saint Marc.

(3) Fe III Ardèche 7, Fe III Aveyron 7 (octobre 1858).

(4) Correspondance diplomatique : 27 septembre, 16 et 30 octobre, 25 décembre 1858. L'’archevêque de Tours, Guibert, se résigna au démembrement de sa prov ince, mais il en fut peiné : « Le gouvernement, écrivait-il à Rouland, le 16 décembre, devrait avoir confiance dans les hommes graves, calmes et sérieux qui l’appuient sincèrement et…., il ferait bien de se méfier un peu de ceux qui aiment à faire du zèle avec éclat. C’est un zèle bien moins désintéressé qu'il ne paraît el qui se mettrait demain avec une parfaite aisance aux pieds d’un pouvoir nouveau. » (F1 2.556 ; voir aussi F?° 2.010, et Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert). ;

(5) Cavour à Victor-Emmanuel, 24 juillet : Lellere edile ed inedile (publiées par Chiala, t. IT).

ais, mais il devint bientôt évident que le Piémont pouvait compter sur l'appui de l’empereur.

Très prudents pendant la réaction, les journaux, depuis le mois de juin (1). avaient repris leurs polémiques sur les affaires d'Italie. Le Moniteur même publia des articles d’'Edmond About sur l'Italie contemporaine. Il venait d’en recueillir les éléments au cours d’une mission d'enquête sur les musées italiens dont l'avait chargé le ministre d'État, Fould. Avec plus de vivacité que ne l’avaient jamais fait les journalistes républicains, About critiquait et raillait le gouvernement pontifical. Celui-ci, mécontent d’être attaqué dans le journal officiel de l’Empire répondit dans le sien par une note où About était accusé de mensonges et de calomnies. Walewski, averti par Gramont, affirma que la partie non officielle du Moniteur n'était pas dirigée par le gouvernement, mais il fit interrompre la publication des articles d’About (2).

A la même époque, Gramont informa le gouvernement impérial d’un acte caractéristique du gouvernement pontifical. La servante chrétienne d’une famille israélite de Bologne, les Mortara, avait, en 1854, baptisé à leur insu le fils de ses maîtres alors âgé de 3 ans, au cours d’une maladie qui paraissait devoir l'emporter. L'enfant guérit. Quatre ans plus tard le Saint-Office, ayant appris par la servante qu'elle avait autrefois baptisé l'enfant, le fit enlever à ses parents pour l’élever dans la religion catholique (juin 1858). Gramont, spontanément, puis sur l’ordre de son gouvernement, appuya la plainte des Mortara : en vain. Pie IX déclara qu'il regrettait le zèle du Saint-Office, mais qu'il ne pouvait en conscience rendre au judaïsme une âme devenue chrétienne par le baptème (3).

Toute la question du pouvoir temporel du pape se trouvait posée par cetincident. «On s’effraye, écrivait Gramontle5 octobre, en découvrant que l’évènement qui nous occupe n’est qu'un incident entre mille qui peuvent surgir tous les jours par l’application maladroite ou rigoureuse d’une législation incompatible avec la forme actuelle de la société .» Il ajoutait le 9 octobre : «Ce triste épisode met en lumière les traits les plus frappants du

(1) La vente de la Presse et du Siècle sur la voie publique fut de nouveau autorisée en juin.

(2) Correspondance diplomatique : 24 juillet, 1er août. About, en 1859, publia ses. articles à Bruxelles sous le titre : La question romaine. :

(3) Correspondance diplomatique, juillet, septembre, octobre, novembre 1858 ; dans des cas analogues, cependant, le Saint Siège avait cédé, notamment en 1840.

LA PRESSE ET L'OPINION Da

caractère de Pie IX. Il est certainement le contraire de ce qu’on appelait jadis un pape politique... Dans le silence de l’oratoire, seul-en présence de Dieu et des lumières de sa conscience, le souverain pontife prend des décisions qu'il regarde comme des inspirations divines. les convenances du siècle, les soulèvements de l'opinion publique s’effacent en regard de ces prescriptions célestes et le pape puise en cette croyance la fermeté inébranlable qu’il déploie en certaines circonstances ».

