‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 82 sur 150 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

[. — Avant la guerre

Le 4 janvier 1859, le Constitutionnel annonça que l’empereur, recevant le 17 janvier le corps diplomatique, avait dit à l’ambassadeur d'Autriche : « Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé... » À partir de ce jour, l’éventualité d’une guerre contre J’Autriche fut la principale préoccupation de l'opinion française. Le 24 février parut une brochure officieuse, L'empereur Napoléon III et l'Italie (1). Elle demandait que l'Italie fût affranchie de la domination autrichienne et formât une confédération dirigée par le pape. « En recevant cel accroissement d'influence morale... le pape peut, sans s’amoindrir, diminuer son pouvoir temporel et soulager sa responsabilité politique... organiser au-dessous de lui... une administration séculière, une législation civile, une magistrature régulière et indépendante. Au point de vue politique, le caractère absolument clérical du gouvernement des États romains est un contresens, une cause active de mécontentement... et un danger permanent de révolution. »

Le 7 février, à l'ouverture de la session législative,

(1) Elle avait été rédigée par La Guéronnière avec la collaboration d’un catholique favorable à l'Italie, Eugène Rendu. Elle fut revue par Napoléon III ; on sut qu'elle exprimait ses idées. (Leltere edile ed inedite di Camillo Cavour, publiées par Chiala, t. III, p. 385. L'Italie de 1847 à 1865, correspondance politique de Maxime d'Azegloi, publiée par Eugène Rendu. Baunard : Histoire du cardinal Pie.)

Napoléon III déclara : « Depuis quelque temps, l’état de l'Italie et sa situation anormale où l’ordre ne peut être maintenu que par des troupes étrangères, inquiètent justement la diplomatie. Ce n’est pas néanmoins un motif suffisant de croire à la guerre. » Le cardinal Antonelli se plaignit vivement à Gramont de ce langage. Par contre, Pie IX, jugeant que l'occupation étrangère ne lui était plus indispensable, était disposé à négocier dans le plus bref délai l'évacuation simultanée de ses États par les troupes françaises et autrichiennes. Napoléon IIT se déclara prêt à rappeler ses troupes. La cour de Rome, d'autre part, s effrayait de l'éventualité d’une guerre entre les deux grandes puissances catholiques, protectrices de l'État Hontiienl et des risques qu’elle comportait pour le pouvoir temporel.

Les catholiques français partageaient ces inquiétudes. Les légitimistes, en outre, craignaient pour le trône des souverains italiens, et surtout pour celui de la duchesse de Parme, sœur du comte de Chambord. Leurs journaux attaquèrent la politique italienne de Napoléon IIT. L'Univers fit l'éloge de l'Autriche, et du concordat qu’elle avait conclu en 1855 avec le Saint-Siège : il déclara qu'une guerre dirigée contre elle servirait la cause de la révolution ; mais il ajouta qu'il faisait confiance à l’empereur : « Nous avons le droit, écrivait Eugène Veuillot le 16 janvier, de compter sur sa sagesse, pour mettre prochainement fin aux espérances des hommes qu'il a vaincus le 2 décembre, et qui ne lui pardonneront jamais cette victoire. » L'Univers combattit vivement la brochure L'Empereur Napoléon III et l'Italie. Louis Veuillot, qui revint de Rome peu après, fit campagne contre la guerre tout en restant gouvernemental (1). Il était beaucoup moins rassuré sur les intentions de l’empereur qu’il n'affectait de l’être dans ses articles. Les journaux anticléricaux étaient les plus ardents partisans de la guerre.

Quelques prêtres étaient favorables à la politique italienné de Napoléon IIT. Maret, dans un mémoire qu'il lui adressa le 12 avril la déclara « pleine de prév oyance, de Justice, de générosité, de grandeur ». Il l’engageait à «affranchir le meilleur des pontifes de la pression prépondérante qu'une puissance étrangère, nécessairement ennemie de toute amélioration civile et politique, exerce sur ses conseils ». (2) Quelques catholiques libéraux étaient

(1) I soutint en mars une polémique contre le Correspondant qui revendiquait pour Montalembert et Falloux le mérite de l'expédition de Rome ; Veuillot l’attribuait. au contraire à Louis-Napoléon.

(2) Bazin : Vie de Mgr Maret.

LA QUESTION ROMAINE EN 1859 Sp]

aussi favorables à la guerre (1). Lacordaire l’approuva dans des lettres adressées à Eugène Rendu (12 avril) et à l’abbé Perreyve (23 avril), qui les firent connaître. Mais cette tendance ne prévalut pas au Correspondant, qui, n'ayant pas les mêmes raisons que Veuillot de ménager l’empereur, fit une vive campagne contre sa politique. Augustin Cochin, quiétaitsympathique à l'Italie n'y exprima ses idées qu'avec beaucoup de réserve. Les catholiques favorables à la politique italienne de Napoléon IIT étaient donc très peu nombreux, très peu influents, et pour la plupart hostiles à l'Empire. Tous les évêques, même des plus modérés étaient inquiets, et hostiles à la guerre. Gousset et Bonnechose conseillèrent vainement à l'empereur d’y renoncer.

À part les républicains partisans de la liberté de l'Italie, la France était unanimement pacifiste. Mais dans ce sentiment général, les préoccupations religieuses n’avaient qu'une faible part. Le clergé était partout inquiet et mécontent, mais c’est seulement dans l'Ouest, dans le Nord, en Alsace et dans les pays de montagne, que ses appréhensions ont notablement contribué à rendre l’opinion hostile à la guerre. D'ailleurs, il n’a pas cherché à agiter les populations, et jusqu’à la fin d'avril, iln’a en général pas manifesté publiquement son mécontentement.

IT. .— La guerre d'Italie (?)

Après l’ultimatum autrichien (23 avril), le gouvernement demanda au Corps Législatif le vote de deux projets de loi

(1) Certains jugeaient même le pouvoir temporel du pape nuisible à l'Église. Voir Gratry : Lettres inédites (Demain, mai 1906) ; Lecanuet : Montalembert (Lettre de Meignan du 28 mars 1859).

