IX. — Le Massif central et les régions mixtes du Languedoc
Dans tout le Massif central, le clergé a une grande influence C’est la région de France où 1l est le plus nombreux, et il se recrute très facilement. L’enseignement congréganiste y est très répandu, et en progrès rapide. Au point de vue politique, on peut distinguer deux groupes de régions. Dans celles où l’influence du clergé et des légitimistes n’est pas prépondérante (plateau central et versant ouest), ils se rallient, comme tous les conservateurs, au gouvernement, et subissent docilement sa direction. Les questions religieuses ne suscitent pas de difficultés.
Mais dans les montagnes qui bordent le Massif central à l’est et au sud, le clergé, uni aux légitimistes, domine les populations, à l'exception des minorités protestantes. Son influence est encore grande dans les plaines de la vallée du Rhône et du Languedoc, bien que les rouges y soient généralement en majorité. Après le coup d’État, l'insurrection bi aine pousse le clergé à soutenir le gouvernement de Louis-Napoléon. Cette alliance est assez cordiale dans les départements où les protestants sont peu nombreux, bien que l'administration se plaigne de l'influence que les légitimistes gardent sur le clergé. Mais
(1) C’est, écrit Contencin, « le plus indiscret- des solliciteurs. 11 se vantait de ne jamais quitter M. Fortoul sans avoir obtenu au moins 40.000 francs pour son diocèse C'est à peu près vrai. » (F1° 1.853, 31 octobre 1856.)
(2) F1e III Creuse 8, 10 novembre 1858.
lorsque la minorité protestante est forte, l'administration se trouve dans une situation très difficile.
Le dévouement des catholiques, au fond légitimistes, est douteux, et dans le Languedoc, le souvenir toujours très vif de la Terreur blanche de 1815, pèse sur leurs relations avec l'Empire. D'autre part, si la masse des protestants reste de tendances républicaines, la bourgeoisie protestante, naguère orléaniste et toujours conservatrice, se rallie au nouveau régime. Le gouvernement a donc intérêt à la ménager. Mais les catholiques détestent également tous les protestants, rouges et modérés et sont d’autant plus hostiles à la bourgeoisie protestante qu’elle a dominé la région sous le régime censitaire et que, privée du pouvoir politique, elle garde une grande influence sur l’administration et la société. Le gouvernement tente de rester impartial entre les deux cultes mais ses agents sont inévitablement amenés à s’allier à l’un ou à l’autre. Le ministre de la Police générale, Maupas, qui a été sous-préfet d’'Uzès de 1845 à 1847, alors que l'administration était en conflit avec les légitimistes, juge qu’elle doit s'affranchir de leur influence, et ses agents accusent les préfets de trop la subir (1). Le plébiscite de 1852 où le nombre des oui dépasse de beaucoup celui de 1851 renforce l’administration et lui permet de se soustraire à la tutelle des légitimistes. Mais, dans le Midi comme dans l'Ouest, le gouvernement hésite et ses agents sont divisés sur la politique à suivre vis-à-vis du clergé.
Tulle (2). — Le clergé, grossier et mal composé, a cependant une certaine influence. Il est « généralement ami de l’ordre et accepte très volontiers le gouvernement actuel (3) ». En 1852 le gouvernement fait élire à Brive un candidat agréable au clergé et aux légitimistes, de Jouvenel, qui exerce pendant dix ans une grande influence. L’évêèque Berteaud, ami de Veuillot, est favorable à l'Empire, Mais il est intransigeant et bizarre, « un peu loqué » dira Rouland (4) ; il crée quelques difficultés à l’administration.
Cahors (5).— Le clergé du Lot «démesurément nombreux (6) » est Mmfluent. Comme presque tous les légitimistes, il est rallié au
(1) F8 353-361; F712.164 ; Fe III Gard 5 et 13. (2) F19 2.591, 5.870 : K17 9.986.
(3) Fr 5.870, 23 février 1853.
(4) K1° 2.591, 11 janvier 1852.
