III. — Après la guerre
«Le Saint-Père a appris la conclusion de la paix avec une satisfaction immense » écrivait Gramont le 14 juillet (1). Pie IX ordonna cependant de continuer les prières pour le Saint-Siège. Il parut d’abord se rallier au programme prévu par les préliminaires de Villafranca, dont Napoléon III lui fit part dès le 14 juillet. Il accepta en principe la présidence honoraire de la confédération italienne, les réformes que Napoléon III préconisait en 1857 (2) et l’amnistie ; il accepta même de donner aux Marches et aux Romagnes une administrationlaïque séparée, pourvu que ces provinces restassent soumises à sa souveraineté politique ; mais il refusa de confier les Romagnes à un vice-roi, et exigea qu’elles fussent préalablement évacuées par les troupes piémontaises. Gramont constata le ?1 juillet que l’accord n’était pas complet. « Cependant le pape fait aujourd’hui un pas qu'aucun pontife avant lui n'avait jamais voulu faire. »
Victor-Emmanuel rappela son commissaire et ses troupes des Romagnes, mais continua à collaborer avec le gouvernement provisoire qui demanda la réunion des Romagnes au Piémont. Le 24 septembre, Victor-Emmanuel reçut les délégués romagnols, et, sans accepter l’annexion, leur promit de plaider leur cause auprès des puissances européennes. Napoléon IIT, sans se prononcer ouvertement, laissait faire, malgré Walewski, qui désirait la restauration des souverains légitimes en Italie centrale.
Gramont, après avoir passé le mois d’août en France, trouva à son retour Pie IX intransigeant sur la question des Romagnes. « Il est irrévocablement décidé à ne pas consentir à la séparation administrative avec un vicaire ou un gouverneur laïque » (30 août). Pie IX subordonna en effet les réformes dont il avait accepté le principe à la soumission des Romagnes et revint sur toutes les concessions qu'il avait envisagées au lendemain de l’armistice. Gramont écrivit personnellement à Walewski le 24 septembre : «€... La cour de Rome... cherche
(1) Correspondance diplomatique.
(2) Elles n'avaient jamais été proposées au Saint-Siège, mais il en avait eu connaissance,
maintenant à se moquer de nous... Ce qui est grave et étonnant, c’est que cela vient directement du pape, lequel, il ne faut pas se le dissimuler, est mécontent et presque hostile. Il est dominé par nos ennemis et ne nous accorde aucune confiance. » Pour obtenir l'exécution « d’une promesse solennellement faite », Gramont proposait d’agir « par la peur », en faisant rentrer en France une partie du corps d’occupation. « Il y a un grand intérêt à ce que nous ne soyons pas Joués, ainsi qu’on pousse le pape à le faire. Il est aveuglé sur sa position, n’en comprend pas ou n’en veut pas comprendre le sens, et nous ne pouvons endosser par notre consentement toute la responsabilité et la solidarité de ce qui peut arriver (1). » Cette proposition ne fut pas adoptée.
Le 26 septembre, le pape annonça dans une allocution consistoriale qu'il ne ferait aucune concession à la révolution. I1 fit l’apologie de son gouvernement et affirma que les Romagnols lui restaient en majorité fidèles. Il n’exprimait pas sa confiance en Napoléon III comme il l'avait fait le 20 juin. Lorsqu'il apprit la réponse faite le 24 par Victor-Emmanuel aux Romagnols, il renvoya le ministre de Sardaigne.
Comme le pape, le clergé français accueillit d’ abord avec joie les préliminaires de Villafranca. « Dans le clergé pris dans son ensemble et parmi ceux dont il guide la conscience politique, la satisfaction est d'autant plus vive que les inquiétudes avaient été plus grandes jusqu’au dernier moment (2).» Cette appréciation d’un procureur général résume les rapports de ses collègues et des préfets. Veuillot vanta dans l'Univers du 20 juillet la « double illumination de conscience et de génie » qui avait décidé Napoléon III à faire la paix. Ses lettres montrent qu'il avait de nouveau réellement confiance en Napoléon III. Presque tous les évêques crurent comme lui que les engagements pris vis-à-vis du pape au début de la guerre seraient tenus el que les Romagnes lui seraient rendues. Malgré les projets de réformes qu'ils contenaient, les préliminaires de Villafranca parurent favorables au Saint-Siège. Les mandements publiés à cette époque sont enthousiastes. « Dieu avait combattu ; il avait, si nous osons le dire, fait évidemment la guerrè avec nous... C'est Dieu qui a fait la paix » écrivait Salinis. Guibert voyait dans la confédération italienne «le moyen d'accorder dans ce noble pays le présent avec le passé et de lui mettre entre les
(1) Cerçay, 165 A 11 4 ; AGE (2) BB:° 369, Nancy, 22 juillet.
mains l'instrument de tous les perfectionnements dans l’avenir ». Napoléon III avait reconquis la confiance et l'admiration du clergé.
Seuls restaient défiants les légitimistes (1) et les catholiques libéraux qui avaient toujours été hostiles à l’Empire. Le Correspondant, et Dupanloup dans un mandement, insistèrent sur les dangers que courait encore le pouvoir temporel du pape, mais ces manifestations d'inquiétude n’eurent pas d’écho. Pendant la fin de juillet et le mois d’août, l'alliance entre l'Empire et l’Église parut rétablie.
Napoléon III, cependant, n’avait pas renoncé à sa politique italienne. La Presse, qui avait été le principal organe des partisans de l'Italie avait changé de propriétaire en février, et Guéroult, qui y avait fait campagne pour la guerre et contre l'Église, avait dû la quitter. Il écrivit le 8 mai à l’empereur : « Votre Majesté a bien voulu m’engager à rentrer dans le journalisme » et demanda l'autorisation de fonder un nouveau journal, « dont j'aurais l’ambition de me servir dans l'intérêt de la politique éminemment nationale dont Votre Majesté a pris l'initiative (2). » L'autorisation, promise dès le 25 mai, ajournée pendant la régence, fut donnée le 8 août. L’Opinion Nationale parut au début de septembre, et devint, avec le Siècle, le principal journal anticlérical de France. Elle était ouvertement patronnée par le prince Napoléon.
La consolidation du gouvernement révolutionnaire des Romagnes, et l'appui qu'il recevait du Piémont réveillèrent les inquiétudes des catholiques. Quelques évêques rappelèren’ les dangers que courait le pouvoir temporel (3). Le 7 septembre, l'Univers annonça : € On croit savoir que les propositions apportées par le duc de Gramont ne sont point, en ce qui touche
(1) Le principal collaborateur de Pie, Gay écrivait le 14 juillet 1859 : « Voilà la paix, Dieu soil béni! Mais nous ne pouvons partager la sécurité que nous voyons à beaucoup de monde et nous ne comprenons pas l'enthousiasme où depuis hier Louis Veuillot se laisse entraîner. » Les conditions de paix sont mauvaises. « Rien n'y sort du programme lracé par l’empereur dans sa trop fameuse brochure ; programme absurde, . impossible, révolutionnaire, impie, non pas dans la pensée de celui qui l’a tracé, mais
dans la réalité des choses. Dom Guéranger voit moins en noir que Monseigneur [Pie]. L’évêque du Mans voit tout en rose ; je crois à vrai dire qu'il ne voit point, et que le plus avisé est mon évêque. » (Correspondance de Mgr Gay ; Voir aussi Klein : Vie de Mgr Dupont des Loges.)
(2) F26 396; voir Bonfadini : Vila di Francesco Arese ; lettre de Tavel Aroyer du 10 mars 1859.
(3) L'évêque d'Alger publia le 25 août l’encyclique du 18 juin ; l’évêque d'Amiens fil allusion au temporel en prescrivant des prières pour les soldats morts (7 septembre) ; l’évêque de Pamiers publia une lettre de sympathie qu'il avail écrite à Pie IX et la
les Romagnes, compatibles avec les droits et la dignité du Saint-Siège. » Pie aurait voulu que la province de Bordeaux, réunie en concile à Agen, fit une manifestation en faveur du pouvoir temporel. Delamarre s'y opposa (1). Donnet, dans son discours de clôture, fit l’éloge de l'empereur (18 septembre).
Le 18 septembre, Parisis, naguère partisan résolu du gouvernement impérial, publia l’encyclique du 18 juin en l’accompagnant d’un long mandement. « Ce qui ajoute encore à notre tristesse et à nos alarmes », écrivait-il, c'est que la révolte des. Romagnes « se rattache malgré nous à la gloire de nos armes » C'était la première fois qu’un évêque signalait publiquement, la responsabilité du gouvernement impérial dans les atteintes portées au pouvoir temporel du pape. Parisis demanda à Veuillot de publier « ce petit mamifeste... Malgré toutes les précautions oratoires, il peut blesser au vif et nous faire entrer dans une période de combat, ce qui, du reste, serait moins à craindre que le silence servile auquel on est de plus en plus porté (2). » Le mandement de Parisis parut en première page dans l'Univers du 25 septembre.
Le 28 septembre, Pie publiait à son tour une lettre pastorale sur la question des Romagnes où il proclamait la « supériorité manifeste des institutions romaines sur les institutions toujours ébranlées et chancelantes de nos temps modernes ». C'était la thèse du pape et des catholiques intransigeants. Dupanloup, dans une Proleslalion du 30 septembre, montra que la question des Romagnes mettait en cause l’existence même du pouvoir temporel du pape. « Dans vos rêves d’unité italienne, pourquoi les villes que vous lui laissez auraient-elles un autre sort que Bologne et Ferrare ? Oui, pourquoi, si vous êtes révolutionnaires et anticatholiques vous arrêtez-vous tremblants devant votre principe de spoliation, et si vous êtes catholiques, pourquoi le posez-vous ? » Il rappelait les promesses faites par Napoléon IT et les services rendus par lui au pape en 1849. Il souhaitait que sa politique restât la même. S
Les évêques de Beauvais, de Châlons, d'Évreux, de Nantes et de Nevers adhérèrent aussitôt à la protestation de Dupan-
réponse de celui-ci (9 septembre) ; ces évêques ne firent aucune allusion hostile au gouvernement impérial. Ceux d'Alger (F1° 2.486) et d'Amiens (1° 2.488), écrivirent à Rouland pour l'assurer qu'ils faisaient confiance à l’empereur. Ces quelques lettres pastorales n’eurent pas de retentissement.
