XI. — Les Charentes
Les Charentes forment une région à part, irréligieuse et anticléricale. Le clergé ÿ est très peu nombreux et s’y recrute mal. Les instituteurs congréganistes sont très peu nombreux et impopulaires. La présence de minorités protestantes ne renforce
(1) BB:0 370 ; BB:1° 1.529 A2 4.331 ; F 1° 2,494. Ladoue : Vie de Mgr de Saiinis
(2) Fi 2.479, 6.253, 5.605 (février, avril 1857).
(3) F2 2,559, 2.506, Donnet (8 avril 1856), 6.288 ; F7 9.986. Voir bibliographie : épiscopat, George Massonais. Mémoires de Viel Castel: 14 juillet 1855. 1
(4) BB 374 ; BB'* 1.539 A? 5.397 4 F19 9,506, 5.793, 5.794, G.288. F1? 6.225, 7.078, 9.986. Combes : Histoire du.cardinal Donnel.
(5) BB: 374 ; deuxième semestre 1857.
nullement le sentiment religieux des catholiques. Un peu moins apparente dans les années qui suivent le coup d’État, l'irréligion populaire redevient bientôt évidente. « L'indifférence pour le christianisme est complète... L'impiété s’y montre trop souvent à découvert. Beaucoup d’enfants n’y recoivent pas le baptème. Le mariage civil reste fréquemment sans la sanction religieuse... Pour les paysans, le prêtre est inutile. Il les gêne et leur coûte. Ils lui ont toujours reproché le si faible casuel qu’un traitement insuffisant rend indispensable aux pauvres desservants (1). » La bourgeoisie est un peu moins irréligieuse. Il n’y a pas de noblesse. La population est presque unanimement dévouée à l’Empire.
Angoulême (2). — L'évêque, Cousseau, tente de réformer un clergé médiocre et en partie étranger au diocèse. Une association pour le repos dominical se forme à Angoulême et demande comme en Gironde et en Dordogne que les foires ne se tiennent plus le dimanche (3). Cousseau se dit «le plus malheureux des évêques de France, qui voit ses enfants périr par milliers sans secours d'aucune espèce, sans clergé suffisant, sans aide de la puissance publique pour guérir des plaies de cinquante ans, qui voit de grandes paroisses sans prêtres depuis le Concordat, où il n’y a plus trace de christianisme, où le baptème lui-même est abandonné (4) ». « L'administration éprouve les plus grandes difficultés à faire entretenir et réparer les édifices destinés au culte, La plupart d’entre eux, églises et presbytères, sont dans un état déplorable (5). » Certaines municipalités démissionnent plutôt que de faire pour les édifices paroissiaux les dépenses que le préfet veut leur imposer. Il n'y a dans le diocèse pas d'autre école secondaire ecclésiastique que le petit séminaire de Richemont. Cousseau et son entourage sont .légitimistes. Le clergé est en général favorable au gouvernement, mais il n’a aucune influence.
La Rochelle (6). — La Charente-Inférieure est un peu moins irréligieuse que la Charente. On y compte quatre écoles secondaires ecclésiastiques. Le clergé s’y recrute moins difficilement,
(1) F17 9.986, Poitiers, 10 mai 1858.
(2) F19 2,491, Cousseau, 6.176, Cousseau, 2.588, Fruchaud, 5.539; F17 9.986, BB:$ 1.563 A2 8.089. Correspondance du cardinal Pie et de Mgr Cousseau. ) Voir p. 65 ) F19 5,539, 22 décembre 1856, Cousseau à Rouland, ) Fie III Charente 9, 5 juillet 1854, )ABB:0,585 SRE GES 086:
mais iln’a pas d'influence. L’évêque Villecourt, ultramontain, intransigeant vis-à-vis des protestants est nommé cardinal de curie en 1855. Son successeur Landriot, très dévoué au gouvernement, libéral, tolérant et conciliant, réussit bien dans ce département mixte peu religieux et napoléonien. En 1853 et 1857, l'administration fait élire à Saint-Jean-d’Angély un « cathclique avant tout », Anatole Lemercier, dont les opinions religieuses ne correspondent en rien à celles de ses électeurs.
Ie Le Sud-Est
Le Sud-Est comprend deux régions différentes. Le Dauphiné est un pays démocratique où le parti légitimiste existe à peine et où le clergé a peu d'influence politique.
