‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 85 sur 150 · I. — Les suiles de l'agitation · texte numérisé non relu

I. — Les suiles de l'agitation

L’agitation avait été presque ignorée des journalistes, qui connurent surtout les mandements des évêques. Aussi, à la fin de 1859 et au début de 1860, l'opinion se répandit que l’opposition c'éricale n’était formée que de quelques évêques violents, tandis que le bas clergé, vivant près du peuple, restait fidèle au gouvernement impérial, Cette thèse contraire à la vérité fut longtemps soutenue par la presse officieuse. La presse antic éricale accueillit avec joie les circulaires de février : « Il y a dans ces divers documents officiels une révélation, c’est que les tentatives d’agitation que nous soupconnions existent sur une large échelle», constata le Siècle le 21 février. Le Siècle et l’'Opinion Nationale y puisèrent en effet des arguments contre le parti clérical, qu'ils purent attaquer librement, parfois avec l'appui de la presse officieuse. Le Constitutionnel répondit aux brochures de Dupanloup en citant les écrits- d’un de ses prédécesseurs, Rousseau, évêque d'Orléans sous le Premier Empire, qui avait attaqué le pouvoir temporel. Dupanloup condamna les doctrines et la conduite de Rousseau et traita les rédacteurs du Siècle, qui avait soutenu le Constitutionnel, de « gens sans honneur ». Ils lui intentèrent un procès, et leur exemple fub suivi par des parents de Rousseau. Dupanloup fut acquitté, mais avec des considérants sévères, Il reçut les félicitations de beaucoup d’évêques, et celles de la société orléanaise (1).

Les journaux irréligieux n'avaient d’ailleurs que la liberté d’attaquer le parti clérical. Le Siècle, ayant interprété comme un retour à la liberté de discussion en matière religieuse un non

(1) BB:* 1.609 ; Lagrange : Vie de Mgr Dupanloup ; T. Delord : Histoire du Second Empire.

lieu dont avait bénéficié l’Examen crilique de la religion chrélienne de Larroque (1), fut frappé d’un avertissement le 12 mars, les attaques contre la religion étant « plus coupables encore propagées par la voie de la presse périodique que lorsqu'elles se produisent dans des ouvrages qui, par leur forme et leur nature, ne s'adressent qu’à un nombre très limité de lecteurs ».

Napoléon III proposa, en février, de laisser au pape la souveraineté nominale des Romagnes, que Victor-Emmanuel aurait gouvernées à titre de vicaire du Saint-Siège. L’échec de cette proposition était déjà certain lorsque l’empereur ouvrit, le 17 mars, la session législative. Il laissa prévoir que, malgré ses conseils, le Piémont annexerait l'Italie centrale, et que la France réclamerait la Savoie et Nice. Il se plaignit de « l’émotion d’une partie du monde catholique ». Le président du Corps Législatif, Morny, déclara dans son discours du ? mars : « Lorsque le prêtre sort de son caractère, emprunte des armes mondaines et empiète sur les intérêts civils, soudain la susceptibilité gallicane se réveille, et l’esprit religieux perd tout ce que gagne l’esprit d'indépendance civile et politique qui fait le fond de l’opinion du pays (2). »

Les cardinaux, comme la plupart des évêques, déploraient le conflit survenu entre l’empereur et le pape. Ils étaient intervenus confidentiellement auprès du gouvernement impérial pour lui en signaler le danger, mais ils s’inquiétaient aussi de l’intransigeance de Pie IX. Rouland écrivit le 10 mars à Thouvenel : « Dans une récente audience accordée par l’empereur, le cardinal de Bonald a offert à Sa Majesté de proposer à ses collègues une démarche auprès du pape pour l’éclairer sur la situation. L'empereur a agréé ; les cardinaux se sont donc réunis il y a quatre Jours. »

« Le cardinal de Bonald désirait qu'une lettre collective sionalât positivement au Saint Père le péril qui pourrait résulter pour sa politique des calomnies et des erreurs dont on l’entourait

(1) BB16 1.603. D'après Delangle, l'ordonnance de non:-lieu, rendue le 12 janvier était « uniquement » fondée sur ce que le fait de la publication en France n’était pas suffisamment prouvé », le livre, qui avait paru à Bruxelles, contenant « de violentes attaques contre le catholicisme constituant dans leur ensemble un outrage à la morale publique etreligieuse ». En fait, l'administration en toléra la vente, parce qu'ils s'agissait, non d’un pamphlet, mais d’un ouvrage sérieux destiné à un public restreint.

(2) Un abbé gallican reprocha à Morny de confondre le gallicanisme et l’irréligion. Morny répondit par une lettre publique : « J'ai voulu dire que lorsque le clergé envahit le domaine politique, la réaction qu'il produit, et dont le principe est l’indépendance gallicane, dépasse le but et conduit à l’irréligion. »

au sujet de la France. Ses collègues ont pensé que cette formule si directe et si vive pourrait heurter le pape au lieu de le faire réfléchir, et que d’ailleurs son entourage, profondément blessé d’allusions aussi personnelles, réagirait de toutes ses forces. »

« Il a donc été convenu que la lettre au pape commencerait par des assurances de filial dévouement au Saint Père ; qu’on y ajouterait « que dans les circonstances actuelles, ce dévouement. « devait surtout se manifester par des conseils sincères ; qu'il « importait de ne rien faire à Rome en ce qui touche la France « (ctrca res nostras) sans beaucoup de mesure et de bons rensei- « gnements ; qu’à cet effet les cardinaux français, usant de leur « droit et remplissant leur devoir, priaient instamment Sa « Sainteté de les admettre à donner leur avis, etc ». Telle est en effet la substance de la tettre au pape que j’ai lue, le cardinal de Paris me l’ayant communiquée confidentiellement.Elle a été expédiée à Rome par un messager particulier. »

« Son but était surtout de faire comprendre au pape qu’il pouvait être trompé par les hommes ardents et exclusifs sur tout ce qui concerne la France, et qu'il fallait bien se garder de toute agitation ou bulle agitatrice ou de toute exposition de doctrines antipathiques à la constitution civile et politique de notre pays. Les cardinaux supposent que le pape leur répondra et leur permettra ainsi des communications à l’aide desquelles ils pourront s'expliquer plus amplement (1). » Cette tentative échoua, et le conflit entre le Saint-Siège et le gouvernement impérial continua de s’aggraver.

