VI. — La Franche-Comté
Dans la région comtoise, le clergé se recrute facilement et bien ; 1l est actif et ardent. Son influence, partout sensible, est prépondérante dans les montagnes. Allié aux légitimistes qu'il domine, il fait la force de la coalition conservatrice qui, depuis 1848, dispute la région aux républicains. [1 se rallie après le coup d’État au gouvernement qui vient d’écraser ses principaux adversaires. La parti républicain subsiste cependant dans les villes, et les plaines, que la répression lui a fait perdre, sont dociles à l’administration plutôt qu’au clergé. L’enseignement congréganiste est peu répandu et fait peu de progrès.
Besançon (1). — Le Doubs est très divisé au point de vue politique et religieux. La plaine de Montbéliard est protestante, et les républicains restent nombreux à Besançon. « Dans la montagne, le clergé exerce une influence prépondérante. Il se mêle volontiers des affaires communales, quand il ne les dirige pas complètement. Il incite perpétuellement les administrations et les fidèles en des dépenses considérables pour les édifices religieux, les presbytères et dépendances. Dans les villes et dans la plaine, le clergé est moins prépondérant. Il est plus réservé quant à son immixtion dans les affaires de la commune
(1) FI, Lapeyrouse. F:°‘III Doubs 5 ; F° 3.480 ; BB‘° 373 ; BB:° 1.502 A 1:435, 1.567 ; F1° 2.504, 5.788, 5.791, 5.434. F17 6.222, et dossier Desroziers. Voir bibliographie : épiscopat Mathieu ; catholiques libéraux, Montalembert.
mais son influence, quoique mieux dissimulée, n’en est pas moins toujours sensible... » Il obtient généralement des communes € 19 … un supplément de traitement pour le curé ; 20 … un traitement audit curé pour tenir lieu de casuel; 30... une somme... pour indemniser le curé des prières exceptionnellement dites ; 49 .. une somme qui couvre l'indépendance du budget de la fabrique, etc. Presque toujours les trois premières allocations sont réglées par des traités entre le conseil mumicipal et le curé à l’arrivée de ce dernier et pour toute la durée de son sacerdoce (1). » Les curés avaient avant le décret de mars 1852 une grande influence sur le choix des instituteurs, et ils la gardent en partie. Ils les utilisent comme sacristains ou chantres sans les payer. La Haute-Saône a moins de vie politique et religieuse que le Doubs. Le clergé y est moins puissant ; beaucoup de conseils municipaux n’accordent de suppléments de ‘traitement aux curés que sur les instances du préfet. L’enseienement congréganiste est encore moins développé que dans le Doubs. Le parti légitimiste n’existe pas. D’autre part, il n’y à pas de protestants, et le parti républicain est écrasé. x
Le diocèse de Besancon tient une grande place dans l’Église de France. Son clergé a été gagné de bonne heure aux doctrines romaines, et plusieurs des principaux évêques ultramontains, Gousset, Doney, Cart, Gerbet, Mabile, en sont originaires. Par contre Mathieu, archevêque de Besançon depuis 1834, et cardinal depuis 1850, est gallican. Il dirige la résistance de l’épiscopat français contre les progrès de l’ultramontanisme. Actif, autoritaire et rusé, il combat énergiquement les ultramontains de son diocèse, très soutenus par leurs amis devenus évêques et par Rome. Il défend la liturgie bisontine. Il ne laisse pas les congrégations se développer dans son diocèse ; il a fondé luimême en 1850, le grand collège de Saint-François-Xavier, à Besancon, que dirige son principal collaborateur, Pabbé Besson. I patronne le plus important journal de Besançon, l'Union Franc- Comtoise. Le clergé comtois, malgré cette profonde division, s’est uni pour soutenir le chef du parti catholique, Montalembert, qui représente le Doubs depuis 1848.
Au coup d'État, l'Union Franc-Comtoise, dont les tendances sont légitimistes, est suspendue pendant plusieurs jours, tandis que Montalembert se rallie avec éclat. Le clergé fait voter oui au plébiscite. Puis Montalembert fait répandre dans le Doubs
(1) Fa III Doubs 8; rapport du préfet Pastoureau (premier trimestre 159).
la lettre où il déclare se retirer de la commission consultative pour protester contre la confiscation des biens d'Orléans. Le préfet Lapeyrouse, très catholique (1), s'apprête à le combattre, quand il reçoit l’ordre de le « soutenir énergiquement (2) ». Montalembert est élu sans concurrent. Le clergé appuie également les autres candidats officiels, qui sont facilement élus, et se rallie à l'Empire.