La Drôme et la Provence sont divisées en rouges et blancs. Le gouvernement n’y a pas de partisans dévoués ; ayant écrasé les rouges qui se sont insurgés en décembre 1851, il se trouve amené à s'appuyer sur les blancs. Le clergé reste attaché aux légitimistes, mais, comme la plupart d’entre eux, il donne son concours à l’administration. Il profite de la défaite des républicains pour accroître son influence. Avec l’appui des maires, souvent légitimistes, 1l s'emploie à faire confier les écoles aux congrégations, surtout dans les riches communes des plaines. Il y met plus d’ardeur et y parvient mieux qu’en aucune autre région de France. Les. recteurs d’Aix et de Grenoble s’en inquiètent ; les préfets se divisent ; les uns, toujours préoccupés du danger révolutionnaire, favorisent les frères, les instituteurs laïques et ceux qui les défendent étant suspects de républicanisme ; les autres, ayant ramené à une entière docilité les instituteurs laïques, sont enclins à défendre en eux des agents soumis et utiles. L'enseignement secondaire est aussi en grande partie entre les mains du clergé et des congrégations. Celles-ci sont très nombreuses et très influentes en Provence. Par l’enseignement, par la prédication et la confession, par la direction des œuvres, elles dirigent la société catholique. Le clergé séculier, qui les jalouse, est réduit à une situation subalterne. Les évêques, qu’ils leur soient ou non favorables, n'ont pas d'autorité sur elles. L'administration s’en méfie.
Au reste, pour importantes que soient en Provence les questions religieuses, elles y sont primées par les questions politiques. La Provence s'oppose à cet égard aux régions voisines de la rive
droite du Rhône, qui sont également divisées en blancs el rouges, mais où les questions confessionnelles dominent toute la vie publique. Le gouvernement impérial ne prend pas racine dans cette région. Ses agents s’y trouvent dans une situation délicate. La plupart maintiennent l'alliance avec les blancs, mais certains la trouvent désavantageuse et impopulaire. Les rouges, d'autre part, restent nombreux et neserallient pas: «Il y a dans le moindre village, écrit le recteur d'Aix, un garnement un peu lettré, snnemi du maire et du curè. qui est le centre et le conseil des opposants (1). »
Grenoble (2). — Le clergé de l'Isère est bien composé, instruit el respecté ; mais le préfet constate que « son influence y est très restreinte. Démocratie et napoléonisme n’y font à peu près qu'un, ét ja démocratie napoléonienne, quoiqu’à un degré moindre que l’autre, n’y voit d’un bon œil ni le noble ni le prêtre. J'entends bien souvent, à la ville comme à la campagne, les amis les plus enthousiastes de l’empereur dire que l’on cède trop aux vœux du clergé, que son esprit de domination lui revient et qu'il n’est pas assez maintenu chez lui (3) ». Les prêtres des campagnes dans leur grande majorité ne heurtent pas ces sentiments des populations. Ils sont favorables à l’Empire, n’entrent pas en conflit avec les municipalités, et sont bienveillants pour les instituteurs laïques. Ouelques-uns sont même républicains (4). Seuls quelques membres du haut clergé de Grenoble sont en relations avec la société légitimiste, qui est sans influence. L'évêque Ginouilhac est en bons rapports avec le gouvernement et l’administration, tout en restant assez réservé. Les congrégations sont nombreuses (Jésuites, Dorninicains, Oblats), mais ne jouent pas de rôle politique. L’administration ne s’en inquiète pas ; elle est bienveillante pour les Chartreux. L'affaire de La Salette est, pendant cette période, la principale préoccupation du diocèse de Grenoble.
Gap (5). — Dans les Hautes-Alpes comme dans l'Isère, le clergé se recrute aisément (6), est instruit et considéré, mais il a peu d'influence. Dirigé par un évêque très dévoué au gouverne-
{1) F1? 9.986, août 1858.
(2) BB:° 378 ; BB!: 1.555 A? 7.176 ; F1 2.531,5.813, 6.253 ; KF217 9,986 : Fi IN 100. sur J’affaire de La Salette, voir chap. VIII, $ 2, et chap. XI, $ 1.
(3) F19 5.813, 10 mai 1856.
(4) F1° 5.813, Konig et Laval.
(9) Fc II 98 ; BB'0 403 P 625 ; F192.524, 5.8L1 ; F176.222, 9.986,
(6) Les Hautes-Alpes fournissent même des prêtres à la Drôme, qui en manque. F7 9.986, 20 mai 1858.
ment, Dépery (1), il est favorable à l'Empire et ne crée pas de difficultés à l’administration. À part quelques instituteurs congréganistes, il n’y a pas de religieux dans ce département, qui est très pauvre.