(5) BBo 370 : BB15 1.533 A2 4.734 : F19 2,510. (6) BBse 370; 21 juillet 1854.
gouvernement impérial et donne son concours à l'administration. Les deux députés du Lot, Murat et Deltheil, votent en 1854 contre la loi sur l'instruction publique. Le clergé se mêle beaucoup des . affaires temporelles. L’évêque Bardou Mount dans les procès où des intérêts ecclésiastiques sont en cause et fait pression sur la partie adverse et sur les juges par des menaces d’excommunication.
Saint-Flour (1).— Sauf dans les villes, et auprès des émigrants saisonniers qui ont été travailler dans les grandes villes, le clergé est très influent dans le Cantal. « On a vu des curés réunir le conseil municipal et lui dicter ses décisions, quelquefois même rédiger les délibérations, les faire signer à domicile, et les expédier à la sous-préfecture (2). » Le clergé est rallié au gouvernement impérial. En 1852 l'administration fait élire à Aurillac avec son appui, de Parieu, le père de l’ancien ministre clérical de l’Instruction Publique. A Murat-Saint-Flour, elleobtient pour un candidat officiel étranger au pays l’appui des curés de campagne ; le candidat légitimiste soutenu par le haut clergé de Saint-Flour n'obtient qu'une faible minorité. L'évêque Lyonnet est tout dévoué à l’Eanpire ; son successeur, de Pompignac, donne également son concours à l'administration.
Clermont (3). — Le clergé du Puy-de-Dôme, comme son évèque Féron, est modéré, conciliantet dévoué au gouvernement. Le préfet de Preissac, bien que protestant ne rencontre de sa part aucune difficulté. Le collège de Billom est cédé à l’évêque en 1854, celui de Riom aux Maristes en 1856 ; les progrès des congrégalions sont encore plus marqués pour l’enseignement primaire (4).
Le Puy (5).— Le clergé, peu influent dans la plaine de Brioude, est très puissant dans les arrondissements montagneux du Puy et d'Yssingeaux. Il y dirige presque toujours les communes el combat violemment les maires qui ne veulent pas subir sa tutelle.
(1) F2 I, Bourlon de Rouvre ; F2e II 101; F:°2.596, Delcusy, 5.859 ; F2? 9.936, de Pompignac : Mgr de Pompignac.
(2) F17 9,986, Clermont, 6 janvier 1859. . ae
(3) F19 2.517, Féron, 2.510, Grimardias ; F1? 9.986 ; Houtin : Evêéques el diocèses, première série. rer l
(4) Le sous-préfet d'Issoire, relatant la condamnation d’un instituteur congréganiste pour une série d’ attentats à la pudeur commis sur ses élèves ajoute : « Cette affaire, malgré sa notoriété..., n’a rien enlevé à la congrégation des frères de la Doctrine chrétienne de la confiance des pères de famille, Aueun élève, pas même un seul des enfants dont la pudeur a été outragée, n’a été retiré de l'école. » (Fe TILL Puÿde-Dôme, 7, 6 avril 1857.) AN I 17600
.(b) BB: 436 ; F9 2.563, 5,605 (janvier 1857), 5.848, 6.255, 6.254 ; F1' 6.223, 9.986.
I est favorable au gouvernement et dirigé par un évêque modéré, de Morlhon.