(2) Sources. Sur les rapports avec le Saint-Siège, voir la correspondance diplomatique. Sur l’opinion en France, outre les rapports périodiques des préfets, des procureurs généraux et des recteurs, voir surtout BB*° 369 : rapports hebdomadaires des procureurs généraux pendant la guerre d'Italie et de plus BB'° 1.595-1.598 ; BB:0#222P 10703:

Dans la série F1°, outre quelques renseignements sur la presse (F 1° 1.933), voir les dossiers des évêques suivants : 2.489, Angebault ; 2.554, Belaval ; 2.551, Bonald ; 2.572, Bonnechose-: 2.488, Boudinet ; 2.567, Brossais Saint-Marc ; 2.481, Chalandon ; 2.484, Cœur ; 2.494, Delamarre ; 2.522; Devoucoux ; 2.538, Doney ; 2.506, Donnet ; 2.547, Dufêtre ; 2.553, Dupanloup ; 2.508, Dupont ; 2.537, Dupont des Loges ; 2.537, Foulquier ; 2.584, Garsignies; 2.502, Gignoux ; 2.565, Gousset; 2.501, Lacroix ; 2.596, La Motte de Broons ; 2.565, Landriot ; 2.479, Levezou de Vesins ; 2.484, Lyonnet ; 6.178, Marguerye ; 2.575, Martial ; 2.508, Menjaud ; 2.563, Morlhon ; 2.493, Parisis ; 2.584, Raess ; 2.520, -Rivet ; 2.564, Sergent.

Dans la série du clergé de second ordre, voir les dossiers suivants : F1° 5.781, 5.787, 5.788, 5.797, 5.798, 5.800, 5.807, 5.811, 5.812, 5.818, 5.819 B, 5.824, 5.825, 5.827, 5.830, 5.831, 5.832, 5.833, 5.847, 5.855, 5.856, 5.861, 5.864, 5.869, 5.871, 5.874.

augmentant le contingent et autorisant l'émission d’un emprunt. Le 30 avril, trois députés cléricaux, Lemercier, de La Tour et Plichon, saisirent cette occasion pour demander que le pouvoir temporel du pape fût sauvegardé. Baroche leur en donna l'assurance. Phchon déclara que si l’on avait consulté le Corps Législatif avant que la guerre fût un fait accompli, il aurait voté contre elle, avec l'immense majorité de ses collègues. « On ne saurait, dit-il, être révolutionnaire en Italie et rester conservateur en France et à Rome. On ne surexcite pas l'esprit révolutionnaire sur un point sans qu'il se réveille sur tous les autres. » Baroche répondit que la France faisait la guerre parce qu'elle avait été attaquée par l'Autriche. Jules Favre riposta que le gouvernement impérial avait voulu la guerre pour affranchir l'Italie, et l'en approuva. Le même jour, Waléwski télégraphia à Gramont : « … Ne négligez rien pour rassurer le Saint Père. Donnez sur les sentiments que lui porte lempereur les assurances les plus complètes. (1).» L'évacuation fut ajournée.

Napoléon IIT confirma solennellement dans sa proclamation du 3 mai les promesses faites par ses ministres : « La France a montré sa haine contre l'anarchie. Nous n’allons pas en Italie fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du Saint Père que nous avons replacé sur son trône, mais le soustraire à cette pression étrangère qui s’appesantit sur toute la péninsule... (2). » Rouland, dans une circulaire du 4 mai fit appel aux évêques : € Il importe maimtenant, Monseigneur, d'éclairer le clergé sur les conséquences d’une lutte devenue inévitable. Le prince qui a donné à la religion tant de témoignages d’attachement et de déférence, qui après les mauvais jours de 1848 a ramené le Saint Père au Vatican, est le plus ferme soutien de l’unité catholique, et il veut que le chef suprême de l’Église soit respecté dans tous ses droits de souverain temporel... Que Dieu protège la France et l’empereur ! Cette ardente prière, j'en suis convaincu, Monseigneur, sera celle du clergé tout entier, prosterné au pied des autels et s’associant ainsi aux opinions et aux vœux de la patrie (3). » Rouland précisait le 8 mai dans une lettre à Parisis : « Pour moi, Monseigneur, la question de la guerre contre l’Autriche en ce qui concerne le clergé se réduit à une

} Correspondance diplomatique.

) Cf., le mémoire de Maret, cité au $ 1er,

)} Une circulaire du 10 mai demanda explicitement des prières publiques pour le succès des armes françaises,

question de confiance envers l’empereur (1). » Ces promesses élaient en contradiction avec l’accord de Plombières qui prévoyait l’annexion des Romagnes au Piémont. Napoléon III croyait que la présidence de la confédération italienne ferait, accepter ce sacrifice au pape.

Le gouvernement chercha, par ses actes comme par ses paroles, à donner confiance au clergé. La régence fut confiée à l’impératrice, favorable à l’Église, et qui avait été hostile à la guerre. Elle entra ainsi en relations plus suivies avec les ministres, et eut désormais plus d'influence. La présidence du Conseil privé et du Conseil des ministres fut d’ailleurs confiée à Jérôme Bonaparte, partisan de l'Italie, qui eut avec l’impératrice des rapports difficiles (2). Le 5 mai, le due de Padoue, connu pour son dévouement à l’Église, remplaça au ministère de l'Intérieur Delangle, nommé garde des Sceaux. Rouland fit exempter du service militaire, contrairement à la loi, les membres des congrégations reconnues qui enseignaient dans les écoles primaires (3).

Napoléon [IT écrivit: le 25 mai au prince Napoléon qui commandait en Toscane : « Je t’engage à être très respectueux dans ton langage vis-à-vis le pape, et plein d’égards pour la duchesse de Parme, justement parce qu’elle est Bourbon. (2) » Il lui recommanda le 127 juin de « respecter la neutralité des États du pape tant que nous n’aurons pas une preuve cerlaine que les Autrichiens la violent » pour ne pas mettre « contre nous toute l’Europe catholique (4) ».

Après Magenta, Napoléon ITT, entré à Milan, adressa le 8 juin une proclamation aux Italiens : « Volez sous les drapeaux de Victor-Emmanuel... Demain, vous serez citoyens hbres d’un grand pays. » Les Autrichiens évacuèrent les Romagnes (TT Juin)

(2) Baroche 1.015, notes prises pendant la guerre d’Ilalie.

(3) En pratique l'interprétation de Rouland avait parfois prévalu avant 1859, Rouland expliqua au Sénat le 29 mars 1867 que, favorable en principe à l'interprétalion stricte de la loi, il s’en était écarté en 1859 par ce que « la situation était tendue el difficile vis-à-vis de Rome et du clergé. Le gouvernement était violemment attaqué, On l’aceusait d’intentions mauvaises à l'égard de tout ce qui concernait les intérêts religieux ». 11 n’avait pas voulu donner à ces attaques un nouveau prétexte. (Voir les séances du Sénat du 22 juin 1866 et du 29 mars 1867 ; et chap. XXII, $3 ; la lettre de Rouland au ministre de la Guerre qui fit prévaloir l'interprétation favorable aux instituteurs libres congréganistes est du 28 mars 1859). Rouland fit en outre maintenir l’exemption des élèves des petits séminaires. Voir p. 61.