Mathieu entretient sous le nouveau régime comme sous les précédents d'excellents rapports avec le pouvoir civil et ladministration {3). Montalembert, cependant, devient violemment hostile au gouvernement qui le combat aux élections de 1857. L'Univers conseille mollement de voter pour lui. Mathieu, qui lui est au fond favorable évite de se prononcer ; Besson, l’Union Franc-Comtoise, les légitimistes, et la magistrature presque tout entière le soutiennent avec ardeur (4). Les prêtres lui sont en majorité favorables mais la réserve de l’archevêque lui nuit auprès des uns, celle de l’Univers auprès des autres, et tous trouvent son opposition trop violente. Aussi déploient-ils peu d'activité ; certains même votent pour le candidat officiel (5). Le résultat est une surprise. Montalembert obtient 4.378 voix contre 7.134 au démocrate qui arrive en tête à Besançon, et 17.387 au candidat officiel, Conegliano. L’état-major catholique n’a pas pu entraîner contre le gouvernement la masse des fidèles. A Montbéliard, un indépendant catholique n'obtient qu'une
(1) I fait élever ses enfants au collège Saint-François-Kavier. F17 9,987, Besançon, février 1863.
(2) F'e JIT Doubs 5.
(3) Cependant Lapeyrouse, voulant faire rétribuer les instituteurs pour les services qu'ils rendaient aux curés rencontra de la part de Mathieu une vive résistance et, mal secondé par le recteur, il ne put la surmonter qu'avec peine. (F?e III Doubs 12, (1857), Em Desrozierst)
(4) Besson lui écrivait le 24 mai 1857 : « À Besançon, la plupart des fonctionnaires publics voteront pour vous. I n’y à guère que l'Université et la police où vous n'ayez pas de partisans. » (Cité par Bascoul.)
(>) Sur le rôle du clergé, les témoignages divergent. Montalembert écrivait le 2 juillet à Dupanloup : « Cette défaite. est l'œuvre du clergé de la Franche-Comté, Les uns ont voté bravement contre moi. Les autres se sont tenus tranquilles. Pas un ne s’est mis en avant pour moi. L'Univers a porté ses fruits là comme ailleurs et le cardinal Mathieu n'a rien tenté pour les contrecarrer. » (AB XIX 525, copie.) Pigallel dil aussi que le clergé fut en majorité docile à l'administration. Mais, d’après le procureur général (BB! 1.567), le sous-préfet de Pontarlier (F'e III Doubs 8) et Besson, le clergé resta en majorité fidèle à Montalembert, sans faire pour lui une campagne très vive. La plupart des contemporains, enclins à surestimer l'influence du clergé, ont expliqué par sa défection plutôt que par.son impuissance l'échec de Montalembert. Besson montre très bien au contraire comment l'aristocratie et la majorité du clergé se sont trouvés sans influence sur les masses. (Voir Bascoul.)
faible minorité contre le candidat officiel (1). Dans la Haute- Saône, les candidats officiels sont élus avec l’appui du clergé. En 1558, les poursuites dirigées contre Montalembert ne suscitent pas d'émotion. :
La principale préoccupation du clergé est alors la controverse liturgique. Plusieurs prêtres ultramontains sont en révolte ouverte contre Mathieu, qui, par de difficiles négociations où il cherche à intéresser le gouvernement impérial, tente d’obtenir du Saint-Siège l’autorisation de conserver la liturgie bisontine avec aussi peu de changements que possible.
Saint-Claude (2). — Le clergé domine les montagnes, surtout dans la région de Saint-Claude. Aïlleurs, il a peu d’influence, et les républicains restent nombreux. Contre eux, le préfet de Chambrun, très clérical, et l’évêque Mabile, très dévoué à l’empereur, collaborent étroitement. En 1852, ils cherchent à faire céder le collège communal de Dôle aux Jésuites qui y dirigent une importante école (3). Mais l'opposition de la population, qui se mamifeste aux élections municipales de 1852, et celle du recteur, qu'appuie Fortoul, font échouer ce projet (4). À Poligny, le collège communal, cédé à l’évêque en 1852 est rétabli dès 1854. Les populations et les municipalités sont aussi attachées aux ‘coles primaires laïques et ne laissent pas les congrégations s’en emparer. Le préfet et l’évêque cherchent du moins à rendre l’enseignement public plus religieux. Mabile invite ses prêtres ‘à ne pas le combattre systématiquement et leur donne l’exemple de sa collaboration avec les autorités académiques.