Valence (2). — Dans la Drôme comme dans tous les pays mixtes, les questions religieuses jouent un rôle important. Après le coup d’État, le clergé donne tout son concours au gouvernement pour l’écrasement des républicains, très puissants dans le département, surtout dans les pays protestants. Il fait voter oui aux deux plébiscites bien que l’évêque Chatrousse s’abstienne au second. Il appuie aux élections de 1852 les trois candidats ofliciels, bien que l’un deux, Morin, soit protestant (3). En 1852, pour la première fois depuis trente ans, les fonctionnaires assistent à la Fête-Dieu. L'homme le plus influent du département, le député Monier de la Sizeranne, est très favorable au clergé.
Chatrousse ne fait pas d'opposition, mais il crée des diflicultés à l’administration par son intransigeance et son mauvais caractère. Ayant vainement demandé que les protestants soient exclus du collège de Valence (4), il développe l’enseignement secondaire ecclésiastique. Les seuls établissements publics qui subsistent, sont le collège de Valence « qui est à peu près tombé » et celui de Romans, « dont le principal est un prêtre, et qui n’est néanmoins pas très prospère (9) ». Le préfet Ferlay s'inquiète surtout du nombre d'écoles primaires dont s'emparent les congrégations. À partir de 1857, il ne donne satisfaction aux municipalités qui demandent des instituteurs congréganistes que lorsque leur vœu lui paraît exprimer celui des populations. Il maintient les instituteurs laïques dans les communes où la municipalité ne s’est prononcée contre eux que sous la pression du clergé. Ferlay, bien que subissant l'influence cléricale de Monier de la Sizeranne, trouve que le clergé se rend impopulaire. «Les paysans, écrit-il, disent souvent : il faut que l'empereur se tienne en garde contre les nobles et les prêtres car ils pourraient bien le
(1) En 1852, il adressa une circulaire à ses prêtres en faveur du candidat officiel Faure, Celui-ci avait cependant une « réputation un peu voltairienne » et avait voté contre Pexpédition de Rome. Il fut élu par 14.100 voix contre 4.986 au républicain, et 4.750 seulement au légitimiste, de Ventavon. (F1e IE 98.)
(2) F2 2.484, Lyonnet ; 2.652, Genthon ; 5.871. F1 6.363, 9.110, 9.986.
(3) Morin avait d'ailleurs voté pour l'expédition de Rome. En 1897 quelques prêtres votèrent pour son concurrent, Montier qui n'eut que 2.283 x oix contre 20.547.
(4) F17 9.110. Voir page 143.
trahir comme ils trahirent son oncle (1) .» Maïs en 1857, Chatrousse meurt, et son successeur Lyonnet, bonapartiste et conciliant, entretient de très bons rapports avec Ferlay. En 1857 il confie aux Jésuites ses séminaires, précédemment dirigés par les Oblats de Marie Immaculée, sans que le gouvernement paraisse s'inquiéter de cette mesure. En 1858 il déplace un desservant qui avait manifesté en chaire des sentiments légitimistes (2).
Digne (3). — Le clergé a une certaine influence, surtout dans les montagnes. Les curés des campagnes, bien que quelques-uns aient été républicains et que beaucoup soient de tendances légitimistes, appuient en général l'administration par crainte, des rouges. L’évêque Meirieu, légitimiste qui a eu des velléités républicaines, se rallie bientôt à l'Empire en cédant «à la pression exercée sur lui par son clergé autant qu’à la voix de sa conscience (4) ». Il a d’ailleurs peu d’autorité. Les Basses-Alpes, très pauvres, sont le seul département provençal où les congrégations soient peu nombreuses et peu influentes (5).
Fréjus (6). — Dans le Var «le peuple n’a pas de croyances ; les hommes ne remplissent généralement pas leurs devoirs religieux (7) ». Le clergé est rallié mais il se mêle trop des affaires municipales, ce qui suscite des conflits. Il s'insurge contre l’évêque Wicart, flamand autoritaire et cassant, qui doit quitter le diocèse en 1855. Son successeur, Jordany, n’a pas d'autorité. Toute l'influence du clergé lui vient de l'appui qu'il reçoit de l'administration et des légitimistes, à qui, par crainte des rouges, elle livre le conseil général et les municipalités (8). Administration et légitimistes aident le clergé à développer l’enseignement congréganiste.
(1) F'e III Drôme 8, 14 janvier 1857.
(2) F8 5,871 Barruel; voir p. 200. Un prêtre, conseiller général, Champavier fut incarcéré en mai 1857 pour subornation de témoins, et acquitté en juillet. Cet incident causa une vive émotion mais n’eut pas de suites. Champavier ne se représenta pas en 1858 ; (F1° 5.871, F1e III Drôme 8, 15 juillet 1857 ; BB! 1.581, A3 8.)
