BB°0 436 ; BB:° 1.567 : F1° 2.500, 5.783 ; F
Évreux (1). — Les populations, assez religieuses dans la région de Pont-Audemer sont indifférentes dans le reste du dépar: tement, et anticléricales dans la région d’Évreux. De nombreuses paroisses sont sans prêtres, le clergése recrutant très difficilement. Il a très peu d'influence. L'Eure est un des très rares départements où les frères perdent du terrain de 1850 à 1863. De 1852 à 1859, cependant, l'Eure est troublée par des conflits ecclésiastiques compliqués de rivalités politiques.
L’évêque d'Évreux, Olivier, orléaniste et gallican, est en conflit avec une grande partie de son clergé auquel il a voulu imposer des réformes. Ses adversaires l’accusent d’immoralité et le gouvernement doit le défendre contre le pape qui réclame sa démission. Olivier est sympathique à la bonne société de son diocèse. Sans se rallier nettement à l’Empire, il est en bons rapports avec le préfet, de Sainte-Croix, qui, nommé sous la Seconde République, continue à ménager l'aristocratie et les anciens partis. Sur trois députés, Sainte-Croix fait élire, dans les deux circonscriptions les moins cléricales du département, deux cléricaux, d’Albuféra et de Montreuil, qui votent en 1854 contre la loi sur l'instruction publique. À la mort d'Olivier, tandis que le chapitre élit vicaires capitulaires les prêtres qui l’avaient combattu, un comité se forme sous la présidence de Sainte-Croix pour lui élever un monument. Le nouvel évêque, Bonnechose, chargé par le pape de détruire l’œuvre de son prédécesseur, s’irrite du succès de la souscription, la dénonce à l’empereur comme une manifestation orléaniste, et fait déplacer Sainte-Croix (janvier 1856).
Cette victoire remportée sur l'autorité civile grâce à des circonstances exceptionnelles et à l'influence personnelle de Bonnechose sur l’empereur, ne cache pas au nouveau préfet, Janvier de La Motte, l'impuissance du clergé. «Son influence est presque nulle sur les populations, écrit-il, et toute intervention du prêtre dans les affaires temporelles est repousssée par l'esprit public avec une énergie souvent exagérée. » Les quelques desservants, qui, enhardis par la chute de Sainte-Croix tentent de diriger leur commune, trouvent presque toujours «dans les maires, dans les conseils municipaux, une résistance inte ligente et persistante ». Bonnechose s’en rend compte ; il blâme ou déplace
(1) F?°2.522 (Olivier, Devoucoux), 2.572 (Bonnechose), 5.809, 5.786 (Obré). F179.986, Voir bibliographie : épiscopat, Bonnechose. De Bouclon : Histoire de Mgr Olivier, évêque d'Evreux, 1855, in-12 ; et surtout Passy : Le marquis de Blosseville.
les prêtres trop autoritaires, et ne cherche pas à dominer la préfecture (1).
Aux élections de 1857, l'administration écarte la candidature de Montreuil, mais fait élire à sa place un autre clérical, de Blosseville (2). Elle soutient de nouveau à Évreux d’Albuféra qui est difficilement élu contre un libéral.
Bonnechose rétablit la liturgie romaine ; approuvé par la grande majorité du clergé, il se heurte toujours aux rancunes des amis de son prédécesseur, nombreux dans la bonne société. En 1858, il est nommé archevêque de Rouen. Son successeur, Devoucoux, gallican mais très conciliant garde les vicaires généraux de Bonnechose, sympathiques au clergé, mais ül ménage aussi les anciens partisans d'Olivier. Il rétablit ainsi peu à peu la paix dans le diocèse.
Rouen (3). — Le clergé du diocèse de Rouen, dirigé par le gallican Blanquart de Bailleul, puis par Bonnechose, est favorable au gouvernement et a de bons rapports avec l’administration. Il a une certaine influence, surtout sur les classes riches, La Seine-Inférieure est le département normand où l’enseignement primaire congréganiste est le plus répandu. La faculté de théologie de Rouen végète. Les Jésuites, qui ont une résidence à Rouen, sont sans influence.
En 1853, les catholiques, appuyés par des industriels qui veulent restreindre la production, font voter par le conseil général un vœu pour le repos dominical obligatoire. Le procureur général au contraire accueille avec satisfaction la note du Moniteur qui repousse cette demande : « Toute contrainte
susciterait des ennemis au gouvernement (4). »
INe == Le Nord
La Flandre est très catholique, et docile au clergé. Les vocations sacerdotales y sont nombreuses. Elle fait la principale. force de l’Église dans les départements du Nord et du Pas-de- Calais, qui englobent des régions moins religieuses. Dans la région industrielle, certains patrons sont en conflit avec le clergé
(1) F195.809 ; 6 décembre 1856, Janvier de La Motte à Rouland.