Victor-Emmanuel et Pie IX ayant rejeté la solution du vicariat. l’Italie centrale vota son annexion au Piémont, et, le 24 mars, fut signé le traité franco-sarde portant que la Savoie et Nice seraient réunies à la France « sans nulle contrainte de la volonté des popu'ations ». Le 26 mars, le pape lança une bulle d’excommunication contre « tous ceux qui ont perpétré tout ou partie de la criminelle rébellion des provinces susdites de nos États. leurs fauteurs, auxiliaires et adhérents », ce qui pouvait paraître atteindre Napoléon 111. Le Moniteur rappela le 1er avril que les Articles Organiques interdisaient de publier en France les actes pontificaux sans l'autorisation du gouver-

(1) Correspondance diplomatique. Thouvenel fit informer Gramont de cette démarche « qui témoigne assez. 1° des inquiétudes du clergé, au point de vue religieux, de l'attitude politique de la cour de Rome ; 2° des dispositions réelles de lopinion, en France, à l'égard de questions que l'esprit de parti, où un zèle mal éclairé contribuent à faire envisager à Rome sous un faux aspect. »

DTA MAURAIN. — POLITIQUE 26

nément, L'Ami de la Religion fut averti le 3 avril, pour avoir critiqué les Articles Organiques. Le nonce envoya la bulle aux évêques, ce qui était irrégulier. Le gouvernèment, cependant, ne protesta pas (1). Il avait atteint son but : le texte de la bulle ne fut pas publié et elle né provoqua aucune émotion.

Les pétitions pour le pouvoir temporel furent discutées le 29 mars par le Sénat. La commission demandait le passage à l’ordre du jour. Quatre cardinaux : Donnet, Gousset, Mathieu et Morlot, l’évêque de Marseille Mazenod, et deux laïques demandèrent le renvoi des pétitions au ministre des Affaires Étrangères, en spécifiant que ce vote ne serait pas un bläme pour le gouvernement ; ils furent très modérés. « II me semble, écrivait Mérimée (2) que les cardinaux se sont cru obligés do parler à cause de leur habit, mais qu'ils ne se sont pas donné de peine. » Le gallican Dupin leur répondit « avec une verve merveilleuse ». Il invoqua les traditions gallicanes, dénonça comme irrégulières la publication de l’encyclique du 19 janvier en France. et la célébration des prières qu’elle prescrivait. « Mais, dit-1l..., sur ces prières, qui ne sont que des pétitions, la Providence a passé à l’ordre du jour. » Cette phrase devint célèbre. Dupin expliqua ensuite « l’origine du serment que les papes prêtent de ne pas laisser démembrer les États de l’Église. I ne s’agit pas du tout de les soustraire à ces diminutions qui peuvent arriver à tous les gouvernements temporels. Ce serment est le remède qu’on a trouvé aux prodigalités des papes qui donnaient de toutes mains à leurs neveux et à leurs bâtards, quand ils en avaient. Tout cela a été dit avec des motssemi-bouflons, semiterribles qui emportaient la pièce, Nous avons envoyé les pétitionnaires à tous les diables, coneluait Mérimée, à 116 voix contre 16 ». Contrairement à l'usage, et malgré les représentations de Morlot (3) le gouvernement fit publier le compte rendu des débats, donnant ainsi au discours de Dupin, d’ailleurs un peu édulcoré, un grand retentissement et un caractère quasi officiel (4).

L'opposition fut plus vive au Corps Législatif qu’au Sénat. Les

(1) F19 1.932; Correspondance diplomatique, 8 et 10 avril.

(2) Mérimée, qui était sénateur, a raconté la séance à Panizzi dans deux lettres du 31 mars et du 1er avril.

(3) F1° 2.492, Magnin.

(4) Plusiéurs évêques protestèrent contre le langage de Dupin, notamment Pie (lettre pastorale du 7 avril) et Dufêtre, évêque de Nevers, diocèse d’origine de Dupin, (Voir Crosnier : Vie de Mgr Dufétre.)

cléricaux, dirigés par Plichon et Flavigny, attaquèrent, d'accord avec les républicains, l’élection du sous-chef de cabinet de l'empereur, de Dalmas, et les procédés employés par l’administration. Baroche reconnut qu'ily avaiteu des excès de zèle ; malgré l'énorme majorité obtenue par de Dalmas, son élection ne fut validée que par 123 voix contre 109 (1). Le 12 avril, à propos de la fixation du contingent, les cléricaux Lemercier et de La Tour reprochèrent au gouvernement de ne pas soutenir le pape dans la question des Romagnes. Granier de Cassagnac, sans blâmer le gouvernement, lui demanda de défendre le pouvoir temporel, tout en exprimant l’espoir que le pape ferait des réformes. C'était, semble-t-il, le sentiment de la grande majorité du Corps Législatif. Jules Favre, par contre, attaqua le pouvoir temporel, et regretta : que le gouvernement après avoir paru en envisager la suppression continuât à le maintenir. Baroche répondit que le gouvernement Jugeait nécessaire le pouvoir temporel, mais qu'il n’attachait pas la même importance à l’étendue plus ou moins grande des États pontificaux, et que, tout en cherchant à conserver les Romagnes au pape, il n’estimait pas qu’elle lui fussent indispensables. Le gouvernement, répliqua Lemercier, ne garantit done au pape que la possession de Rome ? Baroche refusa d'accepter cette interprétation de son discours.

