III. — La répression
Le Moniteur publia le 14 février la circulaire de Thouvenel, et, le 16, un décret supprimant le journal La Bretagne qui avait publié le 11 février la lettre adressée le 9 janvier à l’empereur par Cuverville, Keller et Lemercier (2). Billault, dans l'exposé des motifs les accusait de manquer à leur serment
(1) Delangle écrivait à Rouland le 6 mars à propos d'une pétition au Sénat que l’on signait dans le Calvados : « J? appelle surtout l'attention de Votre Excellence sur l'envoi de la formule de cette pétition à Caen par le comité directeur de la Société de Saint Vincent de Paul, dont les tendances politiques doivent éveiller toute la sollicitude de l'administration. L'action de cette sociélé vous a déjà sans doute été signalée comme à moi comme s'étant mélée à la distribution des divers imprimés relatifs à la question romaine. » F1° 1,932, Le fait cité par Delangle n’est pas bien élabli. Le
procureur général de Riom écrit que la brochure de Ségur « parait avoir été adressée d’une manière plus particulière aux présidents des sociétés de Saint-Vincent de Paul. (BB*0 386, premier trimestre 1860.)
(2) Cuverville avait ajouté : « La seule réponse qu'aient reçue ies signataires de cette adresse a été la suppression de l'Univers. Leur incertitude a cessé, » La Bretagne put reparaître peu après sous le nom de PArmoritque, sous la condilion que certains
de ses anciens rédacteurs n'y collaboreraient plus. (F18 297)
et à la mission que leur avaient confiée leurs électeurs en les élisant comme candidats officiels. Cuverville,' Kéller et Lemercier répondirent à ce rapport par une Leltre à nos commellants qu'ils répandirent dans leurs circonscriptions. « Est-ce que le serment d’un député aurait pour effet de le forcer à approuver toutes les mesures, bonnes où mauvaises, du gouvernement ? Dans ce cas, à quoi servirait le Corps Législatif ? Le député n’est pas un fonctionnaire ; ce n’est pas une fonction qu'il exerce, c’est une mission qu'il remplit, la plus haute et la plus libre. » Les catholiques, se trouvant dans l’opposition, allaient désormais défendre contre l’empereur les principes libéraux et les droits du Corps Législatif.
Le 19 février, le Moniteur publia une circulaire adressée le 17 aux évêques par Rouland : « L’agitation. à l’occasion des événements de l’Italie prend sa source dans des préoccupations religieuses, mais les passions politiques cherchent à la rendre plus vive et plus profonde. » Pour prévenir cette confusion, le droit public français s'était toujours appliqué à séparer le temporel du spirituel. Rouland rappelait les principales manifestations de cette tendance depuis la Pragmatique sanction de saint Louis jusqu’à la déclaration de 1682 et aux Articles Organiques. « La société a voulu être libre dans son domaine et rester suffisamment armée contre les abus et les agissements résultant du choc de l’Église et de l'État. » Sans doute les Articles Organiques étaient contestés par le Saint- Siège, mais tous les gouvernements français, et même la Restauration, les avaient maintenus.
L'empereur n’a point vu dans la religion un instrument de ses desseins politiques... Il n’a point fait appel aux prohibitions de nos lois spéciales. Pourquoi donc cette liberté, concédée dans des intentions de bien public et de concorde deviendrait-elle maintenant un moyen d’agitation ? » Le pape et l’empereur étaient-ils séparés par une question religieuse ? non, mais par un désaccord politique. Autrefois, l'Église « ne se croyait pas solidaire de ces démêlés de politique temporelle auxquels le pape prenait part, non comme vicaire de Jésus- Christ, mais comme prince italien ».
Le gouvernement ne pouvait done tolérer l'agitation. D'ailleurs « l'immense majorité du clergé » avait eu « une conduite exemplaire » mais « quelques ecclésiastiques, réguliers el séculiers ont abusé de la liberté de la chaire ». Rouland comptait sur les évêques «€ pour ramener dans les voies de
l'Évangile et du devoir les hommes qui s’en écartent. Veuillez leur rappeler tous les services que l’empereur a rendus à la religion et tous ceux qu'il rend encore au Saint-Siège. Qu'ils se souviennent que nous sommes tous, prêtres et laïcs, citoyens d’une même patrie, et que si le clergé doit sa vénération profonde au chef de l’Église qui siège au Vatican, il doit son respect et sa fidélité au souverain qui siège aux Tuileries ».
Une circulaire adressée le 17 février aux préfets par Billault parut au Moniteur du 22. Le gouvernement avait jugé « le moment venu de rappeler ceux qui s’en écartaient à l'exécution des lois que sa tolérance avait laissé sommeiller… L'article 6 de la loi du 27 juillet 1849 prohibe la distribution gratuite ou non gratuite de tout écrit ou brochure lorsque l’autorisation n’en a pas été donnée par le préfet, et punit d’un emprisonnement d’un mois à six mois et d’une amende de 50 à 500 francs ceux qui contreviennent à cette défense. Je vous charge, M. le préfet, de veiller à ce que dans votre département cette prohibition soit désormais respectée. Si après un avertissement amiable, ces distributions continuaient, vous vous concerteriez avec MM. les procureurs généraux, auxquels $S. E. le ministre de la Justice a donné ses instructions pour que, quels que fussent les contrevenants, la loi fût observée (1).: Sur plusieurs points du territoire, un zèle aussi injuste que peu éclairé a fait entendre, dans la chaire, soit contre le gouvernement, soit contre l’empereur lui-même, des paroles que n’ont arrêtées ni la vigilance des évêques, ni les observations bienveillantes de l'autorité civile. Pleinement libre pour tout ce qui est de la foi, la chaire, dans l'intérêt le plus évident de la religion comme de la paix publique, doit rester soigneusement étrangère à ces excitations extérieures, et il existe dans nos codes une disposition qui inflige à ces écarts une peine correctionnelle ». Le gouvernement, « sans recourir quant à présent à des sévérités que des faits plus gravés pourraient seuls le déterminer à employer... vous rappelle qu'aux termes de la loi du 18 germinal an X, les abus de cette nature sont, après une enquête officielle, susceptibles d’être déférés au Conseil d’État ». « L'empereur veut pour la religion, paix et liberté ; il entend... que la plus bienveillante protection lui soit assurée, à elle et à ses ministres, que les fidèles aient pleine sécurité sur le maintien el la liberté
(1) De plus, Rouland prit des mesures pour empêcher la distribution des brochures cléricales dans les écoles publiques.
de leur foi, mais il veut en outre que son autorité, qui est la clef de voûte sous laquelle s’abritent les intérêts religieux comme les autres soit aussi, eile, respectée ; que ceux qui doivent le plus respecter la paix publique ne travaillent pas à la troubler, et que, personne en France ne pouvant être au-dessus ou en dehors des lois du pays, elles soient partout fidèlement observées. » à
Le 22 février, Delangle adressa aux procureurs généraux une circulaire qui ne fut pas publiéé. « Des événements mal compris et mal interprétés ont excité de fâcheuses susceptibilités. Les attaques, timides au début se multiplient et s’enveniment. Un concert s'établit ; des écrits empreints de sentiments hostiles sont répandus jusque dans les écoles ; on s'adresse à a personne même de l’empereur ; on dénature comme à plaisir ses actes et ses intentions ; on cherche par tous les moyens à troubler les consciences mal éclairées ; la tolérance n’est plus possible. » Si des brochures continuent à être colportées, «sila chaire... se convertit en tribune politique... si au mépris des lois la personne du souverain est l’objet d’accusations et d’outrages sous quelques formes qu'ils se produisent, n'hésitez pas à commencer des instructions. » Sachant qu'il devait rompre avec une tradition bien établie d’indulgence envers le clergé, Delangle ajoutait que « la faiblesse du ministère public serait une sorte de complicité ». Il recommandait d’ailleurs aux procureurs généraux « autant de circonspection quecdetiermeté aie
La répression de l’agitation cléricale se heurta aux mêmes difficultés que pendant la guerre d'Italie, généralisées. Les préfets et les procureurs généraux étaient souvent portés à l’indulgence, mais ceux auxquels le gouvernement dut reprocher leur faiblesse furent très rares. Beaucoup se plaignaient de l'insuffisance des agents dont ils disposaient pour surveiller le clergé. Les meilleurs étaient les juges de paix, mais il n’y
(1) BB%0 450, A la demande de Rouland (F1 5.594), il fut prescrit aux procureurs généraux de se concerter avec lés préfets, et de ne pas ordonner de poursuites sans en avoir référé au garde des Sceaux pour que celui-ci pût prendre l'avis du ministre des Cultes.
