V. — L'Est : la Lorraine de langue française
En Lorraine, le clergé se recrute aisément ; il est respecté, mais son influence est faible. L’aversion contre l’ancien régime et la domination des prêtres est vive et générale. On lit beaucoup le Siècle « surtout parce: qu'il fait de l’opposition au clergé (2) ». Le clergé, d’ailleurs favorable à l’Empire, ne joue donc pas de rôle politique. Il tente parfois, mais sans succès, de diriger les communes. Les municipalités ne craignent pas de lui résister et défendent âprement leurs intérêts contre ceux des fabriques. [1 en résulte des conflits fréquents, mais pas très graves.
L'enseignement secondaire ecclésiastique à peu de succès en Lorraine. Il n’est pas de région de France où les écoles congréganistes de garçons aient proportionnellement moins d'élèves. Par contre les sœurs y sont populaires, et leur enseignement y est plus répandu qi’il ne l’est en moyenne, en France.
Verdun (3). — « Les populations de Ia Meuse .. ne sont pas animées d’un grand zèle religieux. Elles répugnent à l’influence du clergé, elles ne pourraient admettre sa domination. Cepen-
(1) Aux élections de 1857, l'administration appuie à Hazebrouck lindépendant Plichon. Dans la deuxième circonscription de Lille, l'indépendant Brame bat le candidat officiel, Plichon et Brame devaient plus tard faire partie de lopposition catholique, mais les questions religieuses ne paraissent pas avoir joué de rôle important dans leur élection en 1857. BB15 1.567; F?e III Nord 15.
(2) F179.986, rapport du recteur de Nancy. |
(3) BB°0 381; F1° 2,500, Didiot ; 2.594, Rossat ; 5.874 ; F 27 9,986.
dant les rapports entre les habitants et les curés ou desservants, bien que froids. sont généralement bons (1). » L'administration, pourtant, fait élire des députés cléricaux. Les communes et les fabriques ont de fréquents conflits d'intérêt 2). L'évèque Rossat, gallican de l'école lyonnaise, aide l'administration à y mettre fin. Il est dévoué à l'Empire.
Saint-Dié (5). — Le clergé a de l'influence dans les montagnes, Partout, il tente de diriger les communes mais il rencontre, surtout dans les plaines de l’ouest, la résistance des municipalités. L'évèque Caverot est conciliant et modéré. Dans ce pays où le parti légitimiste n'existe pas, tout le clergé est favorable à l'Empire. Deux députés sur trois. ceux des régions montagneuses, sont cléricaux (4).
Nancy (5). — La moitié de l’arrondissement de Sarrebourg est de langue allemande. C’est là que l'nfluence du clergé est la plus forte ; ailleurs, elle est médiocre. et nulle dans les villes. Le journal clérical, l’Espérance. de Nancy, a des tendances légitimistes, ainsi que quelques membres du haut clergé, et les conférences de Saint-Vincent de Paul. Mais l'évêque Menjaud est tout dévoué à l'empereur dont il est le premier aumonier. Sa charge le retient souvent à Paris. et son conseil, qu'il laisse diriger le diocèse, manque de mesure et d'autorité. Aussi les conflits entre les curés et les municipalités sont-ils frêquents parce que l'évêché n'aide pas la préfecture à les prévenir et à les régler. Le préfet de Sivry (1852-54) quoique protestant (6). entretient de bons rapports avec le clergé, ainsi que son suecesseur Lenglé, bien que celui-ci, en 1858. entre en conflit avec
(1) F°° III Meuse 8. Rapport du préfet, 27 janvier 1559.
(2) Sur un conflit assez vif où l'administration et la population firent maintenir une école laïque que le curé voulait Supprimer, voir F:*5 874 Morisot.
(3) FI, Bourlon de Rouvre. BB: 381 ; BB:* 13539, ADS 447; F2 2353 Caverot, 5.858 ; F2* 9.986. Déchelette : ie du cardinal Caveroi ;: E. Martin : Histoire des diocèses de Toul, Nancy, Saini-Dié, &. III.
(4) De Ravinel et Bourvier de Villers. Le prèfet Bourion de Rouvre, dont le Caractère était difficile eut quelques conflits avec Bourcier de Villers et Caverot. (BB*° 381, premier semestre 1857. Fd I Bourlon de Rouvre.)
(2) F7 3.480; BB 353$] : Far 2508 Menjaud : 2.652, Gridel, 5.831 ; Far 996 F?° 297:-G. May : La luite pour le français en Lorraine avant 18m ; E. Martin: His-
(6) 11 autorisa en 1852 malgré les protestations de ss coreligionnaires la procession de la Fête-Dieu à N ancy où elle n’avait pas eu lieu depuis 1830. « La tentative n'a pas été heureuse » jugea le procureur général : « il ne m'a point paru que ceîte cérémonie eut à Nancy un caractère vraiment Populaire » (BB: 38], 3 juillet 1552). L'année suivante, les fonctionnaires furent invités mais s’abstinrent en grande majorité. :
Menjaud sur une question de logement. Les Dominicains, et, à partir de 1857, les Jésuites, ont une résidence à Nancy, mais ils ont peu d'influence.