L’émigration enlevant à la Haute-Loire beaucoup de jeunes hommes, un grand nombre de jeunes filles, qui se trouvent ainsi vouées au célibat, se font religieuses, soit dans les communautés, soit en restant dans les villages comme « béates », ce qui est partbiculier à la Haute-Loire. « Les béates font... ou préparent seules l'éducation des deux tiers des enfants. Ce sont elles aussi qui soignent les malades, qui secondent le clergé dans l’administration des sacrements, qui distribuent aux pauvres les aumônes, qui maintiennent la discipline morale parmi les jeunes filles, enfin qui président au travail industriel de toutes les femmes du hameau (1). » Elles sont près de 1.200. Le préfet les fait subventionner et organise pour elles des cours de perfectionnement. Les congrégations dirigent ainsi presque toutes les écoles de filles. Quant aux garçons « les communes pauvres ou trop peu populeuses restent à peu près seules le domaine des instituteurs laïques (2). » Le conseil municipal républicain de Brioude étant dissous, le maire cède le collège communal aux Maristes en 1855. Le collège du Puy, très menacé par les deux petits séminaires de la Chartreuse et de Monistrol, est transformé en lycée, ce qui lui permet de prospérer. Les Jésuites ont un noviciat à Vals. Ils polémisent v vement contre des pasteurs protestants, par des sermons, par des brochures, et dans la presse. Comme il y a des protestants dans la Haute-Loire, le préfet ordonne aux Journaux de cesser cette polémique (1854) (3). En 1858, le gouvernement se préoccupe du développement des congrégations de la Haute- Loire (4). Un nouveau préfet, Paul, nommé en 1857, et un nouvel inspecteur d'académie cherchent à limiter leurs progrès (5).
Lyon (6). — Le clergé est très influent dans le diocèse de Lyon,
(1) Fie III Haute-Loire, 5 octobre 1853 ; ce travail industriel, auquel se consacraient aussi les communautés consistait à fabriquer soit des rubans et des chiffes de soie pour les usines de Lyon et de Saint-Étienne, soit de la dentelle.
(2) Fic III Haute-Loire 5, octobre 1853.
(5) Paul entra en conflit avec l’évêque en 1858 au sujet du piédestal de la statue colossale de la Vierge, qui sur l'initiative des Jésuites de Vals fut érigée au Puy avec le bronze des canons pris en Crimée, (F'° IIT Haute-Loire 5 et 8, Burnichon : Vie du R. P. Gautrelet, 1896, in-12.)
(6) BB:° 379, 408 P 1.025 ; BB: 1.561 A2 7.853 ; Fi 2,531, 6.288; F17 9,986; F16 297; Kic II 100. Vergez Tricom : La vie politique et les partis à Lyon en 1852 : Révolution de 1848 (1920-21) ; Journal du maréchal de Castellane ; Chabot et Charléty : L'enseignement secondaire dans le Rhône, 1901, in-8° ; Houtin : Évéques et diocèses, première série.
sauf auprès des ouvriers de Lyon et de Saint-Étienne. La Loire est le département français où l’enseignement primaire congréganiste est le plus répandu. Presque toutes les filles et près des trois quarts des garcons qui vont à l’école ont pour maîtres des congréganistes ; la proportion est presque aussi forte dans le Rhône. Les deux lycées de Lyon et de Saint-Étienne sont les seuls établissements laïques d'enseignement secondaire du diocèse : le collège de Villefranche a été cédé en 1854 aux frères des Écoles chrétiennes celui de Roanne à l'archevêque et celui de Saint-Chamond aux Maristes. Les Jésuites ont deux collèges, à Saint-Étienne et à Mongré, les Dominicains en ont un à Oullins, et les prêtres de Saint-Irénée, un à Lyon. Il y a dans le diocèse plusieurs autres écoles secondaires ecclésiastiques moins importantes, sans compter les petits séminaires et les manécanteries ou écoles paroissiales de chant, qui leur servent d’écoles préparatoires. Les congrégations de toutes sortes sont d’ailleurs très nombreuses dans le diocèse. Beaucoup de communautés de femmes sont organisées pour le travail industriel, ce qui les fait haïr des travailleurs libres qu’elles concurrencent (1). Lyon est aussi un grand centre d'associations religieuses laïques : l’œuvre pour la propagation de la foi y a son siège. Le clergé séculier est très attaché à la liturgie lyonnaise : la faculté de théologie et la société des prêtres de Saint-Irénée y maintiennent une tradition gallicane.