En France, l'affaire Mortara souleva l’opinion publique contre le gouvernement pontifical et montra combien certaines exigences de la doctrine catholique lui étaient antipathiques. Les évêques, embarrassés, gardèrent le silence. « Il est triste, écrivait Veuillot, que dans cette circonstance le pape n'ait reçu aucun secours de nos évêques : le nonce... qui a bien voulu me remercier et me féliciter des efforts de l'Univers, est péniblement affecté de cesilence » (1). En effet, tandis que l’Ami dela religion hésitait et que le Correspondant gardait un silence qui lui fut reproché à Rome (2), l’'Umivers seul osa glorifier la conduite de Pie IX etmontrer qu’elle était conforme aux canons de l’Église (3). Au contraire les journaux républicains et la presse officieuse défendirent avec une égale vigueur la cause populaire de la liberté des cultes et des droits de la famille. Napoléon IIT put constater que l’opinion était hostile comme lui au régime théocratique des États pontificaux (4). Il fit connaître par un article du Constitutionnel les démarches faites par son gouvernement en faveur des Mor-

(1) 26 octobre 1858, lettre à l'évêque de Tulle, Berteaud, citée par Breton : Un évêque d'autrefois, Mgr Berteaud. Dans le Journal des Débats, un prêtre gallican, de Lacouture, demanda que le petit Mortara füt rendu à sa famille, Veuillot, qui Pattaqua vivement, dit au provincial des Jésuites : « Dans cette affaire Mortara, ma plus grande lutte n’a pas été contre l'abbé Lacouture, mais contre le clergé, duquel pour le plus grand nombre, il n’était que l'interprète.» (Pouplard : Vie du R. P. Pierre Michel Fessard). L’archevêque de Tours, Guibert, écrivaità Rouland le 3 mars 1859, en informant qu'il avait adressé à ses prêtres une circulaire confidentielle sur l'affaire Mortara : « Votre Excellence verra que je n’ai point touché la question de l'opportunité d’une telle mesure. L'autorité ecclésiastique ne peut être obligée de procurer un bien particulier et personnel au risque de produire dans le public un mal beaucoup plus grand ». (F1 2.556).

(2) Augustin Cochin ; ses lettres et sa vie, 15 février 1859.

(3) Guéroult le constata aussi dans la Presse el critiqua le Siècle qui prétendait blamer Pie IX au nom du catholicisme (26, 28 octobre).

(4) Sur un rapport de police (19 octobre) d'après lequel, depuis la Restauralion, aucune affaire religieuse n'avait créé une pareille agitation, Napoléon III nota $ « Envoyer ce rapport au duc de Gramont pour lui montrer combien la mesure prise contre le jeune Mortara a ému l'opinion publique. » Correspondance diplomatique, 6 novembre. Voir aussi BB:° 373 (Besançon), 376 (Colmar), 381 (Nancy) ; F?° III Ain 6, Haute-Marne 5, Oise 7, Vosges 10 ; F1° 2.502 Gignoux, 25 octobre.

tara (1). La polémique s’étendit à la question juive en général (2). Le prince Napoléonnomma des juifs membres des conseils généraux d'Algérie. Par ses amis Darimon et Guéroult, il fit faire campagne dans la Presse pour la guerre contre l'Autriche et pour la rupture entre l’Empire et le parti clérical (3). Les Journaux, surtout en Belgique et en Piémont, annoncèrent que les relations du gouvernement impérial avec le Saint-Siège s'étaient beaucoup refroidies. Pie IX s’en émut, et, avec l’assentiment du gouvernement impérial, il fit démentir ces bruits par Île Journal de Rome (24 décembre) ; il se montra particulièrement gracieux envers Gramont (4). En janvier 1859 le gouvernement impérial, de son côté, invita les journaux à cesser leur polémique sur l'affaire Mortara.