Le ministre de la Guerre, Randon, révoqua «toutes autorisations données au clergé à l'effet de réunir les soldats sous prétexte d'instruction religieuse ». Quelques prêtres, en effet, avaient profité de ces aulorisalions pour adresser aux soldats des sermons politiques, ou pour leur distribuer la brochure de Ségur. Les instructions de Randon semblent avoir été peu appliquées. (Voir Journal du maréchal de Castellane 17-19 février 1860.)
en avait qu'un par canton, et ils étaient parfois cléricaux. Il n'y avait également qu'un commissaire de police par canton, et ce corps était médiocrement composé. Les maires ne signalaient pas volontiers les actes d'opposition commis par des prêtres, soit parce qu'ils étaient cléricaux, soit parce que le rôle de policier leur répugnait, soit surtout parce qu'ils ne voulaient pas troubler leurs communes. Restaient les gendarmes et les gardes champêtres, qui manquaient d'instruction, d’autorité et de tact. Les populations, généralement indifférentes, n'étaient pas indignées par la conduite du clergé comme pendant la guerre d'Italie. Il était donc difficile de trouver des témoins, et plus encore d'établir avec précision les propos tenus ou les sermons prononcés par les prêtres. La distribution des brochures était plus facile à -constater.
70 informations environ furent ouvertes contre des ecclésiastiques, mais le nombre de ceux qui furent condamnés à des peines, d’ailleurs très légères, ne dépassa pas une demidouzaine (1). Le gouvernement se servit surtout des informations pour intimider le clergé et pour établir avec précision les faits reprochés à des ecclésiastiques (2) Une fois les faits
(1) BB5° 436 ; en outre quelques laïques furent condamnés pour colportage. Comm pendant la guerre d'Italie, le gouvernement estima qu'un prêtre ne pouvait être poursuivi pour délit commis dans l’exercice de ses fonctions sans l’autorisation du Conseil d'État. Voici un exemple de poursuites : le 29 janvier 1860, le desservant de Châtenay (Haute-Marne), Thévenot, rappela dans son sermon l’histoire de Napoléon Ier et de Pie VIT et menaça Napoléon III du sort de son oncle. Le soir, il tint au cabaret des propos séditieux. Le commissaire de police de Saint-Dizier en fut informé, et dressa procès-verbal le 3 février. Le 6, le préfet de la Haute-Marne signala l'incident au ministre des Cultes, tandis que le procureur général de Dijon, prévenu par le procureur impérial de Vassy, informait le garde des Sceaux. Celui-ci, sur l'avis conforme de son collègue autorisa le procureur général à ouvrir une information préparatoire pour préciser les faits. Le 9 mars, le procureur général informait 1e ministre des résullats de l'enquête du juge d'instruction de Vassy : les propos tenus au cabaret étaient mal établis et ne pouvaient être considérés comme publics. Au contraire, pour le sermon, les témoins étaient à peu près d'accord sur la phrase suivante : « Si l’empereur mettait à exécution ses projets ambitieux contre le pape, ou contre les Etats du Saint Père, il irait, ou il pourrait aller mourir aussi sur fe roc aride de Sainte-Hélène.» Les ministres décidèrent de poursuivre Thivenot en correctionnelle. Mais le délit retenu par Pinstruction ayant ét5 commis par lui dans l'exercice de ses fonctions, l’autorisalion de le poursuivre fut demandée au Conseil d'État, qui la donna le 8 juin, malgré les explications de l'accusé et une lettre de l’évêque de Langres. Une instruction régulière fut alors ouverte, et Thévenot fut condamné le 29 août à 300 francs d'amende. (BB*0450.) Les poursuites contre les ecedésiastiques étaient done longues et difficiles, Aussi, restèrent-elles très rares.
(2) Rouland écrivait le 8 mars 1860 à Delangle : « Dans le rapport du procureur général... ce magistrat semble ne pas bien comprendre le but de l'informalion judiciaire en la supposant nécessairement suivie de traduction devant les tribunaux, Celle information est surtout demandée par moi pour obtenir la constatation des faits, constatation que la justice seule sait et peut réaliser. » (BB*° 450, Douai.)
judiciairement établis, le gouvernement s’adressait à l’évêque et lui demandait de déplacer ou de blâmer le délinquant, en menaçant de le poursuivre devant les tribunaux si l’évêque refusait de prendre contre lui des sanctions disciplinaires. Mais comme beaucoup d’évêques, même devant cette menace, refusaient de punir leurs prêtres, et que quelques-uns même favorisaient ceux qui s'étaient compromis pour la cause du pape(l), le gouvernement, pour ne pas multiplier les poursuites, employait souvent un autre procédé. Il faisait mander e prêtre par le préfet (2) ou par le procureur impérial, et chargeait ces magistrats de le blâmer sévèrement, et de le menacer de poursuites judiciaires pour le cas où il manifesterait à nouveau son hostilité (3). Les prêtres étaient presque toujours très impressionnés par les semonces et les menaces de ces hauts fonctionnaires. Ils protestaient de leur dévouement à l’empereur, niaient ou désavouaient les paroles ou les actes qui leur étaient reprochés, et s’engageaient à ne pas récidiver. Très rapidement, les distributions de brochures cessèrent (4), eb les sermons hostiles devinrent beaucoup plus rares. Le gouvernement réussit à arrêter l’agitation en ne faisant condamner qu'un nombre infime de prêtres. Cependant, la répression irrita profondément le c'ergé.
Mazenod proposa vainement aux cardinaux de protester collectivement contre les circulaires. Guibert refusa également de réunir les évêques de la province de Tours pour se concerter
(1) Pie et Doney notamment.
(2) Le préfet du Tarn-et-Garonne, avant fait blämer un prêtre hostile par le souspréfet, Rouland nota : « Répondre à M. le Préfet qu'il n’a point compris mes instruc- Lions qui consistaient à appeler devant lui-même, préfet du département, à Montauban, le curé de Gramont. L'importance de l'autorité qui mande et qui avertit, les difficultés mêmes du déplacement du curé, tout concourt à rendre l'acte disciplinaire plus sérieux et plus grave... » (F1 6,827, Gramont, avril.)
(3) Rouland ordonna plusieurs fois aux préfets de menacer les prêtres hostiles de les priver de leur traitement. Par exemple, il nota sur un rapport du préfet de l'Ain du 10 mars (K1°5,787, Murs) : « Mander devant lui les deux eurés et leur déclarer que S'ils suppriment la prière pour l'empereur qui est un devoir civil et religieux, je leur supprimerai leur traitement et les traduirai devant le Conseil d'État. » Tardif objecta : « On ne peut pas supprimer par mesure administrative un traitement accordé par une loi. » Dans ce cas, son avis fut adopté, car cette menace ne figure pas dans la lettre adressée au préfet .Le point de droit soulevé par Tardif fut discuté tant que dura le Concordat.
(4) Le colportage des pétitions au Sénat, qui ne tombait pas sous le coup de la loi, continua, mais en général, non publiquement, par crainte de l'autorité. Informé par le préfet du Var qu’un vicaire de Fréjus faisait signer une pétition au Sénat (28 février), Rouland notait : « Mander devant lui ce prêtre, et lui dire qu'il ait à laisser aux citoyens leur liberté, que ce n’est pas le fait d’un prêtre de provoquer des manifestations politiques et que s’il continue, j’aviserai pour le rappeler à ses devoirs. » (F1°5.810, Chaix),
sur la conduite à tenir, comme le proposait Jaquemet. Mais beaucoup d’évêques présentèrent à Rouland des observations (1). Ils affirment dans leurs lettres que les incidents ont été beaucoup moins nombreux que les circulaires ne tendraient à le faire croire ; que d’ailleurs ils ont toujours prescrit une grande réserve à leur clergé, et qu’ils continueront de remplir «la mission d’ordre, de paix et de conciliation » que leur assigne Rouland.