Le cardinal archevêque, de Bonald, fils du théoricien légitimiste, est modéré. Préoccupé surtout de la lutte contre les républicains de Lyon et de Saint-Étienne, il donne son concours au gouvernement, et son clergé l’imite. Beaucoup de légitimistes sont ralliés, mais leur journal, la Gazette de Lyon, reste dans l'opposition. Le Courrier de Lyon, orléaniste rallié et clérical, lui dispute la: clientèle des catholiques. En général, le clergé entretient de bonnes relations avec l’administration, mais il subit toujours l'influence légitimiste, qui s'exerce plus fortement encore sur les congrégations, comme le montrent les incidents qui se popoUse nt dans les collèges de Jésuites, à Saint- Étienne en 1853, à Mongré en 1857 (2). Les élections de 1857 montrent que le parti républicain reste fort à Saint-Étienne et à Lyon.
(1) En 1848 des couvents ont été saccagés pour ce motif. Voir F1 6.315, préfet du Rhône à Rouland, 24 avril 1861.
(@) Voir. pp. 122, 145 et 211,
Viviers (1). — Le clergé domine toute la montagne à l’exception des pays protestants. Les rouges sont nombreux dans la plaine. Dirigé par un évêque énergique, Guibert, le clergé se rallie et vote oui au plébiscite. Aux élections de 1852, le gouvernement fait élire, dans l’arrondissement montagneux de Largentière, un légitimiste, de Rochemure ; dans l’arrondissement de Privas, où le clergé a peu d'influence, un bonapartiste, Chevreau (2) et dans celui de Tournon, où les protestants sont nombreux, un des leurs, Boissy d’Anglas, qui obtient 10.811 voix contre 8.899 au légitimiste de La Tourette soutenu par le bas clergé. Guibert s’abstient au plébiscite de 1852, par réserve, non par hostilité. Habitué à jouer un rôle prépondérant dans le département, il se brouille bientôt avec le préfet, Léon Chevreau, Chevreau père étant mort, le gouvernement désigne pour lui succéder un protestant, le général Dautheville, le seul candidat catholique possible étant légitimiste. Guibert qui avait accepté Boissy d’Anglas en 1852 proteste vivement contre ce choix qui ne laisse qu’un député sur trois aux catholiques, c’est-à-dire aux sept huitièmes de la population. Cependant il interdit aux curés de faire campagne ouvertement contre le candidat officiel. Dautheville est élu par 20.411 voix contre 3.120 au légitimiste (1854). En 1854 Guibert se plaint encore à diverses reprises du préfet qui choisit parmi les protestants plusieurs maires, et des candidats officiels au conseil général (3), et de la surveillance que le préfet fait exercer sur les curés pour les contraindre à chanter le Domine saivum, tombé en désuétude sous le régimes précédents (4). En 1857, Guibert est remplacé par un évêque très conciliant, Delcusy. Delcusy appuie aux élections les trois candidats officiels, dont les deux protestants que le clergé renonce à combattre.
« Je consacre tous mes efforts, écrit le nouveau préfet, Levert, à faire vivre les deux cultes en bonne harmonie, et je
(1) Fte IT 98 ; F7 12.164 ; BB16 1.530 A2 4.492 ; F102,556, Guibert, 2596, Delcusy’ 0.877, 6.288 ; F176.222 ; AB XIX 517, lettres de À. E. Roux, Voir bibliographie : épis” copal Guibert.
(2) Son fils aîné Henri Chevreau, préfet de l'Ardèche en décembre 1851 avait été nommé en 185? secrétaire général du ministère de l'Intérieur. Son second fils, Léon Chevreau fut préfet de l'Ardèche de 1853 à 1857.
(3) Boissy d’Anglas, élu conseiller général du canton entièrement catholique de satillieu se félicite de ce résultat qui « prouve d’une manière incontestable cette conci- Hation qui s'effectue entre les divers cultes, donnant ainsi l'exemple de ne plus s'occuper de querelles religieuses étrangères à notre époque en tout ce qui a trait à l’administration ». Il remarque avec raison que cet apaisement « rentre dans la polilique paternelle de S. M. Napoléon ITT. » (F1e III Ardèche 7 ; 18 juillet 1854).
suis aidé dans cette tâche souvent pénible par la tolérance pleme de tact de Mgr l’évêque de Viviers »; Levert déplore « l'intolérance et la déraison » habituelles des deux cultes (1). Les municipalités dirigées par les adhérents d’un culte refusent des crédits pour les édifices de l’autre. Les protestants, étant souvent en minorité sont ainsi désavantagés, et le gouvernement, en compensation, leur accorde des subventions relativement plus fortes, ce qui mécontente les catholiques (2).