En même temps que l'affaire Mortara, celle de Lourdes(o) fournit aux adversaires de l'Église l’occasion de l’attaquer. Le. 11 février 1858 une enfant de 14 ans, Bernadette Soubirous déclara que la Vierge lui était apparue dans une grotte voisine de Lourdes. Elle eut dans cette même grotte dix-huit apparitions jusqu'au début d'avril. Elle était très arriérée et sa famille

(1) Veuillot attribue cet article à Rouland ou à Delangle (Correspondance, €. VIT. 14 octobre 1858).

(2) Le Consistoire central des israélites de France se plaignit à Rouland des attaques dirigées par Veuillot contre les juifs dans l'Univers du 19 novembre. Rouland donna un avis favorable à leur plainte. « M. le ministre de l’Intérieur a pris les mesures nécessaires pour que cette polémique irritante et injuste prenne immédiatement fin » répondit le Ministre de la Justice (BB'$ 1,587).

(3) Darimon : Histoire d'un parti : Les cinq sous l'Empire. Guéroult : Études de politique et de philosophie religieuse (1862, in-18).

(4) Correspondance diplomatique, 16 octobre, 4 et. 14 décembre 1858, 1er janvier 1859.

(5) Fe III Hautes-Pyrénées 6 et8 ; FD I 1672, dossier personnel du préfet Massy ; Bb 977

Histoire de Notre-Dame de Lourdes, d'après les documents et les témoins, par L.-J. M. Cros, de la Compagnie de Jésus, 1925-1927, 3 volumes in-8°. Ce livre a été écrit en 1879, Dans un avant-propos daté de 1912, l'auteur renvoie pour l’énuméralion de ses sources à son autre ouvrage : Notre-Dame de Lourdes, récits et mystères (190?) et ajoute qu'il ne donñera pas de références. « Des indications plus précises ne serviraient de rien et pourraient me nuire car, bien que j'aie fidèlement restitué tout ce que je recus, j'ignore si ces trésors se trouvent encore là où, Notre-Dame aidant, je les découvris en 1877, 1878, 1879. » En fait les documents relatifs à Lourdes ont disparu des archives des Cultes : on n'en trouve aucun au dossier de l’évêque de Tarbes, Laurence (F1° 2,585), ni au dossier du personnel (F'° 5.865). Or, dans Notre-Dame de Lourdes, récits el mystères, Cros déclare avoir utilisé, outre les archives locales celles des Cultes, et celles de la Justice. Celles-ci subsistent (BB°5 1.577) et j'ai pu vérifier quelques-uns des textes cités par Cros. Celui-ci ne paraît pas avoir utilisé les archives du ministère de l’Intérieur, mais par les archives de la préfecture de Tarbes, il a eu connaissance de la correspondance échangée entre le préfet et le ministre. Sa documentation est donc très complète. Son livre est favorable aux autorités civiles qu'il justilie contre les attaques des premiers partisans de Lourdes.

na t

avait mauvaise réputation. Ni le clergé ni les autorités civiles n’attachèrent d’abord d'importance à ses dires. Mais les populations des Hautes-Pyrénées, contrairement à celles de l'Isère, étaient, surtout dans les montagnes, dévotes et superstitieuses. Ce furent elles qui créèrent la nouvelle dévotion. Peu à peu, on vint du voisinage pour voir Bernadette en extase ; on prétendit que des malades avaient été guéris par l’eau de la grotte ; d’autres femmes eurent des apparitions. Dès le mois de mars, plusieurs milliers de personnes venaient chaque jour à la grotte qui fut transformée en chapelle. Quelques catholiques de Lourdes, le curé et ses vicaires, dont l’un était le confesseur de Bernadette, commencèrent à adopter l'interprétation miraculeuse des apparitions. Bernadette déclara que la Vierge lui avait dit : « Je suis l’Immaculée Conception ».

Les gens instruits, les fonctionnaires et les magistrats, qui étaient bons catholiques, ne croyaient pas au miracle ; 1ls trouvaient ridicule la crédulité des pèlerins et jugèrent nécessaire dans l'intérêt de la religion d'empêcher cette dévotion de se développer. Mais ils ne constataient aucun délit qui pût leur permettre d'intervenir (1). Ils s’adressèrent à l’évêque, Laurence, qui partageait leur opinion. Il était modéré, timoré, et en très bons termes avec le préfet Massy ; il lui promit de cherher à mettre fin aux démonstrations populaires, mais n’intervint pas de manière efficace.