(4) Fie IIT Basses-Alpes 6, 25 avril 1854.
(>) H. Fortoul, qui avait été représentant des Basses-Alpes y fit élire son frère, Fortuné, en 1852. Le préfet les trouvait tous deux trop enclins à ménager les rouges. (Fa 3625-6.)
(6) 19 2.527, Wicart, 6.177, Jordany. Couanier de Launay : Vie de Mgr Wicart.
(7) Fio III Var 7, 24 avril 1857.
(8) F17 9,987, 15 mai 1861, rapport du recteur d'Aix : le préfet Mercier Lacombe (1853-1860) chercha d’abord à rester impartial « mais à peine arrivé dans le département, il voulut épouser une jeune personne appartenant à une famille très influente dans le parti légitimiste, qui dès lors obtint toutes les situations dans le Var. Les légitimistes ont toutes les mairies et sont les maîtres au conseil général ».
Avignon (1). — Les blancs dominaient dans le Vaucluse avant le coup d’État. Ils se rallient au nouveau régime, par crainte des républicains insurgés, et malgré le déplacement du préfet Malher, qui leur était favorable. Aux élections de 1852, un candidat, légitimiste indépendant n'obtient qu'une faible minorité. Louis-Napoléon, au cours de son voyage dans le Midi, remet à des religieuses hospitalières d'Avignon des bâtiments militaires désaffectés, et l'archevêque Debelay prescrit, pour cet acte de « haute munificence », un salut solennel d’actions de grâces. Cependant, il reste réservé lors du rétablissement de l’Empire, et un certain nombre de prêtres s’abstiennent. Le préfet, Costa, se plaint de l'hostilité renaissante des légitimistes et de l'influence qu'ils exercent sur le clergé, tandis que parmi les rouges insurgés en 1851, « beaucoup... appartenaient à des familles persécutées en 1815 pour la cause impériale (2) ». Mais un nouveau préfet, nommé en 1853, Durand Saint-Amand, se rapproche des légitimistes, et surtout du clergé, dont il juge l'influence très grande et très utile à ladministration. Il obtient de Debelay des témoignages publics de dévouement à l'Empire, mais beaucoup de curés persistent à ne pas chanter le Domine salvum, et manifestent ouvertement leurs sentiments légitimistes.
Le clergé, avec l’appui de la préfecture, fait confier aux congrégations un grand nombre d'écoles primaires, et le Vaucluse devient, après la Loire, le département où elles ont relativement le plus d'élèves. En 1858, les frères organisent une émeute à Sérignan contre le conseil municipal qui veut leur retirer la direction de l’école. Trois d’entre eux sont condamnés, et ils perdent la direction de l’école publique, mais une souscription leur permet d'ouvrir une école libre (3). Les autres congrécations d'hommes sont très nombreuses et très influentes. Les Jésuites, surtout, ont un noviciat à Saint-Chamas, et, à Avignon, un grand collège où les légitimistes du Midi envoient leurs enfants. Le préfet et l'inspecteur d'académie y assistent parfois à la distribution des prix. Le lycée est peu prospère, bien que Débelay, plus modéré que son clergé, ne le combatte pas, et consente même en 1858 à y présider la distribution des prix. « Si Monseigneur nous était hostile, Avignon, eten général tout le Comtat déserterait le lycée (4). »
(1) BB:2395 ; BB11540 A2 5.510 ; Fic II 103 ; F1° 2.497, 5.783, 6.288; [17 9.986. (O)REROETIRT Vaucluse 6, Je janvier 1853.
(3) F17 9.986, octobre 1858, janvier 1859 (Aix).
(4) 17 9,986, 22 mars 1860 ; voir aussi F17 9.987, 15 mai 1861.
Aix (1). — Le clergé, assez influent dans les arrondissements d'Aix et d'Arles, se rallie ainsi que la plupart des blancs. I fait voter oui aux deux plébiscites, soutient en 1852 les candidats officiels, légitimistes ralliés qui sont élus sans concurrents. L’archevêque, Darcimoles, est dévoué au gouvernement mais il manque d'autorité (2). Son successeur, Chalandon (1857-73), est meilleur administrateur et donne son concours à l'autorité civile. Il s'efforce de soustraire le clergé à l'influence toujours forte des légitimistes. Par contre, il appuie des religieuses enseignantes qui refusent l'inspection universitaire. Dans tout le diocèse, bien que les instituteurs laïques soient parfois énergiquement soutenus par les populations, les congrégations conquièrent un grand nombre d’écoles primaires. Leurs progrès finissent par inquiéter le préfet, qui, vers 1859, tente de les ralentir.