L'enseignement primaire est surtout donné par les congrégations. Le petit séminaire d’Aubenas et les écoles secondaires ecclésiastiques ont 69 % des élèves secondaires du département, contre 31 %, au lycée de Tournon qui se recrute en grande partie chez les protestants. Les Jésuites ont une maison de retraite à Lalouvesc, mais ils sont peu influents.
Mende (3). — L’arrondissement de Florac est mixte, et les protestants y sont en majorité dans les Cévennes ; mais il n’est pas de région de France où le clergé soit plus puissant que dans les arrondissements de Mende et de Marvejols. Il y est extrêmement nombreux. Chaque famille recherche l’honneur de donner un fils à l’Église ; elle «augmente ses privations pendant plusieurs années, au besoin elle s’obère pour faire un prêtre, suivant l'expression du pays. Les familles qui ont le bonheur de réussir s'élèvent d’un degré dans l’échelle sociale ; elles sont plus recherchées pour les alliances (4) ». La dime, en argent et en nature, que perçoit le clergé, lui permet d’ailleurs de vivre très largement parmi des populations très pauvres. La pauvreté du pays n'y attire pas les instituteurs congréganistes qui restent peu nombreux. Par contre le collège municipal de Marvejols est le seul établissement secondaire laïque du diocèse. Outre les petits séminaires, le collège épiscopal de Langogne et le collège de Mende, cédé aux Jésuites (9) en 1850, lui font une rude concurrence. L'influence du clergé s’unit à celle des nobles, qui possèdent une grande partie des terres, Il n’y a pas de bourgeoisie qui puisse leur faire contrepoids.
Dirigé par un évêque modéré, Foulquier, le clergé se rallie ainsi que la plupart des légitimistes. Le candidat légitimiste, Desmolles, se retire en 1852 devant le candidat officiel, mais,
1) Fice JII Ardèche 7, quatrième trimestre 1858.
2) Ft III Ardèche 11, février 1359.
3) Fic II 100 ; F1° 6.177 (Foulquier), 5.824, 6.288 ; F1? 9.956. 4) F1°9,982 ; rapport de l'inspecteur d'académie (janvier 1865). 5) Is dirigent aussi le grand séminaire depuis 1852.
le siège étant devenu vacant, il est élu en septembre 1852 avec l'appui de l’administration. Dans la région de Florac, les catholiques veulent prendre leur revanche de la domination qu’exerçaient les protestants sous la monarchie de Juillet ; quelques conflits en résultent. Dans la région catholique, les maires étant généralement peu instruits, ce sont les curés qui dirigent les communes. Ils donnent leur concours à l'administration, notämment au plébiscite de 1852, mais leurs tendances légitimistes se manifestent parfois par l’omission du Domine salvum.
En 1857, Desmolles s’étant montré trop peu docile, l’administration lui oppose l’ancien préfet du Jura, de Chambrun, très clérical, qui obtient l’appui de l’évêque. Il est élu par 18.564 voix contre 8.314 à Desmolles. Mais, fort de l’appui du clergé, il ne tarde pas, lui aussi, à se montrer indépendant, et dès 1859, il est en mauvais termes avec le préfet, qui ne veut pas se laisser dominer par les blancs.
Nîmes (1). — Le Gard est sans. doute le département du Midi où les passions politiques et religieuses sont les plus vives. Les catholiques y sont 280.000, les protestants 125.000, groupés surtout dans les arrondissements d’Alais et du Vigan. La bourgeoisie protestante et la petite minorité de catholiques modérés qui ont dirigé le département sous le régime censitaire forment un parti conservateur moyen, sans influence sur le suffrage universel. La masse des protestants rouges s'oppose à la masse des catholiques légitimistes. Ceux-ci, beaucoup plus nombreux, sont les maîtres depuis 1848.