IT. — Les volontaires ponlificaux, le denier de Saint Pierre el l'emprunt romain

Pie IX n’était pas seulement d’une intransigeancé absolue dans la question romaine (2), il était devenu hostile à l’empereur. Lasympathiemême qu'il avait eue pour lui, etla déception qu'il éprouvait redoublaient son irritation (3). Antonelli, par prudence,

(1) L'élection d’un autre candidat officiel, La Ferrière (Orne), fut invalidée, ét son concurrent, de Torcy, fut ensuite élu. Gomme les cléricaux, les protectionnistes avaient saisi ces occasions de manifester leur mécontentement. D'ailleurs, sur les quatre députés qui votèrent contre le traité de commerce, trois : Plichon, Cuverville et Flavigny, étaient des cléricaux. -

(2) Gramont à Thouvénel, 6 mars : « C’est dans le pape que réside l’opiniatreté et l’aveuglément, et c’est de lui que part la résistance. Voilà où conduisent sur le trône la faiblesse et l'incapacité. Les saintes vertus ne suffisent pas pour régner. » (Cerçay 165 A II 4, et Le secret de l’empereur.)

(3) Un diplomate français entré au séminaire français de Rome, Menneval, écrivait à Thouvenel, le 12 mars : « Le pape, je le sais de bonne source, a des sentiments français ; il est, au fond du cœur, très attaché à la personne et à la dynastie de l'empereur, et la vivacité même dont il a fait récemment preuve dans son allocution du jour de l’an et dans son encyclique témoigne surtout du chagrin que lui cause Phostilité dont il se croit l’objet de sa part. » (Cerçay 165 A IT 4.)

lui conseillait vainement de ménager, au moins dans la forme, le gouvernement impérial. Pie IX subissait de plus en plus des influences violemment hostiles à l’empereur, notamment celle de son camérier secret, le belge Mérode, beau-frère de Montalembert, et celle du nonce Sacconi, brouillé avec le gouvernement impérial, et qui fréquentait les salons de l’opposition (1).

Napoléon IIT désirait évacuer Rome (2), mais avec l’assentiment du pape. Le roi de Naples ayant refusé de substituer ses troupes au corps d'occupation français, Thouvenel proposa, à la fin de mars, de faire occuper Rome par des troupes belges, bavaroises, espagnoles, et portugaises. Le pape ferait des réformes ; les puissances lui garantiraient la possession de ses États (3), moins les Romagnes, et lui fourniraient des subsides. Le pape refusa ; il ne voulait ni des réformes, ni de la garantie des puissances, qui aurait consacré la perte des Romagnes. Il désirait le départ des troupes françaises, mais il comptait sur les catholiques, et notamment sur ceux de France, pour lui procurer de lPargent et une armée.

Dès le 17 décembre 1859, l’évêque de la Guadeloupe, Forcade, qui se trouvait à Rome, écrivait à l’archevêque de Cambrai Régnier : « Quoique je n’en aie reçu aucunement la mission, je ne crois pas inopportun de vous dire que vous seriez fort agréable au Saint-Siège si vous aviez la bonne inspiration d’ordonner dans votre diocèse une quête en faveur du trésor pontifical qu’a ruiné l'insurrection des Romagnes. Je sais d'aussi bonne part que

(1) Gramont à Thouvenel (18 février) : « .… Mgr Sacconi est beaucoup plus violent que le cardinal ; il jette de l'huile sur le feu autant que possible ; il excite le pape, non seulement par ses appréciations malveillantes et passionnées, mais aussi et surtout par des anecdotes fausses et calomnieuses sur l’empereur, par des paroles qu'il prête à Sa Majesté, et une foule de rapports inexacts, qu'il recueille dans tous les salons de l’opposition la plus violente à Paris. Sa correspondance n'épargne pas le clergé non plus, el il est parvenu à nuire énormément dans l'esprit du pape au cardinal Morlot. » (Cercay 165 A II 4, et Le secret de l'Empereur). Mérimée à Panizzi (25 mars) : « Mgr Sacconi..…. était menaçant et furieux il y a quelques jours. Il a dit dans une maison qu'il dépendait de lui d’exciter la guerre civile en France et de mettre en pièces le trône de l’empereur. »

(2) Gramont à Thouvenel (24 mars) : «… la nécessité, je dirai plus, l'urgence de notre retraite devient de jour en jour plus évidente car il faut désespérer d'exercer sur le Saint-Siège l'influence légitime à laquelle nous pouvons prétendre tant que nos sold: its garderont à Rome le pape et le Sacré Collège, La présence de la garnison française crée au Vatican une surabondance de sécurité qui paralyse toute action politique ou diplomatique. Si au contraire Rome était gardée par les troupes pontificales, lé danger ne serait pas plus grand, mais la sécurité et la confiance des prélats beaucoup moindre, et vous les verriez bien plus VAE et bien plus dociles. » (Cer- Çay 169 A II 4; «e secret de l’empereur.)

(3) Napolé on III était hostile à cette garantie, et la par la suite, disparaître du projet. (Le secret de l’empereur : Thouvenel à Gramont, 8 avril.)

possible que Sa Sainteté ne veut rien demander, et encore bien moins rien imposer à cet égard, mais que, néanmoins, elle verrait avec un plaisir infini la France lui donner cette nouvelle preuve deson dévouement ; je sais qu’on ne veut inviter aucun évêque en particulier à prendre l'initiative, mais qu’on voudrait bien que les plus anciens et les plus considérables la prissent quasi proprio motu. Je sais enfin à n’en pouvoir douter que cette question ayant été mise hier sur le tapis dans le cabinet du Saint Père, votre nom y a été prononcé... ce qu’on a surtout en vue, c’est moins le résultat matériel que l’effet moral » (1). Régnier, qui venait de faire une quête pour reconstruire sa cathédrale répondit que le moment ne lui paraissait pas venu de fonder l’œuvre du denier de Saint Pierre. Au début de 1860, Pie, ayant consulté à ce sujet plusieurs de ses collègues en reçut également des réponses dilatoires. Jaquemet lui-même répondit: «Je dois dire que, même dans le bon pays que j'habite, on prévoit de grandes difficultés. On a réussi à répandre dans le peuple des villes et des campagnes une demi-persuasion qu'il ne s’agit dans l’affaire de Rome que d'intérêts temporels, et que c’est une question d'argent. Ma pensée serait donc d'attendre (2) ». Pie se rangea à cet avis. Le procureur général de Nîmes, Thourel, qui était clérical, dit dans un rapport du 27 février savoir de bonne source que «le légat du pape à Paris a autorisé les évêques à ouvrir une souscription en faveur du Saint Père (3) ». Jusqu'au mois d'avril, aucun d’eux ne prit pareille initiative.

