I. — Généralités
Deux plébiscites et deux séries d'élections légis'atives et locales ont eu lieu de 1851 à 1859. Mais l'influence de l’administration sur le suffrage universel était alors prépondérante et les questions religieuses n'étaient pas au premier plan des préoccupations publiques. Les renseignements que donnent ces votes sur les sentiments politiques et l'influence du clergé sont donc insuffisants et doivent être complétés.
Les mandements des évêques, les sermons des prêtres, la manière dont le clergé chantait les prières pour le souverain et célébrait les cérémonies prescrites par le gouvernement, les journaux qu'il lisait, les milieux qu'il fréquentait, donnent des indications sur ses dispositions politiques.
Ses rapports avec l'administration et les municipalités
(1) Les sources principales sont les dossiers des évêques (F :°2.479-2.596), ceux du clergé du second ordre (F1°5.768-5.877), les rapports des préfets au ministre de l’Intérieur (1e III), les rapports des procureurs généraux, périodiques (BB°°370-388), ou non (BB*0 395-423, et BB15 1.490-1593), et, à partir de 1858, les rapports trimestriels des recteurs (K17 9.986 ).Les dossiers généraux de la police des cultes (F1°5.605-5.606) donnent des ‘indications sommaires. Une série de rapports postérieurs. (1860-1862) sur la presse locale donne des renseignements rétrospectifs intéressants (F 15 297),
J'ai indiqué pour chaque diocèse les sources essentielles, excepté les rapports des préfets (F7 III) auxquels on devra toujours se reporter. (J'ai seulement indiqué les quelques cartons de la série : Fe III Élections, où l’on trouve des renseignements sur les élections de 1852). L'on pourra en outre se reporter pour chaque département aux statistiques de l’administration des cultes (F 1° 2.381, 2.382, 6.253), aux rapports des recteurs sur l’enseignement primaire (F1? 6.222-6.225 et 7.078) complétés par la Slalistique comparée de l’enseignement primaire de 1880 ; et aussi à la statistique de 1864- 65 sur l’enseignement secondaire (F1? 9.979 à 9.985 ; Statistique de l'enseignement secondaire, publiée en 1868).
Des renseignements sur la vie publique locale se trouvant dispersés dans les précédents chapitres, on devra se reporter pour chaque diocèse à l’index des diocèses.
Ch. Seignobos, dans : La révolution de 1848. Le Second Empire, donne la « distribution régionale des partis en France » en 1849.
sont faciles à connaître car il était directement mêlé à beaucoup de questions administratives, et surtout à la vie municipale, Quelles sommes seraient affectées aux dépenses des cultes sur le budget de la commune, dont les intérêts financiers étaient en opposition permanente avec ceux de la fabrique ? Du marre ou du curé, qui, aux termes de la loi devaient surveiller en commun les écoles, lequel ferait prévaloir son influence ? Lequel commanderait à l’instituteur ? Les écoles primaires, et, éventuellement le collège municipal, seraient-ils confiés à des laïques ou aux congrégations ? Des processions sera:ent-elles autorisées dans les villes où existaient des minorités dissidentes ? L’assistance aux pauvres, les cérémonies religieuses prescrites par le gouvernement, les sonneries de cloches, les sépultures et mille autres questions dépendaient à la fois des autorités municipales et du clergé. Obtenait-il satisfaction sans rencontrer de résistance ? Se résignait-il à ne rien obtenir ? Engageait-il la lutte contre les municipalités qui rejetaient ses demandes ? Leur imposait-il sa volonté ? C’est ainsi que se manifestait son influence. D'ailleurs, les municipalités élues sous la pression de l’administration et dirigées par des maires nommés étaient généralement beaucoup plus favorables au clergé que les populations.
L'influence sociale de l’Église se manifestait par la manière dont le culte était pratiqué. Le baptême, le mariage et l’enterrement religieux étaient alors des pratiques tout à fait générales : les exceptions étaient très rares et faisaient scandale. Mais les offices étaient plus ou moins fréquentés, les communions plus ou moins nombreuses, le repos dominical plus ou moins respecté. Le développement des congrégations et des associations religieuses, et surtout la manière dont se recrubait le clergé sont aussi des indices précieux du prestige et de l'influence de l'Église.