Le coup d’ État est blâmé par les légitimistes intransigeants ; leur journal, la Gazette du Bas- léneusdoe: est suspendu. Mais l'insurrection républicaine assure au gouvernement l'appui de la masse des catholiques légitimistes. Au plébiscite, dans l’ensemble, les catholiques votent oui, les protestants votent non ou s’abstiennent. Pour les élections, le préfet Bourdon propose d’abord de créer une circonscription de majorité protestante, en réunissant le Vigan et Alais dont trois cantons catholiques seraient rattachés à Uzès. Le gouvernement l’approuve. Mais les légitimistes protestent vivement. Celui de leurs chefs qui, depuis le coup d’État appuie le plus énergiquement le gouvernement, le marquis de Calvières, dont le père avait en 1815 soulevé les paysans du Gard contre Napoléon Ie*, et dirigé la Terreur
(1) F1 353-361 ; Fe III Gard 5 ; BB*° 395 ; F1° 2.504, Plantier ; 2.804, d'Alzon ; 5.835, d'Alzon ; F17 9,986 ; F18 297. Voir bibliographie : épiscopat, Cart, Plantier. ,
blanche, obtient que le découpage donne à toutes les circonscriptions une majorité catholique (1). Il incite le gouvernement à s'appuyer, non sur le parti moyen trop peu nombreux et uni - aux rouges par «la confraternité religieuse », mais sur la majorité légitimiste. « Il ne faut pas cependant lui demander plus qu’elle ne peut donner, plus que son honneur et sa conscience lui permettent d'offrir, il ne faut pas en attendre de dévouement personnel, mais un concours raisonné et sincère pour tous les actes propres à rétablir les idées religieuses, le respect de l’ordre, de la famille, de la propriété, de l’autorité. Dans cette mesure, et sauvegardant leur principe qui peut, dans de nouvelles épreuves devenir le port de salut de la France, les catholiques du Gard seront le plus ferme soutien de l’ordre et de la société (2). » Calvières, désigné comme candidat officiel pour Alais-le Vigan, déclare publiquement qu'il reste légitimiste. A Nîmes, l’administration appuie un légitimiste modéré, Curnier, neveu de Sibour. A Uzès, Cotton, maire de Bagnols, homme de confiance de Maupas, qui le nomme inspecteur spécial de la police générale, décide le gouvernement à appuyer le général Teste, frère du ministre de Louis- -Philippe, mais non compromis dans le scan-. dale, catholique, mais hostile aux légitimistes et accepté par les protestants et libéraux de toutes nuances. Le duc d’Uzès se présente contre lui. Au dernier moment, le préfet abandonne la ‘candidature du général Teste (3) pour soutenir celle du duc d’'Uzès. Les trois légitimistes triomphent ainsi avec l’appui de l'administration.
Cet accord ne dure d’ailleurs pas. Dès août 1852, un nouveau préfet, Dulimbert, fait battre le duc d'Uzès aux élections cantonales. Calvières démissionne au rétablissement de l’Empire, et il est remplacé par un légitimiste rallié (février 1853). Le plébiscite de 1852 où le nombre des oui est de 88.000, au lieu de 70.000 en 1851, renforce à ent pe
L'évêque, Cart, donne son concours à l’administration, mais il refuse la croix, pour ménager les légitimistes. Ceux-ci dirigent en effet les associations religieuses et les sociétés de secours
(1) Elle fut obtenue dans la circonseription du Vigan-Alais, en rattachant à Uzès, non pas trois cantons catholiques d’Alais, comme il avait été prévu, mais un canton catholique, Barjac, et deux cantons protestants, Lédignan et Vézenobres. Un « erratum » fut publié dans le Moniteur du 7 février (Fe III Gard 5.)
(2) Note du marquis de Calvières. (15 janvier 1852), Fe IIT Gard 5).
