III. — L'annexion de Nice et de la Savoie
La Savoie était disputée entre le parti libéral et le parti clérical. Celui-ci, hostile à Cavour, désirait l’annexion à la France ; ses journaux, le Bon Sens, et le Courrier des Alpes la demandèrent dès 1859. L’archevêque de Chambéry, Billiet, l’accepta volontiers, après être resté longtemps fidèle à la maison de Savoie. Il écrivit le 30 mars à Morlot : « Je suis heureux de pouvoir dire à Votre Éminence que le clergé de ce diocèse n’a jamais pensé qu'il pût s'abstenir dans une question si grave pour tous les intérêts de la Savoie. Dès le principe, il s’est mis à la tête du mouvement favorable à l'annexion de la Savoie à la France. Les noms des curés, des vicaires, paraissent dans toutes les listes de signatures (2). » Billiet écrivit en outre à l’empereur : « Le clergé de Savoie s’est toujours fait un devoir de donner l'exemple de la fidélité à son souverain. Depuis que la cession faite par le roi Victor-Emmanuel est devenue certaine, il s’est trouvé très honoré d’être annexé à cette France où règne le catholicisme le plus sincère et le plus éclairé du monde chréten. Il s’est plu à rappeler aussi tout ce que Votre Majesté a fait dans l'intérêt de la religion et de l’Église depuis son avènement à l’Empire. » Billiet, tout en assurant l'empereur que le clergé voterait pour l’annexion, demandait pour prix de son concours le maintien du statut religieux de la Savoie. L'on craignait que les deux petits diocèses de Tarentaise et de Maurienne ne fussent rattachés à celui de Chambéry (3). Les évêques désiraient garder « la libre collation de toutes les cures de leur diocèse sans aucune intervention du gouvernement ». On souhaitait que l'évêché vacant d'Annecy fût confié à un Savoisien.
(1) Correspondance diplomatique : mars, juin. juillét, août, décembre 1860, janvier 1861. F1° 1,955 ; 2.515, Billiet ; 2.492, Magnin ; 2.580, Vibert : 6.179, Sola ; 5.807 (vovage de l’empereur), 5.778, 5.859, F1? 9,987, Chambéry. Trésal : L'annexion de la Savoie à la France, 1913, in-8°,
(2) F1 2.492 ; ces listes de signatures sont les pétitions en faveur de l'annexion à la France, Le 26 mars, Thouvenel télégraphia à Gramont : « Est-il vrai qué Rome ait prescrit au clergé de Savoie de s'abstenir ? Tàchez qu'on lui laisse toute liberté : il est pour nous. » Gramont répondit le 27 : « Le cardinal Antonelli m’assure que l'on n’a envoyé aucune instruction au clergé de Savoie, et que l’on le laissera libre. » (Correspondance diplomatique.) Le clergé de Nice fut également favorable à l'annexion, mais il avait beaucoup moins d'influence.
(3) Cavour écrivait à Nigra le 27 mars : « Les év êques, dans la crainte d’une réduction du nombre des sièges épiscopaux se, tiennent dans une grande réserve. »
3ollea : Una silloge di lettere..
« Le mariage civil est aussi l’une des choses que le clergé de Savoie redoute davantage. (1) Si... Votre Majesté, pouvait faire. une exception, au moins pour un temps, statuer que l'officier d’état-civil ne pourra enregistrer les mariages que lorsque les époux auront été mariés à l’église, elle ferait une chose très propre à lui concilier les sympathies du clergé et des fidèles les plus sincèrement catholiques (2). » (30 mars.)