Il est plus difficile de savoir quels étaient les opinions el les sentiments des populations vis-à-vis de l'Église. Le peuple, soumis à l’administration et aux classes riches, ne pouvait ‘ouvent pas mani‘ester les siens. Le paysan ou ‘artisan qui votait pour un candidat officiel clérical, qui chômait e dimanche et fréquentait les offices le faisait-il par conviction relig euse ou pour plaire à ceux dont il dépendait ? La puissance du clergé pourrait faire paraître ‘a population plus cléricale et p us catholique qu’elle ne était réellement.
Il. — L'Ouest (1)
Les populations de l'Ouest (2), surtout dans les campagnes, sont très dociles au clergé qui dirige la vie publique comme la vie privée des fidèles. Le prestige et l'influence des prêtres sont très grands et leur vie matérielle est largement assurée ; aussi le clergé se recrute-t-il facilement et bien. Il a pour alliée une noblesse nombreuse qui possède une grande partie des terres et réside:
Le curé et le grand propriétaire noble, unis, sont maitres du pays. Les habitants dépendent de celui-ci pour leurs moyens d'existence, de celui-là pour leurs âmes. L'influence du seigneur comp'ète et renforce celle du prêtre.Ils administrent les communes, les font voter, imposent par l’appât d'avantages pécuniaires ou comme une obligation religieuse l’enseignement congréganiste (3). Leur alhance est solide parce qu'elle est avantageuse aux deux parties. Le clergé vit de la noblesse. Elle donne l’exemple du payement de la dîime en nature qu'il . perçoit dans beaucoup de régions de l'Ouest et à laquelle les paysans n’osent pas se soustraire (4). Elle fait des dons aux curés et les flatte en leur ouvrant ses châteaux. Elle fait élever ses enfants dans les établissements ecclésiastiques qu’elle soutient de ses subventions. Par contre, elle exerce, grâce au
(1) Le Tableau politique de la France de l'Ouest sous la Troisième République. d'A. Siegfried, est très précieux pour l'étude de l'Ouest sous le Second Empire. Les grands traits de la géographie politique de l'Ouest, notamment en ce qui concerne l'influence du clergé, étaient déjà sous l'Empire tels qu’A. Siegfried les dépeint. Sur certains points, comme le contraste entre la plaine et le bocage vendéen, il n’y a pas eu de changement appréciable. Sur d’autres, À. Siegfried montre comment s’est poursuivie une évolution qui s’esquissait déjà sous le Second Empire, par exemple, comment le clergé breton s’est peu à peu séparé de la noblesse. Bref, il y a parfois identité, et presque toujours continuilé entre les deux périodes, de sorte que l'étude de l’une aide à comprendre l’autre. Mais, sous le Second Empire, l'influence prépondérante de l'administration ne permet d’apercevoir que dans leurs grandes lignes les tendances politiques et religieuses des populations.
(2) La Normandie exceptée, ainsi que des régions comme la Sarthe, la Vienne et le sud des Deux-Sèvres, qui sont voisines de l'Ouest, mais n’en font pas véritablement partie.
(3) Pour les filles, il n’est pas beaucoup plus répandu dans l'Ouest que dans le reste de la France. Pour les garçons, par contre la différence est très nette. Dans J’Ile-et-Vilaine, le Morbihan et les Côtes-du-Nord, notamment, l'effectif des écoles congréganistes de garçons égale celui des écoles laïques alors qu'il en est à peine le quart dans l’ensemble de la France. Les statuts des frères de l’Instruction chrétienne de Ploërmel. qui leur permettent de diriger les petites écoles de villages ne nécessitant qu'un instituteur, contribuent à ce développement des écoles congréganistes.
concours du clergé, une influence que son prestige et sa richesse ne suffiraient pas à lui assu er.
Le clergé séculier, uni à la noblesse, est si fort que le rôle des congrégations et des associations religieuses est généralement secondaire. Même les Jésuites, dont l'influence est grande et s’accroit, secondent le clergé séculier et ne le dirigent pas. Ils ont deux grands collèges à Poitiers et à Vannes, mais les autres écoles ecclésiastiques secondaires, qui sont très nombreuses, dépendent des évêques. Les religieuses et les frères sont effectivement soumis aux évêques et aux curés. Dans l'Ouest comme dans le reste de la France, c’est surtout dans les villes que l'influence cléricale s’exerce par les congrégations et les associations religieuses. Mais alors que dans beaucoup de régions, les classes riches des villes font la principale force du parti clérical, les villes de l'Ouest sont de tradition libérale. Malgré les progrès des associations religieuses, la bourgeoisie reste en majorité libérale ou bleue, c’est-à-dire hostile à l’ancien régime et à la domination du clergé ; ses enfants forment la clientèle des lycées et collèges. Jusqu'en 1848, son influence a été grande grâce au régime censitaire.