(3) 11 la disait compromise par l'attitude de son neveu, Charles Teste, qui avait été mêlé au scandale, I1 eut surtout peur des légitimistes qui auraient pu, par représailles combattre Curnier à Nimes.
mutuels organisées en confréries religieuses, qui sont très nombreuses à Nîmes. Cart a pour vicaire général un prêtre d'une famille noble du Gard, d’Alzon, légitimiste, très ultramontain, fondateur de la congrégation des Augustins de l’Assomption . qui dirige à Nîmes un important collège. Ennemi ardent de l'Université, d’Alzon est membre du Conseil supérieur de l’Instruction Publique, mais il n’est pas renommé en 1853.
En 1855, à la mort de Cart, Dulimbert demande un évêque conciliant et ouvertement impérialiste. Le gouvernement nomme un lyonnais gallican, Plantier. Plantier n’ose pas se débarrasser de d’Alzon, élu vicaire capitulaire pendant la vacance, et, malgré ses répugnances et celles du gouvernement 1l le garde comme vicaire général (1). Il publie un mandement enthousiaste à la naissance du prince impérial, mais s’excuse auprès des légitimistes d’une phrase qui les avait blessés (2). Il assiste au baptême, accepte la croix en 1857, plaide auprès du pape en 1858 la cause des facultés de théologie et celle des gallicans. Mais, peu à peu, il tombe sous l’influence de son entourage légitimiste et ultramontain.
En 1857, l'administration fait élire un protestant au Vigan et des bonapartistes à Nîmes et à Uzès, où le duc d’Uzès ne se représente pas. Elle partage les annonces judiciaires entre les deux journaux de Nîmes, le Courrier du Gard, protestant, e£ l’Opinion du Midi, catholique, bien que le premier soit de tendances orléanistes, et que le second soit légitimiste (3). Elle réussit à établir entre les deux religions une sorte d'équilibre.
Montpellier (4). — Le clergé est moins influent, et l’antagonisme des cultes est moins vif dans l'Hérault que dans le Gard. L'enseignement congréganiste y est moins répandu. L’évêque est un gallican, Thibault, qui a été publiquement blâmé par Pie IX, et dont l'autorité n’est pas incontestée.
En décembre 1851, le clergé donne tout son concours au gouvernement. Les légitimistes dirigent au profit de leur parti
(2) La naissance du prince impérial était un bienfait accordé à l’empereur, en récompense des services qu’il avait rendus à l’Église par « celui dont le souffle féconde ou dessèche les tiges royales... » On vit dans cette phrase une allusion au comte de Chambord, qui n’avait pas d'enfants (Clastron).
(3) L'Opinion du Midi était le nouveau nom de l’ancienne Gazette du Bas Languedoc. Elle fut frappée d’un avertissement le 29 août 1855 pour ses attaques contre les protestants. Par contre, les processions de la Fête-Dieu furent célébrées à Nîmes à partir de 1853.
(4) Fe II 99; BB*° 380, 395 ; F1° 2.539, 6.253, 6.288; F1? 9,986; F2 12.164 BB‘ IT, Dessauret,
la répression, qui est atroce (1). Le gouvernement fait élire en 1852 trois catholiques, dont deux bonapartistes et un légitimiste rallié. Celui-ci meurt, et le préfet se brouille avec les légitimistes qu'il avait jusqu'alors favorisés. Leur chef, de Bonald, qui avait été nommé maire de Montpellier se présente contre le candidat officiel. Il est écrasé, et l’administration le remplace à la mairie par un protestant, Pagézy. Le clergé et surtout les associations et confréries religieuses de Montpellier continuent à subir l'influence des légitimistes. C’est grâce à leur appui que les Carmes déchaussés développent leur établissement de Montpellier et que les Jésuites s’y établissent malgré l’opposition de Thibault ; il les empêche du moins d'ouvrir un collège.
Rodez (2). — Le clergé est très puissant et très nombreux dans l’Aveyron qui fournit en outre un grand nombre de prêtres, dont plusieurs évêques, au reste de la France, et aux missions. Il y a des protestants dans les arrondissements de Millau et de Saimt-Affrique, mais ils sont peu nombreux et peu influents.