D’après l'Article Organique 44, une chapelle ne pouvait être ouverte sans l'autorisation du gouvernement. Le 4 mai, après un voyage à Paris, Massy fit enlever les décorations qui transformaient la grotte en chapelle. L'affaire fut exploitée par le journal légitimiste de Tarbes, l'Intérêt Publie, et par les ennemis du préfet. L'Univers et l’Union commentèrent les faits de Lourdes de manière favorable. Les visiteurs affluèrent de plus en plus. Massy, voyant qu'il ne pouvait compter sur un concours énergique de FPévêque, fit prendre par le maire de Lourdes un arrêté fermant la grotte sous prétexte que l’eau, d’après une première analyse, était douée de propriétés thérapeutiques et ne pouvait être laissée à la disposition des malades sans l'avis des médecins. La barrière établie autour de la grotte fut plusieurs fois démolie par les pèlerins : des procès verbaux furent

(1) Le procureur général.de Pau, Falconet, écrivait le 20 avril 1858 : « Ici l'enfant

est hallucinée, mais loyale..., il n’y a point d’escroquerie » (BB? 1577). L'autorité civile avait exigé que l'argent donné par les pèlerins fût versé au bureau de bienfaisance

de Lourdes, la grotte se trouvant sur un terrain communal.

dressés contre eux ; ils se mirent alors à se réunir dans le voisinage ; beaucoup se mettaientenextaseet prétendaient avoir des visions. Le clergé du diocèse adoptait maintenant la thèse du miracle. Laurence nomma le 28 juillet une commission d'enquête. Pendant les vacances, beaucoup de personnages de marque, notamment deux évêques et la gouvernante du prince impérial visitèrent la grotte. Il fut reconnu en outre que l’eau était inoffensive : l'arrêté de fermeture perdait donc sa base juridique en même temps qu'il devenait de plus en plus difficile à appliquer.

L'affaire de Lourdes fut alors très discutée par la presse parisienne. Veuillot, qui avait visité la grotte, publia à ce sujet une série d’a:ticles, à pa:tir du 28 août. Sans affirmer l’authenticité d’un miracle sur lequel l'autorité ecclésiastique ne s'était pas encore prononcée, il exalta la croyance au surnaturel. Le Journal des Débats, le Siècle et la Presse combattirent vivement la thèse du miracle. Leur position était d’autant plus forte que, par la fermeture de la grotte, le gouvernement avait pris publiquement parti contre le miracle, tandis que dans l'affaire de La Salette, le scepticisme des autorités civiles ne s'était manifesté qu'indirectement par les jugements rendus dans les procès de Mlle de La Merlière. Beaucoup de catholiques, notamment les fonctionnaires et les magistrats, étaient, en fait, aussi peu crédules aux miracles que les libres-penseurs comme Guéroult qui rejetaient absolument la croyance au surnaturel. Comme dans l'affaire Mortara, les libres-penseurs et les catholiques modérés, l’opinion et le gouvernement s’unissaient contre les catholiques ardents. Ceux-ci l’emportèrent cependant.

Le clergé des Hautes-Pyrénées, devenu favorable à la dévolion nouvelle, s’irritait de l'opposition qu’elle rencontrait de la part de l'autorité civile. Massy faisait alors commencer la construction d’un bâtiment dépendant de la préfecture et où devaient se trouver ses écuries, sur un terrain adjacent à la cathédrale. L'évêque et le chapitre saisirent ce prétexte pour l’attaquer (1} et contestérent les droits du département sur ce terrain, qui élail un ancien cimetière, En l’absence de Fould, le conseil général fut présidé par un sénateur, Ségur d’Aguesseau, très clérical et qui depuis les élections de 1857 était brouillé avec

(1) Cros : «.. Si l'affaire de Lourdes n'avait pas passionné les esprits, ni le chapitre ni l'évêque n’eussent trouvé à redire à la construction des remises et écuries de la préfecture ».