Par contre, dès la fin de février et au mois de mars (4), des quêtes furent faites pour le pape dans plusieurs villes (Besançon, Bordeaux, Lyon, Rouen, Strasbourg, Saint-Brieuc) et, en avril, dans beaucoup d’autres. Ces quêtes étaient faites par des dames, presque toujours légitimistes, et uniquement dans la riche société cléricale. Les évêques ne les patronnèrent pas, et l'argent ne fut pas transmis au pape par leur intermédiaire. À Rouen, on parla de le lui faire parvenir par le comte de Chambord (5). La confrerie qui s'était formée à Lyon envoya une délégation porter à

(1) Destombes : Vie du cardinal Régnier.

(2) Baunard : Histoire du cardinal Pie.

(4) Voir chap. XIV, $ 4.

(5) Le procureur général de Rouen écrivait au sujet de cette quête : « L'archex êque de Rouen en a eu connaissance, je le tiens de lui-même ; mais en principe, il ne l'approuvait pas ; en fait, il ne l’a pas appuyée. » (BB*° 387, premier trimestre de 1860.) Le procureur général évaluait les sommes réunies à 50.000 francs. Les agents du gouvernement n'avaient sur ce point que des renseignements très incerlains.

Rome le produit de ses quêtes (1). En général, il semble que l'argent fut envoyé au nonce : « Il reçoit et envoie beaucoup d'argent à Rome », écrivait Gramont le 3 mars ; et le 6 : «Le nonce a décidément organisé la perception du denier de Saint-Pierre, à Paris et dans la province. Quelqu'un a vu chez lui un coffre rempli d'argent, d’or et de billets, préparé pour l’expédition à Rome, et il lui a dit : voilà la réponse des catholiques à l’empeteur (2) ». D'autre part, à la fin de mars, le Saint-Siège demanda au gouvernement impérial l'autorisation d'émettre un emprunt en France, et elle lui fut accordée en principe (3).

Le gouvernement pontifical se préoccupait aussi de renforcer son armée. Dès octobre 1859, il avait demandé l'autorisation d’embaucher des Français dans l’armée pontificale. Le gouvernement impérial la lui avait refusée en raison de la « législation qui... impose à tout Français qui veut prendre du service dans une armée ‘étrangère l'obligation d’en obtenir préalablement l’autonisation sous peine de perdre sa nationalité (4)». En mars 1860, Antonelli insista: « Ce ne serait pas, disait-1l, un enrûlement réglé, mais l'acceptation de services volontaires proposés par des citoyens français libres de tout engagement envers leur pays. Jusqu'ici le Saint-Siège a toujours refusé afin de ne pas aller à l’encontre du désir que Votre Excellence avait manifesté au nonce, mais il attacherait un grand prix à ce que le gouvernement de l’empereur, sans rien autoriser officiellement, tolérât, de sa part l’acceptation de ces offres de services individuels(5) » Le gouvernement impérial persista dans son refus, sauf le cas d'autorisation personnelle et révocable.

Or le gouvernement pontifical faisait alors demander à Lamoricière de venir organiser son armée. Proscrit en décembre 1851, rentré en France grâce à l’amnistie de 1859, Lamoricière était récemment revenu au catholicisme. Il avait cessé d’être républi- Cain, mais il restait irréductiblement hostile à l'Empire. Après que l’ancien ambassadeur de France à Rome, Corcelles (6), et l’évêque d'Amiens l’eussent pressenti, Mérode vint le trouver au début de mars eb vainquit ses hésitations. Lamoricière, sous un

(1) F?e III Rhône 10 ; voir ci-dessous ; à la fin de juin, elle avait r éuni 200.000 fr- À Paris, la sœur de Veuillot fit des quêtes pour le pape.

(2) Cerçay 165 A II 4 et Le secret de l’empereur.

(3) Correspondance diplomatique, 24 et 31 mars.

(4) Correspondance diplomatique, 29 octobre 1859.

(b) Correspondance diplomatique, 10 mars 1860.

(6) Voir sa lettre du 8 avril à Thiers (Bibliothèque nationale, manuscrit 20.618) ; Flornoy : Lamoricière ; Besson : Vie de Mgr Xavier de Mérode.

faux nom, se rendit à Rome par l'Autriche, accompagné de Mérode ; il y arriva le 1er avril.

Antonelli assura Gramont que le pape ne nommerait pas Lamoricière général en chef sans l'autorisation de l’empereur, mais Lamoricière refusa de la demander. « D'autre part, la coterie du Vatican à la tête de laquelle marche Mgr de Mérode tenait à imprimer à cette mesure le caractère d’un défi insultant à la France, et malgré le cardinal Antonelli, dont l'esprit mesuré sentait toute l’imprudence de cette conduite, malgré des promesses formelles violées avec une aisance qui est vraiment inqualifiable, la nomination du général de Lamoricière fut signée le mardi 3 au soir par Sa Sainteté, et, le mercredi matin, le cardinal m'en fit part (1). » Gramont fit alors révoquer cette nomimation, et se fit charger par le gouvernement pontifical de demander l'autorisation de l’empereur. Elle fut donnée le » avril, par télégraphe. Le 7 avril, le Journal de Rome publia une proclamation de Lamoricière : « La révolution, comme autrefois l’islamisme, menace aujourd’hui l’Europe, et, aujourd’hui comme autrefois, la cause du pape est celle de la civilisation et de la biberté dans le monde. »

«La combinaison Lamoricière a été conçue et s'exécute dans un esprit d’hostilité incontestable envers le gouvernement de l’empereur » écrivit Gramont à Thouvenel le 7 avril (2). Il se plaignit du commandant du corps d'occupation, le général de Goyon, clérical et de tendances légitimistes, quifaisait bon accueil à Lamoricière (3). Le 10, Gramont signala le rôle joué à Rome par les cléricaux français : ©. à peine M. de Lamoricière fut-l à Rome qu’on y vit arriver de nombreuses délégations qui se présentèrent en corps et avec pompe devant Sa Saintelé, aflectant tous les caractères de l’opposition dynastique la plus prononcée, et tenant aux pieds du trône pontifical un langage dont la violence dénote une exaltation fanatique. Les camériers secrets qui dirigent la camarilla pontificale et dont l’influence a été si souvent désastreuse pour le Saint-Siège encouragent ces manifestations par tous les moyens dont ils disposent. Il y a quelques jours, un air de mystère régnait au Vatican ;

on arrêtait les visiteurs en leur demandant : «êtes-vous Breton » ?