(1) Baunard : Histoire du cardinal Pie.
(2) Guillemant : P.-L, Parisis.
loup (1). Puis l’allocution consistoriale du 26 septembre fut publiée par plusieurs évêques, dont le premier, Guibert, affirma d’ailleurs sa confiance en l’empereur. Ces lettres pastorales furent publiées par la presse cléricale, et notamment par l'Univers, qui, pour impressionner davantage l'opinion, publia aussi les lettres des évêques d'Alger et de Pamiers, parues depuis plus d’un mois, et qui étaient alors passées inaperçues.
Le 11 octobre, Napoléon III, revenant de Biarritz à Paris, passa à Bordeaux où le cardinal Donnet lui adressa un discours. « Nous prions pour que Dieu vous fournisse les moyens, comme 1l vous en a donné la volonté, de rester fidèle à cette politique chrétienne qui fit bénir votre nom et qui est peut-être le secret de la prospérité et la source de la gloire de votre règne. » Il ajouta que le clergé lui faisait confiance et l’ adjura de mettre « un terme aux anxiétés du monde catholique ». « Votre Éminence, répondit Napoléon ITF, rend justice à mes intentions, sans méconnaître néanmoins les difficultés qui les entravent, et elle me semble bien comprendre sa haute mission en cherchant a fortifier la confiance plutôt qu’à répandre d’inutiles alarmes. Le gouvernement qui a ramené le Saint-Père sur son trône ne saurait lui faire entendre que des conseils inspirés par un respectueux et sincère dévouement à ses intérêts ; mais il s'inquiète avec raison du jour qui ne saurait être éloigné où Rome sera évacuée par nos troupes, car l’Europe ne peut permettre que l'occupation qui dure depuis dix ans se prolonge indéfiniment ; et quand notre armée se retirera, que laissera-t-elle derrière elle ? L’anarchie, la terreur ou la paix ? »
La nouvelle que Rome serait prochainement évacuée, même si l’évacuation devait la livrer à «l'anarchie», réjouit les Italiens et consterna les catholiques (2). L'impuissance de lempereur à faire prévaloir ses vues favorables au Saint-Siège fut désormais alléguée par le gouvernement et par ses partisans pour expliquer lPinexécution des promesses faites avant la guerre. Le blâme
(1) lle recul en outre par la suile les adhésions des évêques d’Ajaecio, Angers, Autun, Belley, Coutances, Fréjus, Le Mans, Rodez, Saint-Flour, Sens.
(2) Napoléon IIT avait écrit le 14 septembre au ministre de la Guerre Randon : ‘.. mon projet est de rappeler les troupes dans trois ou quatre mois, époque à laquelle le pape, je l'espère, aura assez de soldats pour se passer des nôtres. » (Rastoul : Vie du maréchal Randon.) Cavour dit : « Je pardonne à l’empereur la paix de Villafranca, il vient de rendre à l’Italie un service plus grand que la victoire de Solférino. » (Cavour à de Ja Rive, 7 janvier 1860 ; Chiala : Lettere.… di Camillo di Cavour, t. III.) Veuillot écrivit le 12 octobre à Parisis : « Le discours de Bordeaux déchire le dernier voile. Bientôt le Saint Père, sans hommes et sans argent, sera livré à la révolution. » (Correspondance, t. VI.)
infligé par Napoléon III à ceux qui tentaient d’alarmer l'opinion fut accompagné de deux mesures.
Rouland, ministre de l'Intérieur par interim, frappa l'Univers. d’un avertissement, mais, comme en juillet, sous un prétexter: pour avoir accusé le gouvernement de ne pas défendre suffisamment les intérêts catholiques en Extrême-Orient (11 octobre). Le 14, après le retour de l’empereur, défense fut faite aux journaux, sous peine d'avertissement, de publier ou de discuter. les mandements épiscopaux relatifs aux affaires d’Italie. Les Journaux cléricaux protestèrent contre cette mesure et tentèrent de la tourner en énumérant les mandements qui continuaient à paraître, en publiant des mandements d’évêques étrangers, des lettres adressées par des évêques français au pape, et ses réponses, notamment le bref de félicitations qu’il adressa à Dupanloup pour sa Prolestalion.
Mais, le 2 novembre, Billault fut nommé ministre de l’Intérieur en remplacement du catholique de Padoue. Sa nomination montrait que le gouvernement était résolu à combattre l’opposition cléricale. Le Moniteur déclara le 18 novembre : « Dans une intention blämable, plusieurs journaux énumèrent chaque jour les mandements des évêques de France qui ordonnent des prières pour le Souverain Pontife. Cette énumération a évidemment pour but de présenter l’épiscopat français comme solidaire des défiances que ces feuilles ont essayé de propager. Pour édifier l'opinion publique sur le caractère de cette manœuvre, il suffit de dire que dans les mandements de nos vénérables. prélats, les vœux pour le Saint Père ‘sont presque toujours associés aux témoignages de la confiance la plus entière dans les intentions de l’empereur. Ce n’est donc que par un sentiment de respect pour la religion que le gouvernement a cru devoir demander une extrême réserve en ce qui touche aux actes qu'il ne convenait pas de livrer à leur polémique... » Billault interdit les autres subterfuges dont avaient usé les Journaux pour tourner l'interdiction édictée par le gouvernement (1).
Le gouvernement, désarmé vis-à-vis des évêques, empêchail
(1) Pie prononça au début de novembre, à Nantes, un discours sur saint Émilien, qu'il sema d’allusions à la question romaine. Le préfet de la Loire-Inférieure écrix il à Rouland : « Les allusions étaient si transparentes que tout le monde a su les comprendre, fl est évident que les évêques répondent à l'interdiction de publier leurs mandements par des discours publics, aussi violents pour le moins que leur parole écrite. » (F1 2.561, 10 novembre.) Veuillot publia dans l'Univers ce discours de Pie, mais Billault n’admit pas cette distinction entre discours et mandements. Veuillot écrivit à Pie le 30 novembre : « L'alguazil du ministère de l'Intérieur... nous a priés,
ainsi la presse cléricale de s’abriter derrière eux pour agiter l'opinion. Il frappa sévèrement les journaux qui, sous leur propre responsabilité, poursuivirent cette campagne. Le Correspondant reçut un avertissement pour avoir publié un article de Montalembert qui se terminait ainsi : « Qui voudrait être le Pilate de la Papauté ? (1) » (30 octobre.) [Ami de la Religion fut averti pour avoir reproduit cet article; il fut saisi huit jours après pour avoir publié une lettre apocryphe de Victor- Emmanuel (2). En province, l'Union de l’Ouest, l’Indépendant de l'Ouest (3) et la France Centrale recurent des avertissements.
Par contre, à l'exception d’un avertissement donné le 30 novembre à l’Opinion Nationale (4), Billault laissa la presse hostile à l’Église attaquer la politique de Pie IX-ét le parti clérical. Les journaux officieux, le Constitutionnel, la Patrie, faisaient campagne, avec ‘plus de modération, dans le même sens, tandis que le Pays, dirigé par Granier de Cassagnac, gardait des ménagements pour les catholiques. En décembre, le gouvernement laissa jouer une pièce, La Tireuse de cartes, à laquelle le chef de cabinet de l’empereur, Mocquard, avait secrètement collaboré, et où la conduite du pape dans l’affaire Mortara, était vivement critiquée (5). L'empereur et l’impératrice allèrent l’eñtendre.
La signature de la paix de Zurich (11 novembre), conforme aux préliminaires de Villafranca, ne rassura pas les catholiques. Un congrès devait se réunir à Paris en janvier pour régler la question italienne.
En décembre, les journaux cléricaux indiquèrent les procédés d’agitation qui allaient être employés en 1860. L'Univers publia le 12 une adresse au pape que la Gazette de Lyon invitait
bien respectueusement, sous peine de mort, de ne plus publier les discours des évêques, qui, sous prétexte de glorifier saint Émilien.., parlent en réalité des choses de l époque, el font des mandements sur des sujets périlleux » (Baunard : Hisioire du cardinal Pie).
(1) Getle phrase n’est pas visée dans les considérants de l’avertissement, mais on pensa qu’elle avait blessé le gouvernement (BB:5 1.586.)
(2) BB1% 1.602 : L’Ami de la Religion, et les journaux de province qui avaient reproduit eette lettre furent condamnés à des amendes (15 314).
(3) Pour un article où le gouvernement était accusé « d’avoir pour les journaux que l’auteur appelle les organes de la révolution une tolérance formant un singulier contraste avec la sévérité déployée depuis quelque temps contre ceux qu’il appelle les organes du catholicisme » (9 novembre ).
(4) Pour avoir appelé le pouvoir temporel du pape «une plaie saignante aux flancs de l’église catholique ; il Pavilit à la face du monde. »
(b) Voir La Censure sous Napoléon III (1892, in-12).
les catholiques à signer, et le 14 un appel du comité cathotique de Gand pour l'œuvre du denier de Saint-Pierre qui s'était déjà organisée en Angleterre et en Allemagne. Mais Veuillot et ses amis craignaient que le gouvernement ne supprimàt l'Univers, et que le public catholique ne fût abandonné à l’Ami de la Religion et au Correspondant. Ce dernier motif était celui qui les incitait le plus à la prudence, tant la haine restait vive entre les ultramontains et les catholiques Hbéraux ou gallicans, malgré les dangers qui menaçaient l’Église (1).
