IV. — Castelfidardo
Garibaldi, maître de la Sicile depuis le mois de mai, envahit en août le royaume de Naples. L’évacuation de Rome par les troupes françaises fut ajournée. Le nonce demanda, le 10 août, ce que ferait le corps d'occupation français si des troubles se produisaient dans les États romains. Napoléon LIT nota : « Tant que les troupes françaises resteront à Rome, elles maintiendront, dans cette ville l’autorité du pape et veilleront à sa sûreté, mais ne s’éloigneront pas de la capitale (3). » Puis il partit pour la Savoie ; il y reçut le 28 août deux émissaires de Cavour, Farini et Cialdini. Ils lui dirent que les Marches et l’'Ombrie s’agitaient et que le gouvernement piémontais allait les faire occuper pour ne pas être devancé par Garibaldi. « L'empereur a tout approuvé, écrivit le 29 Cavour à Nigra. Il paraît même que l’idée de voir Lamo-
(2) Dans une circulaire du 20 mai 1863, Sola écrivait à ses prêtres : « Lorsque par une lettre pastorale du 9 avril 1860, j'engageais MM. les Curés à s'associer au mouvement qui allait se produire pour l'annexion du comté de Nice et de la Savoie à la France, je n'avais pas seulement en vue des raisons d’ordre et d'intérêt publics, mais je pressentais aussi les avantages que ce concours aurait apportés dans les rangs du clergé, et dans l’état matériel du diocèse. Mes espérances n’ont pas été déçues, » Le traitement du clergé paroissial fut porté de 94.600 à 141.500 francs. 200.000 francs furent dépensés pour l'évêché, et 400.000 environ pour les édifices paroissiaux. F1° 6.179.
(3) 10 août, Correspondance diplomatique.
ricière aller se faire. lui a souri beaucoup (1). » En tout cas, il ne s’opposa pas formellement aux projets de Cavour.
Le 8 septembre, le gouvernement piémontais somma le Saint- Siège de licencier ses troupes étrangères, faute de quoi les Piémontais occuperaient les Marches et Ombrie. « Je n’ai, je crois, éprouvé de ma vie pareille indignation » écrivit le 9 Thouvenel à Gramont (2). L'empereur, alors à Marseille, fit renforcer la garnison de Rome, et y renvoya le général de Goyon. I télégraphia à Victor-Emmanuel : « S'il est vrai que sans raison légitime, les troupes de Votre Majesté entrent dans les États du pape, je serai forcé de m’v opposer. M. Farini m'avait exposé bien différemment la politique de Votre Majesté. Je la prie néanmoins de croire à tous mes sentiments d’amitié (3) ». Le ministre de France quitta Turin, à titre de protestation. Gramont espérait que le corps d'occupation français recevrait l’ordre d'occuper les Marches et lOmbrie. En communiquant au consul de France à Pesaro la dépêche de Napoléon III à Victor-Emmanuel, il ajouta : (L’empereur ne tolèrera pas l'invasion piémontaise ». Mérode annonça à Lamoricière que l’empereur s’y opposerait « par la force ». Les Piémontais envahirent le 11 septembre les États pontificaux. Le 18, ils rencontrèrent à Castelfidardo l’armée pontificale qui fut prise de panique, à l'exception des volontaires autrichiens et français dont beaucoup furent faits prisonniers après une vive résistance. Cialdini dit à plusieurs d’entre eux : «Croyez-vous donc que nous aurions été assez fous pour nous engager de la sorte sans être sûrs d’être approuvés ? Non seulement l’empereur ne s'oppose pas à notre marche, mais il l’approuve, je vous en donne ma parole d'honneur. Il me l’a dit lui-même à Chambéry... voici ses derniers mots : Bonne chance, el failes vile (4). » Le mot fit sensation à Rome et en France. Le 29 septembre, Lamoricière capitula dans Ancône.
Le 20 septembre, Gramont avait écrit à l’empereur : « Malgré les assurances contraires que j’ai données, le Saint Père parait convaincu qu'il existe entre Votre Majesté et le roi de Sardaigne un accord pour tolérer la présence des troupes plémontaises dans les Marches et dans l'Ombrie. Il est fortifié dans cette opinion par l'avis pour ainsi dire unanime du corps diplomatique et de toute la population. Les Piémontais la proclament partout où ils
(1) Lettere edite ed inedite, publiées par Chiala,t. VI.