Mais ils sont d'accord contre Rouland pour affirmer le caractère religieux du conflit. « Existe-t-il entre l’empereur et le pape une de ces questions religieuses qui remuent le fond des consciences ? » Rouland avait posé cette question dans sa circulaire et y avait répondu négativement. Beaucoup d’évêques en soulignent l'importance et répondent affirmativement « parce qu'il s’agit du patrimoine de saint Pierre et que l’Église a toujours regardé ce patrimoine comme quelque chose de sacré (2) ». Ils contestent le rôle joué dans l’agitation, d’après Rouland par les « passions politiques » et rappellent que le clergé a pendant huit ans soutenu énergiquement l’Empire, ce qui lui a valu les attaques des partis d'opposition. Ils tiennent le gouvernement pour responsable des événements d'Italie -et croient qu'il peut les diriger à son gré. [ls s'inquiètent de voir les journaux officieux critiquer le pape, et les journaux anticléricaux approuver la politique italienne de l’empereur. « Dieu... suit d’un œil attentif les détails de la flagellation douloureuse à laquelle le pape est soumis impunément par la mauvaise presse. Il compte une à une les meurtrissures que le pouvoir laisse imprimer au chef suprême de l’Église, et l’expérience du passé nous autorise à croire qu’elles pèseront lourdement dans les balances de la justice éLernelle. Pour les désarmer, ce ne serait plus assez de notre présence à Rome. Il faudrait un généreux changement de politique (3). »
De plus, les évêques déclarent que Rouland, en invoquant l’ancien droit public gallican pour distinguer le spirituel du temporel, a employé un argument inacceptable pour le Saint- Siège et pour l’Église tout entière; en plaçant la question sur
(1) Voir les dossiers d’Angebault, Bonald, Boudinet, Brossais Saint-Mare, Chalandon, Debelay, Dépery, Donnet, Dufêtre, Foulquier, Guibert, Jordany, La Bouillerie, Langalerie, Martial, Meirieu, Plantier, Pavy, Sergent. Belaval, Desprez, Doney et La Bouillerie firent en outre une réponse commune, (Dossier Desprez.)
(2) Chalandon à Rouland, 24 février.
(3) Plantier à Rouland, 23 février.
ce terrain, il ne peut qu’aggraver le conflit né de la question des Romagnes. Dans toutes les réponses des évêques, on trouve soit des réserves, soit une protestation formelle contre le gallicanisme parlementaire. Les évêques les plus hostiles aux progrès de l’ultramontanisme le répudient avec autant d'énergie que les ultramontains, car ce gallicanisme extrême compromet la cause du droit Un De français et de l’autorité épiscopale qu’ils cherchent à défendre. Les trois ou quatre évêques qui sont véritablement gallicans n’osent pas manifester leurs sentiments.
Les évêques protestent surtout contre la circulaire de Billault et contre les mesures de surveillance auxquelles son application donne lieu : Angebault écrit le 27 mars : « Dans plusieurs églises de mon diocèse, à la ville et à la campagne, des gendarmes... sont entrés au moment où le sermon commençait. [ls se plaçaient ostensiblement devant la chaire, et sortaient lorsque l'instruction était achevée sans se donner même la peine de masquer. de pareilles démarches... Comment ne comprend-on pas que de telles mesures blessent le clergé, irritent les populations, excitent ou justifient les inquiétudes ? Aussi dois-je vous dire, dans l'intérêt même du gouvernement, que dans la petite ville de Doué-la-Fontaine, située sur les limites du pays où ont eu lieu les luttes des Vendéens, les fidèles, à la vue des gendarmes se rappelaient et disaient que : c'était ainsi qu’on avait commencé en 1792. Je cite leurs parole S Si l'autorité a besoin de renseignements, n'est-ce pas aux évêques qu'elle devrait les demander plutôt qu'à des hommes illettrés ou prévenus (1) ? » L’évêque de Versailles, Mabile, très gouvernemental, écrit à Rouland le 14 avril au sujet d’un prêtr accusé d’un sermon hostile : « Si cette accusation était fondée, l'abbé Gouault serait très coupable, et je saurais le rappeler à son devoir. Mais je crois que l’accusation est une calomnie.…. Le clergé, depuis quelque temps, est en quelque sorte placé sous la surveillance d’une foule de fonctionnaires subalternes. Ceux-ci, soit par zèle, soit par ignorance, soit par haine du prêtre et de la religion formulent des accusations d’une manière imprudente et font un très grand tort au gouvernement (2). Ainsi, en Anjou comme dans l'Ile-de-France, que l'agitation
(L)ARE 489 2 7Mmars:
(2) BB'° 451; voir des lettres analogues de Jaquemet (BB: 451); Plantier (F19 2,549); Wicart (F1° 2.527) ; Morlot (F1° 2.492, Magnin) ; Guibert (Paguelle de Follenay).
ait été vive ou insignifiante, que le clergé soit influent ou non, les curés s’indignent d’être soumis à rs surveillance de fonctionnaires qu'ils considèrent comme des inférieurs, et les évêques regrettent que le gouvernement ne leur abandonne plus la surveillance de leur clergé. Mais le gouvernement n'entend pas céder sur ce point. Rouland, tout en appuyant auprès de Delangle une plainte de Jaquemet contre les menaces adressées par des magistrats au clergé de l’arrondissement de Savenay, ajoute qu’il fera sentir à l’évêque « tout ce qu'il y a d’abusif dans la prétention de soumettre le clergé uniquement à la discipline épiscopale, quand il s’agit de crimes et de délits ou d'actes pouvant troubler la paix publique (1) ». D'ailleurs, malgré leur mécontentement, les évêques s’efforcent presque tous de calmer l'agitation.
En quelques semaines, la répression administrative et judiciaire, les instructions des évêques, et aussi l'indifférence des populations mettent fin à l’agitation, Dès le début de mars, elle est déjà presque partout en déclin. Les procureurs généraux, dans leurs rapports sur le premier trimestre de 1860, rédigés en avril, déclarent tous qu’elle est à peu près terminée.
IV — Répartition régionale de l'agitation
Dans les environs de Paris, en Champagne et en Bourgogne, le clergé, très peu influent, n’ose pas manifester son mécontentement. Il « fait preuve d’un véritable esprit de modération... une attitude différente, on en a eu la preuve dans quelques communes, lui aurait aliéné les populations (2) ». L’aristocratie légitimiste, qui est sans influence, partage seule les sentiments du clergé. La bourgeoisie est indifférente, comme le peuple (3).
(1) BB50 451, 10 avril 1860, Rouland à Delangle.
(2) BB50 383, premier trimestre 1860.
(3) Un curé de Montdidier, Follet, écrit à l’abbé Boiteux (AB XIX 518) « Les laïques, même pieux, demandent aujourd’hui que le pape soit dépouillé de son temporel et qu’il n’y ait plus de prêtres chargés de l'administration des États romains ». (24 novembre 1859.) 11 trouve que l’épiscopat et le clergé ne protestent pas avec assez d'énergie : « Beaucoup de prêtres ne lisent que des mauvais journaux qui leur sont communiqués par des propriétaires sans foi, maisinfluents.» (1‘février). «Notre évêque, [Boudinet | toujours eraintif, tenant à l'honneur d’être rangé parmi les modérés, nous a envoyé la lettre dont je vous parlais dernièrement, avec défense de la lire au prône, En vérité, il n’y avait pas de quoi s’effrayer si fort. Il fait à l’empereur des compliments à perte de vue. Le sens catholique n'existe plus parmi nous. Je n'ai jamais vu la foi si faible, l'indifférenc e plus puissante que dans, la crise présente » (11 février.) « L'esprit des populations se gâte de plus en plus.» (16 avril.)
Les incidents sont d'autant plus rares que les évêques s’emplo ent à prévenir toute agitation. Les ultramontains : Gousset, Mabile (1), Boudinet (2), montrent autant de modération que les gallicans Cœur et Rivet. L’évêque de Chartres, Regnault, agit de même, mais il tient à faire savoir au procureur impérial qu'il blâme la politique du gouvernement. Il n’y a un peu d’agitation que dans la Haute-Marne, où l’évêque recommande la brochure de Ségur dans un mandement que tous les curés lisent en chaire. Quelques-uns prêchent contre le gouvernement ; l’un d’eux est condamné (3); en outre, les maitres de forges sont mécontents du traité de commerce avec l'Angleterre.
En Lorraine, on relève quelques sermons hostiles, notam- .ment dans la région de langue allemande. Un instituteur congréganiste de Metz est condamné à quinze jours de prison pour avoir attaqué l’empereur devant ses élèves ; des prêtres distribuent la brochure de Ségur, mais « dans la bourgeoisie et dans les classes populaires (4), il se manifeste... une résistance analogue à celle qui, vers la fin de la Restauration, s’est produite contre les prétentions envahissantes du parti clérical » et, en général, « le clergé lorrain a conscience de l’état de l’opinion ; il sait qu’il ne serait pas suivi s’il entrait dans la voie des manifestations hostiles. C’est là peut-être le principal motif de son abstention (5) ». De plus, les évêques, et même Dupont des Loges, recommandent le calme.