Tandis que la presse cléricale était ainsi surveillée par le gouvernement, les évêques hésitaient entre deux tactiques. Ils pouvaient, comme à leur ordinaire, faire des démarches confidentielles auprès du gouvernement, ou bien, à l'exemple de Parisis, de Pie et de Dupanloup, publier des mandements destinés à agir sur l’opinion. Leur choix dépendait de la confiance plus ou moins grande que leur inspirait le gouvernement impérial. Angebault écrivait à Régnier le 8 octobre : « Il y a danger à se taire, danger aussi à parler. Le pouvoir, comme excuse, pourra dire qu'on l’a taquiné, qu’on l’a aigri ; d’un autre côté, n’avons-nous pas un devoir à remplir ? (2) » La plupart des évêques préféraient s’en tenir aux démarches confidentielles. Mathieu écrivait à Angebault : « Ce que nous devons nous proposer, c’est moins l’éclat et les applaudissements que les choses utilement pratiques. Toute l'affaire est entre les mains de l’empereur. Ce qu’il voudra faire sera ce qui se fera ; mais avec sa trempe d’esprit et son caractère, tout effort tenté pour exercer sur lui une pression extérieure échouera (3). » Plusieurs prélats modérés écrivirent à l’empereur ou à ses ministres pour les mettre en garde contre la désaffection des catholiques, pour se plaindre du discours de Bordeaux (4), de l'interdiction
(1) Pie conseillait à Veuillot de ne pas « s'exposer à abandonner le terrain à des rivaux qui seraient ravis de voir « qu’enfin on a pendu le mauvais garnement ». La gent trotte menu de la presse libérale serait si heureuse de se partager les dépouilles du pendu ! » (Baunard Histoire du cardinal Pie ; Voir aussi Delatte : Dom Guéranger).
(2) Destembes : Vie du cardinal Régnier.
(3) Gillet : Vie de Mgr Angebault. Mathieu écrivit à Rouland .(F 1° 2.504.)
(4) Langalcrie écrivait à Rouland le 14 octobre : « Comment ne pas s'alarmer de l’insistance avec laquelle sont présentées au Saint-Siège des idées de réforme dont le premier essai a été si malheureux, et en présence d’un parti violent el nombreux dont les agissements et les vœux vont au delà ? Comment ne pas s'alarmer surtout après le discours de Bordeaux qui ne nous laisse en perspective que l'anarchie el la terreur lorsque nos troupes auront quitté Rome ? » et le 5 novembre : « N’a-t-on pas été trop sévère, soit pour le Saint-Siège, soit pour le clergé français ? Ne sommes-nous pas cependant l'appui le plus sûr et le plus désintéressé du gouvernement de l'empereur ? » (F1° 2.494). Voir aussi F1° 2.501, Lacroix.
faite aux journaux de publier les mandements (1) et des attaques de la presse anticléricale (2). Ils reçurent l’assurance que les sentiments de l’empereur vis-à-vis du pape n'avaient pas changé, et furent invités à lui faire confiance en attendant que les puissances européennes réunies en congrès eussent fixé le sort de l'Italie centrale.
Mais l’épiscopat ne s’en tint pas à ces démarches confidentielles. Beaucoup d’évêques se jugèrent tenus de publier l’allocution consistoriale du 26 septembre, et d’ordonner de nouveau des prières pour le pape. D'autres, qui auraient préféré garder le silence, furent contraints de les imiter (3). Ils savaient que Pie IX tenait à être publiquement soutenu par les évêques, et n’osaient pas le mécontenter. Des démarches furent faites auprès de ceux qui hésitaient (4). Surtout, le bas clérgé, ultramontain dans son immense majorit*, et les fidèles les plus influents, légitimistes pour la plupart, poussèrent les évêques
(1) Marguerye écrivait à Rouland le 22 novembre : « Cette interdiction blesse les droits qui nous sont communs avec tous les citoyens, nous met en état de suspicion aux veux du trop grand nombre d'hommes qui ne viennent pas entendre la lecture de nos mandements dans nos églises et laisse croire à nos ennemis que nos mandements sont hostiles ou politiques. Leur publication seule prouverait la mauvaise foi des jourmaux (qui nous calomnient tout à leur aise... ». Rouland répondit qu’un évêque, comme tel, n’a juridiction que sur son diocèse ; les évêques « ont toujours pu entrer comme tous les autres citoyens dans la lice du journalisme ; ils n’ont pas exercé cette faculté, et je les en remercie ». (22 décembre, KF1° 6.178.) Voir aussi F1° 2.489, Angebault ; 16 avril 1860 ; Guillemant : P.-L. Parisis ; Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert. L’évêque gallican de Montepllier, Thibault, approuva au contraire, la mesure prise par le gouvernement. (F1° 2.539.)
(2) La Bouillerie se plaignit le 27 novembre à Rouland des articles du Siècle « où les intentions et la personne des évêques sont indignement calomniées ». 11 ajoutait : « Dans une pensée que le gouvernement nous a dit être bienveillante à notre égard, il n’a pas permis que nos mandements fussent publiés dans les journaux. Il nous semblait que nous étions en droit d'espérer qu’on ne déverserait pas l’injure contre des écrits qui ne pouvaient se défendre par la publicité, »(F 12,506 ; voir aussi F1° 2,538, Doney ; F19 2547, Dufêtre.)
(3) Voir F1° 2.501, Lacroix ; F1° 2.484, Lyonnet ; F1°2.535, Mazenod ; F1° 2.565, Landriot ; K1° 2.567, Brossais Saint-Marc. Le dossier de Bonnechose donne ‘des renseignements sur les dispositions des évêques de Normandie (F1? 2.572), celui de Thibault sur celles des évêques du Midi .(K1° 2,539.)
(4) Le préfet de l'Hérault écrivait à Rouland le 5 octobre : « J'ai acquis. la certilude que des ecclésiastiques connus par leur zèle ultramontain et par leurs relations avec le journal l'Univers et avec le nonce parcourent en ce moment la France dans le but de porter le mot d'ordre aux évêques, et de stimuler ceux d’entre eux qui auraient désiré s'abstenir de prendre part à cette nouvelle croisade. Un de ces ecclésiastiques, l'abbé Combalot, est passé ces jours derniers à Montpellier après avoir visité Perpignan où il a décidé, m'assure-t-on, Mgr Gerbet à publier un mandement. » Gerbet publia peu après ses « Observalions.… au sujet des atlentals dirigés contre la souveraineté temporelle du pape. » H fut, avec Dupanloup, le seul évêque à publier, non un mandement, mais une brochure, l'évêque gallican de Montpellier, Thibault, résista à cette pression, Ayant alors de graves difficultés avec Rome (voir chap. XVI, $ 1), il s’inquié-
à se prononcer publiquement (1). L'évêque de Marseille Mazenod écrivait le 27 novembre à Rouland : « J'étais résolu de me taire. mais les esprits étaient ici montés de telle manière que mon silence était presque un scandale. Je me serais mis au-dessus de ce qui m'est personnel ; cependant il était nécessaire de calmer les inquiétudes, et c’est dans ce sens que j’ai rédigé mon mandement... Les esprits. dans notre clergé et dans notre population religieuse avaient vraiment besoin qu’on fit quelque chose... Mon langage a fait du bien à tous et donné à tous des espérances (2). » Dès le 30 octobre, l'Univers comptait que 51 évêques avaient protesté contre les atteintes portées au pouvoir temporel du pape (3). Ils furent successivement imités, en novembre et en décembre, par presque tous leurs collègues ; l’évêque gallican de Troyes, Cœur, fut un des derniers à publier son mandement (22 décembre) où il attaquait surtout les ultramontains qui, d’après lui compromettaient l'Église et la papauté (4). L’épiscopat français, plus ou moins spontanément, s’était donc publiquement prononcé contre toute atteinte portée à la souveraineté pontificale Mais, en somme, le gouvernement impérial disait vrai en affirmant que dans leurs lettres pastorales, la plupart des évêques lui témoignaient leur confiance.
Ces mandements ne suscitèrent aucune agitation. Le clergé, inquiet et mécontent, garda cependant une réserve qui contrastait avec l'agitation qui s'était produite pendant la guerre. D'’août à décembre, il ne suscita que quelques incidents sans gravité. L’on parlait beaucoup, dans les salons, de la question des Romagnes, mais elle laissait les masses indifférentes.
Par contre, les mandements des évêques français encouragèrent Pie IX à repousser les conseils du gouvernement impérial. Gramont écrivait le 6 décembre : «I faut bien l’avouer, les fumées
tait de l'impression qu’y avait produite «le refus carré que quelques-uns de mes collègues et moi, avons fait de nous mêler récemment à toutes les témérités dont une partie notable de l’épiscopat français vient de nous donner si imprudemment lPexemple » (Lettre à Rouland, 29 octobre, F1° 2.539.)
(1) Dès le mois d'octobre, le clergé du diocèse d’Aix, réuni pour la retraite pastorale, envoya une adresse au pape. Le 6 novembre, les prêtres de Nimes se réunirent pour féliciter leur évêque de son mandement. En décembre, ils envoyèrent une adresse au pape.
(2) F1° 2.535. Mazenod venait d'être désigné par l’empereur pour le cardinalal. (Voir chap. XVI, $ 1.)
(3) Certains modérés avaient publié sans commentaires allocution du 26 septembre en prescrivant les prières qu’elle demandait (Morlot, Landriot, Féron, notamment).
(4) Ce mandement fut publié en brochure sur le conseil de Rouland el reçut le 16 janvier les éloges du Siècle.
MAURAIN. — POLITIQUE 23
trop épaisses de l’encens brûlé autour du pape par la plupart des évêques de France ont totalement obscurei l’atmosphère qui entoure le Saint-Siège. L’aveuglement est complet et les oreilles se ferment absolument à tout ce qui n’est pas louange et flatterie. Le souvenir des services rendus n’existe plus, la reconnaissance de chaque jour fait place à un dépit mal contenu, dont on raconte çà et là les tristes témoignages. La dignité du Souverain Pontife en est atteinte... (1) » Cependant, le Saint- Siège acceptait de prendre part au Congrès.
(1) Correspondance diplomatique.