Massy (1). Après avoir vainement combattu le projet de Massy qui obtint 20 voix contre 3, il donna sa démission de vice-président du conseil général et se plaignit à l’empereur. L'archevêque d’Auch, Salinis, plaida également auprès de Napoléon III la cause de son suffragant. Rouland lui-même avait trouvé inopportun le projet de Massy.

D'autre part il était devenu impossible d'appliquer l'arrêté qui interdisait au public l'accès de la grotte de Lourdes. Fould craignait d'autant plus de mécontenter le clergé qu’il était protestant ; il désirait en outre le changement de Massy, qu'il trouvait trop peu docile. L'empereur crut sans doute les évêques plus disposés qu'ils ne l’étaient à soutenir la cause de Laurence. Il céda. La construction des écuries de la préfecture fut suspendue et la grotte fut rouverte au public sans être transformée en chapelle (septembre). Le gouvernement abandonnait au clergé la responsabilité de la dévotion nouvelle (2).

Le gouvernement désapprouvait de plus en plus l’ultramontanisme de l'Univers. L’Ami de la Religion et le Correspondant,

d'autre part, étaient toujours hostiles à l’Empire (5). Deux tentatives furent faites pour créer un Journal catholique modéré, sous le patronage du gouvernement et de la majorité des évêques

(1) En 1857, Massy avait fait désigner comme candidat officiel et élire à Tarbes le député sortant Dauzat Dembarrère, contre le candidat de Ségur d’Aguesseau, Ferré, à qui Fouldétait luiaussi favorable. Laurence avait appuyé Dauzat Dembarrère. (F2e III Hautes-Pyrénées 6 ; voir Ségur : Le comle de Ségur d'Aguesseau, 1889, in-16),

(2) Les populations parurent d’abord se désintéresser de la grotte, mais le clergé, de plus en plus favorable au miracle, resta mal disposé pour les autorités civiles toujours incrédules. (BB: 1.589). En décembre 1858, une autre jeune fille prétendit être en relations avec la Vierge, mais sa supercherie fut démasquée. Massy fut nommé dans l'Isère (janvier 1859). Son successeur, Garnier, fit continuer, malgré Laurence, la construction des dépendances de la préfecture, sans y élablir les écuries. Il ne croyait pas au miracle, mais prévoyait que le pèlerinage subsisterait : « Avec le temps, écrivaitil le 5 avril 1859, la légende se substiluera à la vérité, l'ignorance et la superstition feront le reste. » (F1e [II Jautes-Pyrénées 6). Le I8 janvier 1862, Laurence déclara par mandement que les apparitions de 1858 élaient miraculeuses, Il oblint peu après du gouvernement, avec l'appui de l’impératrice, l'autorisation d'élever une chapelle qui ne fut achevée qu'après 1870.

(3) Montalembert fut condamné à six mois de prison pour un article paru dans le Correspondant (Un débat sur l'Inde au Parlement anglais, octobre 185$), où il vantait le régime libéral de l'Angleterre aux dépens du Second Empire. I refusa la grâce qui lui fut accordée « à l'occasion de l'anniversaire du ? Décembre », alors que les délais d'appel n'étaient pas expirés, fut de nouveau condanmé en appel el gracié. CITY a, expliquait Napoléon 111, une véritable conspiration des gens de lettres contre mon gouvernement... En frappant un homme aussi illustre que Montalembert, J'ai voulu faire un exemple qui jette dans ce parti une salutaire frayeur. » (Greville Memoirs, troisième partie, 14 octobre 1858, Londres, 2 in-8°, 1887). Le clergé et les catholiques, hostiles à l'Angleterre, sentirent que cette condamnation n’élait pas dirigée contre eux et ne s’en émurent pas. (Fe III Cantal 6, Cher 6, Doubs 8, Haute-Saône 9, Vosges 10.)

qui étaient hostiles à l'Univers (1) mais ne voulaient pas soutenir un journal d'opposition politique.