(1) Gramont à Thouvenel, Correspondance diplomatique, 7 avril ; dépêche inccre rectement citée dans le livre jaune.

(2) Cerçgay 165 A II 4, et Le secret de l’empereur. ne

(3) 11 demanda même son rappel, le 10 avril, puis revint sur cette demande après avoir eu une explication avec lui. (Cerçay 165 A IT 4 et Le secret de l'empereur.)

et on leur expliquait que les salles étaient momentanément fermées parce que le Saint Père y recevait les hommages de la Bretagne, qui, par députations, venait protester contre l’empereur excommunié. Samedi dernier, c'était le tour des Lyonnais à la tête desquels un M. Chaurand, de Lyon, pérorait comme un énergumène et criait à haute voix qu'il venait offrir au pape 60.000 francs par mois. Un Français, qui, bien que catholique fervent, n’a pas cru devoir répudier sa nationalité, fut interpellé vivement en ces termes : « Monsieur, on est sujet du pape avant d’être sujet de son souverain ; si vous n'êtes pas dans ces sentiments, que venez-vous faire ici 2»... Le général de Lamo- ricière ne perd pas une occasion de mal parler de l’empereur, eb il le fait sans aucune retenue, même avec les membres du corps diplomatique... je vous citerai une phrase de Mgr de Mérode, répétée par une personne qui l’avait entendue avec indignation. . Comme on le félicitait du succès de sa mission : Mais oui, dit-il, c’est un pelit soufflel que nous donnons à l’empereur. » Gramont conseillait d’évacuer Rome : « Le gouvernement pontifical ne nous demande pas de rester, et le général en chef déclare n'avoir aucun besoin de notre concours. Notre départ est admis par l’opinion publique, il est, pour ainsi dire, commandé par les circonstances (1). »

Bientôt, Lamoricière modéra son langage, à la demande d’Antonelli, et rendit visite à Gramont. Mais le 16 avril, une commission de cardinaux fut constituée pour recevoir les dons faits au pape, et, le 21, Mérode fut nommé ministre des Armes. Napoléon III, blessé de ces manifestations hostiles, désirait plus que jamais l'évacuation. Le gouvernement pontifical la désirant également, elle fut décidée le 11 mai par un échange de notes. Elle devait être terminée dans les premiers jours de septembre. Gramont partit peu après en congé. Mais le 11 mai, Garibaldi avait débarqué en Sicile. Après l'Italie centrale l'Italie du Sud était gagnée par le mouvement national.

Cependant, les négociations relatives à l'emprunt romain se poursuivaient. Le gouvernement impérial posa comme condiions que la souscription serait limitée pour la France à 29.000.000 de francs, et que le rôle du nonce se bornerait à désigner la banque chargée de l'émission. Le gouvernement craignait en

(1) Cette dépêche fut citée dans le livre jaune, et fit sensation. Cependant, les passages les plus vifs, eL notamment le mot de Mérode avaient été omis. Gramont informa Thouvenel le 21 avril que le duc de La Rochefoucauld Bisaccia avait fait don à Pie IX de 12 canons rayés. (Cerçay, 165 A II 4.)

effet qu'une nouvelle agitation religieuse ne fût organisée sous ce prétexte. Antonelli assura Gramont que rien n’était plus éloigné des intentions du Saint-Siège, mais il avoua que, les rentes > % de l’État pontifical étant à 80, émettre au pair de nouvelles rentes 5 %, c'était « faire appel à la charité eb au dévouement plutôt qu'aux capitalistes », et donner à l'emprunt « un caractère religieux plutôt qu’un caractère financier (1) ». 1 n’accepta qu’à la fin de mai les conditions du gouvernement impérial.

Déjà, quelques évêques organisaient l’œuvre du denier de Saint Pierre. L’évêque d'Angers, Angebault, la constitua le premier par circulaire du 13 avril, sur le modèle de l’œuvre pour la Propagation de la foi : chaque curé formerait un comité ; les fidèles s’engageraient à verser une cotisation régulière, et se grouperaient par dizaines : « Ausitôt que la première dizaine est formée, tous ceux qui la composent doivent agir chacun pour former une nouvelle dizaine, et ainsi de suite.» Vers la même date, le cardinal de Bonald approuva l’œuvre du denier de Saint Pierre qui se constituait à Lyon. Comme Angebault, il se déclarait persuadé que le gouvernement impérial verrait cette œuvre avec faveur. Le gouvernement craignit au contraire qu'elle ne fournit des cadres à l’opposition cléricale. Au surplus, de tels comités tombaient sous le coup du décret du 25 mars 1852 sur les associations (2).

Par circulaire du 5 mai, Rouland informa les évêques que Je gouvernement autorisait l’emprunt romain. « Mais il importe que cét emprunt garde son caractère financier, car il est l'acte

(1) Correspondance diplomatique, 5 mai.