(4) Napoléon III et le prince Napoléon. Correspondance inédile, publiée par d’Fauterive.

qui s'insurgèrent aussitôt. Victor-Emmanuel, à la demande de ‘l’empereur, refusa la dictature que lui offraient les sujets du pape révoltés, mais il envoya à Bologne un commissaire sarde. En télégraphiant ce refus à Gramont, le 20 juin, Walewski ajouta : « L'empereur espère que le pape saura apprécier la différence qu'il y a entre la conduite des Autrichiens à son égard et la nôtre (1). »

Mais le pape, par l’encyclique du 18 juin, avait déjà condamné l'insurrection des Romagnes, dénoncé la part qu’y avait prise le gouvernement piémontais, et demandé des prières pour le maintien du pouvoir temporel qu'il déclarait nécessaire à l'indépendance spirituelle du Saint-Siège. Dans l’allocution consistoriale du 20 juin, il affirma que les adversaires du pouvoir temporel étaient guidés par la haine du catholicisme. « [ls espèrent, lorsque l'Église romaine aura été dépouillée de son patrimoine, pouvoir plus facilement abaisser la dignité, ravaler la majesté du siège apostolique du pontife… faire en liberté le plus grand mal à notre sainte religion... et la détruire même si cela pouvait jamais être. » Il rappela l’excommunication encourue ipso facto par tous ceux qui s’attaquaient au pouvoir temporel du pape. Il exprima l'espoir que les souverains de l’Europe le défendraient. « Cette espérance s’augmente, parce que, suivant les déclarations de notre très cher fils en J.-C. l’empereur des Français, les armées françaises qui sont en Italie, non seulement ne feront rien contre notre puissance temporelle, mais encore la protégeront et maintiendront. »

Le 25 juin, après Solférino, Napoléon IIT écrivit à Gramont : « Je veux l’indépendance de l'Italie, mais je veux aussi le maintien à Rome du pouvoir du Saint Père car il y a dans le monde 150 millions de consciences qui s'intéressent à ce pouvoir. Lorsque l’oppression étrangère ne pèsera plus sur l'Italie, le gouvernement du Saint Père subira l’influence salutaire d’un pays régénéré, car la religion n’a rien d’incompatible avec la liberté, » Les Romagnes se sont soulevées par patriotisme, mais «je ne dois pas reconnaître un événement qui, aux yeux de l’Europe, complique notre position. Néanmoins je ne puis ni ne veux me mêler des affaires intérieures des Légations. Mais si la révolution passait les Apennins et s’approchait de Rome où sont mes troupes, déclarez franchement de ma part aux populations que je ne saurais le tolérer. » Lors du règlement de

(1) Correspondance diplomatique.

LA QUESTION ROMAINE EN 1859 Co à |

la paix « je défendrai avec chaleur le redressement de leurs griefs s'ils sont fondés, la satisfaction de leurs intérêts, la réalisation de leurs vœux légitimes. D'ici là dites-leur de rester calmes et d’avoir confiance en moi (1). »

Le 11 juillet furent signés les préliminaires de Villafranca. Le pape devait être président de la confédération italienne. La France et l'Autriche lui demanderaient de procéder à des réformes. Le sort des Romagnes n'était pas précisé, mais Napoléon était décidé à ne pas leur imposer le gouvernement des prêtres. « Nous avons fini par nous mettre d'accord avec l’empereur sur la question romaine, écrivait Cavour le 6 juillet. Il veut laisser les Marches au pape et lui soustraire la Romagne. L’arrangement me paraît acceptable (2). »

Les promesses faites par l’empereur au début de la guerre apaisèrent d’abord les inquiétudes des catholiques français. Louis Veuillot en prit acte, et chercha à les interpréter comme l'abandon du programme de la brochure L'empereur Napoléon III el l’Italie, qui comportait la réforme du pouvoir temporel du pape. «Sur tout ce qui. regarde le Saint Père dans la crise actuelle, écrivait-il le 10 mai dans l'Univers, le gouvernement français tient le plus noble langage, et il allège notablement aux catholiques le plus grand souci que la guerre pût leur inspirer. Cette guerre ne sera point parricide. Non seulement elle respectera le territoire du Saint-Siège, mais elle s’interdira des entreprises d’un autre genre, qui auraient pour but d’y instituer légalement la révolution. Rien de semblable n’est à craindre. Nous avons la parole de l’empereur. » En réalité, Veuillot était inquiet (3). 11 attaqua vivement (14-16 mai) Edmond About, qui venait de réunir et de compléter ses articles du Moniteur dans un livre publié en Belgique La Oueslion romaine, qui eut en France un vif succès. Veuillot dénonça la tolérance dont bénéficiait ce pamphlet hostile au pape. Le gouvernement, dès le 14 mai, en arrêta la vente, et informa le gouvernement pontifical de sa décision (4).

(1) Correspondance diplomatique. Le 3 juillet, Walewski télégraphia à Gramont : « Sa Majesté pense que le pape. devrait faire quelque chose de national. »

(2) Cité par Matter : Cavour et l’unilé italienne, L. TIT.

(3) Il écrivait le 7 mai : « Mes rêves sont cruellement renversés, Où est mon Charlemagne ?.… Jusqu'à présent, d’ailleurs, la résolution paraît formelle de ne rien faire contre le pape..., cela fait voir tout au moins qu’on sent la force des catholiques. Mais qu'est-ce que cela ? Quel fond peut-on faire sur des paroles, el les paroles fussent-elles sincères, où n’iront pas les événements ? » (Cité par Eugène Veuillot.)

(4) Correspondance diplomatique. R. Halt : Papiers sauvés des Tuileries.

Les organes catholiques libéraux, le Correspondant et lAmi de la Religion étaient plus nettement hostiles que l'Univers à la politique italienne de l’empereur, et les journaux légitimistes la combattaient ouvertement. Plusieurs d’entre eux furent frappés de sanctions administratives (1). Les journaux républicains et officieux engagèrent des polémiques contre la presse légitimiste et cléricale, qu'ils accusaient de manquer de patriotisme.