Dans l’Orléanais et en Touraine, «il y a très peu de piété el par suite une indifférence absolue pour les intérêts temporels du chef de l’Église (6) ». Aussi le clergé reste-t-il très calme. Dupanloup recommande à ses prêtres la plus grande réserve. À Blois, le journal légitimiste, la France Centrale, deux fois
(1) Le prêtre qui prêcha le carème à Versailles écrivit à Montalembert : « L'évêque m'a défendu de parler du pape. Son chapitre qui tremblait autant que lui, et ce n’est pas peu dire, avait pris la loupe, et relevait chacune de mes expressions avec une unanimité touchante.…. » (Cité par Lecanuet : Montalembert).
(2) Boudinet, avant de communiquer à son clergé l’encyclique dans le texte latin, demanda à Rouland s'il n'y voyait pas d'inconvénient. (F1° 2.488 ; voir p. 381, note 3.) Après la circulaire de Billault, il écrivit une nouvelle lettre à ses prêtres pour leur interdire de colport:r des brochures. (F1° 1.931.)
(3) Voir p. 377, note 1.
(4) Le recteur confirme que les paysans bläment l'agitation : « Pour eux, l'autorité temporelle du Souverain Pontite, c’est l’immixtion de leur curé dans les affaires de la commune ; cette immixtion, ils voient avec plaisir tout ce qui tend à la contenir. » (F:7 9.986, 12 janvier).
() BB%0 450 : rapport du procureur général de Nancy, ?8 février.
(6) BB5%° 382, rapport du procureur général d'Orléans, 21 janvier.
averti en décembre, est condamné à une amende en mars. Pallu du Parc engage ses prêtres à faire confiance à l’empereur, mais il leur ordonne de ne plus s'abonner au Journal du Loiret-Cher, organe de l’administration, qui combat le parti clérical. Pendant cette période, l'archevêque de Tours, Guibert, se brouille avec le gouvernement. Au début de décembre, il lui était encore très favorable. Consacrant l’église de Rigny Ussé, commune dominée par une branche non ralliée de la famille La Rochejaquelein, il faisait un vif éloge de l’empereur, et vantait son empressement à défendre les intérêts de l’Église (1). Mais Le Pape et le Congrès lui fait perdre confiance ; Rouland répond de manière évasive à sa protestation ; il considère dès lors que le gouvernement a dupé le clergé (2), et la répression achève de le mécontenter. Modéré jusqu'alors, il sera désormais un des chefs de l'opposition. Le diocèse du Mans, dirigé par un modéré, Nanquette, reste calme malgré la campagne menée par la Chronique de l'Ouest, que les légitimistes ont fondée en 1858.
En Basse Normandie, « le clergé, sous la sage direction de NN.SS. les évêques de Bayeux, de Coutances et de Séez reste dans une réserve, et agit avec une modération très grandes (3) ». Dans l’Orne, cependant, plusieurs prêtres prêchent contre le gouvernement, notamment un vicaire d'Alençon; « le public n'a pu lui pardonner d’avoir rapproché les noms de Néron, de Julien l’Apostat, de Voltaire et de Napoléon (4) ». Il est blämé par son curé ; le préfet juge inutile de sévir contre lui et contre les prêtres qui distribuent la brochure de Ségur « Quoique très catholique, la population de l'Orne ne parait nullement disposée à prendre fait et cause en faveur de la question des Romagnes (5). » On distribue aussi la brochure de Ségur dans le Calvados, à Vire : « Beaucoup d’industriels sont inquiets ou mécontents de la levée des prohibitions, et... les opposants de toute nuance font cause commune avec le
(1) F1° 2.556, 13 décembre 1859.
(2) Il écrit en janvier : « Quelle estime puis-je avoir pour des gens qui nous trompent sciemment et avec un dessein bien arrêté ? Ils ne se laveront jamais d’une parole publiquement engagée dans le but d'obtenir des prières qui, en définitive, étaient faites contre l’Église et contre le pape. Ils ont beau invoquer la force irrésistible des événements, ils auraient pu-les empêcher, et Dieu veuille, pour l'honneur de l'humanité, qu’ils ne les aient pas secrètement dirigés comme bien des personnes l'affirment » (Paguelle de Follenay).
(3) BB°° 375, rapport du procureur général de Caen, premier trimestre 1860.
(4) F1 5.860, Poirier ; 1er février.
{5) F1° 5.860, Mortagne.
c'ergé (1). » Une pétition au Sénat recueille 300 signatures à Caen, et l’on croit que le texte en a été envoyé de Paris par le conseil général de la Société de Saint-Vincent de Paul (2); le procureur général déclare qu'il surveillera de près les conférences de Saint-Vincent de Paul de son ressort, composées surtout de légitimistes, mais qui paraissent jusqu'alors n’avoir pas fait de politique.
L'Eure reste très calme. « Dans la Seine-Inférieure, 1l n'y a point d’agitation contre le clergé, il y a, ce qu'il ne doit pas moins redouter, de l'indifférence. La partie de la population dont je m'occupe, écrit le procureur général (3), n’est pas irréligieuse ; elle respecte les prêtres mais sans se préoccuper de leur volonté ou de leurs idées dans une question, qui, à son avis, n’intéresse dans l’Église que ce qu’elle peut perdre sans cesser d’être le divin guide du monde catholique. » Bonnechose recommande le calme à son clergé, qui ne suscite aucun incident. Cependant, une adresse au pape a été signée, et on dis-: tribue la brochure de Ségur.
La région du Nord est assez agitée. Dès avant la publication de la brochure Le Pape et le Congrès, on signe une adresse au pape à Boulogne. Elle circule ensuite dans tout le Pas-de-Calais. Le clergé obtient le concours de quelques maires, dont certains font même ,réunir des signatures par les gardes champêtres. Le texte de l'adresse ayant paru hostile au gouvernement, le procureur général, Camescasse, depuis longtemps hostile aux cléricaux, obtient l’autorisation de la faire saisir (14 janvier). «On s'adresse, écrit-il (4), à des paysans qui ne connaissent et ne peuvent comprendre la question, et on obtiendrait une apparence de mouvement national si nous n’y mettions bon ordre. » La campagne cesse bientôt, le peuple étant au fond indifférent. Parisis écrit le 10 janvier : « … un de nos bons curés... a recueilli 280 signatures dans une petite paroisse, mais il a éte repoussé par de très bons chrétiens qui lui ont dit : Monsieur le curé, vous ne voulez pas élre maire de la commune ? Eh bien, avec volre permission, je ne veux pas davantage que le pape soil roi (5). »
Dans le diocèse de Cambrai, l'alliance de l’administration
(1) BB3° 450, G février.
(2)-F19 1.932, 5.606 ; BB°°375 ; voir p. 373, note l: (3) BB*° 387 ; quatrième trimestre 1859.
(4) F2° 5799, 15 janver.
(5) Guillemant : P. L. Parisis.
et du parti clérical avait été scellée par l'élection législative partielle de Lille, où Kolb Bernard, désigné comme candidat officiel, avait été élu en août 1859 contre un républicain. Mais cette alliance est rompue par la question romaine. L’agitation est plus vive que dans le diocèse d'Arras, sauf dans l’arrondissement d’Avesnes qui reste très calme. L'Écho de la Frontière est deux fois averti. A la fin de janvier, une adresse au pape circule dans la région de Lille, et les curés cherchent à la faire signer par les enfants des écoles ; mais ils ne sont obéis que par deux instituteurs congréganistes. Le préfet Vallon, très favorable au clergé, doit constater le 7 février que le mandement de carême de Régnier a « excité dans quelques paroisses les commentaires passionnés de certains membres du clergé diocésain, parle ton animé et irritant qui y règne... A Dunkerque, à Tourcoing, et dans plusieurs localités, les appréciations irritantes du mandement ont répandu l'inquiétude parmi les populations et fait un tort rée au clergé et à la religion ellemême (1) ». Un Rédemptoriste prêche contre le gouvernement ; les aumôniers du lycée de Lille et du collège de Dunkerque l’attaquent devant les élèves. La brochure de Ségur est distribuée en février par des prêtres, par des instituteurs congréganistes, et par les membres des associations religieuses. Mais les campagnes sont indifférentes, et le peuple des villes est hostile au clergé. Les classes riches seules sont mécontentes ; aussi l'agitation prend-elle un caractère légitimiste. Elle se calme au mois de mars après que quelques prêtres aient été menacés de poursuites. Camescasse écrit le 8 mars : « Le parti légitimiste et les ultramontains du clergé montrent une mauvaise humeur plus marquée à mesure que leur impuissance et l’abandon des masses se manifestent davantage. Du reste la crise actuelle aura un bon effet si elle sert à mieux dessiner le parti gouvernemental dans le pays, et surtout dans les fonctions publiques. On est ultramontain, prohibitionniste, légitimiste ou orléaniste, quoique cette dernière nuance disparaisse chaque jour davantage en province, on suit la mode très répandue d’être n'importe quoi d’abord, et gouvernemental après, si l’on peut (2). » Désormais le parti clérical et protec-
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(2) BB°° 450 ; dès le 11 janvier, il écrivait à Rouland : « … même dans ce pays où le parti catholique est très puissant, et où on a tout fait récemment pour lui livrer toutes les positions et toutes les faveurs, nous viendrons à bout de tout avec de la fermeté. » (F1° 6.254, dossier Bluth-Mallet.)