CHAPITRE XIV La question romaine en 1860 : L’agitation (janvier-mars) (1)
I — Le conflit entre le gouvernement impérial el le Saint-Siège
Napoléon IIT fit connaître ses idées sur la question romaine par une brochure anonyme, Le Pape et le Congrès, qu'avait rédigée La Guéronnière. Elle parut le 22 décembre, et fut largement citée par tous les journaux, comme inspirée par le gouvernement. « Ce n’est pas moi, dit Napoléon III, qui
(1) Sur les relations avec le Saint-Siège, voir la Correspondance diplomatique ; Cerçay, 165 A [I 4 : lettres personnelles de Gramont à Thouvenel ; L. Thouvenel : Le secret de l'empereur.
Sur l’agitation en France, les rapports périodiques des procureurs généraux donnent une vue d'ensemble. (BB°° 370-388.) La plupart de leurs autres rapports sur l'agitation sont réunis à BB°° 450 (dossier général, et ressorts d'Agen à Douai) et 451 (ressorts de Grenoble à Toulouse). Quelques-uns se trouvent dans la série BB'$ (1.604, 1.606, 1.609, 1.614, notamment). Une liste, d’ailleurs incomplète, des ecclésiastiques contre lesquels des informations ont été ouvertes de janvier 1860 à mai 1861 pour faits relatifs à la question romaine, est à BB?° 436.
Les rapports des préfets au ministre de l'Intérieur sont perdus, sauf Fe TITI Ardèche 11; Bouches-du-Rhône 13; Drôme, 12; Gironde, 10; Ille-et-Vilaine, 13 ; Rhône, 10.
Dans la série F1° voir les dossiers des évêques suivants : F1° 2,489, Angebaull ; 2.510, Bardou : 2.554, Belaval ; 2.531, Bonald ; 2.572, Bonnechose ; 2.488, Boudinet ; 2.567, Brossais Saint-Marc ; 2.481, Chalandon; 2.497, Debelay ; 2.570, Delalle ; 2.494, Delamarre : 2.524, Dépery ; 2.587, Desprez ; 2.500, Didiot; 2.538, Doney; 2.506, Donnet ; 2.547, Dufêtre ; 2.553, Dupanloup ; 2.480, Epivent ; 2.537, Foulquier ; 2.560, Gerbet ; 2.565, Gousset ; 2.526, Guerrin ; 2.556, Guibert ; 2.484, Jerphanion - 2.523, Jordany : 2.506, La Bouillerie ; 2.501, Lacroix ; 2.494, Langalerie ; 2.484, Lyonnet ; 2.492, Magnin ; 6.178, Marguerye ; 2.575, Martial ; 2.504, Mathieu ; 2.519, Meirieu ; 2.505, Pallu du Parc ; 2.486, Pavy ; 2.561, Pie ; 2.549, Plantier ; 2.584, Raess ; 2.511, Régnier ; 2.564, Sergent ; 2.539, Thibault ; 2.527, Wicart.
Dans la série du clergé du second ordre, voir les dossiers suivants : F7? 5.768, 5.769, 5.781, 5.782, 5.784, 5.787, 5.788, 5.790, 5.792, 5.795 à 5.801, 5.805, 5.807, 5.808, 5.810, 5.814, 5.816, 5.817, 5.818, 5.819 A, 5.822, 5.823, 5.825 à 5.829, 5.831 à 5.833, 5.835, 5.838, 5.845, 5.847, 5.849, 5.850, 5.852, 5.853, 5.854, 5.856, 5.857, 5.850, 5.861, 5.864, 5.867 à 5.869, 5.871 à 5.877. Les résumés des rapports de gendarmerie sont à F19 5.605.
Dans leurs rapports trimestriels, la plupart des recteurs donnent quelques renset-
ai écrit Le Pape el le Congrès, mais j'en approuve toutes les idées (1). »
L'auteur, « catholique sincère » déclare le pouvoir temporel du pape «nécessaire à l'exercice de son pouvoir spirituel ». Mais «le pouvoir du pape ne peut être qu’un pouvoir paternel : il doit plutôt ressembler à une famille qu'à un État. Aussi, non seulement il n’est pas nécessaire que son territoire soit très étendu, mais nous croyons qu'il est même essentiel qu'il soit restreint. Plus le territoire sera petit, plus le souverain sera grand ». Un grand État ne peut être gouverné parle pape ; «ses lois seront enchaînées aux dogmes, son activité sera paralysée par la tradition, son patriotisme sera condamné par sa foi. Il faudra qu'il se résigne à l’immobilité ou qu'il s’emporte jusqu’à la révolte ». En fait, le pape ne règne que grâce à Ja protection des troupes francaises.
Dans le système prévu par les préliminaires de Villafranca, «le large développement de la vie municipale dégageant sa responsabilité des intérêts administratifs, il peut se maintenir dans une sphère qui l'élève au-dessus de la manipulation des affaires. Membre de la confédération italienne, il est protégé par l’armée fédérale. Une armée pontificale ne doit être qu'une enseigne d'ordre public Un autre point très important, c’est que le culte catholique ne reste pas exclusivement à la charge des sujets du gouvernement pontifical... C’est aux puissances catholiques à pourvoir à ces dépenses qui les intéressent toutes par de larges tributs payés au Saint-Siège ».
Quant aux Romagnes, comment les rendre au pape ? par la persuation ? l’empereur n’y a pas réussi. Par la force ? ce serait contraire au prestige de l’Église et au génie de la France. Au reste, elles sont depuis longtemps un embarras pour le Saint-Siège, et les papes, en plusieurs circonstances, ont su renoncer à une partie de leurs Etats. Que le congrès maintienne donc le principe de la souveraineté pontificale, mais « la ville
gnements sur l'agitation. Voir aussi les rapports de GallixX sur la presse provinciale
Les polémiques soulevées par la question romaine ayant été à cette époque la principale préoccupation de Popinion publique, on en trouve l'écho non seulement dans les correspondances, mémoires où biographies des catholiques, évêques, religieux ou laïques, mais aussi dans ceux de tous les personnages qui s’intéressaient à la vie publique : Mérimée, Darimon, Viel-Castel, ele. Par contre, on ne trouve, même dans les biographies des évêques, que peu de renseignements sur l'agitation cléricale en province, Elles se bornent à indiquer le rôle personnel des évêques.
(1) Cowley à Russell, 25 décembre 1859, cité par de La Gorce, Histoire du Second. Empire.
de Rome en résume surtout l'importance, le reste n’est que secondaire ».
La brochure était destinée à faire accepter à l'opinion française que le pape perdit les Romagnes. Elle eut un résultat opposé (1). Elle fut interprétée comme la condamnation du pouvoir temporel. La thèse pontificale, d’après laquelle le sort du pouvoir temporel tout entier se jouait dans la question des Romagnes en fut renforcée. En fait, il semble que Napoléon III désirait sincèrement le maintien de l'État pontifical selon la formule de la brochure, c’est-à-dire restreint à Rome et à ses environs, et pratiquement soustrait au gouvernement du pape, qui n'aurait plus eu ni armée, ni finances indépendantes. Mais, même si les catholiques avaient cru à la sincérité de Napoléon IIT, ils auraient trouvé ce programme inacceptable.
Antonelli protesta : « Le pape avait remarqué que, depuis quelque temps, on permettait en France la publication dans les journaux de tout ce qui pouvait attaquer et décrier son pouvoir, pendant que d’un autre côté, on interdisait celle des écrits destinés à prendre sa défense. La brochure en question n'était ni plus ni moins qu'une excitation directe à la révolte contre son autorité(2). » Le 1e janvier, Pie IX, recevant les officiers du corps d'occupation, souhaita que l’empereur pût « reconnaître la fausseté de certains principes qui ont été produits ces jours derniers dans un opuscule qu’on peut appeler un monument insigne d’hypocrisie et un tissu ignoble de contradictions ».
Le Moniteur du 11 janvier, en reproduisant cette allocution déclara qu’elle « n'aurait peut-être pas été prononcée si Sa Sainteté eût déjà recu » une lettre de Napoléon IT du 31 décembre, dont le texte était publié. L'empereur y conseillat au pape « de faire le sacrifice des provinces révoltées ». L'Europe lui garantirait le reste de ses États. Le 4 janvier, Napoléon II avait remplacé Walewski, favorable au pape et hostile à l'Italie, par Thouvenel.
Pie IX rejeta la proposition de Napoléon IIT et rendit son refus public par l’encyclique du 19 janvier. Il y déclare que les États du Saint-Siège « n’appartiennent pas à la dynastie de quelque famille royale, mais à tous les catholiques... que
(1) Thouvenel la trouva « regrettable ». (Le secret de l'empereur, 29 janvier.) Elle gêna encore la politique impériale au moment de Castelfidardo, (Cerçay, 169 A II 4, et Le secret de l'empereur, octobre 1860.)
(2) Gramont à Walewski, 31 décembre, Correspondance diplomatique,
nous ne pouvons pas céder ce qui n’est pont à nous, et que nous comprenons parfaitement que la victoire qui serait accordée aux révoltés de l’Émilie serait un stimulant à commettre les mêmes actes pour les perturbateurs indigènes et étrangers des autres provinces... que nous ne pouvons point abdiquer les susdites provinces de notre domination pontificale sans violer les serments solennels qui nous lient, sans exciter des plaintes et des soulèvements dans le reste de nos États, sans faire tort à tous les catholiques, enfin sans affaiblir les droits non seulement des princes de l'Italie qui ont été dépouillés injustement de leurs domaines, mais encore de tous les princes de l’univers chrétien qui ne pourraient voir sans indifférence l'introduction de certains principes très pernicieux ». Pie IX proclame que sa résistance sera inébranlable, et qu'il est prêt à « souffrir les épreuves les plus dures et les plus amères.. perdre même la vie, avant que d'abandonner en aucune sorte la cause de Dieu, de l’Église et de la justice ». Il fait appel aux évêques, dont le dévouement à la cause du Saint-Siège s’est manifesté avec éclat : « Enflammez chaque jour davantage les fidèles confiés à votre soin, afin que sous votre conduite, ils ne cessent jamais d'employer tous leurs efforts, leur zèle et l’application de leur esprit à la défense de l’Église catholique et de ce Saint-Siège ainsi qu’au maintien du pouvoir civil de ce même siège et du patrimoine de saint Pierre.»