C’est surtout à l’épiscopat que le gouvernement avait fait appel pour rassurer le clergé et les catholiques. Les évêques français reçurent presque en même temps la circulaire où Rouland, justifiant la guerre, demandait des prières pour læ victoire, et l’encyclique du 27 avril où Pie IX, déplorant le conflit, demandait des prières pour la paix. Ils ordonnèrent les prières demandées, par des lettres pastorales dont les unes reflétaient surtout les préoccupations du gouvernement, et les autres, celles du pape. Malgré leurs inquiétudes et leurs regrets, qu'ils ne cachèrent pas toujours, la plupart des évêques firent confiance à l’empereur, comme Rouland le leur demandait. Ils publièrent ses promesses, avec éloges, dans leurs mandements. C'était en prendre acte et engager davantage le gouvernement. C'était aussi, en quelque mesure, s’en porter garant auprès des prêtres et des fidèles. Seul, l’évêque de Metz, Dupont des Loges, n’ordonna de prières que pour la paix. Il s’abstint également de publier la circulaire de Rouland qui lui reprocha vivement de se séparer ainsi de ses collègues et de refuser tout concours au gouvernement (2). Dans l’ensemble, les mandements des évêques répondirent à l’attente du gouvernement et rassurèrent le clergé, ou du moins l’incitèrent au calme. Cette intervention des évêques fut d'autant plus utile au gouvernement que, depuis la fin d’avril, la guerre étant devenue certaine, le clergé, extrêmement inquiet et mécontent, commençait à s’agiter (3).

Beaucoup de prêtres manifestèrent publiquement les sentiments qu'ils entendaient exprimer par les légitimistes, et qu'ils

(1) Un avertissement infligé le 17 mai à l'Écho de l'Aveyron lui reprochait par exemple d'être «constamment rédigé dans un esprit hostile au gouvernement de l’empereur », de sympathiser avec « ses ennemis en approuvant la conduite et la politique de l'Autriche » et de chercher « au moyen d’insinuations malveillantes à inquiéter et à troubler les populations en les trompant sur le but de la guerre que nous soutenons en Italie ».

(3) Dès le 24 avril, le général des Jésuites, prévoyant les conflits que la guerre pourrait entraîner entre le Saint-Siège et le gouvernement impérial et craignant que celui-ci ne voulut supprimer les établissements des Jésuites, ordonna aux provin-

LA QUESTION ROMAINE EN 1859 Sue

savaient partagés par beaucoup de leurs collègues. Ils disaient que la guerre était dirigée contre le pape, et que les soldats français étaient envoyés à la mort pour faire la révolution en Italie: qu'au reste la guerre tournerait mal, car l’Autriche était puissante et serait soutenue par l’Europe coalisée. Des propos de ce genre furent même tenus en chaire. Le gouvernement s'inquiéta de l'effet qu'ils pourraient produire sur des populations pacifiques et habituées à ne pas entendre critiquer l'autorité.

«Je crois opportun, nota Rouland (1), pour couper court à toutes ces prédications qui se reproduisent malheureusement en France, d'adopter des mesures d’une sévérité apparente et. propres à inspirer un peu de réflexion et d'inquiétude à des esprits légers et ardents. Je prie donc M. le garde des Sceaux d’ordonner une information préparatoire comme s'il s'agissait de traduire l’abbé Queuille devant le Conseil d'État. Cette information fera connaître exactement les faits. Elle obligera de plus lPautorité diocésaine à recourir à M. le garde des Sceaux et à moi. Nous saurons si elle a fait tout ce qu’elle devait faire, et nous aviserons dans un concert commun. »

D’assez nombreuses instructions préparatoires furent donc ouvertes contre des prêtres, mais les poursuites furent très rares, le gouvernement voulant seulement intimider le clergé et forcer les évêques à le surveiller. Même ainsi restreint, le rôle de la justice était délicat. Son intervention risquait de donner du retentissement à des faits qui avaient passé presque inapercus, et de troubler l’opinion au lieu de la calmer. IT était difficile de préciser à travers les réticences ou les exagérations des témoins, les propos qui avaient réellement été tenus par les prêtres incriminés. Beaucoup de magistrats craignaient d’exciter «aux dépens des idées d'autorité les passions violentes des classes inférieures, trop disposées déjà à traiter avec malveillance, avec mépris, le desservant, dont l'influence, malgré bien des fautes. est favorable à l’ordre et à la civilisation (2). » Surtout, ils craignaient de mécontenter le clergé, habitué depuis plusieurs

ciaux de France de se pourvoir de lieux de refuge, et de mettre en sûreté les objets les plus précieux. (Burnichon : La compagnie de Jésus en France. Histoire d'un siècle. Le gouvernement n'eut rien de précis à reprocher aux Jésuites pendant la guerre. (Voir F1° 6.288, Morbihan.)

(1) Sur une lettre où le garde des Sceaux lui annonçait que l'abbé Queuille, professeur au petit séminaire de Mont sorillon avait prononcé un sermon contre la guerre. (F1° 5.847, 3 mai.) |

(2) 5 juillet 1859 ; rapport du procureur général de Limozes. BB?* 1,598.

années à être ménagé par la justice. Ces enquêtes, et la surveillance que, dans certaines régions, la gendarmerie et la police se mirent à exercer sur lui, souvent sans beaucoup de tact, indignèrent le clergé, redoublèrent son irritation contre le gouvernement et mécontentèrent les évêques, même modérés. Rouland changea alors de tactique, et écrivit à Delangle le 30.mai : « Il s'opère en ce moment, sous l’influence de l’épiscopat, une heureuse réaction dans l'esprit du clergé, qui, depuis la publication du manifeste de l’empereur, devient chaque jour moins hostile à la guerre (1). Des poursuites judiciaires qui ne seraient pas motivées par des délits bien caractérisés et bien établis arrêteraient ces heureuses tendances et fourniraient un nouveau thème aux prédications et aux allusions contre lesquelles la justice répressive ne peut rien. J’ajouterai encore que la presse catholique étrangère, qui observe avec le plus grand soin l'attitude du clergé français ne manquerait pas d'interpréter toute mesure sévère de la manière la plus défavorable à notre politique. J’estime donc, Monsieur le garde des Sceaux, qu’à moins de circonstances exceptionnelles, ces délits de parole, si difficiles d’ailleurs à constater au milieu de populations ignorantes, seront plus efficacement et plus utilement réprimés ou prévenus par des mesures administratives (2) et disciplinaires que par des condamnations correctionnelles qui réveilleraient des inquiétudes et des passions aujourd’hui assoupies par les déclarations de Sa Majesté (3). » En fait, un seul prêtre fut condamné (4) et le gouvernement se borna à (1) Les procureurs généraux furent invités, par circulaire du 12 mai à envoyer chaque semaine au garde des Sceaux un rapport sur l'esprit public. Leurs premiers rapports, qui sont du 21 mai, signalent presque tous que le clergé s’est calmé (BB:° 369), (2) En juillet 1859, Rouland, avisé qu’un desservant du diocèse de Nantes n'avait pas chanté de Te Deum pour Solférino, nota : « Suspendre provisoirement son traitement et le mander devant le préfet pour lui laver la tête. » (F2° 5.832, Guemonet.) Cette sanction administrative ne fut alors employée que très exceptionnellement. (3) BB'* 1.633, A 3 5.047. Delangle semble avoir été plus enclin à la sévérité que