L'Est : les pays de langue germanique
Les populations de langue germanique d'Alsace et de Lorraine sont très religieuses etles questions confessionnelles tiennent dans leur vie publique une place d'autant plus grande que les juifs, et surtout les protestants sont nombreux dans ces régions. Le clergé catholique est nombreux et actif. Les curés cherchent à diriger la vie publique comme la vie privée des fidèles et ils attaquent en chaire ceux qui leur résistent. Les municipalités et les particuliers se plaignent très fréquemment de cette prétention et de ce procédé ; il en résulte des conflits très vifs, car prêtres et laïques sont rudes et violents. L'administration préfectorale rencontre constamment, de ce fait, des difficultés qu’elle tente de résoudre avec le concours, généralement insuffisant, de l’autorité épiscopale. Malgré ces querelles, l'influence du clergé sur les populations catholiques est très grande. Il obtient des instituteurs laïques, très souvent sacristains, chantres ou organistes, une docilité plus complète que dans le reste de la France ; il réussit même à faire confier quelques écoles aux frères auxquels l'Est est pourtant nettement défavorable. Presque toutes les écoles de filles sont dirigées par des sœurs.
Dans ces régions où le parti légitimiste est presque inexistant, le clergé et les catholiques sont favorables à l'Empire. Les luttes contre les protestants pour les affaires locales forment leur principale activité politique. Dans ces conflits, le rôle de lautorité civile est très délicat. À cette époque, l'administration, et surtout l'Université tentent de répandre la connaissance du français, et le principal obstacle auquel elles se heurtent est la résistance acharnée des clergés. En particulier, les curés, prêchant et donnant l'instruction religieuse en allemand, craignent que les populations n’échappent à leur influence si elles apprennent le français (1).
Metz (2). — L'arrondissement de Sarreguemines el une partie de celui de Thionville sont de langue allemande. Le clergé y a beaucoup plus d'influence que dans la région de Metz et de Briey.
(1) Paul Lévy : Histoire linguistique d'Alsace et de Lorraine.
(2) Fe II 101 ; F7 3.481 ; BBt0 380 ; BB! 1.567 ; F1° 2.537, 5.825, 6.254, 6.288 ; F17 9,986 : F1# 297; Klein : Vie de Mgr Dupont des Loges ; May : La lulle pour le français en Lorraine avant 1870 ; Viansson Ponté : Les Jésuites à Melz.
Il y dirige les écoles, intervient dans les affaires des communes, les maires étant généralement peu capables, et joue un rôle politique. En 185%, alors que tous les autres candidats officiels sont facilement élus, celui de Sarreguemines, de Geiger, protestant, est combattu par le clergé ; il bat d’ailleurs par 17.411 voix contre 8.335 le catholique qui lui était opposé (1).
Cette élection exceptée, le clergé des campagnes soutient le gouvernement impérial, d’ailleurs très populaire dans la Moselle. Par contre, l’évêque, Dupont des Loges, est un breton légitimiste ; il ne fait pas d’opposition, mais il refuse, sous un prétexte qui ne trompe personne, d'assister au baptême du prince impérial. En administration, il est intransigeant, et soutient les curés de la région germanique dans leurs conflits avec les autorités civiles. [1 fonde en 1852 un collège de Jésuites que dirige avec beaucoup de succès un ancien officier légitimiste, et où l'aristocratie de l’Est et beaucoup de hauts fonctionnaires envoient leurs enfants. Grâce à la même clientèle, les pensionnats congréganistes de filles se multiplient à Metz et y acquièrent des immeubles de grande valeur (2). Les légitimistes dominent ces congrégations et les conférences de Saint-Vincent de Paul : ils dirigent en outre le principal journal de la Moselle, le Vœu National, que lit le clergé. Ils exercent ainsi à Metz une réelle influence, mais ils n’en ont aucune dans les campagnes. Le préfet Malher évite d’entrer en conflit avec Dupont des Loges ; il favorise d’abord les Jésuites, -puis s'inquiète du développement rapide des congrégations religieuses (3).
Dans les régions de langue allemande, l'administration veut, généraliser l’enseignement du français, et cherche à obtenir le concours de Dupont des Loges pour vaincre la résistance du clergé. Dupont des Loges tient avant tout à ne pas nuire à l’instruction religieuse et à ne pas mécontenter ses prêtres (4), mais il