L’encyclique fut publiée le 28 janvier par l'Univers, avant que le gouvernement impérial eût été averti. Gramont écrivit le 4 février à Thouvenel : « L’encyclique n’a été connue des cardinaux que le vendredi 27 à 7 heures du soir, l'impression n'ayant été terminée qu’à 6 heures. Ce sont deux camériers du pape, prélats ardents et intrigants, Mgr de Mérode et Mgr Talbot qui l’ont envoyée manuscrite en France à leurs correspondants... (1) »; et le 7 février : « On m'’assure que cet envoi clandestin a été fait sans autorisation ; mais à vrai dire, J'en doute très fort. J'ai réclamé contre cette inobservance de nos conventions relativement à la transmission des bulles (2). » On avait voulu surprendre le gouvernement impérial pour qu'il ne pût empêcher la publication de l’encyclique.
Par une circulaire du 8 février qui fut publiée le 14, Thouvenel répondit à l’encyclique : « Nous voyons avec un senti-
(1) Cerçay, 165 A II 4.
(2) Correspondance diplomatique.
ment de regret. le Saint Père faire appel à la conscience du clergé 2t exciter l’ardeur des fidèles à l’occasion d’une affaire dont la discussion ne pouvait avoir utilement lieu que de gou- vernement à gouvernement... La cour de Rome n’a pas été bien inspirée en essayant d'établir une sorte de connexité entre deux ordres d’intérêts qui ne sauraient être mêlés sans danger. Dans les premiers âges de l’Église, alors que les tendances de la civilisation étaient théocratiques, cette confusion était naturelle et possible. De nos jours, par suite d’un progrès que le gouvernement de l’empereur ne saurait considérer autrement que comme un bienfait irrévocablement acquis aux sociétés modernes, la séparation s’est accomplie entre les deux domaines de l’ordre religieux et de l’ordre politique... Le Saint-Siège ne s’est donc pas moins mis en désaccord avec l’esprit général de l’époque qu'avec les règles internationales, en faisant appel aux consciences pour un intérêt qui est simplement temporel (1). »
Le conflit entre le Saint-Siège et le gouvernement impérial était publiquement engagé. Il entraîna l’ajournement indéfini du Congrès. Ù
If. — L’agitalion
La brochure Le Pape el le Congrès produisit une sensation profonde. Elle montrait, non seulement que Napoléon IIT ne voulait pas imposer aux Romagnes la domination du pape, mais qu'il était hostile au pouvoir temporel dans sa forme traditionnelle. La brochure, accueillie avec enthousiasme par la presse anticléricale, indigna les catholiques ; ils tentèrent de soulever l’opinion contre la politique italienne de l’empereur. La question romaine devint, pour longtemps, la préoccupation principale de lopinion publique.
Dans un article du 24 décembre, Veuillot compara la brochure au baiser de Judas. Le 25, il passa aux actes : €... dans l'intérêt même de la politique loyale dont la France ne peut ni ne veut s’écarter, nous croyons que le moment esb venu pour les catholiques d’élever la voix et de dire hautement ce qu’ils pensent. Le mode le plus simple et le plus prompt est à notre avis de signer une adresse au Saint Père : déjà on s’en
(1) Thouvenel développa cette thèse dans une dépêche à Gramont du 12 février que publia le Moniteur du 17.
occupe à Lyon, à Boulogne et dans d’autres villes. Ce mouvement est facile à généraliser et n’exige nullement un centre commun. Partout un homme de cœur peut prendre linitiative, rédiger une adresse et la faire signer .» Suivait une adresse signée de Veuillot qui résumait la thèse pontificale et ne faisait pas d’allusion au gouvernement impérial. Le lendemain, l'Univers reçut un avertissement « considérant que si la question traitée par le journal l'Univers peut être débattue avec une entière liberté de discussion, il ne saurait toutefois être permis de chercher à organiser en France, sous un prétexte religieux une agitation politique ». Le Journal des Villes et des Campagnes, qui avait reproduit l’article de Veuillot, la Gazette de France et plusieurs journaux légitimistes de province furent frappés les jours suivants.
Quelques évêques, tournant l'interdiction faite à la presse de publier les mandements, protestèrent par des brochures. La première fut la Lettre de Mgr l’évêque d'Orléans à un catholique sur la brochure le Pape etle Congrès, publiée dès le 27 décembre par Ami de la Religion. Dupanloup publia, le 20 janvier, en réponse à la lettre de Napoléon IIT à Pie IX, une Deuxième leltre à un catholique, et fut féhcité par le pape. L'Univers publia des réfutations de la brochure, par Parisis (12 janvier) et Gerbet (13 janvier). Ultramontains et libéraux étaient d'accord pour affirmer que la question des Romagnes mettait en cause le pouvoir temporel tout entier, et par conséquent l'indépendance spirituelle du Saint-Siège ; que le gouvernement impérial était responsable des événements de l'Italie centrale, et qu'il pouvait, s'il le voulait, faire respecter les engagements qu'il avait pris avant la guerre d'Italie. Mais ultramontains et libéraux ne défendaient pas de la même manière la cause du pouvoir temporel.
Le conflit survenu entre l’Empire et le Saint-Siège confirmait les prévisions des catholiques libéraux qui s'étaient toujours méfié du gouvernement impérial. Ils étaient plus à l'aise que ses anciens partisans pour attaquer sa politique italienne (1). Ils connaissaient les abus du gouvernement clérical des États pontificaux et le savaient impopulaire. Ils évitèrent d'en faire l’apologie. Is estimaient que l’opinion n’était pas assez favo-
(1) Veuillot, mécontent de voir que ses ennemis avaient eu raison contre lui, avouait : « Sans doute, leurs prévisions sont aujourd'hui moins déjouées que nos
vœux. » (27 janvier 1860, cité par Eugène Veuillot : Louis Veuillot.)
rable à la papauté pour qu'une atteinte portée à à la souveraineté pontificale suffit à l'émouvoir (1). Comme à leur ordinaire, ils Cherchèrent à défendre l’Église au nom du droit commun et des intérêts conservateurs (2). « Toute la question se résume en une grande question de droit public » déclarait Dupanloup. Si les Ro sont annexées au Piémont, « nous ne dirons pas seulement : c’est le principe de l’État pontifical qui périt, nous dirons encore, c’est la révolution qui entre triomphante dans le droit public européen... c’est le principe tutélaire du pouvoir, le fondement de l’ordre social qui est renversé ». Les catholiques libéraux affirmaient d’ailleurs que l’annexion des Romagnes au Piémont n’était pas désirée par la majorité de la population, qu'elle serait un triomphe de la force sur le droit, et ils faisaient appel au sentiment chevaleresque de l'opinion française : « Oui, écrivait Dupanloup, tout ce que j'ai de plus délicat et de plus sensible dans l’âme est blessé en voyant triompher le fait brutal, immoler le droit, sacrifier le faible ; que l'Angleterre y pousse et y applaudisse si c’est son rôle, à la bonne heuref mais que la France y consente et v adhère, c’est autre chose ; elle n’y est pas accoutumée (3). » Le Correspondant du 25 janvier publia quatre articles de Broglie, Falloux, Cochin et Corcelles sur la question romaine ; il fut frappé d’un avertissement.
Sur le terrain où ils se plaçaient, les catholiques Hbéraux obtinrent l’appui de la plupart des « burgraves » orléanistes, peu favorables cependant à la théocratie pontificale. Ville-
(1) Montalembert écrivait en janvier : « D'où vient que la situation est plus dangereuse en 1859 qu'en 1849 et même qu'en 1809 ? C’est qu'alors l’opinion, en France et en Europe était sympathique à la papauté, et qu'aujourd'hui, elle lui est hostile : et c’est dans cette hostilité incontestable que l’empereur puise l'audace nécessaire pour agir comme il agit. » (cité par Lecanuet.) Beaucoup de catholiques modérés approuvaient la tactique des catholiques libéraux. Guibert conseillait au nonce de « ménager l’opinion moyenne des conservateurs, parce qu'elle faisait la force du clergé dans la lutte pour le pape » (voir Bourret). Il écrivait aussi : ..« l'opinion du monde ne nous est pas favorable », ce qu'il attribuait, comme les catholiques libéraux à l'Univers. (Paguelle de Follenay ; voir Bibliographie : épiscopat Guibert.)
(2) Dupanloup avait déjà posé Ja que stion sur ce terrain dans sa Prolteslalion du 30 septembre. Montalembert avait écrit en octobre dans le Correspondant : « Le droit des gens est tout aussi compromis que celui de l Église, la justice est bien plus blessée que la foi, » A. Cochin lui écrivait le 22 octobre : « Sans vous avoir lu, je suis sûr que vous avez su vous placer sur le vrai terrain, c’est-à-dire la politique de la justice et de l'honnêteté, sans invoquer le surnaturel, qui n’est qu'indirectement intéressé dans l'affaire, sans blâmer à l'excès le populaire, dont les griefs sont loin d’être tous faux... l'annexion [des Romagnes], voilà ce qu'il faut combattre bien plus que la demande des réformes. » (Augustin Cochin, ses lettres el sa vie.)
(3) Deuxième Lettre à un Catholique.
main publia dès le 13 janvier une brochure imtitulée : La France, l'Empire el la Papaulé, question de droit publie, qui lui valut les félicitations publiques du comte de Chambord, parce qu'il y défendait le principe de la souveraineté légitime, d’après le droit public traditionnel (1). Thiers, Guizot, Cousin, prirent parti pour le pape. L'Académie française élut Lacordaire le ePrévrier (2)
Montalembert écrivait à Mérode le 28 janvier : « Somme toute, « la détestable engeance des académiciens et des parlementaires », dénoncée depuis dix ans aux catholiques comme leurs plus dangereux ennemis, ne me paraît pas avoir été tout à fait inutile au Saint-Siège dans cette grave occurence (3). » Antonelli chargea le nonce de féliciter au nom du pape Broglie, Corcelles, Cochin, Falloux, Montalembert, Villemain, Nettement, Poujoulat, pour avoir défendu de leur plume le pouvoir temporel. Mais l'influence de ces écrits sur le peuple fut nulle. La bourgeoisie orléaniste se divisa : une partie, à l'exemple des burgraves, soutint l'opposition cléricale, l’autre resta indifférente ou hostile au pouvoir temporel. Le concours des bur-
graves ne servit efficacement la cause pontificale qu'après les élections de 1863.