*ouland. Rouland lui ayant demandé de ne pas poursuivre un prêtre qui avait déjà été blâmé par son évêque, Delangle nota : « Soit, mais c’est un acte de faiblesse ; on encourage ainsi les gens à recommencer, sauf à rétracter des paroles imprudentes. » (BB3° 369, Toulouse.)

(4) Estiévant, desservant de Grassac (Charente), dont les antécédents étaient mauvais, dit publiquement le jour de la fête patronale « que la guerre d'Italie était une guerre injuste, qu'il était malheureux que nos soldats allâssent combattre et se faire tuer dans les rangs de brigands comme Garibaldi. que les Autrichiens sauraient, bien prendre leur revanche. L'empereur ment comme les autres. » La foule s’indigna. Estiévant fut condamné à un an de prison et 50 francs d'amende pour propos séditieux, outrages envers l’empereur, excitation à la haine et. an mépris du gouvernement. Il bénéficia de l’amnistie du 15 août. BB’? 1.598, A 3,1.677.

A cette époque, on estimait qu’un prêtre ne pouvait être poursuivi, pour délit

signaler les prêtres coupables de propos hostiles ou alarmistes aux évêques, qui les blämèrent ou même les déplacèrent.

: Un des motifs qui avaient incité le gouvernement à l’indulgence ébait l'attitude des populations ; la déclaration de guerre avait excité leur patriotisme ; naguère encore très pacifistes, elles étaient maintenant favorables à la guerre. Elles s’indignèrent de voir que le clergé ne s’y ralliait pas comme elles, et que beaucoup de prêtres paraissaient redouter plutôt que souhaiter le succès des armées françaises. Cette défiance s’accentua encore en juin après les victoires de Magenta et de Solférino, qui mirent le comble à l'enthousiasme populaire, mais furent assez froidement aceueillies par le clergé. Le gouvernement demanda des Te Deum que les évêques ordonnèrent par des circulaires généralement « bonnes » mais que le clergé mit souvent une mauvaise volonté manifeste à célébrer.

Au cours de ces mêmes semaines de juin, en effet, l’insurrection des Romagnes confirmait ses craintes, qui s'étaient apaisées à la fin de mai, et redoublait son mécontentement. Le gouvernement tenta de dégager sa responsabilité par un communiqué blâmant l’Ami de la Religion, pour avoir, dans son numéro du 15 juin « attribué à la proclamation de l’empereur au peuple italien les mouvements insurrectionnels qui viennent d’éclater dans les Romagnes. Cette appréciation n’est n1 sérieuse, ni loyale, mais comme elle semble se rattacher à une tactique suivie par plusieurs journaux, elle pourrait contribuer à égarer quelques esprits. » Puis le gouvernement, fort du refus que Victor-Emmanuel venait d’opposer aux Romagnols qui lui offraient la dictature, chercha à rassurer les catholiques. Le Moniteur du 23 juin afffrma que Victor-Emmanuel n’exerçait dans l'Italie centrale qu’un « pouvoir purement temporaire ».

Les rapports de La Guéronnière, qui était alors chargé de la direction de la presse, montrent combien la situation du gouvernement était délicate entre les catholiques et les anticléricaux qu’il désirait également ménager. Les excès commis par les troupes pontificales dans la répression de la révolte de Pérouse mettaient alors aux prises l'Univers et le Siècle. Celui-ci, le 2 juillet attaqua à ce propos la papauté, « non seulement comme institution politique, mais encore comme puissance

commis dans l'exercice de ses fonctions (ce qui n’était pas le cas d’Estiévant), qu'après autorisation du Conseil d'État. Voir F2°5.825, Schmitt ; F1°5.864, Walher ; F1° 5.869 Miliot. La jurisprudence changea en 1861,

spirituelle. Cet article, jugeait La Guéronnière (1), est évidemment de nature. à troubler les consciences, à compliquer les difficultés que renferme la question romaine ». Or le Siècle ayant déjà reçu trois avertissements ne pouvait plus être frappé que de suspension. « Mais la suspension, frappant sur un organe aussi important, qui correspond à une immense catégorie de lecteurs où la guerre d'Italie éveille les plus vives sympathies eb qui dans son numéro d’aujourd’hui même, met en relief la grandeur du rôle de l'empereur sur le champ de bataille de Solférino, pourrait être considérée comme une mesure impolitique. d'autant plus qu'il s’agit des événements de Pérouse, sur lesquels l'opinion publique,- à tort ou à raison, a été impressionné de la manière la plus défavorable. » La Guéronnière proposait done « un communiqué sévère, qui serait une véritable peine morale pour ce journal, et qui- dégagerait la responsabilité du gouvernement vis-à-vis du clergé et du sentiment public. » Dans ce communiqué, les engagements pris par Napoléon III relativement au pouvoir temporel du pape furent rappelés et renouvelés.

Le gouvernement était exaspéré par l'hostilité que l'Univers dissimulait sous une confiance affectée (2). Un article du 10 juillet qui exaltait le gouvernement clérical des États pontificaux aux dépens des institutions laïques françaises, attira l'attention du Conseil des ministres. Toutefois, le gouvernement, sur l'avis de La Guéronnière (3) jugea qu’en frappant l'Univers pour cet article, il inquiéterait les partisans du pouvoir temporel. Or, le même jour, Louis Veuillot avait publié un autre article où, pour défendre les troupes pontificales accusées d’avoir commis des atrocités à Pérouse, il rappelait que des accusations analogues avaient été portées par des pamphlets républicains contre l’armée française, après le 2? Décembre. Le gouvernement

(1) F18 417 ; dossier du Siècle, ? juillet 1859.