(2) Le secret de l’empereur.
(3) Le secret de l’empereur.
(4) Gramont à Thouvenel, 6 octobre. Cerçay 165 A 11 4, Le secret de l'empereur.
arrivent... Le pape nous considère comme complices des Piémontais, et il a résolu de ne pas accepter la protection restreinte à la ville de Rome que l’armée de Votre Majesté lui assure (1). Son intention est de partir et de se rendre soit en Espagne, soit à Trieste ; j’en ai été prévenu par le cardinal Antonelli. Le pape pose la question en ces termes : « Si les Français sont ici en amis « pour me défendre, qu’ils m’aident à repousser les Piémontais de « mes États ; s’ils refusent de le faire, c’est qu’ils pactisent avec mes «ennemis et dès lors, je ne puis me fier à eux ; ils ont un rôle dans « le complot tramé contre ma couronne. » J’ailieu de croire que Sa Sainteté va mettre le général deGoyon en demeure de marcher sur Viterbe ou sur quelque place voisine, et que le refus du général sera le signal de son départ précédé d’une protestation. (2) »
Le départ de Pie IX était la solution souhaitée par les deux partis extrêmes : par le gouvernement sarde qui comptait achever ainsi l’unité italienne, car Napoléon IIT avait décidé dès le 11 septembre que si Pie IX quittait Rome, le corps d'occupation rentrerait en France, et par le parti Mérode qui espérait une réaction de l’opinion catholique en faveur du pape chassé de Rome (3). Au contraire, Gramont, très hostile à l’unité italienne, considérait le départ du pape comme une catastrophe qui eût produit en Europe un effet funeste au gouvernement, impérial. Il croyait ce départ certain s1 le corps d’occupation français restait inactif à Rome. II était humilié et consterné de voir l’empereur tolérer les entreprises des Piémontais.
Thouvenel avait d’abord partagé l’indignation de Gramont, mais il lui écrivit le 23 septembre (4) : « Ne nous faisons pas d'illusion toutefois ; notre opinion n’est pas ence moment celle du public. Sans doute le sens moral est blessé de la conduite de la Sardaigne mais je n’ai encore vu personne qui fût d'avis de nous y opposer matériellement... le pontife est respecté, le souverain n’est pas populaire... [ci ce sont des faits que chacun peut malheureusement toucher du doigt. » Thouvenel désirait que Pie IX restàät à Rome mais ne redoutait pas son départ : « Le monde catholique serait ému, mais le vent n’est plus aux croi-
(1) Les environs de Rome, qui n'étaient pas occupés par les Français, et que les Piémontais n'avaient pas envahis commençaient à s'agiter.
(2) Cette lettre, dont copie fut envoyée à Thouvenel, n’atteignit pas l’empereur, qui avait quitté Marseille pour l'Algérie. Cerçay 165 A 11 4.
(3) C'était l'avis du nonce (voir Lecanuet : Montalembert) et aussi, d'après Gramont, celui de Goyon : « Il trouve et il dit que le départ du pape simplifierait tout. » (2 octobre, Gramont à Thouvenel, Cerçay 165 A II 4; Le secret de l'empereur.)
(4) Le secret de l'empereur.
sades, et la Frante, dans son immense majorité, serait tellement blessée de la défiance qu'on pense à lui témoigner que l'effet attendu, espéré peut-être, se trouverait infailliblement manqué. Sauf quelques salons, ce n’est pas l’empereur, c’est le pape qui perdrait. » Cette lettre avait été écrite par Thouvenel avant qu’il eût vu l’empereur. Napoléon TITI, rentré le 23 septembre à Paris, était résolu à ne pas intervenir militairement contre le Piémont, mais aussi à protéger le pape. Thouvenel, après avoir été reçu par lui, écrivit à Gramont : « L'empereur m'a répété à diverses reprises qu'il regardait le traité de Zurich comme destiné à survivre à ce qui se passe aujourd’hui. Vous mériterez autant de la chrétienté que de la France si vous parvenez à empêcher le pape de donner à la révolution et à la Sardaigne la satisfaction qu’elles désirent également, celle de trouver la place vide à Rome (1). » Le Moniteur du 29 septembre annonça le départ d’une nouvelle division pour Rome, et que les troupes françaises occuperaient non plus seulement Rome, mais tout le patrimoine de Saint Pierre, c’est-à-dire toute la partie des États pontificaux que les Piémontais n'avaient pas envahie c'était la mesure que Gramont avait déclarée indispensable pour que le pape restât à Rome. Quant au règlement définitif des affaires d’Italie, le Moniteur déclarait qu’il ne pouvait être que l’œuvre d’un congrès.