C’est Pie qui a formulé avec le plus de vigueur la thèse des
(1) 1] jugeait, de plus, dangereux pour la France que le Piémont devint une grande puissance. Cet argument ne devint courant qu'après l'annexion des Marches et du royaume de Naples.
(2) Dupanloup aurait voulu que Lacordaire publiâät avant son élection, un écrit favorable au pouvoir temporel qui fit oublier les lettres où il avait approuvé la guerre d'Italie. Lacordaire refusa. Son élection n’en fut pas moins une manifestation contre la politique italienne de l’empereur, Mérimée écrivait à Panizzi : « Cousin a dit : je vote pour saint Pie IX. Thiers, Guizot, tous les burgraves ont voté pour Lacordaire, se figurant que c'était une protestation bien digne de contrebalancer la bataille de Solférino. Comment les orléanistes sont-ils si bêtes ? nous les avons connus autrefois bien différents. Ils ne savent pas l'effet que produit leur absurde palinodie dans le public. Pour le peuple, la conduite de l'empereur avec le pape est la seule qui convienne à un souverain, et elle lui a donné une recrudescence de popularité. » Lacordaire publia le 25 février, une brochure « De la liberté de L Église et de L Italie », où il se déclarait partisan du pouvoir temporel, mais aussi des réformes, et de la confédération ilalienne. Voir bibliographie : congrégations, Lacordaire.
Si les orléanistes furent à peu près unanimes à blâmer les procédés employés par le gouvernement piémontais et par le gouvernement impérial, beaucoup d’entre eux restèrent cependant sympathiques à l'Italie, hostiles à la politique de Pie IX et au parti clérical. Ce fut l'attitude de la plupart des rédacteurs du Journal des Débats, notamment de Bertin et de John Lemoinne; Saint-Mare Girardin, au contraire se prononça pour le pape. Le duc d’Aumale trouva les Débats beaucoup trop favorables à l'Italie, mais il souhaita toujours que le parti orléaniste évitât de se confondre avec le parti clérical. (Correspondance du duc d' Aumale et de Cuvillier Fleury.)
(3) Lecanuet : Montalembert.
ultramontains intransigeants. L'État pontifical était à ses veux le modèle idéal de tout État chrétien. Il écrivait à Pie IX en Juillet 1859 : « Le gouvernement temporel du vicaire de Jésus- Christ est aujourd’hui l'asile à peu près unique de la politique orthodoxe (1). » Il était donc résolument hostile, non seulement, à l’annexion des Romagnes au Piémont, mais aussi aux réformes préconisées par Napoléon III. Dès le 13 janvier, il condamna Le Pape et le Congrès : «La violation des droits temporels du Saint-Siège est formellement condamnée par l’enseignement chrétien, attendu qu’elle blesse non seulement toutes les lois de la justice, de l’ordre, de la propriété, et de la souveraineté, mais qu’elle offense en outre la vertu même de la religion, et qu'elle constitue cet outrage à la divinité qui est connu sous le nom de sacrilège. » L’on devait donc, « sous peine de sortir des limites de l’orthodoxie », défendre la cause du pouvoir temporel.
Mais les intransigeants eux-mêmes savaient que cette thèse, conforme à la doctrine de l'Église et aux sentiments de Pie IX, ne serait pas acceptée par l'opinion française. Pie donna à sa condamnation la forme d’un mandement qui ne pouvait être reproduit dans les journaux. Les brochures de Parisis et de Gerbet, très théoriques, eurent peu de succès, Cependant les intransigeants blâmaient la tactique suivie par les catholiques libéraux pour s'assurer l'appui des conservateurs indifférents. Guéranger, félicitant Pie de son mandement, ajoutait : « … le tiers parti libéral a livré à nos adversaires les prémisses de leurs arguments, puisque ce parti est favorable à ce qu'il appelle les conquêtes de 1789, et qu'il en est réduit à des raisons politiques aussi rapetissantes que réfutables. Si j'avais le malheur de ne pas anathématiser 1789, je ne serais pas en peine de faire un pamphlet autrement fort que Le Pape et le Congrès (2). »
Trois députés. cléricaux, élus comme candidats officiels, Cuverville, Keller et Lemercier, demandèrent une audience à l’empereur pour l’entretenir de la question romaine. Elle leur fut refusée. Ils adressèrent alors, le 9 janvier, une lettre commune à l’empereur : « Sire, votre refus de nous recevoir nous afflige profondément. Au milieu des institutions et des intérêts qui changent, la religion seule parle au cœur des
(1) Baunard : Histoire du cardinal Pie.
(2) Baunard : Histoire du cardinal Pie.
peuples : c’est elle qui fonde et qui perpétue les empires. » Assurés pour l’Église de la protection divine, « c’est pour notre patrie bien aimée, c’est pour vous, Sire, c'est pour votre dynastie que nous déplorons l'incertitude qui règne en ce moment, et qui, én se prolongeant, séparerait de vous tous les catholiques sincères ».
Après la publication de la brochure comme au mois d’octobre, les évêques modérés jugèrent les démarches confidentielles préférables aux protestations publiques. Morlot écrivit le 27 décembre à Régnier : « Penseriez-vous pouvoir écrire à l’empereur ?.. évidemment, l’empereur ne voit pas de bon œil certaines manifestations, mais il recoit bien ce qui vient des évêques, il en est touché. L'effet de ces communications est salutaire, surtout lorsqu'elles sont faites avec un certain accent de confiance. Je ne vois personne de mieux placé que vous, Monseigneur pour faire cela utilement. Je le demande aussi à quelques autres. L'effet de la brochure est funeste ciet ne peut manquer de l’être partout (1). » Plusieurs prélats influents écrivirent à l’empereur (2), d’autres à Rouland (3). La plupart, ayant écrit avant que la lettre de Napoléon III à Pie IX eût été publiée, pouvaient encore espérer qu'il ferait rendre les Romagnes à Pie IX, et l’y incitaient avec le « certain accent de confiance » recommandé par Morlot.
Guibert écrivait à Rouland (30 décembre) : « On peut craindre que l’empereur, habitué à la réalisation de ses plans politiques, ne se persuade qu'il trouvera la même facilité sur le terrain religieux. Ce serait une dangereuse erreur. Il y a dans les liens religieux quelque chose de profond comme la conscience, une force invincible dont peut-être Sa Majesté ne se rend pas assez bien compte... Un pas fait dans une fausse voie en une circonstance aussi grave el aussi décisive peut entraîner des conséquences irréparables pour le succès et la gloire du règne de Sa Majesté (4). »
(1) Destombes : Vie du cardinal Régnier. Morlot se dérobait aux démarches faites auprès de lui par des catholiques opposants. Il refusa une audience à Falloux : « Je tiens extrêmement à conserver ma liberté d'action, lui répondit-il…, je ne voudrais pas que ma conduite fût attribuée à telles ou telles influences. » (Falloux : Mémoires d'un royaliste.)
(2) Voir le dossier de Martial, les biographies de Bonnechose, Donnet, Mazenod, kégnier.
(3) Voir les dossiers d’Angebault, Belaval, Boudinet, Didiot, Doney, Dufêtre, Guibert, Régnier, Sergent.
(4) F1°2.556, et Paguelle de Follenay.
Bonnechose écrivait à Napoléon IIL : « S'il devient avéré que l’empereur donne les mains à des projets hostiles au Saint- Siège, quelle amère déception pour l’épiscopat, pour le clergé tout entier, pour les vrais catholiques ! La confiance, l’affection, la sympathie que vous aviez su inspirer et qui vous étaient si Justement acquises tomberaient d’un seul coup pour ne plus se relever... Cette voie conduit aux abîmes. Hélas ! que ne pouvez-vous être témoin, Sire, de la joie de vos ennemis et du triomphe des partis depuis qu’ils commencent à espérer une rupture entre l’empereur et le pape. » La réponse de l’empereur montre que ces adjurations, mêmes faites confidentiellement et par des prélats dévoués, l’irritaient : « Je n’ai pu lire sans un profond sentiment de tristesse la lettre que vous m'avez adressée contre l’expression même de la vérité. Quoi ! les événements humains ont leur force irrésistible, amènent des situations imprévues et il n’en serait tenu aucun compte ! Le défenseur constant, et, Jusqu'ici le plus éprouvé du Saint- Siège en serait devenu tout à coup l’adversaire redoutable | A un examen calme et impartial on substituerait des: interprétations passionnées, au souvenir des services rendus un oubli plein de reproches amers, et parmi les membres les plus élevés de l’épiscopat, il en est ainsi qui se croiraient dans le vrai! C’est là, permettez-moi de vous le dire, un spectacle affligeant, une erreur qui pourrait devenir funeste si le bon sens public ne me rassurait pas contre d’injustes soupçons, et des attaques irréfléchies. Je me bornerai donc, fort de ma conscience, à présenter le passé comme garant de l’avenir, c’est-à-dire à protester de mon dévouement sincère et inaltérable aux intérêts du Saint-Siège (1). » Les démarches confidentielles avaient donc échoué.
Cependant, avant la publication de l’encyelique du 19 janvier, les évêques qui protestèrent publiquement par des borchures ou par des mandements contre la politique formulée dans Le Pape et le Congrès, furent peu nombreux. (2) Les évêques venaient de traiter la question romaine en publiant allocution consistoriale du 26 septembre ; ils avaient vu que leurs lettres pastorales mécontentaient le gouvernement sans émouvoir l'opinion. C’est alors pourtant que l’exemption du dépôt préa-
(1) Besson : Vie du cardinal de Bonnechose.