(2) Le 17 juin, Rouland se plaignit de l'Univers au duc de Padoue, paree que Veuillot criliquait l’aumônerie de l’armée d'Italie, et cherchait À organiser une aumônerie privée. Ces attaques étaient dues, d’après Rouland, à ce que Morlot avait confié la direction de l’aumônerie à un prêtre de la chapelle de l’empereur, tandis que celle de l’armée de Crimée avait été dirigée par les Jésuites. Rouland dénonçait aussi les tendances générales de l'Univers, et demandait «un acte de sévérité et de justice contre ces rancunes et ces hostilités ultramontaines et autrichiennes ». (F 29 423 ; cette lettre et le rapport de La Guéronnière sur l'Univers ont été cités, sans référence, par Eugène Veuillot.)

(3) La Guéronnière avait soutenu, en 1858, dans la Patrie, et sous un pseudonyme, une polémique contre Veuillot, qui l'avait démasqué et vivement attaqué. Voir ÆEugène Veuillot : Louis Veuillot.

saisit ce prétexte, et infligea un avertissement à l'Univers, non pour avoir défendu la papauté, mais pour avoir donné «une publicité coupable à des pamphlets.… qui contiennent les accusations les plus odieuses contre le peuple français, le gouvernement, la religion et l’armée ». Malgré ces précautions, le clergé était plus mécontent et plus inquiet que jamais lorsque l’armistice fut conclu (3). |

Les sentiments du clergé furent, pendant la guerre à peu près les mêmes dans toute la France. Il s’inquiéta au début de la guerre, se calma au cours du mois de mai et s’alarma de nouveau en juin quand les Romagnes s’insurgèrent. Mais sa conduite, et l'effet qu’elle produisit varièrent beaucoup suivant les régions.

Toute la région parisienne et la Normandie restent calmes. Les légitimistes sont très faibles ; les évêques sont dévoués au gouvernement, les prêtres se savent sans influence, et n'osent pas manifester des sentiments impopulaires. Les incidents sont très rares, Dans les régions anticléricales, la réserve du clergé ne suffit pas toujours à le préserver de la malveillance des populations. Dupanloup, malade, a dû quitter son diocèse ; le bruit court dans la région d’Orléans qu'il s’est enfui en Autriche avec plusieurs millions, ou qu'il à été arrêté pour trahison, ainsi que d’autres évêques.

Dans le nord, Parisis et Régnier ne cachent pas leurs inquiétudes. Les journaux légitimistes locaux sont très hostiles à la guerre. Malgré le voisinage de la Belgique, où le parti clérical est ardemment favorable à l'Autriche, le clergé reste assez calme. Cependant, le Te Deum pour Solférino est mal célébré dans quelques paroisses du Nord.

Dans le Centre, les légitimistes sont nombreux et ouvertement hostiles à la guerre. Le clergé manifeste son mécontentement, mais il a le peuple contre lui. L’évêque de Nevers, Dufêtre, blâme vivement la guerre dans ses conversations ; il publie cependant une « bonne » circulaire ; mais il excuse un desservant qui avait dit qu’en cas de victoire, il ne chanterait le Te Deum que contraint et forcé ; le Te Deum est en effet mal chanté dans plusieurs paroisses. L'opinion publique est très hostile au clergé, et surtout à Dufêtre, Lorsqu'il part en voyage dans le Midi, on assure qu'il est arrêté.

(3) L'encyclique du 17 juin et l’allocution consistoriale du 20 parurent 1e 4 juillet dans l'Univers ; mais elles n'avaient pas encore été publiées par la plupart des évêques lorsque l'armistice fut signé.

MAURAIN, — POLITIQUE

En Saône-et-Loire, quelques incidents se produisent. Un juge de paix, chargé de faire une enquête sur l’un d’eux, esb mandé à l'évêché par Marguerye, qui prétend lui demander des explications. Sur les instructions de ses chefs, il écrit à Marguerye de s'adresser au procureur général, ebne se rend pas à sa convocation. Marguerye se plaint vivement de cette réponse, qui marque l'intention de restreindre l'influence des évêques sur la magistrature, dans les affaires concernant des ecclésiastiques (1).

Dans l'Allier, plusieurs desservants ne lisent pas le mandement qui prescrit les prières publiques demandées par le gouvernement. D’autres célèbrent mal le Te Deum, notamment dans la commune de Varennes : « On s'y est vengé en criant : Vive l’empereur ; puis comme le mal fermente vite dans les masses populaires, on a crié : À bas les Jésuites, à bas les curés, et on a voulu marcher sur le presbytère (2). » « Les paysans, écrit le procureur général de Riom, disent et paraissent persuadés que ce sont les nobles et les prêtres de France qui payent l'Autriche pour faire la guerre au pays et à l’empereur (3). » La situation est analogue dans les diocèses de Bourges et de Limoges, mais meilleure, car Dupont et Desprez donnent tout leur concours au gouvernement.

Dans l'Est, de la Lorraine aux Alpes, le clergé, habituellement respecté et souvent influent, a presque partout pendant la guerre l’opinion contre lui. Dans ces pays de frontière, le sentiment national est ardent et susceptible, et le souvenir des invasions de 1814 n’est pas étemt.

En Lorraine, le clergé est calme, sauf dans!la région de langue allemande où quelques prêtres prêchent contre la guerre. L'opinion s’irrite de sa froideur, et surtout du mandement de Dupont des Loges «qui ne renferme pas une parole pour l’empereur, pas une parole pour nos soldats (4) ». Menjaud, cependant aumônier de l’empereur, passe pour être en relations avec l'Autriche (D).

En Alsace, le clergé est d'autant plus hostile à la guerre que les protestants s’en réjouissent par haine de l'Autriche catholique et de la papauté. Les curés ne cachent pas leur

} F1°5.830 ; rapport du préfet, 11 juillet 1859. ) 11 juin : BB 369.

) 2 juin : F1° 5.825, Schmitt. Voir p. 332.

républicain, qui avaient contribué à répandre ce bruit, F 1° 2,508,

mécontentement : plusieurs l’expriment en chaire, d’autres s’abstiennent de chanter le Te Deum pour Magenta. Raess tente de les calmer, mais il manque d’autorité. L’'insurrection des Romagnes suscite une certaine émotion chez les populations catholiques, surtout au voisinage de la frontière ; mais leur sentiment national très vif l’emporte bientôt sur l'influence du clergé dont la conduite est généralement blâmée. Le bruit court qu'il envoie aux Autrichiens le produit de ses quêtes.