(2) Janvier de la Motte aurait préféré à de Blosseville, légilimiste rallié, un bonapartiste, G. Petit. Mais Bonnechose, d’Albufera, et Troplong, président du conseil général firent adopter la candidature de Blosseville.
(3) BB°0 387. F1°2.572, Bonnechose; 6.176, Blanquart de Bailleul; 5.854 ; F17 6.224, 9.986. Voir bibliographie : épiscopat, Blanquart de Bailleul et Bonnechose.
(4) BB5o0 387, premier semestre 1854.
parce qu'ils font travailler le dimanche ; mais beaucoup d’autres sont très catholiques et subventionnent les œuvres destinées à maintenir l'influence de l’Église sur les ouvriers, qui s’y montrent en général rebelles.
Deux prélats énergiques contribuent à faire de la région du Nord un des grands centres du catholicisme français. Il est peu de diocèses où les congrégations et les associations religieuses soient aussi nombreuses, aussi actives et en progrès aussi rapides. L'enseignement secondaire ecclésiastique et la presse catholique y ont de l’importance et sont adaptés au patriotisme municipal des gens du Nord : chaque ville a son collège et son journal catholiques, sans que l'influence d’aucun s’étende à toute la province. De grandes fêtes « destinées à remettre en honneur des pèlerinages abandonnés, à rappeler la mémoire d’anciens miracles, à honorer des saints appartenant aux traditions locales », célébrées « avec un éclat, avec une pompe extraordinaire » attirent « des foules immenses » à Cambrai (1852), Lille (1854), Douai (1855), Boulogne (1857) (1). :
Le clergé, uni sous la Seconde République aux légitimistes, se rallie comme eux à l’Empire devant la menace révolutionnaire. Les questions religieuses et sociales priment dans le Nord les questions dynastiques.
Arras (2). — Le clergé a de l’influence dans tout le département mais surtout dans la région à demi flamande de Boulogne et de Saint-Omer. L’évêque Parisis, nommé quelques mois avant le coup d’État, a dirigé sous la monarchie de Juillet la campagne catholique menée au nom de la liberté contre le monopole universitaire. Depuis le coup d’État, il donne aux catholiques l'exemple du revirement qui indigne Montalembert : devenu autoritaire en politique et en religion, il est, dans l’épiscopat, un des principaux partisans de l'Univers et de l’Empire. Il proclame publiquement, à plusieurs reprises son dévouement au gouvernement impérial, auprès duquel il est en grand crédit. Son clergé le suit, sauf aux élections de 1852 où 1l appuie des candidats légitimistes qui obtiennent d’assez fortes minorités.
Tout en ayant de bons rapports avec l’administration,
(1) F179.986, 15 avril 1858; le recteur, Guillemin, très catholique, ajoute : « Quoi qu’en disent quelques voltairiens attardés.… l'effet qu’elles produisent est excellent. I est d'autant meilleur que la politique n’y entre pour rien. »
(2) F1e II 101 ; F7 3.481 ; BB 377 ; 409 P 1.142 ; BB1° 1.498 ; F1° 2.493, Parisis 6.253 ; F17 7.078, 9.986, Guillemant : Pierre-Louis Parisis.
Parisis est hostile aux établissements universitaires que concurrencent des écoles secondaires ecclésiastiques nombreuses et prospères, souvent subventionnées par les conseils municipaux. Une société de prêtres séculiers, dite de Saint-Bertin, en dirige sept, dont quatre dans le Pas-de-Calais et trois dans le Nord. L'une d’elles sert depuis 1850 d'école normale primaire au département du Pas-de-Calais. La société de Saint-Bertin s’est fait confier en 1852 le collège municipal d’Aire. Parisis lui donne en outre la direction de son petit séminaire dont les élèves avaient suivi jusqu’en 1852 les cours du collège d'Arras. « Le lycée de Saint-Omer, dit-il au recteur, est une des plaies de mon diocèse, une des croix de mon administration (1). » Il condescend cependant à y donner la confirmation. Il s’y montre « bienveillant pour les élèves, brusque et peu agréable pour les professeurs et le proviseur (2) ».
Parisis multiplie les réformes dans son diocèse, non sans mécontenter souvent le clergé. Il rétablit la liturgie romaine, rend l’enseignement de son grand séminaire conforme aux doctrines ultramontaines. Surtout, il favorise les congrégations. En sept ans, il établit dans son diocèse les Rédemptoristes, les Passionnistes, les pères de la Miséricorde, qui se consacrent à la prédication et à la confession, et un grand nombre de congrégations de femmes dont le développement commence à inquiéter l'administration (3).
Cambrai (4). — Le clergé est plus puissant dans le diocèse de Cambrai que dans celui d'Arras ; il domine les arrondissements flamands de Dunkerque et de Hazebrouck et son influence est très grande dans la région de Lille. Dans le reste du département les populations sont moins religieuses, et le clergé se heurte à «un sentiment ombrageux d'indépendance (5) » quand il tente de dominer les communes.