Mais au cours des semaines qui suivirent, une série d'incidents indisposèrent de nouveau le gouvernement impérial contre le Saint-Siège. Le prince Napoléon, qui souhaitait, comme Cavour et Nigra, le départ de Pie IX (2), en profita pour tenter de persuader à son cousin que ce départ serait la meilleure solution de la question romaine.
Le 28 septembre, le pape dénonça, dans une allocution consistoriale, l’agression du gouvèrnement piémontais qui, « abusant du triomphe que, par les secours d’une grande et belliqueuse nation, lui a procuré la guerre la plus funeste », avait envahi ses États, maloré « les déclarations réitérées qui nous ont été faites par l’un des plus puissants princes de l'Europe ».
(1) 23 septembre, Le secrel de l’empereur. :
(2) 11 écrivait à Nigra le 10 octobre : « L'empereur est indécis, flottant, bien disposé au fond, mais ballotté, mal conseillé. Thouvenel n'est pas trop mal ; 1 opinion publique est très bonne pour le Piémont, quoique lon vous trouve un peu ambitieux, mais très mal pour Garibaldi. La grande question aujourd’hui, c'est de savoir ce que va faire le pape. Ce sera bien beau, le jour où il s’en ira, » Comandini : 11 principe Napoloone nel risorgimento italiano.
Il attaqua vivement. « ce funeste et pernicieux principe de non intervention que depuis assez peu de temps certains gouvernements proclament et mettent en pratique. Il s’agit d’un principe de rébellion. qui donne facilement à comprendre quel danger menace chaque jour tout gouvernement, et quel fléau il entraîne pour toute société civile, puisqu'il ouvre une issue au fatal communisme ». Gramont écrivit à Thouvenel Île 2 octobre : « L’allocution pontificale que je vous envoie est encore une fâcheuse manifestation, mais j'espère que ce sera la dernière, et elle a été faite avant que le pape sût l’envoi de la division (1).» Or une édition spéciale en avait été antérieurement adressée au nonce qui la communiqua aux évêques et à l’Ami de la Religion avant d'en informer le gouvernement (2). Cette nouvelle incorrection irrita vivement le gouvernement impérial ; elle fut désavouée par Antonelli; le nonce partit en congé quelques jours après, et le gouvernement impérial insista officieusement pour qu'il ne reprit pas son poste. Il ne devait en effet revenir à Paris qu’un an plus tard. pour présenter ses lettres de rappel. ;
Gramont lui-même fut exaspéré par un article du Journal de Rome (24 octobre) d’après lequel il aurait dit que l’empereur s’opposerait « par la force » à l'invasion des États Pontificaux, alors que ces mots avaient été ajoutés par Mérode. Il n’obtint qu'à grand peine une rectification. Il était écœuré de la « déloyauté » de l'entourage du pape; il écrivit à Thouvenel le 30 octobre : « Il vous sera facile ,par les détails que je viens de vous donner, de vous faire une idée de la désorganisation et de la décrépitude de tout le système. On éprouve un mélange de pitié et de dégoût en sondant cet abîme, C’est ici que l'Orient commence (3). »
D'autre part, l’armée pontificale profitait de l’occupation du patrimoine de Saint Pierre par les troupes françaises pour réprimer rudement les mouvements nationaux qui s’y étaient produits, et Mérode passait pour enclin à reprendre l'offensive contre les Piémontais. Napoléon IIT était indigné de ce résultat de la protection, qu'il assurait à Pie IX (4). Les propos injurieux
(1) Cerçay 165 A II 4.