L'accord de la préfecture et de l’évêché reste aussi étroit lorsque de Chambrun est remplacé en 1854 par Nau de Beauregard, ami d’Augustin Cochin (5). Il se manifeste dans l’organisation des sociétés de secours mutuels, dans le choix des maires, et dans les élections, notamment en 1857 où l’administration fait élire deux cléricaux. Mais linfluence cléricale rencontre
(1) La rivalité entre les deux cultes était très vive dans cette région. Le souspréfet de Montbéliard écrivait en octobre 1857 : « Il est impossible de méconnaitre que le clergé catholique joue plus souvent que le clergé protestant le rôle d’agresseur et que certains de ses membres, excités par la lecture de l'Univers, ont la prétention de traiter le pays bas en pays conquis. » (F1e III Doubs 8) Le « pays bas » était en grande partie protestant.
(2) F2b I Nau de Beauregard. BB°° 373 ; F 1° 2.595, Mabile ; 2.534, Fillion ; 6.288; F17 9.986 ; Mabile : Vie de Mgr Mabile.
(3) Ils avaient aussi un noviciat à Lons-le-Saunier, Dans les deux villes, ils élaient impopulaires.
(4) Mabile : Vie de Mgr Mabile ; F?e TIT Jura 14 ; voir pp. 131 6! 159 (5) Augustin Cochin ; ses lettres el sa vie ; 9 décembre 1851, 25 avril 1859.
toujours des résistances. Un comité pour l’observation du repos dominical qui se forme en 1854 à Lons-le-Saunier doit se dissoudre devant l’hostilité de l'opinion (1). On lit beaucoup le Siècleret'la Presse.
En 1858 Mabile, nommé à Versailles, est remplacé par Fillion, conciliant et modéré.
Belley (2). — Les passions politiques et religieuses sont moins vives dans l’Ain que dans le Doubs ou le Jura. Le clergé y a moins d'influence, mais rencontre moins d'opposition. Dirigé par des évêques modérés, Chalandon, puis Langalerie, il est rallié au gouvernement. Le Journal de l'Ain, clérical, soutient l’administration qui fait élire trois députés dévoués à l’Église. En août 1855, le préfet décore le curé d’Ars. Les populations sont d’abord passives, mais le préfet écrit le 22 mai 1859. « L’invasion du clergé dans les questions politiques, le ton de quelquesuns de ses membres, et celui de leurs Journaux, l’accroissement, indéfini des entreprises religieuses, des couvents et communautés, l'extension disproportionnée des travaux de construction d’églises ont changé ces sentiments d’indifférence bienveillante et respectueuse, et une impopularité évidente leur succède (3). »
VIT. — La région parisienne
Le rôle que Joue le clergé dans la vie publique, présente, malgré certaines différences, les mêmes traits essentiels dans l’Ilede-France, en Picardie, en Champagne, en Bourgogne, dans l’Orléanais et en Touraine.
Les populations y sont peu religieuses et le clergé n’a sur elles que peu d'influence. Un indice certain montre que le sacerdoce y a peu de prestige e£ qu’au point de vue matériel, la situation des prêtres n’y est pas enviable : le recrutement sacerdotal est partout insuflisant. Le manque de prêtres, qui révèle la faiblesse de l'Église, contribue à l’affaiblir encore. Beaucoup de paroisses n’ont pas de titulaires, e& sont desservies par binage : elles échappent à linfluence personnelle du prêtre. Les évêques, manquant de sujets, sont amenés à conférer les ordres à des postulants dont l'instruction, le caractère ou les mœurs laissent à désirer. II leur est difficile d'interdire les mauvais prêtres, car ils ne pourraient
(1) Fic III Jura 8 : BB? 373.