Partout, le clergé séculier a de puissants auxiliaires. Il y a dans le Nord en 1860 onze congrégations d’hommes non auto-
(1) F:79.986, 11 juillet 1859.
(2) Une famille parisienne universilaire ; lettres publiées par Mme Ch. Garnier (1er mars 1853, 7 novembre 1854), 1911, in-12.
(3) Fie III Pas-de-Calais 9 ; juillet 1858 ; rapports du préfet et du sous-préfet de Saint-Omer.
(4) Fe III Nord 6, BB:° 377, BB:° 1.557 A2 7.492, 1.567; F° 3.481 ; F°° 2.511, Régnier, 5.798, 5.799, 6.247, 6.253, 6.254 ; F177.078,9.986. Voir bibliographie : épiscopat Régnier ; catholiques laïques, Kolb Bernard ; Houtin : Évèques el diocèses, première série ; Gossez : Le département du Nord sous la Deuxième République. Lille 1904, in-8°.
(5) Fre III Nord 8 ; premier trimestre 1859, rapport du sous-préfet d’Avesnes.
risées. L’archevêque de Cambrai, Régnier, y a appelé notamment des Rédemptoristes (Dunkerque, Lille, Douai) et des Capucins (Hazebrouck), belges pour la plupart. Ils sont chargés de prêcher en flamand, en Flandre et dans la région industrielle où les ouvriers flamands, belges ou français, sont nombreux (1). Les associations de bienfaisance cherchent également à ramener les ouvriers à l’Église. Parmi les congrégations de femmes qui sont très prospères et très nombreuses, la plus puissante est celle des Dames de la Sainte-Union de Douai. Elle dirige une centaine d’écoles primaires, dont la moitié dans le Nord; sa rapide extension l’amène souvent à confier ses écoles à des sœurs trop peu instruites ; elle dirige aussi des pensionnats où l’aristocratie du Nord fait élever ses filles. Le diocèse compte une dizaine d'écoles secondaires ecclésiastiques, dont quatre de plein exercice. En outre, « les collèges communaux d’'Hazebrouck, de Bailleul, de Tourcoing, sont dirigés par des prêtres depuis un temps immémorial (2) ». Enfin les journaux catholiques sont très nombreux et de tendances légitimistes. Les plus importants sont la Liberté, de Lille, l'Écho de la Frontière, de Valenciennes, et l’Émancipateur de Cambrai.
Aux deux plébiscites, le clergé vote oui, ainsi que presque tous les conservateurs. Dans sa très grande majorité, il accepte l’Empire, ne cherche pas à jouer de rôle politique, et donne son concours à l'administration. Les journaux catholiques se rallient, à l’exception de l’Émancipateur de Cambrai et de la Gazette de Flandre, qui disparaît en 1854. C’est seulement à Lille que les catholiques continuent à former un parti politique actif, de tendances légitimistes et souvent hostile au gouvernement. Leur chef, Kolb Bernard, ancien représentant à la Législative, est président de la conférence de Saint-Vincent de Paul, et dirige la Liberté (3). En 1852, il se présente à Lille et obtient 6.850 voix contre 11.074 au candidat officiel, Richebé, et 6.219 au républicain, Legrand. Cel échec surprend et irrite si vivement les cléricaux qu'ils assurent au second tour l'élection de Legrand par 13.508 voix contre 11.779 à Richebé. Les autres candidats oficiels sont élus sans concurrents, La Liberté cesse de paraître en 1854 après avoir subi des condamnations. La Vérité, qui la
(1) I y a en outre des Maristes, des Trappistes, des Bénédietins anglais et, à Lille, des Jésuites, mais ils ont peu d'influence,
(2) F179.986, 15 avril 1858.
(3) La Liberté approuva le coup d'État que Kolb Bernard, alors à Paris, bläma, d’après Baunard, mais contre lequel il ne protesta pas publiquement.
remplace, tombe en 1856 sous l'influence de l'administration En 1857, le préfet réussit à obtenir l'appui des catholiques pour le député sortant, Legrand, rallié à l'Empire, qui est ainsi réélu à une faible majorité contre le républicain (1).
Régnier est un angevin, modéré en matière ecclésiastique, mais intransigeant vis-à-vis du pouvoir civil. Il manifeste publiquement sa sympathie et sa reconnaissance pour le gouvernement impérial, mais il reproche à l'administration préfectorale de vouloir surveiller elle-même le clergé au lieu de s’en remettre à l’autorité épiscopale, et d’être peu bienveillante pour les congrégations. Il à ainsi, de 1852 à 1857, quelques conflits assez vifs avec le préfet, Besson. Mais Besson est remplacé par Vallon, très favorable au clergé, et qui entretient avec Régnier de bonnes relations.