Marseille(3).—Leclergé,et surtout les congrégations sont très influents à Marseille, On y compte vingt-deux congrégations de femmes et huit congrégations d'hommes non autorisées, notammentles Capucins, les Oblats de Marie Immaculée dont l'évêque de Marseille, Mazenod, est le supérieur et le fondateur, et pour qui il a une prédilection qui irrite le clergé, et surtout les Jésuites dont le supérieur Tissier, habile et actif, est à Marseille, en dépit de Mazenod, qui ne l’aime pas, le véritable chef du parti clérical. Il y dirige le cercle religieux qui comprend plusieurs centaines d'hommes, « riches ou du moins aisés, appartenant au commerce élevé de Marseille et à la classe des propriétaires (4) ». Des sociétés de secours mutuels groupant des employés et des ouvriers sont aussi sous son influence. [1 y a en outre à Marseille plusieurs confréries de pénitents.
L'alliance entre les légitimistes et le clergé était étroite dans les Bouches-du-Rhône, mais Mazenod, bien que d’origine légitimiste, recommande publiquement de voter oui en décembre 1851. Le préfet, de Suleau, partisan de l'alliance avec les blancs (5), fait désigner en 1852 comme candidats officiels,
(1) Fio I] 98: BB:0,370; BB 1561 A2 7.890: "R 0 551 "Ginouilhac (2 octobre 1852), 2.481 ; F17 6.295, 6.136, 9.986 ; AB XIX 5923 (1er octobre 1852).
(2) Plusieurs prêtres, dont un vicaire général, donnent lieu, par leurs mœurs, à des scandales.
(3) Fc IT:98 ; BB:0370, 403 /P 695 BB15,1°643#A3 5 909 109 535.822 6.177 Jeancard, 6.253, 6.288. F17 9,986. Voir bibliographie : épiscopat Mazenod ; Raphaël : L'évêque de Marseille el les élections de 1857, (La Révolution de 1848, 1919-20, t. XVI).
(4) BB18 1.642, 19 décembre 1861.
(D) Papiers secrels el correspondance du Second Empire : Note sur les préfets de ja République.
malgré les objections de Fortoul et les répugnances de Persigny, des légitimistes ralliés, que le clergé soutient. Sa défection décide les légitimistes intransigeants, et notamment le marquis de Barthélémy à ne pas se présenter. Le clergé obtient plusieurs représentants dans le conseil municipal que fait élire l’administration. Le 26 septembre 1852, Louis-Napoléon pose la première pierre de la nouvelle cathédrale ‘de Marseille et prononce le discours qui consacre son alliance avee l’Église. Cependant le clergé, sans faire d'opposition, reste légitimiste. Le successeur de Suleau, de Crèvecœur (1853-57), s’en plaint, et s'inquiète de l'influence des Jésuites : « Des associations religieuses formées d'hommes et de femmes du peuple paraissent formées plutôt dans un but politique que dans un but religieux. Les Jésuites, qui sont à la tête de toutes ces associations, ne sont pas légitimistes sans doute ; ils sont surtout Jésuites, mais ils se servent du parti légitimiste pour étendre et accroître leur influence, comme Île parti légitimiste se sert des Jésuites pour recruter des soldats (1) .» Leurs agissements préoccupent à plusieurs reprises le gouvernement (2). En novembre 1853, Mazenod s'associe par une lettre pastorale à la campagne des légitimistes pour le repos dominical que l’administration ne respecte pas toujours à Marseille. Le préfet croit alors que, mécontent d'attendre en vain le chapeau de cardinal que: lui à fait espérer de Suleau, et la construction de sa cathédrale, Mazenod va rejoindre les légitimistes dans l’opposition : « Cela est regrettable sans doute, mais au moins la situation sera nelle, et le gouvernement ne sera pas exposé à faire des concessions qui au fond ne profitent qu'à des adversaires (3). » Mais la construction de la cathédrale commence enfin, ainsi que celle de Notre-Dame de la Garde. En 1856, Mazenod est nommé sénateur, comme les cardinaux. Ces faveurs, et aussi, semble-t-11 une admiration sincère pour Napoléon IIT, le rattachent au gouvernement, dont il appuie énergiquement les. candidats en 1857. D'ailleurs, son clergé, dont il est peu aimé, ne le suit pas dans son ralliement.