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tionniste, qui avait soutenu le gouvernement impérial sans lui être dévoué, lui sera ouvertement hostile.
En Alsace, l'émotion est d'autant plus vive dans le clergé que les israélites et les protestants annoncent la ruine du catholicisme (1). Ils applaudissent à Strasbourg la Tireuse de Cartes (2). Beaucoup de prêtres étaient abonnés à l'Univers dont la suppression les mécontente vivement. Cependant le procureur général constate le 23 février que le clergé « s’est montré d’une circonspection et d’une réserve que j'étais loin d’attendre de lui après l’effervescence qu'il avait montrée au début de la campagne d’{talie (3) ». Raess y a contribué en recommandant aux curés de ne pas commenter l’encyclique ; quelques prêtres qui lui ont désobéi sont avertis par l’administration. En outre, le peuple n’est pas favorable à l'agitation : « On veut que le prêtre reste dans l’église, et quand il en sort, c’est toujours au détriment de son autorité et de son influence (4) ». Les brochures sont le principal procédé d’agitation. Celle de Ségur est distribuée dans le Haut-Rhin, mais plusieurs ont été rédigées sur place, en dialecte. Le recteur rappelle à ce sujet « les manœuvres employées pour empêcher la langue française de se vulgariser en Alsace et pour retenir nos populations comme isolées et emprisonnées dans leur idiôme germanique. Le principal but des meneurs est de soustraire le peuple à l’action du pouvoir central et de se réserver le droit de le passionner et de l’égarer ». Il signale le succès d’un pamphlet anonyme du curé de Haguenau, Guerber, Der Biersepp, der Schmiedfranz und der Papst, où l’antisémitisme se mêle à la question romaine. € Voilà trois semaines que cette méchante brochure court les villes et les campagnes sans obstacle et sans réfutation possible. Elle a même été distribuée dans bon nombre d’écoles primaires. IÎci, le gouvernement n’a point d’organe qui prenne sa défense. Nos journaux sont catholiques ou protestants (5). » Le procureur général fait saisir en mars la brochure de Guerber
(1) Le préfet du Haut-Rhin excuse un sermon violent d’un vicaire de Mulhouse par les provocations des pasteurs. Rouland note que le préfet « doit avertir les pasteurs de Mulhouse qu'ils manquent à leur devoir en attaquant violemment la religion catholique, et que je les ferai poursuivre » (F 195.864, 16 février).
(2) Voir p. 350.
(o) 29 février, F1° 5.864 Guerber. L’Alsacien, bien qu'ayant les annonces judiciaires, combat la politique italienne du gouvernement. Dans un autre rapport (F19 5.864, Oberanspach), le recteur déclare que «tous les agents de l’autorité ont peur des Jésuites ; on dirait que la force est là et non du côté du pouvoir ».
contre laquelle le consistoire israélite porte plainte, mais il n'ose pas la poursuivre, parce que « l’évêque lui-même en a corrigé les épreuves. Toutes les brochures politiques qui ont circulé dans le ressort à l’occasion de la question romaine sortaient de l'imprimerie de l'évêché ; elles étaient même revêtues des armes du chef du diocèse (1) ». La saisie suffit d’ailleurs à empêcher le colportage. L'administration arrête également la distribution de la Lellre à nos commellanis ; « M. Keller est. resté presque étranger à ses commettants et sa parole n’a sur eux aucune autorité (2) ». Beaucoup d’industriels alsaciens sont mécontents du traité de commerce, ce qui contribue à indisposer les classes riches contre le gouvernement.
La question douanière a plus d'importance encore en Franche-Comté où les maîtres de forges sont très inquiets. Le clergé s’est lancé dans l’opposition « tête baissée. Il y a eu des paroles imprudentes, même dans la chaire chrétienne, et un commencement de propagande, soit de vive voix, soit par des distributions de brochures et de petits livres. Nos plaintes aux deux prélats.… de Besançon et de Saint-Claude ont mis promptement fin à ces manifestations extérieures. Aujourd’hui, le clergé est mécontent, mais réservé (3) ». L’agitation a surtout été vive dans le diocèse de Besançon, malgré Mathieu ; accusé de modérantisme pour n'avoir pas fait bre l’encychique, il déclara au préfet que « le flot s'élevait autour de lui, et qu’il devait craindre de devenir bientôt impuissant à en arrêter le débordement (4) ». Des dames légitimistes commencèrent au début de mars à faire des quêtes pour le pape et décidèrent de lui en envoyer le produit directement sans passer par l’intermédiaire de Mathieu. Plusieurs informations furent ouvertes contre des prêtres, et l’un d’eux fut condamné à 16 francs d'amende pour avoir persisté à distribuer des brochures malgré les avertissements de l’administration. L’agitation, qui s’apaise au mois d'avril, n’a d’ailleurs pas gagné le peuple, resté indifférent. Dans le Jura, un rédacteur de la Gazette de Lyon est venu au début de janvier pour faire signer une adresse au pape. Le préfet lui a fait dire « qu’une adresse en faveur du
(1) BB°° 376, premier trimestre 1860 ; voir aussi BB*° 450. Une amende fut infligée à l’imprimeur pour omission de dépôt.
(2) BB°° 451, Rennes , 5 mars.
(3) BB%° 373, premier trimestre 1860.
(4) F1° 2.504, 26 février.
Saint Père pouvait provoquer une manifestation contre le pouvoir temporel du pape qui trouverait bien plus d’adhésions à Lons-le-Saunier et dans tout le département que sa protestation déguisée, au prétendu profit de Sa Sainteté ». Menacé de poursuites, le journaliste répondit « qu’un scandale judiciaire était de nature à assurer les chances heureuses de sa protestation en même temps que son avenir personnel dans le journalisme (1) ». L'administration réussit à arrêter sans poursuites cette manifestation. Dans l’ensemble, malgré quelques incidents, le Jura et l’Ain restent calmes.
Dans le Dauphiné, le calme est complet. Le peuple et la bourgeoisie s'accordent à « exiler le clergé des intérêts civils et politiques ». Les fidèles exercent sur leurs curés « une surveillance souvent inquiète et soupconneuse... Le clergé a compris cet état des esprits et y a conformé prudemment sa conduite. L'autorité épiscopale s’est montrée prévoyante et sage (2) ». Une adresse au pape et des pétitions au Sénat n’ont réuni à Grenoble que très peu de signatures.
Les incidents sont également très rares dans la Drôme, les Basses-Alpes et le Var grâce à la modération des évêques et à l'indifférence des populations. À Avignon, l’archevêque Débelay interdit à ses prêtres de signer une adresse au pape dont les légitimistes avaient pris l'initiative ; leur pétition au Sénat a peu de succès. Des instituteurs congréganistes distribuent la brochure de Ségur, mais les populations restent calmes. À Marseille, Mazenod cherche à modérer son clergé mais les groupements dirigés par le Jésuite Tissier organisent l'agitation. Une pétition au Sénat que l’on fait signer à domicile et dans les sacristies réunit 4.517 signatures (3), dont beaucoup données par des femmes et des enfants. Un grand nombre de brochures sont distribuées ; deux laïques sont condamnés à quelques francs d'amende pour avoir colporté celle de Ségur. Le peuple et une grande partie de la bourgeoisie restent d’ailleurs tout à fait indifférents à la question romaine. En Corse, il n’y a aucune agitation ; on y est favorable à la cause italienne.