. Rouland (3) assura Billiet que les évêchés de Tarentaise et de Maurienne seraient maintenus au moins jusqu’au décès de leurs titulaires (4), mais il ne prit pas d’engagement pour la nomination de l’évêque d'Annecy. « Quant à notre législation civile sur le mariage, Votre Grandeur semble avoir compris elle-même combien 1l nous serait difficile de ne point l’appliquer à la Savoie librement réunie à l’Empire français. En réalité, Monseigneur, l’esprit catholique règne si bien en France que nous ne pourrions pas citer un mariage civil sur plusieurs milliers qui n’ait été suivi de la bénédiction religieuse. » D'’ailleurs le gouvernement « devra peu à peu préparer l’administration des communes à la bonne tenue de l’état-civil (5) et, jusqu’à ce qu'elle puisse trouver pour cette oeuvre des auxiliaires propres à la bien accomplir, il serait imprudent de lui confier la célébration civile des mariages. Il y aura donc nécessairement un délai entre le moment de l’annexion et celui de l’application de nos lois sur le mariage civil, délai pendant lequel tout sera préparé pour l’application de la loi française ». Le gouvernement ne pouvait, d'autre part, renoncer au droit de regard que lui assurait le Concordat sur la nomination des curés. « Au reste, Monseigneur, vous devez savoir comment les choses se passent en France. Les évêques nomment aux cures et l’empereur agrée leurs choix, Or sur la masse énorme de nominations faites depuis quarante ans, je ne crois pas qu'on puisse citer l'exemple de trois refus d'agrément... »
Le gouvernement refusait donc d’acheter par des concessions le concours du clergé savoisien, qui, par aversion contre le gouvernement piémontais, devait nécessairement voter pour
.(1) I avait résisté lorsque le gouvernement piémontais avait cherché à létablir. Voir J. Maurain : Le Saint-Siège et la France de décembre 1851 à avril 1853 ; el ci-dessus, p-299;
3) D’après la minute autographe conservée à F1° 2,515. 4) En fait, ils n'ont jamais été supprimés.
5) L'état civil avait jusqu'alors été.tenu par le clergé.
MAURAIN, — POLITIQUE at
l'annexion, Il contribua en effet ostensiblement au succès du plébiscite, les 22 et 23 avril. Les libéraux s'étant ralliés, l’annexion fut, votée à la quasi unanimité.
Le 11 juin, Rouland demanda aux évêques de célébrer par un Te Deum la réunion de la Savoie et de Nice à la France. Guibert, tout en ordonnant le Te Deum, fit des réserves dans son mandement : « … s’il existait une solidarité réelle entre l'acquisition des nouveaux territoires cédés à la France et l’usurpation d’une partie du domaine du Saint-Siège, et que nous en eussions la preuve certaine, aucune puissance au monde ne serait capable d'obtenir de nous des prières pour un événement qui se lierait à une sacrilège injustice. » Rouland lui ayant vivement reproché cette insinuation, Guibert la justifia par les débats du parlement sarde. Cet échange de lettres consacra sa rupture avec le gouvernement (1). La plupart des évêques ne partagèrent pas ces scrupules, et ordonnèrent volontiers un Te Deum pour une annexion très populaire et où le clergé avait joué un grand rôle.
Le parti clérical, ayant été le premier en Savoie à demander l’annexion, fut favorisé par l'administration aux dépens des Hbéraux. Le 12 août, le préfet de la Savoie écrivait à propos du prochain voyage de l’empereur : « Le clergé savoisien s’est montré activement favorable à l’annexion. Son dévouement à la France et à l’empereur ne s’est pas démenti, bien qu'il s’attende à perdre la tenue de l’état-civil. Les réclamations instantes qui ont été faites au sujet du mariage civil et religieux n’ont pas eu lieu en vue de créer des embarras, ni même avec un grand espoir de réussir, mais plutôt parce que les évêques se considèrent comme tenus en conscience de faire tous leurs efforts et de ne rien négliger pour en soutenir jusqu’au bout le principe. Quoiqu’il en soit, il me paraît juste et d’une bonne politique que le clergé reçoive en la personne de ses supérieurs un témoignage éclatant de la satisfaction de Pempereur (2). » Napoléon ITTdécora les évêques et plusieurs prêtres, notamment le rédacteur du Bon Sens. Le gouvernement assura au clergé des avantages pécunaires notables.
Le clergé savoisien s’émut de Castelfidardo, et fit signer des adresses au pape (3), mais il ne fit pas d'opposition. Il appréciait,
(1) F# 2.556 ; Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert. D’autres évêques firent aussi quelques réserves : Boudinet (F1° 2.488), de Langalerie (F1° 2.494),
(2)RRE* 5 007:
(3) Gramont écrivit à Thouvenel que le marquis Costa de Beauregard chef de
après l’hostilité du gouvernement piémontais, la bienveillance de l'administration impériale. Les élections au Corps Législatif eurent lieu en décembre. En Savoie, les chefs du parti clérical, de Boigne et Greyfié de Bellecombe, furent désignés comme candidats officiels et élus à la quasi unanimité. En Haute-Savoie, où les libéraux étaient beaucoup plus influents, l'administration resta neutre. Après un premier tour confus, l'élection se fit au second sur la question de la zône : ses plus chauds partisans, un clérical, Pissard, et un protestant étranger au parti libéral, Bartholoni, furent élus.