(2) Outre ceux qui ont été cités plus haut, Doney, Epivent, Foulquier, Langalerie, Plantier, Salinis.
lable et du droit de timbre dont les mandements bénéficiaient depuis 1836 fut mise en question (1). Certains procureurs généraux auraient voulu la Use entièrement. Delangle la maintint par une circulaire du 25 janvier : « Je ne vois pas de raison de déroger, surtout en ce moment, à : tolérance dont les mandements..… ont été l’objet. Mais à raison de plusieurs abus récents qui m'ont été signalés (2), il importe de la maintenir dans les limites qui lui ont été primitivement imposées. Vous tiendrez donc la main à l'exécution des lois sur la matière lorsque la publication aura dépouillé le caractère d’un acte d'administration diocésaine pour prendre tout autre caractère... »
La publication de la brochure suscita dans le bas clergé une vive agitation. Il ne manifesta plus seulement son mécontentement comme pendant la guerre d'Italie ; il chercha, en beaucoup de régions, à agiter l’opinion par une propagande concertée avec les laïques cléricaux, et notamment avec les légitimistes. C'était, depuis le 2? décembre, la première tentative d’agitation. Les évêques cherchèrent d’ailleurs presque tous à l’arrêter. Cependant, les sermons hostiles qui avaient presque cessé depuis la fin de la guerre se multiplièrent : les prêtres dénoncèrent l’annexion des Romagnes au Piémont comme un vol et comme un sacrilège ; ils rendaient l’empereur . responsable de tout ce qui se passait en Italie ; certains annoncèrent que la religion allait être persécutée, que l’on allait revoir la révolution et la terreur. Les plus violents rappelèrent que Napoléon Ier avait perséeuté l’Église et qu’il l'avait expié en finissant ses jours à Sainte- Hélène : ils menaçèrent Napoléon ITT du même sort. Les prêtres tenaient dans leurs conversations privées des propos plus vifs encore. Des aumôniers de lycées, de prisons et d’hôpitaux attaquèrent dans l’exercice de leurs fonctions la politique de l’empereur. Le Domine saloum fut fréquemment omis.
Avec les prédications et la propagande orale, le principal procédé d’agitation fut d’abord celui qu'avait indiqué Veuillot, Des prêtres et des laïques rédigèrent des adresses au pape et les firent signer. Rouland voulut les poursuivre pour colportage illicite, mais Delangle lui répondit : «La Cour de Cassation,
(2) Certains évêques avaient fait distribuer leurs mandements hors de leurs diocèses ou les avaient mis en vente, ce qui en faisait de véritables brochures.
par deux arrêts successifs rendus les 18 juillet et 9 août 1850, a décidé que le fait d’avoir présenté une pétition à la signature de plusieurs personnes ne constituait pas le délit de colportage et de distribution. Cependant, j’ai cru devoir autoriser la saisie dans le ressort de Douai d’une adresse au pape dont les termes mêmes indiquaient un but d’agitation politique (1). » La plupart des adresses, ne contenant aucune allusion hostile au gouvernement impérial, échappaient à la répression légale. Cependant, les préfets réussirent, par intimidation, à en faire cesser le colportage public. Plusieurs évêques déconseillèrent cette mamfestation (2). Les adresses continuèrent cependant à circuler, mais clandestinement, et seulement dans les milieux cléricaux : elles cessaient ainsi d’être un procédé d’agitation efficace.
Le gouvernement craignait que les associations religieuses, et surtout la société de Saint-Vincent de Paul, avec son organisation centralisée, ne prissent part à l'agitation. Le Constitutionnel les menaca le 9 janvier : « Si les associations cessaient de rester sur le terrain charitable, si elles venaient à s’immiscer dans les querel’'es des partis, on verrait alors surgir des questions de légalité qu'il est prudent de laisser dormir. Il faudrait s'attendre à voir les journaux qui les ont toujours vues avec défiance signaler leur illégalité et mettre le gouvernement en demeure de faire appliquer la loi. » Le Siècle, encouragé par cet article officieux, attaqua aussitôt avec violence les associations religieuses.
L’encyclique du 19 janvier aggrava encore l'agitation. Elle fut publiée dans l'Univers du 29 janvier (c’est-à-dire le 28) sans que le gouvernement eût été prévenu (3). Il autorisa les autres journaux à la reproduire, mais le Moniteur du 29 publia un décret supprimant l'Univers. Billault déclarait dans l'exposé des motifs : « Le journal l'Univers s’est fait dans la presse périodique l'organe d’un parti religieux dont les prétentions sont chaque jour en opposition plus directe avec les droits de l'État ; ses efforts incessants tendent à dominer le clergé français, à troubler les consciences, à agiter le pays, à saper Îles bases fondamentales sur lesquelles sont établis les rapports de l’Église et de la société civile. Cette guerre ouverte faite
(1) F1° 5.829, 20 janvier 1860.
(2) Notamment ceux d'Avignon, Montpellier, Nimes, Quimper, La Rochelle. (3) Voir p. 358
à nos plus anciennes traditions nationales est dangereuse pour la religion même qu’elle compromet en la mêlant à des passions indignes d'elle, en l’associant à des doctrines inconcihables avec les devoirs de patriotisme que le clergé français n’a Jamais séparés de sa respectueuse soumission au, Saint-Siège dans l’ordre spirituel. » Il n’était pas fait allusion à la publication de l’encyclique. Le 30, le Moniteur invita la presse à la modération : « Après la mesure qui a frappé l’Univers, les violences qui répondaient à ses provocations seraient désormais sans motif comme sans excuse. »
Veuillot écrivait le 7 février : «© On m'a beaucoup visité, beaucoup écrit, mais je n’ai reçu en tout jusqu’à présent que dix ou douze lettres d’évêques, dont deux étrangers. C’est peu, après le rapport de M. Billault ; c’est peu, pour vingt ans de services couronnés par une telle mort (1). » Quelques évêques, tout en faisant leurs réserves sur l'Univers, se plaignirent à Rouland de sa suppression (2). « À votre dernière audience, lui écrivit l’évêque d'Amiens, Boudinet, vous aviez la bonté de me dire : deux journaux sont à supprimer, le Siècle et l’'Univers. J'étais loin d'approuver tout dans l'Univers, et J'ai gémi souvent du joug sous lequel courbaient plus d’un évêque, mais il a tant servi la cause de l’empereur et tant voulu servir l’Église que je lui écris aujourd’hui avec regret (30 janvier). » Dans l’ensemble, l’épiscopat s’émut peu de la suppression de l'Univers. Mais elle irrita profondément le bas clergé. Un évêque modéré, Martial, écrivait à Rouland le 27 février : « Il faut reconnaître
. qu’on s’est malheureusement trompé en prétendant dans le rapport qui précède le décret de suppression de l'Univers, que cette détermination du gouvernement serait accueillie avec faveur par le clergé. Ce que je peux attester, c’est que J'ai 980 prêtres dans mon diocèse, et que les 980 prêtres sont mécontents des mesures de rigueur prises contre le journal précité. » Le 18 février, le gérant de l'Univers, Taconet, fut autorisé à publier un nouveau journal, le Monde, mais en promettant « d’écarter tout article de polémique et toute intervention des partis politiques » et sans la collaboration de Veuillot (3). Le Monde resta longtemps très modéré.
(1) Correspondance, t. Ier,
(2) Voir les dossiers de Boudinet, Martial, Plantier, Régnier ; les biographies de Guibert, de Régnier et celle de Montalembert.
(3) F9 423 et 384 (voir Delatte : Dom Guéranger). Après la suppression de l’Univers, Veuillot se rendit à Rome où le pape l’accueillit avec bienveillance. A son retour
La plupart des évêques cherchèrent à ne pas aggraver l'agitation. Consulté par Bonnechose, Régnier lui répondit « Le Saint Père ne nous charge pas de publier l’encyclique cette publication n’est donc point obligatoire pour nous. Dans les circonstances actuelles, elle ne serait pas opportune, je crois. Dans mon instruction pastorale pour le carême, j'ai trouvé l’occasion de parler de l’encyclique du 18 juin, et des allocutions du même mois et du 26 septembre ; je m’en tiendrai à cela, quant à présent (1). » Quelques évêques s’abstinrent comme Régmier ; d’autres communiquèrent l’encyclique à leur clergé, mais dans le texte latin, et avec ordre de ne pas la lire en chaire (2). Beaucoup la firent lire en chaire, mais interdirent de la commenter (3). Presque tous recommandèrent à leurs prêtres la plus grande réserve. Dans l’ensemble, malgré leur modération, beaucoup d’évêques furent amenés, soit en publiant l’encyclique, soit dans leurs mandements de carême, à parler de nouveau de la question romaine.
Ils employèrent souvent les arguments des catholiques libéraux ; mais surtout, ils placèrent la question romaine sur le terrain religieux. Leur principal argument, le plus accessible aux masses, était qu’en fait, les ennemis du pouvoir temporel du pape étaient également hostiles à son autorité spirituelle : en Italie, le gouvernement laïcisateur du Piémont et les révolutionnaires, en France, les républicains anticléricaux étaient à bon droit suspects à l’Église. L’évêque d’Aire Épivent écrivait dès le 19 janvier : « Dans toute question religieuse, pour discerner la vérité d’avec l'erreur, il suffit de considérer de quelle manière se partage le genre humain. Or le partage est déjà fait sur cette question. Voici d’un côté les catholiques de tous les pays. Voici tous les évêques, tous les prêtres, tous les fidèles qui pleurent et qui prient avec Pie IX. Voici les
en France, ses papiers furent saisis par la police. Billault l'avertit que si l'Univers reparaissait à l'étranger le gouvernement en interdirait l'entrée en France. Veuillot renonça à ce projet, qu'il avait envisagé. Il se brouilla bientôt avec Taconet. I1 ne publia pas de brochure marquante sur le pouvoir temporel du pape en 1860. En 1861, il en fit paraître une sur Waterloo où Napoléon Ier était appelé «le capitaine catholique », expression que Falloux lui reprocha vivement (Mémoires d'un royaliste). I1 demanda à plusieurs reprises, avec l'appui de Parisis, l'autorisation de refaire paraître l'Univers. Elle lui fut refusée.