(2) Fi 1198; F73.481 ; F12.481 Chalandon, 2.494 Langalerie, 5.787 ; F1? 9.986 : F. Trochu : Le curé d'Ars, 1925, in-80, k GR | (3) F19 5.787, Martigny.
pas les remplacer ; aussi se bornent-ils à les déplacer, ce qui ne les améliore pas. Les scandales sont donc assez fréquents dans le clergé. Les diocèses où les vocations sacerdotales sont nombreuses cèdent bien aux régions déficitaires quelques-uns de leurs sujets, mais naturellement les moins bons. Originaires de régions très différentes de celles où ils sont amenés à exercer leur ministère, il leur est en outre difficile d’y vivre en bon accord avecles fidèles (1). Le clergé est donc généralement mal composé dans les régions où justement le sacerdoce est en lui-même sans autorité, et où le prêtre ne peut gagner l'estime et la confiance des populations que par ses qualités personnelles.
D’autres symptômes montrent que l'influence du clergé est très faible. L'enseignement primaire congréganiste est moins répandu et fait moins de progrès dans la région parisienne que dans le reste de la France. L'enseignement secondaire ecclésastique y est peu développé, bien que les classes riches soient plus favorables à l’Église que le peuple. Le clergé ne joue pas de rôle politique. Par crainte des républicains, et parce que les légitimistes sont peu nombreux, peu influents et généralement ralliés, il accepte l’Empire. Mais il n’est qu’un faible appoint dans la coalition conservatrice que dirige l'administration ; parfois même son impopularité est exploitée contre elle par l’opposition (2). Lorqu'il vient à combattre le candidat officiel, celui-ci n’a généralement pas à regretter sa défection, Par contre les curés suscitent souvent des difficultés à l'administration en se mêlant des affaires communales où les municipalités et les populations n'admettent pas leur ingérence. L'administration met fin plus ou moins facilement à ces conflits suivant le concours que lui prêtent les évêques.
Si les populations ne sont nulle part dominées par le clergé, elles lui sont assez favorables en Touraine et en Picardie, Indifférentes dans l'Ile de France, elles sont généralement anticléricales en Champagne et en Bourgogne.
Paris (3). — Le peuple de Paris subit peu l'influence du
(1) Voir Fute NII Nièvre 5, 1er avril 1859. Ve
(2) BB*° 383, rapport du procureur général de Paris sur les élections municipales de 1855 (5 mars 1856).
(3) Les documents d'archives sur la Seine sont très peu abondants, On trouve quelques renseignements à F'e III Seine 30, Kie IT 102, F1? 5.605, F19 5.839-5.842. Sur les congrégations un rapport sommaire du préfet de police (1856) et un rapport détaillé (novembre 1860) sont conservés à F1? 6.253. Les dossiers des archevèques Sibour et Morlot (F1° 2.555) doivent être complétés par ceux de quelques-uns de leurs
clergé. Depuis le début de l'administration d'Haussmann, les écoles primaires congréganistes sont, comme les écoles laïques, entretenues par le budget de la ville. Leur importance s'accroît. Elles ont un tiers des filles, ce qui est peu, et un tiers des garçons, ce qui est considérable, sans que l'influence de l'Église paraisse en bénéficier. Le grand développement des œuvres catholiques de bienfaisance reste aussi, à cet égard, sans résultat. Aux élections de 1857 les républicains, qui sont également hostiles à l'Église et à l'Empire sont tout près d'obtenir la majorité. Même dans les classes aisées, l’Église n’a qu'une clientèle restreinte : en 1855, l'Univers, la Gazette de France et l’Union, ne vendent ensemble à Paris que 1.500 exemplaires par jour, tandis que le Siècle en vend 16.000 et la Presse 21.000 (1). Les établissements congréganistes d'enseignement secondaire, surtout les deux collèges des Jésuites et celui des Picpuciens, sont prospères, mais ils n’ont que peu d'élèves, proportionnellement aux lycées et aux institutions hHbres laïques.
La principale importance du diocèse de Paris vient de ce qu'il est le siège de beaucoup d'institutions et d'œuvres catholiques dont l’action s'étend à toute la France. La part que tiennent les affaires générales de l’Église par rapport à la vie religieuse locale, dans l’activité des séculiers et surtout des réguliers (2) et des laïques est plus grande à Paris que dans aucun autre diocèse. Aussi la situation de l'archevêque de Paris est-elle délicate. S'il était maître absolu de son diocèse il serait une sorte de patriarche de l’Église de France. Si tout ce qui n’est pas uniquement parisien échappe à sa direction, son autorité est gravement atteinte. La question se pose en 1853 pour la presse et elle est résolue à son détriment. À partir de 1857, Morlot, très prudent et très conciliant, sait éviter le retour des conflits qui ont troublé l'administration de Sibour, mais il ne joue qu'un rôle effacé.