(2) Doney (18 avril), Belaval (20 avril), Régnier (25 avril) furent parmi les premiers évêques à encourager publiquement les dons au pape, et à se charger de les ‘zansmettre, mais ils ne constituèrent pas de comités. Belaval, évêque de Pamiers, très dévoué au gouvernement, avait écrit le 12 avril à Rouland au sujet des quêtes faites par des . dames dans plusieurs villes : « Ce mode... me sourirait fort peu. Je le trouve blessant pour la dignité de l'autorité ecclésiastique, et, jusqu’à un certain point, pour la loyauté et la franchise qui doivent toujours caractériser ce que cette autorité prescrit ou permet. Pourquoi d’ailleurs paraître se défier de l'approbation, du moins de la bienveillante tolérance du gouvernement quand il s’agit d’un témoignage de sympathie à donner au chef de l’Église pour lequel l'empereur a toujours hautement professé un filial dévouement ? Donc, Monsieur le Ministre, à moins que Votre Excellence ne m'en détourne, et dans un intérêt, je le répète, de dignité et de franchise, pour Ôter même toute occasion, tout prétexte à l'esprit de parti quel qu'il soit, je serais disposé à ouvrir une souscription au secrétariat de l'évêché. I1 suffirait pour cela d’une circulaire très simple, très brève, adressée aux curés avec nouvelle recommandation d'observer une irréprochable prudence. Du reste, je crois le clergé de ce diocèse vraiment exemplaire à cet égard. J'aviserai à la persévérance, » (F 7° 2.554.)

d’un souverain étranger s'adressant, du consentement de l’empereur, aux ressources de la France par des considérations et pour des besoins temporels. Chacun est libre, comme personne privée, de souscrire à l’emprunt romain, mais les évêques et le clergé ne sauraient être, comme personnes publiques, organisateurs, agents ou intermédiaires d’une mesure exclusivement politique et séculière. Je n'hésite pasà ajouter, Monseigneur, que lesévêques et Le clergé ne doivent pas non plus établir sans l'autorisation du gouvernement, des agences ou comités de souscription destinées à solliciter dans les communes des dons et secours pour les besoins de la cour de Rome. Que les citoyens donnent librement et individuellement, c’est leur droit, mais les adhésions ne peuvent être ni provoquées (1) ni organisées comme s'il s'agissait d’une dette ou d’une contribution nationale. Nul n’a le pouvoir de ressusciter, dans notre pays, sous une forme publique et presque administrative les anciens tributs ou collectes qui rappelleraient des prétentions et des usages proscrits par le temps et par la législation (2) ». Pie, par un mandement du 26 juin, Angebault, Dufêtre et Plantier, par des lettres à Rouland, protestèrent contre ces prescriptions, et contre l’appellation de « souverain étranger » appliquée au pape (3).

Le 17 juin, le nonce informa le gouvernement impérial que les banquiers Blount et de la Bouillerie seraient chargés de l'emprunt romain. Mais, contrairement aux engagements pris par le gouvernement pontifical, «(Mgr Sacconi a écrit aux évêques pour les exciter àrecommander par un mandement spécial aux fidèles de verser leur argent à MM. Blount et Cie. Ce procédé, écrivait Thouvenel (4), a très vivement irrité le conseil des ministres, et si

(1) Rouland voulait même interdire les quêtes dans les églises, (F:° 5.605.)

(2) Plusieurs évêques reprochèrent à Rouland d'attribuer gratuitement ces prétentions à Pie IX. Or, Gramont écrivait le 3 avril à Thouvenel : « Le pape s’est déjà exprimé sur la question des subsides ; il n'accepte pas le système d'une rente inscrite au grand-livre des États. 11 ne se prêterait qu’à une contribution qui aurait. la forme d’une compensation des anciens droits canoniques perçus sur les bénéfices vacants, et qui par cela même serait très difficile à concilier avec les institutions actuelles de la plupart des États contribuants. »(Cerçay 165 A IL 4; Le secret de l’empereur.)

(3) Les lettres d’'Angebault et de Plantier furent publiées dans les journaux belges. Is affirmèrent n'avoir été pour rien dans cette publication. On pensa, au ministère des Cultes qu’elle était « sans aucun doute le fait du nonce » (F1° 2.489), qui usait constamment de procédés incorrects.

(4) Au chargé d’affaires de France à Rome, le marquis de Cadore, 24 juin. (Cerçay 165 A IT 4.) L'évêque d'Agen avait cité, dans sa circulaire, la lettre que le nonce lui avait adressée. Antonelli désavoua ces procédés du nonce. (Correspondance diplomatique, 29 et 30 juin, 11 et 14 juillet.)

l'appel du nonce entraïnait de fâcheuses démonstrations, le gouvernement se verrait contraint, dans un intérêt de paix publique, à retirer une autorisation dont on viole les conditions ».

Dociles au nonce, les évêques, malgré la circulaire du 5 mai. firent des lettres pastorales pour recommander l'emprunt romain. Beaucoup d’entre eux prirent en même temps des dispositions relatives au denier de Saint Pierre (1). Ils se féhicitèrent de la cénérosité des fidèles envers le pape et se chargèrent de lui faire parvenir les sommes qui leur seraient transmises par l’interméciaire des curés et des servants. La plupart n’ordonnèrent pas de quêtes. Certains spécifièrent que les offrandes devaient être spontanées, qu'il n’y aurait pas de quêtes, même dans les églises, et que les comités étaient interdits. Sur ce denier point, celui qui préoccupait le plus le gouvernement, les évêques se conformèrent en général à la circulaire du 5 mai (2).

Mais des associations laïques cherchaient à organiser les secours au pape. Le comité de Saint Pierre se mit en relations avec quelques évêques (3), et chercha à constituer des comités départementaux, tant pour réunir de l’argent que pour recruter des hommes (4). Il avait pour correspondants à Rome le supérieur du séminaire français de la congrégation du Saint-Esprit, Stumpf (5), et le général des Dominicains, Jandel (6). Le gouvernement ne parait pas en avoir eu connaissance. Ce comité ne semble d’ailleurs pas avoir joué un rôle prépondérant dans l'organisation des secours au pape.

Les cléricaux de Lyon tentèrent aussi de constituer une organisation générale. Par une circulaire du 29 Juin, ils informèrent les évêques de l’œuvre qu'ils avaient fondée «avec l’autorisation de S. E, le cardinal de Bonald », des services qu'elle avait rendus, et de l’accueil bienveillant que Pie IX avait réservé à sa délégation. « Sa Sainteté... a daigné ériger leur société en archiconfrérie et l’enrichir de nombreuses indulgences (7). Aujour-

(1) Certains refusèrent de l’établir dans leur diocèse, notamment le nouvel évêque de Nancy, Darboy (BB2° 381, deuxième trimestre 1860).