Le suffrage universel a assuré sa défaite. Depuis 1848 le clergé et la noblesse, dominant la grande majorité des électeurs, ont triomphé dans presque toutes les élections et se sont rendus maîtres des pouvoirs locaux. Le clergé étant, comme la noblesse, traditionnellement fidèle à la monarchie légitime, le parti légitimiste domine l'Ouest. Sûr de sa force, il n’est pas enclin, comme dans le reste de la France, aux concessions et aux compromis. C’est dans l’Ouest que Louis-Napoléon a eu le moins de voix en 1848 et que le pourcentage des abstentions a été le plus élevé en 1851.
C’est donc du clergé que dépend toute la politique locale, S'il reste solidaire de la noblesse légitimiste, cette coalition continue à dominer le pays, et l’administration doit lui abandonner le pouvoir ou engager contre elle une lutte diflicile, même avec l’appui des bleus. Si au contraire le clergé se rapproche de l’administration, les légitimistes sont contraints de suivre son exemple, ou réduits à limpuissance.
Luçon (1). — Le diocèse de Luçon est celui où le gouvernement rencontre le plus de difficultés de la part du clergé Lant
(1) Voir chap. V, $$ 2 et 4. Voir en outre F1° 2.494, Delamarre, BB: 1.567 ; et Paris : Vie de Mgr Delamarre.
MAURAIN, — POLITIQUE 16
que Baillès en est l'évêque. Son successeur Delamarre constate que «le clergé, d’ailleurs en guerre avec Mer Baillès, était, d'accord avec lui pour faire au gouvernement de l’empereur une opposition systématique et publique (1) ». Delamarre, au contraire, met son autorité épiscopale au service du gouvernement. Il fait dans ses mandements l’éloge de Napoléon IIT, accepte de siéger au conseil académique de Poitiers, assiste à la distribution des prix du lycée de Napoléon-Vendée (1858) où il justifie les attaques du clergé contre l’ancienne Université mais rend hommage à la nouvelle. Il déplace des prêtres hostiles à l'Empire. Il réussit non sans peine à faire chanter les prières pour l’empereur prescrites par le pape et à arrêter les violentes attaques des prêtres du bocage contre les écoles laïques. En 1857, deux candidats officiels sont élus sans concurrents, et le troisième, Sainte-Hermine, bat à Napoléon-Vendée le légitimiste Puyberneau (2) par 8.894 voix contre 3.366. Le clergé, qui, en 1852, avait combattu avec acharnement les candidats officiels en est empêché par Delamarre et vote pour eux ou s’abstient. Sans être rallié à l’Empire, il cesse de le combattre ouvertement et le calme se rétablit en Vendée.
Poiliers (3). — Le diocèse de Poitiers, formé de la Vienne et des Deux-Sèvres, n'appartient qu’en partie à la région de l'Ouest. Presque tout l’arrondissement de Bressuire et louest de celui de Parthenay font partie du bocage vendéen. Le clergé, allié à la noblesse, y est tout puissant, et légitimiste comme elle. C’est la région du diocèse qui fournit le plus de prêtres. Son chef politique est le marquis de La Rochejaquelein qui, après avoir lancé un «appel à la nation » contre le coup d’État (4), s’est rallié à l’Empire. Nommé président du conseil général et sénateur (1er janvier 1853), il incite le gouvernement à ménager les légitimistes et le clergé (3).
(1) F19 2,494, 9 février 1861, Delamarre à Rouland.
(2) Puyberneau fut cependant « maintenu dans ses fonctions de maire comme l'ont ét6 beaucoup d’autres légitimistes dans la Vendée, dans la pensée de les rallier, en ne réussissant en réalilé qu’à leur donner une puissance dont ils se servent aujourd’hui contre le gouvernement ». (Rapport du procureur général, Damay, 19 juin 1857, BB1: L567), ;
(3) F:bI : Lowasy de Loinville, FeI 108, Fe II 102. BB°° 385 ; 397, P 450 : 436, P 834; 406,1 Pn 10775 42151 P 165 BBA 53 RAM NE DIS 542 MAS 67574 1.559 À 2 7.604. F1°2,561, 6.288, 5.847 (La Forêt), 6.253, 6.288 ; F28 297; F17 2.782 ee 6.363, 9.986. BB° IT (Damay, de Sèze, Darnis). Voir bibliographie : épiscopat, Pie.