Ajaccio (4). — La Corse, entièrement bonapartiste, a une vie publique très particulière. Le clergé n’y joue pas de rôle
(1) Fe III Bouches-du-Rhône, 12, 22 juillet 1853.
(2) Voir pp. 122 et 211.
(3) Fe III Bouches-du-Rhône 12, 19 novembre 1853.
(4) BB1t 1.499 A 1.119; F1 5.508, 5.770 à 5.772 ; F1? 9,986. Ortolan : Mgr Casanelli d'Istria.
politique, mais les prêtres et l’évêque lui-même prennent part, selon leurs relations personnelles, aux luttes des clans. Ils ont d’ailleurs peu d'influence. L'évêque, Casanelli d’Istria, tente de réformer son clergé, et crée, pour la première fois en Corse, des séminaires. Ses relations avec le gouvernement deviennent très vite mauvaises et, en 1856, un vif conflit se produit.
En Corse, le mariage civil n’est entré que lentement dans les mœurs, et comme, aux termes de la loi, le mariage religieux ne peut être célébré qu'après le mariage civil, beaucoup de Corses, de « mœurs... d’ailleurs régulières », ne font consacrer leur union, ni à l’église, ni à la mairie. Casanelli d’Istria veut remédier à cette situation par son mandement de carême de 1856. Il ÿ attaque vivement les concubinaires et menace d’excommunication ceux qui ne feraient pas régulariser leur union. Mais en outre, incidemment, il menace des mêmes sanctions, les époux dont le mariage civil n’a pas été consacré par l'Église. « C’est en vain. qu'ils pensent être, en vertu du contrat civil, époux légitimes, tandis qu’en réalité ils ne sont autre chose qu’un couple de brutes plongées dans l’ordure (1). » Bien qu’en fait l’évêque ne procède qu’à de rares excommunications, et que beaucoup de concubinaires se marient à la mairie et à l’église à la suite de ce mandement, cette condamnation brutale du mariage civil mécontente le gouvernement. Napoléon IIT envisage un appel comme d’abus. Rouland se borne à infliger à l’évêque un blâme sévère (2).
Certaines caractéristiques du clergé et de son rôle dans la vie publique sont communes à toute la France. D'autres varient beaucoup suivant les régions.
Presque partout les agents du gouvernement disent que le clergé est en général respectable et zélé, mais médiocre, peu instruit, sans éducation ni tact, et trop préoccupé de sa situation matérielle, Ces défauts sont dus, d’après eux, à ce qu'il se
(1) « Una coppia di brutti avvolti nel sucedime », dans le texte original.
(2) F9 5,508. Voir p. 194. Ortolan attribue la sévérité du gouvernement dans cel ineident à un grief personnel de Napoléon III contre Casanelli d’Istria. Le prince de Canino, cousin de Napoléon ITI, désirait faire invalider son mariage par l'Eglise, Casanelli d’Istria, malgré les démarches pressantes de l’empereur et de Sibour, s’y relusa, Le prince porta son procès en cour de Rome, où après de longs débats, le mariage fut déclaré valide en 1859. Voir Cerçay, 165 A 1 10 (1853-1856).
recrute exclusivement dans le peuple et vit au milieu de lui, Ils le trouvent de plus envahissant, intolérant, arrogant, ce qu'ils attribuent souvent à l'influence de l'Univers. Il semble aussi que le clergé, encouragé par la réaction religieuse qui se poursuit depuis 1849, devienne de plus en plus exigeant, alors que, le péril révolutionnaire s’éloignant, l'administration et les populations sont de moins en moins disposées à lui faire des concessions.