(1) Destombes : Vie du cardinal Régnier. SA
(2) Notamment Boudinet,Darboy, Caverot. « Cette réserve nous est amère, écrivait celui-ci dans sa circulaire, mais vous apprécierez les motifs de toutes sortes qui nous l’imposent. » Puis il autorisa la lecture sans commentaires.
(3) Notamment Belaval, Didiot, Donnet, Féron, Laurence, Raess et deux des
MAURAIN. — POLITIQUE 24
conciles, les docteurs, les théologiens qui n’ont trouvé qu’un mot pour qualifier l’usurpation des biens de l’Église : sacrilège. Voici tous les papes, qui, fidèles à leurs serments n’ont eu qu'une arme pour repousser les agresseurs de leurs domaines : anathème. Voici de l’autre côté tout ce qu'il y a d’impie, d’hérétique, de turbulent, de révolutionnaire dans toutes les sociétés et chez tous les peuples. Honnêtes gens abusés, voilà vôs compagnons d'armes. Et ce partage s’est toujours fait de la même sorte. ear.. dit saint Augustin, il n’y eut jamais que deux partis dans le monde chrétien Jésus-Christ et le monde... Jérusalem et Babylone, le Paradis et Satan. » Quelques évêques exprimèrent encore leur confiance en l’empereur, mais ils furent beaucoup moins nombreux qu’à la fin de 1859. Au contraire, le gouvernement impérial était « condamné désormais à prendre pour lui tout ce qui est dit contre laRévolution (1) et les opposants profitèrent de cette équivoque. Les allusions directement hostiles furent rares. Pie, dans un sermon du 6 janvier, dénonça « Hérode le rusé, le politique, qui veut rendre les mages eux-mêmes, les sages et les saints complices de ses desseins perfides ». Le procureur général de Bordeaux signala les « allusions cauteleuses et outrageantes » de l’évêque d'Angoulême, Cousseau (2?) : « Un grand évêque, Saint-Hilaire de Poitiers, put dire à Constance... « Prince, ni vos promesses, ni vos protestations ne sauraient me tromper : le fils de Dieu que vous persécutez en moi m'a lui-même averti de ne pas vous croire...» Demandez à la plupart des saints Pères... ce qu'ils ont eu à souffrir sous les premiers empereurs chrétiens. Demandez aux Hilaire, aux Athanase, aux Basile... si ces persécuteurs insidieux, ces impérieux protecteurs ne leur ont pas fait regretter plus d’une fois les Décie el les Néron. » Cousseau évoquait même l'histoire de Napoléon Ier et de Pie VIT. De telles allusions portaient auprès d’un auditoire aristocratique et légitimiste ; elles étaient perdues pour la masse des fidèles auxquels le langage particulier des mandements, comme celui de l’encyclique, était inintelligible.
évêques les plus hostiles à la politique italienne de Napoléon III, Doney et Dupanloup. « MM. les curés, écrivait celui-ci, éviteront par cette sage réserve toutes les interprétations que des esprits malveillants pourraient vouloir donner à leurs paroles. » Doney les engageait à «éclairer par des conversations particulières » ceux de leurs paroissiens à qui des explications pourraient être utiles.
(1) Lettre de Pie du 30 novembre 1859, citée par Baunard : Histoire du cardinal Pie.
(2) BB°0 450, 9 mars 1860.
Les lettres pastorales, en elles-mêmes, eurent peu d'effet. Mais, malgré les conseils des évêques, les prêtres les plus violents commentèrent en chaire encyclique et mandements : il en résulta une recrudescence de sermons hostiles.
De plus, l'opposition cléricale eut recours en février à de nouveaux procédés d’agitation. Le Courrier du Dimanche avait été averti en janvier pour un article où d'Haussonville indiquait aux catholiques l’usage qu’ils pouvaient faire du droit de pétition au Sénat. Sous la présidence du supérieur de l’Oratoire, Pététot, et avec la collaboration de l’ancien auditeur de rote, Ségur, un comité dit de Saint-Pierre se forma à Paris. A. Lemercier, Keller, Cuverville, Kolb Bernard, de La Tour membres du Corps Législatif, La Rochefoucauld, Bisaccia, Poussielgue, Benoist d’Azy, en furent les principaux membres. Il organisa le pétitionnement {1). Dès le mois de février, on fit signer des pétitions au Sénat comme on avait fait signer en Janvier des adresses au pape. Douze pétitions de province, et les huit de Paris reproduisent la même formule : « La plus essentelle des libertés est la liberté de conscience. La liberté de conscience, pour tous les catholiques, a pour condition indispensable l’indépendance de l’auguste chef de l’Église ; et la garantie de l’indépendance du pape est sa souveraineté temporelle. » Aucune des pétitions ne contenait d’allusion hostile au gouvernement impérial. Les évêques de Carcassonne et de Montauban en signèrent. Le Sénat reçut en tout 42 pétitions portant 6.342 signatures. Celle de Marseille en portait à elle seule 4.517 (2). Le colportage des pétitions, comme celui des adresses ne pouvait être poursuivi, mais les préfets parvinrent à le limiter aux milieux cléricaux. Dès la fin de février des quêtes furent faites pour le pape, dans plusieurs villes, génélralement par des dames légitimistes ; mais ces quêbes ne prirent de l'importance qu’au mois d’avril.
Les écrits publiés au début de janvier en faveur du pouvoir temporel par des évêques et des écrivains catholiques n'avaient eu du succès que dans l'aristocratie. Ségur rédigea à la fin de janvier « Le Pape, ou questions à l'ordre du jour » sur le modèle des petites brochures de piété que le clergé répan-
(1) Voir les biographies de Guibert, de Foisset, du P. Jandel, et surtout celle de Keller.
(2) Une pétition d'Avignon trahit son origine légitimiste en affirmant que l’indépendance du Saint-Siège « est garantie, non seulement par l'étendue actuelle de son domaine, mais par la ceinture de petits Etats dont il est entouré ».
dait dans le peuple. Le style en est clair et familier, le ton modéré ; des objections servent de titres aux paragraphes où “elles sont réfutées. « Ce petit écrit, annonce Ségur, est religieux et non politique. Si j'y parle du pouvoir temporel du pape, ce n’est qu’au point de vue de la religion et dela conscience, que l’on voudrait vainement restreindre aux choses invisibles. » Il traite en effet de la papauté en général avant de faire l'apologie du pouvoir temporel ; il répond à l’objection tirée de la parole du Christ : Mon royaume n’est pas de ce monde ; il cite Napoléon Ier à l’appui de sa thèse. « Ce n’est pas à quelques provinces d’Italie qu’en veulent les ennemis du pouvoir temporel du pape; qu’on le sache bien, c’est à l’Église, à la papauté, à la religion. Les catholiques, en défendant le temporel du pape font-ils de la politique ? non pas, ils défendent un intérêt religieux. » Cette brochure était rédigée de manière à être comprise par un public très étendu. Son prix marqué était de 15 centimes, mais elle fut répandue gratuitement à profusion par le Comité de Saint-Pierre. Près de 200.000 exemplaires en furent distribués (1). Les prêtres en donnèrent notamment aux enfants, soit dans les écoles, avec le concours des instituteurs congréganistes, soit au catéchisme et toujours en leur recommandant de la faire lire dans leur famille.
Ces distributions de brochures faites sans autorisation tombaient sous le coup de la loi sur le colportage, mais beaucoup d’ecclésiastiques ne le savaient pas, et croyaient que la loi était uniquement dirigée contre les écrits révolutionnaires et irréligieux auxquels elle avait jusqu'alors été appliquée. Un évêque gouvernemental, Nanquette, prié par le procureur général d'Angers de blämer un prêtre qui distribuait la brochure de Ségur, répond « qu’il ne pense pas qu'il existe de loi qui défende de donner un bon livre aux personnes qui viennent en faire la demande ou de le donner à titre de récompense aux enfants des écoles. qu’il aime à croire que la loi citée par moi n’est pas applicable à ces sortes de distribution. que s’il se trompe, 1l s'incline devant la loi, mais qu’il demande à ne pas intervenir dans son application (2). »
La diffusion de Ia brochure de Ségur dans toute la France, et celle de la pétition au Sénat qui avait été rédigée à Paris
(1) D'après la circulaire de Billault du 17 février 1860, et le discours de Lemercier au Corps Législatif du 9 juin 1861. Plusieurs autres brochures rédigées en province pour la propagande auprès du peuple n’eurent qu’une importance locale.
(2) BB*° 450 : rapport du procureur général d'Angers, 20 février 1860.
révélaient un effort d'organisation qui inquiéta le gouvernement, Il en soupçonna la Société de Saint-Vincent de Paul (1) dont beaucoup de membres, catholiques militants, prenaient part à l'agitation. Il ne semble pas que la Société ait mis son organisation au service de l’opposition. Mais les associations religieuses dont elle était la plus importante donnaient au parti clérical une cohésion dont il profita. Ségur, qui consacrait toute son activité aux œuvres de charité et de propagande catholiques, notamment à l'association de Saint-Francois-de- Sales, qu'il dirigeait, avait dans toute la France des correspon- dants sûrs, dont il connaissait le dévouement à l’Église. L'on comprend ainsi que, bien que l’épiscopat ait été défavorable à l’agitation, elle ait pu être rapidement organisée. Le gouvernement n'eut jamais sur ce point de renseignements précis. Mais, après avoir espéré que l'influence de l’administration, l'indifférence des populations et les conseils des évêques suffiraient à calmer l’agitation, il la voyait se prolonger et s'orgamiser. Les quatre ministres compétents étaient prêts à la lutte. Thouvenel était acquis à la politique italienne de l’empereur, Pillault, Delangle et Rouland voulaient depuis longtemps réagir contre les progrès de l'influence cléricale. Dans la seconde quinzaine de février, le gouvernement organisa la répression.