(2) Cependant, Dreux-Brézé institua en mai, dans toutes les paroisses de son diocèse une confrérie pour l’œuvre du denier de Saint-Pierre. Angebaull maintint l’organisation qu'il avait prescrite. Les journaux républicains organisèrent des quêtes en faveur de Garibaldi.

(3) Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert.

(4) Boissard : Théophile Foissel.

(5) Gautherot : Emile Keller.

(6) Cormier : Vie du P. Jandel.

(7) Voir Daux : Le denier de Saint Pierre, 1907 ; in-1? ; Béringer : Les indulgences ; PU ULS90 in-16:

d’hui, la charité chrétienne leur fait un devoir d’offrir à tousleurs frères un moyen de participer aux faveurs qui leur ont été accordées. C'est dans cette pensée que nous prions Votre Grandeur d'autoriser dans son diocèse l’établissement de l’archiconfrérie de Saint Pierre... Quant au versement des sommes recueillies, le conseil diocésain institué par Votre Grandeur pourra à son choix les adresser, soit au conseil de Paris, qui a fait une demande d’agrégation à l’archiconfrérie (1), soit au trésorier du conseil de Lyon. » L’archiconfrérie, qui était en relations avec la commission de cardinaux instituée par le pape à cet effet, et avec Lamoricière, avait pour but la défense du Saint-Siège « dans tous ses droits spirituels et temporels », pour règle « une entière soumission au chef de l’Église », pour moyens «la prière, la publication et la propagation des meilleurs écrits composés en faveur du siège apostolique, et les souscriptions connues sous le nom de demier de Saint Pierre », enfin « tous autres moyens transitoires ou secondaires indiqués par les circonstances ». Le « recteur » de l’archiconfrérie était le vicaire général de Serre, neveu de Bonald. Dans chaque diocèse, l’évêque devait nommer un « vice-recteur » ecclésiastique et un conseil laïque (?).

Le gouvernement fut informé de cette tentative par l’évêque de Montpellier. Rouland, par circulaire du 18 juillet, annonça aussitôt aux évêques que le gouvernement ordonnait la dissolution de cette association illégale « essentiellement laïque dans sa composition. aussi politique que religieuse par son but ». Il les invita à empêcher leurs prêtres d’y entrer. En même temps, il chargea le préfet du Rhône de voir le cardinal de Bonald. Celui-ci répondit que «tout cela s’était fait, non seulement sans son aveu, : mais à son insu ; 1l s’est montré fort mécontent de l’abus qu’on avait fait de son nom (3) et... a déclaré qu'il allait dissoudre l’archiconfrérie et écrire aux évêques pour désavouer la circulaire qui leur avait été adressée (4) », ce qu'il fit aussitôt. Plusieurs évêques écrivirent d’ailleurs à Rouland qu’ils avaient spontané-

(1) 11 s’agit probablement du comité de Saint Pierre.

(2) Lyon était le centre de l'œuvre pour la Propagation de la foi, répandue dans toute la catholicité, et dont les souscripteurs étaient groupés par dizaines sous la direction du clergé. Cette organisation pouvait servir de modèle à l’œuvre du denier de Saint Pierre : Angebault et d’autres évêques l’imitèrent. Mais, contrairement à la Société de Saint-Vincent de Paul, l'œuvre pour la Propagation de la foi, qui cependant n'élait pas autorisée, para:t n'avoir inquiété le gouvernement ni avant 1859, ni pendant l'agitation cléricale.

(3) L’approbalion qu'il avait donnée dans son mandement d'avril à l'œuvre du denier de Saint Pierre était en effet vague et générale.

(4) Fe III Rhône 10; voir aussi F1°5,631.

ment désaprouvé l’archiconfrérie de Saint Pierre (1) ; elle paraît avoir été effectivement dissoute, (?) tandis que le comité de Saint Pierre subsista.

Les Français qui s’engagèrent au service du pape furent très peu nombreux. Le 29 mai, le bataillon franco-belge ne comptait que »4 inscrits (3). En septembre, 4 à 500 Francais servaient dans l’armée pontificale. Les enrôlements se faisaient, d’après Gramont (4), « les uns par l’office de recruteurs plus ou moins honnêtes dans leur manière d’embaucher les enrôlés, les autres par suite d’un sentiment, sinon très éclairé, du moins désintéressé et spontané de la part des volontaires. Quant aux premiers, les avertissements que Votre Excellence m'a chargé de transmettre, et les mesures prises par le gouvernement de l’empereur suffiront, j'aime à le croire, pour rappeler les recruteurs pontificaux à l’observation des lois, et les faire renoncer à un système de supercherie qui n’est plus de notre temps ». La seconde catégorie, de beaucoup la plus nombreuse, était formée de quelques séminaristes, et surtout de nobles légitimistes, venus notamment de l'Ouest, e£ violemment hostiles à l'Empire (5). Dans les corps de volontaires français, écrivait Gramont (6), « l’empereur et son gouvernement sont insultés de telle facon que ceux qui ne font pas profession de haine n’y peuvent pas rester». À une dizaine d’exceptions près, 1ls n'avaient pas sollicité du gouvernement l'autorisation de servir à l'étranger ; aux termes de l’article 21 du Code civil, ils avaient donc perdu la nationalité française. Le gouvernement continua cependant à les considérer provisoirement comme Français.

Leur conduite rendait la situation de Gramont d’autant plus difficile que le général de Goyon restait en relations avec Lamoricière et Mérode. Pendant son congé (20 mai-11 juillet) Gramont obtint de l’empereur l'assurance que Goyon serait rappelé. De retour à Rome, il écrivit le 21 juillet à Thouvenel (7) : « J'ai vu

(1) F2°2.,489 Angebault, 2.506 Donnet, 2.555 Darboy, 2.596 Delcusy. Par contre, à Angoulême, le comité affilié à l’archiconfrérie était dirigé par le secrétaire de l'évêché. (BB°° 450.)

(2) Veuillot : Correspondance, t. T : lettre du 8 août à Mme de Pitray.