En Franche-Comté et dans l'Ain, « l’attitude du clergé inspire les plus grandes défiances aux populations qui je regardent comme dévoué à l’Autriche (1) ». Il est accusé de lui envoyer de l’argent. « Dans ces derniers temps, écrit le préfet du Doubs (2), le clergé a beaucoup perdu en considération et en influence, même au milieu des populations de la montagne, où jusqu’à ce jour, son autorité n'avait pas de limites. » Le préfet de l’Aim fait la même remarque. Cependant, grâce à l'influence des évêques, qui sont dévoués au gouvernement, le clergé ne donne lieu qu’à de rares incidents.

« Le clergé, écrit le procureur général de Grenoble, a la sagesse de s'abstenir de toute manifestation publique, mais peut-être son langage dans la vie privée n'est-il pas empreint d’une suffisante réserve. Le clergé, en dehors de son ministère sacré, a si peu d'influence dans les départements situés entre le Rhône et les Alpes qu’on n’a pas à craindre la contagion de ses sentiments au sein des populations ; c’est pour lui-même qu'on pourrait en redouter l'effet: dans un pays d’ombrageux patriotisme où la crédulité populaire, sur bien des points, l’accuse d'envoyer de l’argent aux Autrichiens. Mgr l’évêque de Grenoble ne m'a pas laissé ignorer les préoccupations que lui causent l’état des esprits de son clergé, el il s'applique avec prudence à le ramener à une appréciation plus calme et plus juste. » (3) Ses collègues de Gap et de Valence s’y emploient avec plus d'énergie que lui. Ils bläment quelques prêtres coupables de sermons hostiles à la guerre. Ces incidents sont d’ailleurs rares. |

(1) BB3:0 369, Besançon ; 28 mai.

(2) F1 5.788, Clerval ; 19 juillet 1859.

(3) 21 mai ; BB*° 362. Le préfet de la Drôme écrit le 27 juin : « Il ÿ a une grande irritation contre le clergé et contre les légitimistes, eb la religion en souffre... L’attitude du clergé me surprend d'autant plus qu’elle avait été satisfaisante jusqu’à ces derniers temps. Ce qui rend les masses si soupçonneuses à l'égard du clergé, c'est la part qu’il prit à la réaction de 1815, dont le souvenir est encore palpitant dans ce département » (KF'e III Drôme 12).

Dans tout le Midi, sauf en Corse (1), les légitimistes sont nombreux et très hostiles à la guerre. Le clergé, qui subit leur influence, est mécontent et ne le cache pas. « Sous le couvert du pape, on fait les affaires du roi (2). » L'opinion ne réagit pas contre le clergé comme dans l'Est ou le Centre (3) mais elle accueille ses plaintes avec indifférence, et ne s’émeut pas pour le pouvoir temporel du pape. Les évêques, presque tous favorables au gouvernement, cherchent à modérer leur clergé, et, selon qu'ils ont plus ou moins d’autorité, les incidents sont rares ou fréquents.

Même l’évêque de Montauban, Doney, qui ne cache pas ses inquiétudes, et fait célébrer un De Profundis après le Te Deum pour Magenta, blâme deux desservants qui avaient prêché contre la guerre, et déplace l’un d’eux, que le gouvernement menaçait de poursuivre. L'archevêque d’Auch, Salinis, déclare que le succès des armées françaises ne peut être que favorable à la religion, mais « cet éminent prélat a plus de crédit dans l'Église de France que sur les prêtres de son diocèse (4) »; quelques-uns célèbrent mal le Te Deum. Dans les Landes, où l’évêque Hiraboure meurt pendant la guerre, les incidents se multiplient.

C’est seulement dans le pays basque que les fidèles partagent l'inquiétude de leurs prêtres. « La question romaine préoccupe au plus haut degré la population basque. c’est-à-dire les arrondissements de Mauléon et de Bayonne, plus catholiques, moins mélangés de protestants, et plus inaccessibles aux étrangers que ceux d’Orthez et de Pau (5). » Le mandement de l’évêque Lacroix a d’ailleurs été tardif et froid.

Dans les montagnes de l’est et du sud du Massif central, où le clergé est très puissant, le calme n’est troublé nulle part. Les journaux légitimistes font une vive opposition (6). Le clergé est mécontent (7), surtout après l'insurrection des Romagnes, mais il ne s’agite pas, grâce au concours que les évêques prêtent au gouvernement.

(1) La Corse est très favorable à la cause italienne.

(2) BB*0 370 ; rapport du procureur général d'Agen, second trimestre de 1859. (3) Dans l'arrondissement de Moissac, cependant le bruit court que le clergé envoie de l'argent aux Autrichiens, F1° 5.837.

4) BB*o 370, Agen ; deuxième trimestre de 1859.

>) BB*° 369 ; rapport du procureur général de Pau, 25 juin.

) La Gazette de Lyon et l'Écho de l'Aveyron sont frappés d’avertissements.

} Un chanoine de Cahors dit au président du tribunal « que le clergé français était contraint de faire des vœux pour les Autrichiens. » F1° 5.797, Mousset.

C’est dans l'Ouest que le mécontentement du cierge suscite le plus de difficultés à l’administration. Le 21 avril, Pie Fe . ste son hostilité contre la guerre par « des allusions plus que transparentes (1) » en prêchant sur le texte de Daniel « quare fremuerunt gentes el populi medidali sunt inania... adversus Dominum el adversus Chrislum ejus . » Le texte de son sermon est répanchi en Bretagne. Le 24 avril, le sermon hostile d’un professeur du petit séminaire de Montmorillon, Queuille, décide Damay à prendre des mesures de surveillance qui irritent vivement le clergé. Pie se plaint dans une circulaire de cette marque de défiance ; le préfet déclare qu’elle a envenimé la situation, eb Delangle, sans blâmer Damay, l'invite à être extrêmement prudent vis-à-vis du clergé (2). Pendant toute la guerre, Pie garde une réserve dont ses adversaires, Damay et Juste, s'indignent, mais dont le préfet clérical, Paulze d’Ivoy, se contente.