Les différents groupes qui se disputent la direction de l'Église de France ont leur centre à Paris. Les gallicans dominent dans l'entourage de l'archevêque, à la faculté de théologie, à l’école des Carmes, au chapitre de Saint-Denis. Ils ont des partisans dans le clergé des paroisses. La compagnie de Saint-Sulpice, très mal vue
collaborateurs : Buquet (F1° 6.176); Maret (F1° 6.178); Sibour (F:° 6.179). Voir bibliographie : épiscopat : Sibour, Darboy, Lavigerie ; et clergé parisien ; voir aussi les Mémoires du baron Haussmann.
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(2) H y à dans la Seine 21 congrégations d'hommes (Jésuites, Dominicains, Franciscains, Capucins, Maristes, Picpuciens, ete.) et 5? congrégations de femmes.(F :° 6.253)
de Pie IX, certaines congrégations missionnaires comme les Picpuciens et les Lazaristes sont également de tendances gallicanes. Tour à tour encouragés et abandonnés par Sibour, les gallicans, à part quelques extrémistes, ont de bons rapports avec Morlot.
Les catholiques libéraux les plus connus sont des laïques. Ils appartiennent à l’aristocratie qui leur est en général favorable, Is sont en bons rapports avec les légitimistes et les orléanistes. Ils sont puissants à l’Institut et dirigent le Correspondant et Ami de la Religion. Ils ont des partisans dans le clergé séculier, et même dans les congrégations. Les prêtres de l'Oratoire, qui se constituent en communauté en 1852, sont, pour la plupart, de leurs amis : Gratry est le plus connu. Enfin les Jésuites parisiens sont de tendances libérales. Ils publient depuis 1856 une revue, les Études.
L'Univers rencontre peu de sympathies dans la société laïque et le clergé de Paris. Le lieu de réunion et le centre du parti ultramontain est le séminaire de la congrégation du Saint-Esprit, où se recrute en grande partie le clergé colonial. Cette congrégation ardemment ultramontaine et influente à Rome joue un rôle discret mais important dans l’Église de France.
Les œuvres, les associations de bienfaisance et surtout la Société de Saint-Vincent de Paul s'efforcent de rester neutres dans ces dissensions. Les gallicans y sont peu nombreux. Melun et Augustin Cochin y représentent les libéraux, l’ancien auditeur de rote, Ségur, les ultramontains.
Le préfet de police Piétri se méfie du clergé parisien et surtout des congrégations et associations religieuses qu'il soupçonne de légitimisme, Mais jusqu’en 1859, aucun incident sérieux ne se produit.
Versailles (1). — « Les habitants de Seine-et-Oise ne sont pas foncièrement irréligieux, mais ils sont souvent indifférents (2). » L'influence du curé dépend de sa valeur personnelle, qui est généralement médiocre dans ce diocèse où le recrutement sacerdotal est très insuffisant. Beaucoup de prêtres sont étrangers au pays et se rendent impopulaires en cherchant à régenter les communes. Quelques prêtres sont déconsidérés par leur inconduite notoire. Des Capucins s’établissent à Versailles en 1856 mais leurs exigences et leurs exagérations . langage déplaisent. L'’évêque Gros, et, après 1858, son ‘successeur, Mabile, tentent
(1) BB°0383 ; BB:* 1.538 A25.357 ; F 1° 2.595, 6.253 ; Mabile : Vie de Mgr Mabile. (2) Fe III Seine-et-Oise 9, quatrième trimestre 1858,
de réformer leur clergé mais ne peuvent que déplacer les desservants que l’administration leur dénonce.
Beauvais (1). — « Autant on s’empressera autour d’un clergé modeste et bienveillant, écrit le préfet de l'Oise, autant on serait prompt à s'éloigner de tout ce qui sentirait l'intolérance ou la domination (2). » La plupart des curés n’ont pas d’influence et s’y résignent ; ceux qui tentent de diriger les communes ou qui attaquent les instituteurs laïques rencontrent l'opposition de leurs paroissiens. Le recrutement du clergé étant très difficile, les scandales n'y sont pas rares. Deux anciens prêtres du diocèse veulent se marier ; l’autorité civile s’y oppose à la demande de l’évêque (3). Celui-ci, Gignoux, est dévoué au gouvernement. Très ultramontain, il s'étonne et se plaint de lindignation que suscite l’affaire Mortara ; il demande au gérant du Moniteur de l’Oise de reproduire, au lieu des articles du Journal des Débats où du Constitutionnel, ceux de l'Univers. Le journaliste refuse en disant que la polémique de Veuillot n’est « pas conforme à l'opinion du pays » et qu’il ne peut « s’exposer à blesser le sentiment intime de ses lecteurs (4) ».