Dans le Centre, où les légitimistes sont nombreux, il y a un peu d’agitation, malgré la modération de la plupart des évêques, mais les masses restent indifférentes à la question
(1) F1° 1.932, 10 janvier ; voir aussi BB:° 450 et F1° 5.856.
(2) BB*° 378, rapport du procureur général de Grenoble, premier trimestre 1860.
(3) Dans tout le reste de la France, les pétitions ne recueillirent qu'environ 1.800 signatures.
romaine et hostiles aux légitimistes cléricaux. L’évêque d’Autun, Marguerye, prononce un discours sur la question romaine, en faisant d’ailleurs l'éloge de l’empereur. L’effet en est cependant «très mauvais. On goûte peu, dans ce département, les allusions, même les plus simples, faites du haut de la chaire, et, si le clergé savait tout ce qu’il perd de son influence en s’écartant ainsi des règles tracées par son ministère, nul doute qu’il ne s’abstint de parler et même d'écrire sur la question romaine (1) ». Dans la Nièvre, Dufêtre recommande à ses prêtres de ne pas parler des affaires d’Italie : quelques-uns tentent de faire distribuer la brochure de Ségur par les instituteurs aux enfants des écoles ; seule une sœur y consent, et Rouland la fait menacer de révocation. Dans l’Allier, Dreux-Brézé communique l’encyclique à son clergé par une circulaire violente, mais il ne les lui fait pas lire en chaire. Des légitimistes, prêtres et laïques, font signer une pétition au Sénat et obtiennent la sigature d’un maire. La question romaine rapproche de Dreux-Brézé la plupart de ses prêtres, mais la population lui reste hostile. Dans le diocèse de Bourges, la modération de Menjaud n'empêche pas la lecture de l’encyclique de donner lieu à plusieurs sermons violents. Quelques prêtres sont avertis par l'administration. Dans le Limousin, les légitimistes et le clergé sont ouvertement « pour le pape contre l’empereur », tandis que le peuple est « pour l’empereur contre le pape et le clergé ». Grâce aux instructions des évêques, il y a peu de sermons politiques. La lettre pastorale du nouvel évêque de Limoges, Fruchaud est « on ne peut plus modérée », celle de l’évêque de Tulle, Berteaud est « longue, diffuse, peu intelligible, réservée, semble-t1l, à quelques esprits d'élite (2) ». À Clermont, la Société de Saint- Vincent de Paul fait signer en janvier une adresse au pape; mais, grâce à la modération de l’évêque, le clergé reste calme.
À Lyon, où, dès le mois de décembre, la Gazette de Lyon avait fait signer une adresse au pape, « S. Em. le cardinal a rappelé aux prêtres de son diocèse leurs devoirs envers l’'empereur. Il a hautement blâmé toute distribution d’écrits, toute démarche compromettante, toute parole passionnée, IT a réuni les prédicateurs et leur a demandé de ne pas se permettre même une allusion aux événements politiques (3) ». Aussi le clergé
(1) F:° 6.178, rapport du préfet, 24 janvier. (2) BB5° 378, premier trimestre 1860.
(3) BB:° 450, 27 février.
reste-t-il assez réservé. Mais les cléricaux se constituent en confrérie, sous la direction du vicaire général, de Serre, neveu de Bonald. Ils envoient le 8 février une adresse au pape, en lui demandant des indulgences et le droit de s’agréger des associations analogues d’autres diocèses. Ils distribuent gratuitement des brochures favorables au pouvoir temporel (1) ; une pétition au Sénat recueille 300 signatures. Les classes riches, atteintes par la crise économique, sont mécontentes. « Des légitimistes sincèrement ralliés s’éloignent et se tiennent à l'écart (2). » Mais les ouvriers sont hostiles au clergé.
Du Rhône au Tarn, les montagnes qui bordent le Massif central restent remarquablement calmes. « On a lieu d’être surpris de voir une population plus attachée que toute autre aux pratiques de la religion rester calme et indifférente en présence de cette question romaine qui ailleurs passionne les esprits (3). » La modération des évêques, le peu d'intérêt que ces populations, généralement arriérées, portent aux questions politiques, et leur respect pour l’administration, expliquent sans doute que cette région très cléricale ne soit pas troublée. Le clergé est inquiet et mécontent mais ne fait pas d’agitation. Des adresses au pape et des pétitions au Sénat circulent dans l’Ardèche et dans l'Aveyron, mais seulement dans les milieux légitimistes e& dans les conférences de Saint-Vincent de Paul. Dans l'Aveyron, deux conseillers généraux, un conseiller d’arrondissement, et plusieurs fonctionnaires signent la pétition au Sénat. L'Écho de l'Aveyron, légitimiste, reçoit un avertissement. À Mauriac, un vicaire distribue la brochure de Ségur à une réunion de la société de secours mutuels de Saint-François- Xavier. Les incidents étant très rares, l’administration évite d'engager des poursuites qui irriteraient le clergé et les populations.
Dans le Languedoc, l'agitation est dirigée par l’abbé d’Alzon, vicaire général de Nîmes. Il fait circuler, dès les premiers jours de Janvier, une adresse au pape, avec allusion hostile à l’empereur, que les prêtres font signer, et pour laquelle ils font en chaire de la propagande. On la signe également dans les cercles et les sociétés légitimistes, dont le préfet, Dulimbert, envisage la dissolution. En quelques jours, il arrête le colportage de
(1) Fe IIT Rhône 10, juin, juillet 1860.
(2) BB: 451, 3 février.
(3) BB*° 451 : rapport du procureur impérial de Mende, cité par le procureur.général de Nîmes, 30 avril.
l’adresse en menaçant de la saisir. Plantier, sous l'influence de d’Alzon, proteste vivement, dans ses mandements et dans ses lettres à Rouland, contre la politique impériale, mais il recommande le calme à son clergé ; il interdit le colportage de l’adresse (17 janvier) et déplace un vicaire qui avait prononcé un sermon hostile. Il écrit dans une circulaire du 22 février: « C'est à nous autres, chef du troupeau, qu’il appartient de soutenir le fardeau des temps. Pour vous au contraire, jusqu’à ce que Dieu s’en exprime autrement, c’est le moment de se taire, tempus tacendi.. » Dulimbert ordonne aux maires d’aflicher un numéro du Moniteur des communes qui contient une lettre d’un ecclésiastique anonyme favorable à la politique italienne du gouvernement. Un maire refuse de l'afficher, et e procureur général Thourel le justifie : « Pour les populations peu éclairées des campagnes, cette lettre ne paraîtra pas autre chose qu’une manifestation du gouvernement impérial contre le pouvoir temporel du pape : or rien n’est plus propre en ce moment à blesser profondément le sentiment religieux des masses... Jusqu'à ce jour, nos populations sont restées, non pas indifférentes, mais calmes et paisibles.… elles espèrent toujours que, grâce aux efforts et à l’habileté de l’empereur, les choses s’arrangeront de manière à ce que les droits du Souverain Pontife ne soient pas trop gravement lésés (1). » Dès lors, Thourel, resté favorable au clergé, et Dulimbert, résolu à lui résister, seront constamment en conflit. Plantier subira de plus en plus l'influence de d’Alzon et deviendra, de gallican impérialiste, ultramontain et opposant,
L'adresse au pape que d’Alzon, apporte lui-même à Montpellier, y est signée par de nombreux prêtres, mais ils sont sévèrement blämés par Thibault, qui arrête l’agitation (6 janvier), En mars, on signe une pétition au Sénat et on fait des quêtes pour le pape, mais seulement dans les milieux légitimistes. Dans l'Aude, et surtout dans l’arrondissement de Limoux, des prêtres attaquent en chaire le gouvernement el distribuent la brochure de Ségur, L’évêque, La Bouillerie, les réprimande, mais il signe une pélition au Sénat, el beaucoup de prêtres limitent, À Perpignan, Gerbet réfute Le Pape el le Congrès mais il maintient le calme dans son clergé. On signe cependant quelques adresses au pape, et, en mars, des dames légitimistes font des quêtes. Dans toute la rég on le peuple
(1) BB*° 451, 22 février.
reste indifférent. Le recteur de Montpellier écrit le 6 avril : « Après une certaine agitation qui n’a été ni générale, ni profonde. le calme est rentré dans les esprits... de telles questions n’ont plus la puissance d’inquiéter sérieusement les âmes (1). »
Dans le Sud-Ouest, le peuple est indifférent à la question romaine ; le clergé manifeste plus ou moins son mécontentement, suivant qu’il subit plus ou moins l'influence des légitimistes, et selon l'attitude et l’autorité des évêques. Il n’y a aucune agitation dans les Pyrénées, même dans des régions très cléricales telles que le pays basque. Comme dans le Massif central, les montagnards ne s'intéressent pas à la question romaine. En outre, les évêques de Pamiers, de Tarbes et de Bayonne sont très modérés.