Les légitimistes, soutenus par l’évêque Croizier, et par le clergé, qui lit leur journal, l'Écho de l'Aveyron, dominent le département depuis 1848. Le clergé donne son concours au gouvernement dans lé plébiscite de 1851, et dans les élections de 1852 où les chefs légitimistes, de Bonald et Clausel de Coussergues, renoncent à se présenter. Mais au plébiscite de 1852 Croizier s’abstient. « Beaucoup de membres du clergé ont secondé les vues de l’administration, surtout dans les campagnes. écrit le préfet le 16 décembre (3), Cependant … leur concours … a été beaucoup moins général, beaucoup moins significatif que précédemment. » Pourtant le nombre des oui augmente.
L'administration subit l'influence d’un conseiller de préfecture, de Barrau, favorable aux légitimistes et au clergé. Les écoles congréganistes se multiplient. Le collège d’Espalion, après celui de Saint-Geniès, est cédé à l’évêque. Les Jésuites “dirigent depuis 1850 celui de Saint-Affrique. Ils demandent l'autorisation de faire une loterie pour accroître leurs ressources. Elle leur est refusée par Maupas malgré l'avis favorable de lauto-
(1) Fie II 99; F1c {II Hérault 9 ; 7 septembre 1853 ; BB° IT Dessauret, 7 septembre 1858, de la Baume à de Royer.
(2) FI Mouzard Sencier ; Fie II 98 ; F7 3.480 ; F:° 2.570, Croizier, 2.499, Boutonnet, 5.853 ; F1? 6.222. F. de Barrau : Galerie des préfels de l'Aveyron (L. IVret V, Rodez, 1905-07, in-12). Sarcey : Journal de jeunesse.
(3) F2° IIT Aveyron 7.
rité locale. Ils sont d’ailleurs mal vus de Croizier qui est de tendances gallicanes.
En novembre 1853, un nouveau préfet, Mouzard Sencier, est nommé. Il rompt nettement avec les légitimistes, et s’affranchit du clergé. Il révoque de Barrau. Trouvant l’organe de la préfecture, le Journal de l'Aveyron, trop clérical, il crée un autre journal. Il surveille la Société de Saint-Vincent de Paul (1). Il se plaint de Croizier, qui évite de nommer l’empereur dans ses
mandements. À sa mort, il réclâme un évêque ouvertement dévoué. Le die rne ent nomme le vicaire général de l’aumônerie impériale, Delalle, qui écarte la plupart des collaborateurs légitimistes de Croizier (2) et manifeste publiquement son dévouement à l’Empire. Mais en 1857 un député catholique de Nimes, Baragnon, devient préfet de l'Aveyron et rétablit l’alliance de l’administration et du parti clérical.
Albi (3). — Le clergé est influent dans le Tarn ; 1l y est très nombreux ; chaque commune forme plusieurs paroisses qui se disputent les subventions municipales, ce qui suscite des difficultés administratives.Le préfet estime que dans aucun autre département, «1l ne se construit ou ne se répare un plus grand nombre d’églises ; c’est le soin principal des conseils municipaux des communes rurales (4) ». L’arrondissement montagneux de Castres est celui où le clergé est le plus influent. Comme les protestants y sont nombreux, les questions religieuses y jouent un rôle important. Les deux petits séminaires, la pension Saint-Louis-de-Gonzague à Albi, le collège des Maristes de Cordes, et surtout celui des Dominicains de Sorèze font une rude concurrence aux collèges communaux de Gaillac, d'Albi et de Castres. Celui-ci seul est prospère, grâce à la clientèle des protestants.
Le clergé, allié aux légitimistes contre un parti rouge très fort, se rallie au nouveau régime sous la direction d'un archevêque conciliant, Jerphanion. Il vote pour les candidats ofticiels, dont deux lui sont d’ailleurs dévoués. Mais les professeurs du grand séminaire, et ceux de la pension Saint Louis de
(1) Une note de la direction générale de la sûreté publique justifie Sencier : «L'association de Saint-Vincent de Paul est, à Rodez comme partout, un foyer d’opposition légitimiste. » F1b[, Mouzard Sencier.
(2) H en garda un cependant, contre l'avis de Sencier (F1° 5,853, Sabathier, Fie III Aveyron 7).