Amiens (5). — Le clergé se recrute facilement dans la Somme et il y est respecté. Les Jésuites y ont un noviciat et un collège prospère. L’évêque Salinis, dont l’ultramontanisme ardent mécontente une partie de son clergé, se rallie bruyamment à l’Empire. Il est bien vu de Napoléon III. Cependant l'influence du clergé est médiocre. Lorsque Salinis est nommé à Auch, le préfet avertit qu’ «un évêque disposé à des exagérations cléricales… échouerait complètement (6) ». Le gouvernement nomme Boudinet, timoré et conciliant, qui entretient d'excellents rapports avec l’administration, et se montre bienveillant pour le lycée d'Amiens. Il ménage d’ailleurs la société légitimiste d'Amiens. Le préfet n'attend de lui aux élections de 1857 qu'une « neutralité bienveillante.…. Je ne m'en plains pas, aJjoute-t-1l ; le clergé n’a pas dans la Somme une très grande influence, et son intervention trop active pourrait produire
(AREA OZAE 766!
(2) Fe III Oise 7 ; 2 juillet 1854.
(3) F1°5.786, Blin et Merda. Voir p. 80.
(4) F1° 2,502,.25 octobre 1858. « )
(5) Fe II 102 ; F1° 2.494, Salinis ; 2.488, Boudinet ; 2.547, Ladoue ; 2.560, Gerbet. 6.253, 6.288 ; F17 9,986 ; AB XIX 517, lettres de l'abbé Follet. Voir bibliographie : épiscopal, Salinis, Gerbet, Boudinet.
(6) Fe [IT Somme 11, 3 janvier 1856.
un effet tout contraire à celui qu'on en attendrait (1) ».
Soissons (2). — Dans le nord de l’Aisne, comme dans la Somme, le clergé est respecté sans avoir grande influence. Le sud du département estirréligieux et anticlérical. Dans l’ensemble du diocèse, le clergé se recrute mal. L’évêque Garsignies, entré tard dans les ordres, a peu de prestige. Il administre mal son diocèse et contracte 'des dettes considérables. Il a d’ailleurs comme son clergé de bons rapports avec l’administration.
Reims (3). — Le clergé a peu d'influence dansle diocèse de Reims où il se recrute mal. Le cardinal Gousset, et le préfet des Ardennes, en parfait accord, s'appliquent à « sauvegarder l'intérêt religieux », en déplaçant les desservants dont la conduite est mauvaise tout en cherchant à « empêcher que la répression imprimée à quelques membres du clergé ne porte atteinte à la dignité et à la considération du corps (4) ». Le préfet réprime la propagande protestante, quiexploite le mécontentement causé par certains curés, notamment dans la commune de Termes (5). I] favorise l’enseignement primaire congréganiste qui reste peu répandu. Par contre le collège de Rethel succombe en 1857 devant la concurrence d’une institution dirigée par Gousset, et celui de Charleviile ne se maintient que parce que les élèves du petit séminaire suivent ses cours.
Châlons (6). — Le clergé a très peu d'influence dans la Marne. La plupart des curés « savent très bien qu’ils ne doivent pas heurter de front les sentiments de nos populations et qu’en se montrant intolérants ils compromettraient sans aucun doute leurs intérêts personnels et ceux de la religion. Ils sont donc en général très prudents et très réservés dans leurs actes extérieurs et dans leurs rapports, soit avec l'autorité locale, soit avec leurs administrés. Mais... chacun d’eux n’en cherche pas mois à se former un entourage sur lequel il puisse s'appuyer au besoin (7) ». L'opinion s'inquiète du développement des sociétés religieuses de bienfaisance et se montre hostile à la campagne pour le repos dominical obligatoire. Le clergé donne d’ailleurs son concours
(1) Fac III Somme 7, 7 avril 1857.