En Vendée, le clergé presque tout entier fait cause commune avec les légitimistes. Delamarre donne tout son concours au gouvernement, mais il est isolé. Un des chefs de la noblesse vendéenne, de Méleuc, lui écrit : «Monseigneur, il est des moments où le catholique ne tient nul compte de ses chefs, et croit et espère quand même ; je ne vous dirai rien du scandale que vos mandements ont produit ; j'aime mieux vous donner l’assurance que vous êtes d'autant plus antipathique à la Vendée que vous cessez d’être évêque pour devenir courtisan (3). »

Dans le Maine-et-Loire et la Mayenne, « les légitimistes agissent et parlent avec une audace qu’on n’avait pas vue depuis dix ans. Pour eux et pour le clergé, les événements d'Italie servent de prétexte à une opposition de plus en plus malveillante et injuste (4). » Les évêques, bien que modérés, subissent l'influence de leur entourage. Leurs mandements et ceux de l’évêque du Mans « n’ont pas répondu à Pattente de nos populations. Les dangers du Saint-Siège. l’enc yclique du pape pour le rétablissement de la paix font l objet principal de ces lettres pastorales. Les vœux pour le pays, l’armée el Sa Majesté y ont sans doute trouvé place, mais leur expression

(1) BB° I ; dossier Damay ; Damay à Delangle, 21 juin 1859,

(2) Fe III Vienne 6 et 9 ; BB'‘II, Damay ; voir Pido |

(3) F1° 2.494 (juillet 1859). Une instruction fut ouverte contre les légitimistes qui, avaient distribué des médailles à l'effigie de Henri V. Deux prêtres y furent compromis. Le préfet attacha à cet incident une importance excessive. L'enquête ne permit pas d'engager des poursuites (F1°5.819 À, Bart.)

(4) BB°° 368. Résumés des rapports trimestriels du procureur général d'Angers.

a beaucoup moins d’ampleur et de vivacité (1) ». Le procureur général constate que, « en politique, le clergé obéit aux légibimistes » et que le gouvernement ne peut compter sur lui. Aux processions de la Fête-Dieu, il arbore des drapeaux blancs et fleurdelysés. Mais le peuple reste étranger à cette agitation. « La guerre a accru le prestige du gouvernement (2). »

Pour calmer les inquiétudes du clergé de l’Ouest, le gouvernement fait de l'installation de Brossais Saint-Marc comme archevêque de Rennes une grande manifestation d’alliance entre l’Église et l’Empire (5 juin). La présence de sept évêques, et surtout celle du nonce aux côtés de Rouland attestent l’union des deux pouvoirs. La nouvelle de Magenta, survenue pendant les cérémonies, est accueillie avec enthousiasme. Le soir, au banquet, le nonce porte la santé de l’empereur et Rouland celle du pape. En fait, les évêques de Bretagne donnent leur concours au gouvernement ; ils font état de ses promesses, qui étaient, d’après eux nécessaires pour éviter une grave agitation ; ils modèrent leurs prêtres, de sorte que les incidents sont rares. Mais le clergé est très mécontent, surtout après l'insurrection des Romagnes, et 1l se rapproche des légitimistes qui font une vive opposition. L’Espérance du Peuple est suspendue pour deux mois, le Journal de Rennes est averti trois fois pour nouvelles alarmistes. Féart cite ce mot d’un légitimiste ralhié : « Je ne reconnais plus les curés que j'ai vus et entendus eu moment du passage de l’empereur. » Il ajoute que « le clergé, évidemment, ne se serait pas prononcé comme 1l l’a fait s’il était définitivement associé aux destinées de l’Empire. Si le clergé de l’Ille-et-Vilaine n’a pas été plus loin dans la voie de l'hostilité, c’est qu'il en a été empêché, comme les légitimistes, par l’attitude énergique du pays el par les manifestations de son patriotisme (3) ». Dans tout l'Ouest, la guerre d'Italie a compromis les résultats obtenus en sept ans d'efforts par le gouvernement impérial. Le clergé, à part les évêques et la plupart des légitimistes modérés, qui, en 1858 paraissaient ralliés à l’Empire, sont prêts à rejoindre dans l’opposition les légitimistes intransigeants, mais le peuple ne s’émeut pas.

Il ne semble pas d’ailleurs, que, dans l'Ouest ni dans le reste de la France, le clergé ait cherché à exciter les populations

(1) BB 369, 28 mai.

(3) Fre III Ille-et-Vilaine 8 ; 14 juillet 1859.

contre la guerre. Mécontent, il a plus ou moins laissé paraître ses sentiments dans ses sermons, dans ses propos, dans la célébration des Te Deum. C'étaient là des manifestations spontanées de mauvaise humeur plutôt que des tentatives délibérément faites pour agiter l'opinion.

On a écrit que le mécontentement du clergé avait été un des principaux motifs qui décidèrent soudain Napoléon IT à mettre fin à la guerre (1). Ni lui, ni ceux qui l’entouraient à cette époque, notamment Fleury, n’en ont fait mention. Les nombreuses notes que Baroche a prises (2) sur les conseils des ministres tenus pendant la guerre d’Italie ne contiennent aucune allusion à la conduite du clergé ; elle ne préoccupait donc pas l’impératrice et ses ministres qui avaient bien d’autres raisons de souhaiter la paix. Il ne semble donc pas que l'agitation cléricale ait notablement contribué à la décision prise par Napoléon III. En effet, cette agitation ne présentait nulle part d’inconvénient immédiat, puisqu'elle ne gagnait pas les populations et que les victoires rendaient la guerre de plus en plus populaire. L’hostilité du clergé était pour le gouvernement impérial une menace grave, mais à longue échéance.

Il est possible, par contre, qu’une menace de Pie IX ait contribué à décider Napoléon III à la paix. D’après une lettre de Veuillot « quelques heures avant de se décider à traiter, il avait recu une lettre du pape qui n’a pas été sans influence sur sa résolution. Cette lettre disait entre autres que le roi de Sardaigne allait être excommunié nominativement. L’impératrice s’est très bien conduite (3) ». En effet, Gramont écrivit le 12 juillet à Walewski : « J’ai reçu samedi dernier une dépêch de Sa Majesté datée de Valeggio, ainsi conçue: Priez le Saint- Père de ne prendre aucune mesure contre le roi de Sardaigne avant que vous n'ayez reçu une dépêche que je vous envoie. Il y a armislice entre l’empereur d’Aulriche el nous jusqu'au 15 aoûl (4). » Gramont ajoutait que cette dépêche était arrivée juste à temps pour lui permettre de prévenir les mesures que l’empereur redoutait.

Enfin, Napoléon III à déclaré dans son discours du 19 juillet, et dans sa lettre au pape du 31 décembre 1859 que la crainte

(1) Voir Debidour : Histoire des rapports de l'Église et de L'État en France. (2) Baroche 1.015.

(3) Correspondance, t. VII ; juillet 1859, à la comtesse de Ségur.

(4) Correspondance diplomatique.

de faciliter les progrès de la révolution et de l’avoir pour alliée avait contribué à le décider à la paix. Il ne semble ee d’ailleurs, que ce motif ail été décisif.

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