Pie IX, après avoir demandé, sans beaucoup insister, le maintien du mariage religieux en Savoie, reconnut l'extension aux provinces annexées du régime concordataire (décembre). En la notifiant aux évêques de la Savoie et de Nice, il spécifia que leurs diocèses n'étaient soumis, ni aux Articles Organiques, ni au mariage civil (1). Cette protestation resta vaine. Le recteur de Chambéry écrivait le 14 mai 1861 : « Le clergé ne conserve plus aucune illusion sur la faute qu’il a commise en poussant à l’annexion (2) ». Que cette affirmation soit ou non fondée, l’assimilation complète de la Savoie à la France ne rencontra pas d'opposition de la part du clergé ni de ses partisans (3).
Tandis que le clergé savoisien était très analogue au clergé
la délégation qui porta cette adresse au pape, se posa, pendant son séjour à Rome «comme très ardent légitimiste et comme dans la plus violente opposition contre le gouvernement de l'empereur ». Mais Costa de Beauregard ne fit en France aucune opposition. (Cerçay, 165 A II 4, décembre 1860.)
(1) « … Nullum unquam locum habere poterunt, nec articuli organici contra quos haec apostolica sedes constanter reclamare et protestari haud omisit, nec lex de civili mairimonio, nec alia quævis dispositio quæ catholicæ ecclesiæ doctrinæ ejusque juribus quovis modo adverselur, » (31 décembre 1860, Mémoires publiés par l’Académie salésienne, 1885, t. VIII.) Voir Cerçay 165 A II 4, 15 décembre.
Le gouvernement avait du attendre l'extension du Concordat à la Savoie pour nommer l’évêque d'Annecy. J1 nomma le 11 décembre le supérieur du grand séminaire d'Annecy, Magnin, gouvernemental et modéré. (F1° 2.492.)
(2) He709:987. |
(3) Au contraire, le député clérical de Boigne écrivait à Baroche le 14 février 1562 : « Je remercie infiniment Votre Excellence de l’extrême bonté qu’elle a eue de m'écrire au sujet de l'application aux diocèses annexés des stipulations du Concordat relatives aux fêtes chômées. Depuis l’annexion, c'est-à-dire depuis deux ans, nous étions soumis encore à cet égard à un régime distinct, et, Dieu merci, cette dernière ligne de démarcation vient d’être effacée. C’est un bonheur. Le chômage, dans un pays devenu français, de fêtes qui ne sont pas chômées en France pouvait amener dans la suite de graves inconvénients. » (Baroche 987.)
D’autres questions furent également réglées sans difficultés. (F1? 2.011). Les vicaires qui étaient instituteurs dans quelques communes furent peu à peu remplacés par des laïques. (F1? 5.778, 1er juillet 1862.) L'administration veilla à ce que les petits séminaires ne souffrissent pas de la suppression des subventions dont ils bénéficiaient parfois sous le régime sarde. (F1° 5.859, Albrieux.)
français, celui de Nice se rapprochait plus du clergé italien. Il avait d’ailleurs peu d'influence. L’évêque Sola, bien que piémontais, conseilla à ses prêtres de voter pour l’annexion quand elle devint certaine. Son dévouement à la maison de Savoie l’avait fait mal voir à Rome. Après l’annexion, il resta gouvernemental, et hostile à l’ultramontanisme. Il avait peu d’autorité sur son clergé. Le 20 février 1863, le recteur d’Aix écrivait encore : « Le clergé de ce pays nous est entièrement contraire. Son chef nous est au contraire favorable. Le grand séminaire... est maintenant une pépinière d’ennemis de la France... Mgr l’archevêque d’Aix a visité le grand séminaire. Je sais qu’il en a été scandalisé. Tout lui a paru italien : ignorance, saleté, et sentiments ennemis de la France (1). » Rouland demanda à Sola de franciser ses séminaires ce qu'il fit peu à peu. Son clergé, dont la situation matérielle avait été très améliorée (2), ne fit d’ailleurs aucune opposition.