A Toulouse, les légitimistes dirigent l'agitation ; 1ls sont secondés par les orléanistes ; toute la haute société est dans l'opposition : « Des hommes sincères, qui, jusqu’à présent, avaient prêté au gouvernement de l’empereur un concours dévoué et énergique ne peuvent cacher, dans leur trouble profond, que les intérêts de leur foi, le cas échéant, passeraient avant leur dévouement politique »(2) . Le nouvel archevêque, Desprez, très dévoué au gouvernement, maintient le calme dans son clergé, mais il publie un mandement assez vif. Il s’en justifie auprès du gouvernement en invoquant ses devoirs de conscience et la pression des légitimistes : « Si j'avais gardé un plus long silence, ma position n’était plus tenable ; on publiait partout, dans les salons et les cercles publics que l’abandonnais le pape que je n'étais qu’un espion du gouvernement, etc. Ces propos étaient tenus non seulement dans les rangs de l'aristocratie, mais dans les diverses classes de la société... Il m'était évidemment démontré que mon action et mes paroles de premier pasteur allaient être frappées d’une complète stérilité (3). » Aussitôt après la publication du mandement, les légitimistes, qui avaient cessé leurs visites à l’archevêché, les reprennent et élisent Desprez mainteneur des Jeux Floraux. Ils assistent debout à la lecture de l’encyclique. « Le prélat, écrit Rouland (4), subit en ce moment une pression évidente qui ne lui a pas permis de tenir un autre langage ; dans son administration el dans ses relations avec l’autorité
(2) BB°° 388, quatrième trimestre 1859.
(3) F1 2,587 ; lettre de Desprez, adressée sans doute à Hamille. (4) Rouland à Delangle, 29 février. BB°° 451.
civile, il a une atütude bien différente et ne cesse de se montrer ce qu'il a toujours été, un administrateur habile et prudent. »
L’évêque de Montauban, Doney, est hostile au gouvernement. Il signe une pétition au Sénat, que colportent des prêtres et des membres de la société de Saint-Vincent de Paul. Plusieurs curés attaquent en chaire le gouvernement et sont menacés de poursuites par l’administration, l’évêque étant trop indulgent à leur égard. Il en est de même dans le Lot où Bardou est peu concihiant, tandis que l’archevêque d’Auch et l’évêque d'Agen maintiennent le calme dans leurs diocèses. Si le clergé et les classes riches sont hostiles, le peuple reste très indifférent. Le procureur général d'Agen écrit dans le même rapport : « Nous avons assisté à la prédication d’une véritable croisade », et : «Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais eu à rendre compte d’une situation aussi paisible (1) ». Dans les Landes, « le mécontentement du clergé est actif, bruyant, cherchant à faire de la propagande.. mais il est impuissant sur les populations (2) ».
La Gironde reste très calme. Le cardinal Donnet fait publier dans la presse locale qu'il n’a approuvé ni la distribution d’une brochure intitulée Sauvons le Pape, ni une quête faite pour le pape. Mais, arrivé à Paris pour la session du Sénat, il publie dans l’Ami de la Religion une note où il loue au contraire les distributions de brochures et les quêtes pour le pape, en regrettant que leurs organisateurs n'aient pas sollicité son concours. « Faiblesse habituelle et tergiversations du cardinal », note . Rouland (3). Il n’y a aucune agitation en Dordogne ni dans les Charentes, malgré le mandement hostile de Cousseau et la Leltre à nos commellants, que Lemercier fait distribuer, mais qui, dans ce pays napoléonien et anticlérical est unanimement blâmée.
A Poitiers, Pie fait plus d'opposition qu'aucun de ses collègues. Il consent, sur l'intervention du préfet, à ne faire lire qu'à Poitiers son mandement du 13 janvier (4), mais il le met en vente et le fait distribuer, ainsi que plusieurs autres lettres pastorales où il attaque le gouvernement. Le préfet Paulze d’Ivoy, qui lui est favorable, doit cependant constater qu'il a pour but « l'excitation des esprits (5) ». Un vicaire de Parthenay,
) BB:° 370, premier trimestre 1860.
) BB:° 451, 16 février.
) Voir p. 363.
Poplineau, publie en février une brochure, Le pape devant un maire de village, qui est poursuivie pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Ouvertement soutenu par Pie, qui lui donne de l’avancement, et par tout le clergé, Poplineau est acquitté par le tribunal de Niort sur le principal chef de l'accusation et condamné seulement à 100 francs d’amende pour omission du dépôt. Le parquet fait appel a minima, mais la cour de Poitiers, tout en approuvant la saisie de la brochure, confirme le jugement de Niort. Dans ces régions, le gouvernement ne peut compter sur la magistrature assise pour réprimer l’agitation cléricale. Damay écrit : « Il faut, chose incroyable, du courage et de l'indépendance, à raison du milieu qui nous presse, pour se poser en partisan dévoué, en sincère admirateur » du gouvernement impérial (1). Le 13 mars, Pie adresse à Dupanloup une longue lettre de félicitations qu'il communique à son clergé, et qu'il fait mettre en vente. Contre l'avis du préfet et du directeur de l’enregistrement, qui est clérical, Damay juge que cet écrit, n’ayant pas le caractère d’un acte d'administration diocésaine, ne doit être exempté, ni du dépôt, ni du timbre. Approuvé par Delangle, et malgré les protestations de Pie, il fait condamner l'imprimeur de lévêché à 100 francs d'amende pour avoir omis ces formalités. La circulaire du 25 janvier reçoit ainsi sa première application (2). En dehors de la société légitimiste, où l’on signe des adresses au pape et des pétitions au Sénat, le diocèse reste calme. Le clergé, bien que mécontent, ne fait pas d’agitation, et les populations sont indifférentes. À une élection partielle, à Bressuire, ancien pays de chouannerie, l’administration accepte de patronner le candidat clérical désigné par La Rochejaquelein, de Lescours, mais celui-ci, blämant la politique italienne de l’empereur, refuse de se présenter comme candidat officiel. L’administration désigne alors un autre candidat, Le Roux, qui est élu sans concurrent (3). La Vendée reste également très calme.
Dans le ressort d'Angers (4) «le petit nombre des manœuvres qui se sont produites pour exciter l’agitation religieuse a fait
(1) BB%0 885, quatrième trimestre 1859.
(2) BB°5 1.606. Voir p. 366.
(3) BB:8 1.567 ; Fiv I, dossier Lowasy de Loinville.
(4) Le 28 novembre, Angers avait donné dans une élection partielle 19.369 voix au candidat officiel catholique, Segris, contre 3.531 au légitimiste de Cumont, gérant de l’Union de l'Ouest, Segris avait eu l’appui du clergé, « dont Votre Excellence, écrivait le recteur de Rennes à Rouland, s'était assuré les sympathies par une mission Spéciale donnée à l’un de ses délégués ». (F1? 9.986, 30 décembre 1859.)
ressortir ce que l'attitude générale du clergé a eu de réservé. Ce résultat est dû en grande partie aux sages recommandations des évêques ; il est dû surtout à l’insuccès des premières manifestations dont les populations n’ont été nullement émues. Les villes ont répondu aux provocations ultramontaines par des répulsions manifestes, les campagnes les ont accueillies avec la plus complète indifférence. En vain on a voulu les apitoyer sur les maux dont on disait la religion menacée, elles ne croiront jamais la religion compromise tant qu’elles verront le culte libre et le clergé respecté (1) ».
Des prêtres font signer des adresses au pape et des pétitions au Sénat. Dans la Mayenne, des instituteurs congréganistes distribuent la brochure de Ségur à leurs élèves, et, à Laval, leur lisent le mandement de Pie (2). Dès le début d'avril, des quêtes pour le pape commencent. La surveillance exercée sur le clergé l’irrite, et il se rapproche des légitimistes, dont les journaux, plus répandus et mieux rédigés que les feuilles préfectorales, sont fräppés d'avertissements. Le dimanche de Pâques, l’évêque de Laval, Wicart, omet de chanter le Domine salvum. Il affirme n'avoir eu aucune intention hostile, mais il échange à ce sujet des lettres assez vives avec Rouland. Dévoué jusqu'alors au gouvernement, il s’en éloigne de plus en plus {3).