(3) Le Gonidec de Traissan : Souvenirs des zouaves pontificaux. Correspondant, 10 mai 1911.

(4) Correspondance diplomatique, 27 juillet.

(5) Flornoy : Lamoricière. Un général piémontais, lisant la liste des Français tués où blessés à Castelfidardo se serait écrie : « Quels noms ! On croirait lire une invitation au bal à la cour de Louis XIV. »

(6) Cerçay 165 A II 4, 28 juillet. Voir Correspondance diplomatique, 28 avril, 16 juin, 27 juillet, 3, 13, 18, 21 août.

(7) Cerçay 165 A IT 4; Le secret de l’empereur.

Al4 LA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE DU SECOND EMPIRE

les preuves de ce que je vous écris : savoir que le ministre de la Guerre (1) agit en dehors de vous, et dans un sens diamétralement opposé au ministre des Affaires Étrangères au sujet des affaires de Rome. Le général de Goyon est l'instrument de cette intrigue, et des dames qué vous devinerez sans que je vous les nomme en sont l’âme. On vient de lui envoyer des agents secrets qui sont venus avec l’ordre de faire des rapports dans un sens indiqué à l'avance. Le général enverra ces rapports afin qu’ils soient opposés aux informations du ministre des Affaires Étrangères, autrement dit, de l'ambassadeur... Si les circonstances vous avaient mis comme moi en mesure de connaître toute la puissance et toutes les ressources de l’organisation occulte dont je vous signale ici une très petite ramification, vous comprendriez a nt que je ne trace pas ces quelques lignés sans quelque inquiétude. » L'impératrice était en effet favorable au pape. Plusieurs de ses dames d'honneur (2) étaient très cléricales. C'était un des moyens par lesquels les influences cléricalés continuaient à s'exercer sur le gouvernement. Goyon partit en congé au début d’août, mais il se croyait certain de revenir.

Les volontaires français, bien que très peu nombreux, pouvaient être utiles au pape, car ils étaient sûrs, tandis que les soldats pontificaux recrutés en Italie ne l’étaient pas. Il est très difficile d'évaluer le produit du denier de Saint Pierre pendant cette période. D’après un rapport du procureur général de Lyon, on l’évaluait en juillet à 1.500.000 francs, pour la France et la Belgique, ce qui paraît vraisemblable (3). Or les dépenses annuelles du Saint-Siège étaient d'environ 60.000.000 de francs. Enfin l'emprunt romain ne produisit en France que 17 millions sur les 25 que la cour de Rome avait l’autorisation d'émettre.

L'effet moral de ces secours fut médiocre. Ils ne provenarent que des classes riches, et surtout du parti légitimiste, ce qui confirmait la thèse du gouvernement d’après laquelle l’agitation relative à la question romaine était plus politique que religieuse. Le peuple resta tout à fait étranger à ces manifestations, même dans les régions très cléricales.

Les rapports des procureurs généraux sur le second trimestre de 1860 s’accordent à constater que l'agitation était alors tout

(1) Randon, qui était protestant, était très dévoué à l'Église. I1 se convertit au catholicisme en 1867. Voir ses Mémoires ; et la Vie du maréchal Randon, par Rastoul.

(2) Mmes de Malaret née Ségur, de Montebello, de Viry, de Lourmel, ete.

à fait calmée. A la fin de juin, le gouvernement leva la défense faite aux journaux en octobre 1859 de publier et de commenter les mandements épiscopaux. Aux élections municipales d'août, le clergé, découragé par son échec du début de l’année, ne fit en général pas d'opposition (1). Le refroidissement de ses relations avec le gouvernement se manifesta seulement à l’occasion de cérémonies religieuses.

Parisis, ayant obtenu la béatification de Labre, organisa de grandes fêtes à Arras pour le retour des cendres du bienheureux : 23 évêques y assistèrent (15-17 juillet). Mais le gouvernement, qui n’avait pas été consulté sur l'opportunité de cette cérémonie, refusa le concours de la troupe, et n’accorda qu'avec difficulté celui des musiques militaires. Il laissa les journaux irréligieux ridiculiser Labre, et la négligence des soins de propreté qui l'avait rendu célèbre. Il ordonna à l’imprimeur de déposer au parquet le texte des discours épiscopaux un jour avant qu'ils fussent prononcés. Pie, malgré la demande du vicaire général d’ Arras, Des Bülliers, fit dans le sien des allusions à la CERN romaine (2).

La Fête-Dieu prit parfois le caractère d’une manifestation légitimiste, par l’exhibition d’emblèmes fleurdelysés. Le service funèbre que Rouland demanda aux évêques de faire célébrer dans toutes les églises pour la mort de Jérôme Bonaparte fut souvent négligé. Le Te Deum du 15 août ne fut pas partout célébré avec autant de pompe que le gouvernement leüût souhaité. Dans sa circulaire pour la fête de l’empereur, Rouland avait évoqué, « aux deux extrémités de l’Asie, nos soldats armés pour la défense de la civilisation chrétienne ». Morlot et quelques autres évêques dévoués firent allusion dans leurs circulaires aux expéditions de Chine et de Syrie, mais elles n’atténuerent aucunement l'hostilité des cléricaux contre le gouvernement impérial (3).

(1) Sauf de rares exceptions, telles que Lille. BB*° 377, BB'8 1.607,

(2) F9 5,545; Guillemant : P.-L. Parisis. Baunard : Histoire du cardinal Pie. Le gouvernement accorda d’ailleurs une subvention de 10.000 francs pour les frais de la canonisation de Labre.

(3) Is y furent en général très indifférents, ol reprochèrent même parfois au gouvernement de né pas faire assez dans ces régions pour les intérêts de Église. Le 16 novembre 1861, l'évéque de Chartres demanda à Rouland que l'empereur intervint en faveur des chrétiens de Cochinthine. Rouland nota : « L’évêque radote. Que veut-il done ? Nous envoyons là-bas Vaisseaux, hommes, argent, et nous y engloutissons nos enfants et nos trésors. En vérité, c'esb une exigence folle, »

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