Pendant les années qui suivent le coup d’État, le clergé exerce une grande mfluence sur les municipalités, grâce à l’écrasement des républicains, à l'appui des conservateurs, et à la faveur de l’administration. Il en profite pour faire confier aux congrégations un très grand nombre d’écoles primaires, et pour obtenir des communes de gros sacrifices pour le budget du culte. |
Mais peu à peu l'administration réagit. Les instructions données aux préfets par Delangle en 1858 et 1859 l’indiquent nettement. (1) Il écrit le 7-février 1859 au préfet de l'Aisne : « Les rapports du clergé et de l'administration sont généralement bons [dans l’Aïsne]. L'ordre public se trouvant plus ou moins compromis lorsque cette heureuse entente cesse d’exister, je vous recommande de vous laisser guider par un esprit de conciliation dans toutes vos relations avec le clergé. Toutefois, vous devez aussi montrer de la fermeté, et ne pas tolérer des empiètements qui viendraient à se produire. Vous auriez à me les signaler immédiatement. » Sur un rapport du préfet des Basses-Pyrénées, Delangle note : « Vous me dites que le clergé est porté à s’immiscer dans les affaires communales, et par suite crée des difficultés à l’administration. Cette tendance est déplorable, puisqu'elle a pour objet d'intervertir les rôles, et les attributions. Combattez-là nettement et en toute occasion. Il faut que le clergé finisse par bien se persuader que les affaires temporelles ne sont pas comprises dans sa mission (2). »
(1) Fe III Aisne 11 (février 1859), Ardennes 6 (février 1859), Galvalos 9 (février 1859), Ille-et-Vilaine 8 (23 octobre 1858), Basses-Pyrénées 7 (3 mai 1559), Vienne 6 (2 mars 1859)
(2) 21 avril 1859, Fe III Basses-Pyrénées 7. La surveillance du clergé était organisée depuis mai 1856 de la manière suivante .L’empereur recevait directement chaque mois le résumé des rapports de gendarmerie rédigé par l'inspecteur général de cette arme, le général de La Rue, sénateur, Il pouvait ainsi contrôler les informations des ministres et celles de la police. (Voir le Journal du maréchal de Castellane, 23 décembre 1859).I1 faisait extraire de ces rapports les passages relatifs au clergé, et les communiquait au ministre des Cultes. Celui-ci se renseignait, surtout auprès des préfets, et transmettait à l'empereur le résultat de ces enquêtes. Ce système semble bien n'avoir été établi qu’en 1856. Antérieurement, on ne trouve dans les archives
Au point de vue politique, le clergé, presque partout « donne son concours » à l'autorité civile et amène la plupart des légitimistes à se rallier. Mais presque partout aussi les agents du gouvernement pensent qu'il garde ses sympathies traditionnelles pour la monarchie légitime, et qu'il la préférerait à l’Empire tout en préférant de beaucoup celui-ci à la monarchie de Juillet. A part les évêques, le haut clergé : vicaires généraux et chanoines, et les grandes congrégations d’hommes (Jésuites, Dominicains, etc.), qui sont en relations suivies avec l'aristocratie, sont plus légitimistes que le bas clergé, qui vit au milieu du peuple, presque partout hostile à l’ancien régime. Plusieurs préfets reprochent surtout au clergé de ne pas être assez satisfait n1 assez reconnaissant de ce que l’empereur fait pour lui, de ne pas lui être dévoué, d’être plus attaché âux intérêts de l’Église et aux siens propres qu'à ceux du gouvernement national (1). Ce concours conditionnel et intéressé choque en effet les partisans dévoués du régime napoléonien, mais en pratique, l’administration s’en accommode.
Quant aux populations, il est assez difficile de connaître leurs sentiments. Le succès des journaux anticléricaux montre que leurs tendances sont celles de la plupart des hommes qui s’intéressent à la vie politique. Mais les jourpaux n’atteignent qu’un public très restreint. Le Siècle et la Presse tirent chacun à 30.000 exemplaires environ, ée qui est énorme par rapport aux autres journaux, mais infime par rapport à l’ensemble de la population, bien que chaque exemplaire ait plusieurs lecteurs.
Les rapports des agents du gouvernement s'accordent à constater que, dans les années qui suiventle coup d’État, la réaction contre le mouvement révolutionnaire et l’exemple donné par les pouvoirs publics déterminent un retour aux pratiques reli-
des Cultes, ni les extraits des rapports de gendarmerie, ni les réponses de l’administration des Cultes (F1° 5,605, 5.606), ni les lettres des préfets qui servaient de base à celles-ci (série F1 5,768 à 5.877). A Ia fin de 1857, le ministre des Cultes, tout en continuant à faire des enquêtes sur les rapports de gendarmerie cessa d’en rendre compte à l’empereur. Mais en décembre 1858, Rouland recommença à lui envoyer des comptes rendus. En outre, il ordonna aux préfets, par circulaire du 24 décembre 1858, de l’informer directement de tous les faits graves intéressant des prêtres ou des membres du corps enseignant.