Le 19 décembre, deux élections partielles avaient eu leu en Bretagne. Nantes, toujours libérale, avait élu le candidat officiel, un protestant, Voruz, contre un légitimiste, que le clergé n’avait pas ostensiblement soutenu. À Vitré-Fougères (4) le préfet Féart, voulant avoir un député qui lui dût son élection, avait fait désigner comme candidat officiel le sous-chef du cabinet de l’empereur, de Dalmas, étranger au département. Les légitimistes, intransigeants ou ralliés, lui opposèrent un magistrat, Le Beschu de Champsavin. Brossais Saint-Marc avait déjà compromis son autorité auprès de son clergé en publiant une lettre pastorale très favorable à l’empereur sur la question romaine. Bien que brouillé avec Féart, il engagea Le Beschu à retirer sa candidature ; ayant échoué, 1} autorisa de Dalmas à dire aux curés qu'il avait la sympathie de leur archevêque. Puis il se plaignit de l’usage excessif qui fut
(1) BB:°368, extrait du rapport du procureur général d'Angers.
(3) ere À
(4) F1°2.567 ; BB:5 1.567 ; F 17 9.986 ; Baroche, 1.004, Rennes, 1.005, Rouland.
fait de cette autorisation, et exprima à de Dalmas le « dégoût »
que lui inspirait la pression administrative. De Dalmas, cependarit, continuait à se prévaloir de l’appui de l'archevêque et à promettre au clergé des faveurs administratives. « Voter pour M. de Dalmas, disait en chaire le curé de Fougères, c’est voter pour l’agrandissement de l’église. » Le clergé, d’abord favorable à Le Beschu, hésita et se divisa. De Dalmas fut élu par 25.570 voix contre 2.821 à Le Beschu. C'était un triomphe pour Féart, une défaite pour les légitimistes, une humiliation pour Brossais Saint-Marc. Pourtant, l’alliance du gouvernement et du clergé, rompue par la guerre d’Italie, semblait s'être reformée ; elle fut définitivement brisée par Le Pape el le Congrès,
Le conflit ouvert entre le pape et l’empereur rejette en effet tout le bas clergé breton dans l’opposition. Les légitimistes ralliés, les catholiques avant tout, qui avaient été Jusqu’alors les plus chauds partisans du zouverment, font également défection. Les efforts poursuivis pendant huit ans par l’administration, la politique de conciliation dont le voyage impérial de 1858 avait marqué le triomphe éphémère, ont irrémédiablement échoué. Le gouvernement consacre lui-même cet échec en supprimant | Univers et la Bretagne, qui avaient puissamment contribué à lui rallier le clergé breton. L'alliance traditionnelle des nobles et des prêtres se reforme contre le gouvernement impérial. |
Beaucoup de curés attaquent le gouvernement dans leurs sermons, surtout en commentant l’encyclique : « Il n’est que trop vrai que les partis ont poussé à l'agitation, que la distribution des brochures à 10 et 15 centimes, que sur plusieurs points la prédication, et partout le pétitionnement ont été les moyens systématiquement organisés pour semer les défiances et irriter les esprits (1). » Jaquemet, devenu très hostile au gouvernement, se pla nt amèrement de la surveillance exercée sur son clergé et obtient que le procureur impérial de Savenay, qui avait outrepassé les instructions de Delangle, soit blâmé. L’Espérance du Peuple reçoit un avertissement en janvier. Brossais Saint-Marc, bien que très mécontent, reste fidèle au gouvernement. La Motte de Broons est réservé, mais les prêtres
(1) F27 9.986, 24 février 1860. L'administration fit saisir sans oser la poursuivre une brochure hostile rédigée en breton par un prêtre légitimiste des Côtes-du-Nord, Lemeur (BB:° 451).
les plus influents du diocèse de Vannes, les chanoines Le Joubioux, et le Crom, ancien représentant à la Constituante, drigent l'agitation ; les frères de l’Instruction chrétienne de Ploërmel y prennent part. Le préfet écrit à Rouland le 29 février : « Je renonce à signaler individuellement à Votre Excellence tous les prêtres auxquels on attribue des propos plus ou moins coupables (1). » L’évêque de Saint-Brieuc, modéré mais faible, se sent débordé par le mécontentement de son clergé, irrité de la suppression de l'Univers et de la Bretagne. « Déjà par deux fois, écrit-il à Rouland, j'ai arrêté des manifestations que voulait faire le clergé et auxquelles des laïques-désiraient s’associer (2). » Sergent écrit lui aussi : « J'ai... empêché dans mon diocèse des manifestations que l’on se proposait de faire (3).» Le clergé paraît cependant moins hostile au gouvernement dans le Finistère que dans le reste de la Bretagne.
Tous les rapports sur la Bretagne s’accordent à constater que cette « agitation assez sérieuse. reste. presque exclusivement renfermée dans les classes supérieures et dans les presbytères, et qu’elle ne pénètre point dans la masse des populations ». Les paysans restent indifférents à la question romaine. « Pour eux, tant que rien ne sera changé à la situation actuelle du clergé, tant que le culte se célébrera avec sa pompe ordinaire, la religion ne sera point sérieusement compromise (4) »; ils continuent à faire confiance à l’empereur. Le peuple des villes est anticlérical.
L’agitation cléricale a donc échoué en ce sens que nulle part le peuple ne s’en émut : soit parce qu’il était hostile ou indifférent aux intérêts religieux ; soit parce que, le culte n'étant pas troublé, il ne sentait pas l’Église menacée ; soit par apathie politique ; soit parce que, même. dans les régions où l'influence du clergé était très forte, elle était contrebalancée par celle de l’administration. La lecon de cet échec ne fut pas perdue : il n’y eut, jusqu’à la fin de l’Empire, aucune tentative d’agitation analogue.
Mais le clergé tout entier, même dans les régions où il n’y eut pas d’agitation, était profondément mécontent de la politique suivie par le gouvernement, et, dans sa très grande maJo-
) F1° 2.575, 27 février. Voir p. 868.
) F19 2.564, 6 janvier.
(1 (2 (3 (4) BB: 1.567 ; rapport du procureur général de Rennes, 18 janvier.
rité, lui devint hostile. Sa défection entraîna celle de beaucoup de légitimistes ralliés à l’Empire et des catholiques avant tout, qui l'avaient ardemment soutenu. L'opposition des « anciens partis », impuissante tant qu’elle n’était formée que de légibtimistes intransigeants et d’orléanistes libéraux, comprit désormais, avec la très grande majorité du clergé, presque toute l'aristocratie, et une grande partie de la bourgeoisie, cléricale ou protectionniste. La masse des électeurs conservateurs resta docile à l’administration, mais les cadres du parti de l’ordre furent désormais hostiles au gouvernement impérial. Inquiets de cette situation, beaucoup de procureurs généraux exprimèrent le vœu que la question des Romagnes reçût le plus tôt possible une solution quelconque, mais définitive, ce qui aurait, croyaient-ils, apaisé l'opinion. Or, pendant les années qui suivirent, la question romaine resta au contraire constamment ouverte, et entretint l'hostilité des cléricaux contre le gouvernement impérial. Elle resta la principale préoccupation de l'opinion publique et domina la vie politique de la France.
L’agitation cléricale irrita Napoléon III, qui trouva le clergé ingrat. Il est difficile de savoir quelle influence elle eut sur sa politique italienne. Thouvenel écrivit à Gramont le 29 janvier : « Des considérations intérieures que je n’ai pas besoin de vous développer nous interdisent l’emploi du moyen que vous avez suggéré le 24 septembre dernier (1) et dont j'aurais usé, Je crois, sans le tapage produit par la fameuse et regrettable brochure. On nous accuserait de livrer le pape à la révolution, et Dieu sait à quel point l’empereur est éloigné de toute idée de violence à l’égard du Saint-Siège... »; et le 15 avril : « Des considérations intérieures ne nous auraient pas permis de rappeler l’armée ab iralo (2). » D’après ces deux lettres, l'agitation aurait atteint, du moins en partie, le but que se proposaient les cléricaux, en incitant le gouvernement impérial à ménager le pape plus qu’il n’en avait l'intention.
(1) Gramont, par lettre du 21 janvier, avait de nouveau proposé le rappel d’une partie des troupes françaises, pour faire peur au gouvernement pontifical. (2) Le secret de l'empereur.