Dès le début de 1857, le collaborateur le plus modéré de l'Univers, Jules Gondon, tenta de l’acheter : il échoua (2). II acheta alors un périodique religieux, la Voix de.la Vérité, et obtint de la direction de la presse l’autorisation de le transformer en quotidien sous le titre : l'Universel (14 août 1857). Puis Billault trouva que ni Gondon (3) ni son conseil de rédaction (4) ne donnaient au gouvernement des garanties suffisantes, et, le 16 décembre, avant que l’Universel eût paru, il retira l'autorisation. Gondon recommença ses démarches en septembre 1858 avec un conseil de rédaction plus gouvernemental, et avec l’appui de plusieurs évêques (5), mais sans plus de succès. Le gouvernement avait alors une autre solution en vue:

L'Ami de la Religion avait pour directeur, depuis 1856, l'abbé Sisson. En novembre 1858, il assura Delangle qu'il était devenu propriétaire unique du journal, et que, contrairement aux anciens bailleurs de fonds, il était dévoué au gouvernement, Il demandait l’autorisation de transformer en quotidien lAmi de la Religion, qui ne paraissait que trois fois par semaine. Rouland, consulté, donna son adhésion : la ligne religieuse de l’Ami de la Religion était satisfaisante, et Sisson paraissait

(1) En août 1858, l'Univers souleva de nouveau la question des classiques et attaqua l’évêque de La Rochelle, Landriot, qui riposta dans l'Ami de la Religion. Landriot écrivit le 28 septembre à Rouland : «L'Univers... peut faire, au gouvernement de Sa Majesté, plus de mal qu’on ne pense. Il peut détacher, et je crois qu’il est en voie de détacher bien des âmes droites et intelligentes, et d'autant plus que ce journal se vante d’être patronné, au moins indirectement. » Il envoya le 30 septembre à Rouland copie de lettres de félicitations qu'il avait reçues de plusieurs évêques : « Nous sommes obligés, lui écrivait Mathieu le 7 septembre, de mettre l'épée à la main et de ferrailler avec de misérables spadassins ; au lieu d'avancer, nous reculons. Je suis à même de voir cela à Paris. Depuis cinq ans, le terrain perdu est immense. Ceux qui font tant de mal se représentent à Rome comme des sauveurs, » Morlot, Guibert, Mioland, Jaquemet, Angebault, Daniel, Plantier, Cœur, Marguerye, Devoucoux, Regnault, Delamarre, avaient félicité Landriot en termes analogues (F1° 2.565). Par contre il fut blâmé à Rome et tenta vainement de se justifier auprès du pape qui lui ordonna de garder le silence. Veuillot, qui se rendit à Rome en 1859, y fut informé du bläme infligé à son adversaire.

(2) Le gérant de l'Univers, Taconet, s'en assura la propriété. « C’est comme si c'était moi », écrivait Veuillot (Correspondance, t. VI, 3 juin 1857). Voir sur Gondon, F2 423 (dossier de l'Universel) et Gondon : Mes relations avec l'administration de la presse…, 1862, in-80,

(3) Gondon n'avait pas approuvé le coup d'État. (Veuillot: Correspondance, t. V. 11 décembre 1851.)

(4) I comprenait des impérialistes : Lemercier, Louvet, et Darboy, vicaire général de Paris, mais aussi des catholiques peu dévoués au gouvernement tels que Melun, Baudon, de Valroger.

(2) Guibert, Landriot, Dufêtre, Daniel, Dupanloup.

LA PRESSE ET L'OPINION Do

donner au point de vue politique des garanties suffisantes (17 novembre) (1). L'autorisation fut accordée le 18 janvier 1859 et le premier numéro quotidien parut le 16 mars. Mais la question romaine allait bientôt rompre l'accord de l’Ami de la Religion avec le gouvernement.

(1) « Il est constant que les évêques français qui souffrent impatiemment l'espèce de papauté laïque de l'Univers et qui comprennent que l'invasion des doctrines et des pratiques italiennes détruit la constitution de l’épiscopat et son autorité sur le clergé inférieur voudraient avoir un organe modéré, mais ferme et que le gouvernement pourrait accepter à cause de la sincérité de ses vues politiques » (F1# 314, dossier de l’Ami de la Religion. Cette lettre et celle de Sisson à Delangle sont citées par E. Veuillot :

- Louis Veuillot, sans référence).

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