(1) Le préfet de la Haute-Marne, de Villesaison, qui a des difficultés avec le clergé, écrit en octobre 1858 : « Le haut clergé, qui se distingue par sa moralité et ses vertus n’est dans ce pays ni républicain, ni légitimiste, ni orléaniste, ni impérialiste ; il se considère comme indépendant : c’est l'Etat dans l'Etat, ne reconnaissant de loi et d'autorité civile qu’autant que cela lui paraît utile à ses intérêts, sa mission, et ce qu’il croit être ses devoirs. » (K1e III Haute-Marne 5.)
gieuses, surtout dans les classes riches : les offices sont plus suivis, les cérémonies religieuses ont plus d'éclat. Mais beaucoup de préfets et de magistrats jugent ce mouvement superficiel ; en effet, 1l s’affaiblit et cesse bientôt dans le peuple, qui dans beaucoup de régions se détache lentement des pratiques et des croyances religieuses, et que les exigences du clergé mécontentent L'influence du clergé sur les classes riches continue au contraire à s’accroître. Dans toutes les régions et dans tous les milieux, les femmes sont beaucoup plus soumises que les hommes à l'influence du clergé.
L'importance du rôle joué par le clergé dans la vie publique varie énormément suivant les régions. Il la domine dans certaines, 1l en est presque exclu dans d’autres. Il est puissant dans l’Ouest ; en Flandre et en Alsace, c’est-à-dire dans deux régions où le français n’est pas la langue du peuple; et dans presque tous les pays de montagnes, isolés, arriérés et pauvres. Ailleurs, son influence est faible ; elle est nulle dans les Charentes et dans les environs de Paris,
Dans les régions très cléricales, la force du clergé est dans les campagnes, où la noblesse l’appuie, et où les paysansluiobéissent ; il est moins puissant dans les villes, où le peuple et une grande partie de la bourgeoisie sont libéraux. Dans l'Ouest, notamment, les villes sont bleues. Dans le reste de la France, par contre, le clergé a peu d'influence sur les paysans ; il n’en a aucune sur les ouvriers, mais les classes riches des villes lui sont favorables. Dirigées par les congrégations et les associations religieuses, elles font la principale force de l’Église. Sans action sur le peuple, et par conséquent sur le suffrage universel, elles peuvent, par leur influence sociale, agir sur les fonctionnaires et leur susciter des difficultés. C’est ainsi, par exemple, que dans la Haute-Garonne, la Vienne, la Somme, la force du parti clérical est à Toulouse, à Poitiers, à Amiens, beaucoup plus que dans les campagnes.
Dans les régions très cléricales, l'administration est presque toujours difficile. Le clergé est moins docile que ne le sont en général les conservateurs. Les légitimistes cherchent toujours à le détacher du gouvernement. Même lorqu'il est en parfait accord avec l'administration, celle-ci ne peut pas faire seule les élections, comme dans le reste de la France. Il faut que ses candidats soient personnellement sympathiques au clergé.
Lorsque, comme en Flandre, dans les Basses-Pyrénées, ou dans la région de Lyon, tous les conservateurs sont favorables au clergé, l'administration doit nécessairement s'appuyer sur eux
pour combattre les révolutionnaires. Son rôle est beaucoup plus délicat lorsque parmi les adversaires du clergé se trouvent des conservateurs, partisans possibles de l'Empire, dont, par leur adhésion aux principes de 1789, ils sont même plus proches que les cléricaux. C’est le cas des bleus de l'Ouest, de la bourgeoisie protestante d'Alsace et du Languedoc. La vie publique est ici dominée par la lutte entre le clergé et ses adversaires. On y est d’abord clérical, ou bleu, ou protestant ; ensuite seulement, et selon les circonstances, partisan ou adversaire du gouvernement impérial et de ses représentants. La dissolution des partis, l'union de toute la population, révolutionnaires exceptés, autour du gouvernement, c’est-à-dire l'idéal du Second Empire, est donc irréalisable. L'administration doit s’appuyer, soit sur le clergé, soit sur ses adversaires, ou bien tenter de rester impartiale, ce qui ne satisfera personne. Elle hésite entre ces trois solutions, et souvent les adopte tour à tour. En général, dans le Midi, elle s’appuie d’abord sur les blancs, puis cherche à s'affranchir de leur influence. Dans l’Ouest, combattue d’abord par les légitimistes et par le clergé, elle tente de se concilier celui-ci et y parvient généralement.
Bref, dans les régions de France. où le clergé a le plus d'influence, l'administration, tout en étant généralement en bons rapports avec lui, trouve que son alliance n’est pas sans inconvénients et qu'il la fait payer cher. Se sentant forte, elle est en général disposée à réagir contre les progrès de l’influence du clergé, au risque de perdre son appui. Beaucoup d'agents du gouvernement jugent «qu’un pouvoir favorable à la religion, mais contraire à la domination du clergé, sera... soutenu-par la population (1).»
(1) Rapport de Féart, 10 avril 1859, Ke III Ille-et-Vilaine 8