(2) Correspondance diplomatique, 6 et 13 octobre. Le secret de l’empereur, 13 octobre.
(3) Cerçay 165 A II 4 ;Le secret de l’empereur.
(4) « L'empereur est irrité un peu contre tout le monde, mais contre le pape encore plus que contre nous » écrivait le 10 octobre Cavour à Farini. (Leïtere edite ed inedite, publiées par Chiala, t. IV.) Napoléon III écrivait le 21 octobre à Randon :
que l’on tenait sur son compte dans l'entourage de Pie IX lirritaient, et il voyait que l'opinion française n’était pas favorable au pape. Thouvenel écrivait à Gramont le 20 octobre
« Pendant que l'opinion du clergé et des légitimistes s’exalte, moins en faveur du pape que contre l’empereur, celle du pays se calme d’une façon remarquable et le départ du Saint Père, en ce moment du moins, ne ferait tort qu'à lui-même (1). » Gramont ayant écrit le 3 novembre (2) qu’il craignait de nouveau le départ du pape, Thouvenel l’informa le 10 qu'un propos attribué à Mérode (3) avait « profondément blessé Sa Majesté... On travaille beaucoup autour d’elle (4) pour la convaincre qu’au point de vue où en sont les choses, mieux vaudrait que le pape quittät Rome. Ce n’est pas mon avis, mais je comprends néanmoins toutes les difficultés que rencontrera bientôt la prolongation du séjour du Saint Père dans sa capitale (5) ». Viel Castel notait le 17 novembre : « L'empereur disait il y a cinq Jours à la princesse Mathilde :«Le pape témoigne de nouveau « lPintention de quitter Rome; je voudrais que la chose fût faite, « cela avancerait bien les affaires (6). » Gramont répondit le 20 novembre à Thouvenel : « Le pape a vu clair, et maintenant, il ne veut plus s’en aller que si on le chasse. Il faudrait donc que l’empereur fit quelque chose qui forçât le pape à partir : qu'il le livrât aux Piémontais, qu'il lui fit couper les vivres... Je sais bien que ceux dont vous me parlez ne demanderaïent pas mieux que l’empereur fit ce quelque chose, mais je crois que ce serait une faute énorme, pour l’intérieur comme pour l’exté-
« Écrivez au général de Goyon une lettre bien nette pour lui faire bien comprendre quelle est sa position à Rome. Les troupes françaises occupent Rome militairement et non politiquement. Elles doivent assurer la tranquilité, réprimer militairement les désordres, mais ne jamais être les auxiliaires directs des agents de police. Elles doivent opérer séparément... afin de ne jamais prendre sur elles l’odieux de ces répressions politiques. » Napoléon 111 conluait en disant du général de Goyon : « Malheureusement, il ne comprend pas sa position. » (Mémoires du maréchal Randon.)
(1) Le secret de l’empereur.
(2) Correspondance diplomatique.
(3) 11 aurait dit au général de Goyon : « Vous êtes le dernier oripeau qu'emploie votre maître pour cacher son infamie, » D’après Gramont, le propos n'aurait pas élé tenu.
(4) Allusion au prince Napoléon.
(5) Le secret de l’empereur.
(6) Mémoires du comte H. de Viel Castel. C’est ce que Louis Thouvenel a appelé le secret de l’empereur, I1 parait probable que Napoléon III désira au début de novembre le départ du pape ; mais il ne le souhaitait pas à la fin de septembre, car c'est après son retour à Paris que furent prises les mesures sans lesquelles, d'après Gramont, le pape ne serait pas resté à Rome.
rieur (1).» Le bruit courut, queles Français allaient évacuer Rome, mais cette mesure extrême ne fut pas adoptée (2).
Pie IX consentit à blâmer les violences de langage de Mérode mais il était très irrité contre le gouvernement impérial. Il prononça le 17 décembre une allocution consistoriale pleine d’amertume. Recevant Gramont quelques jours plus tard, il lui dit : «J'ai toujours eu. confiance dans la France, el c’est encore de la France que j'atlends le bien de l'Église, comme c'est d'elle que je reçois mes plus grandes consolations. — La manière dont le pape avait prononcé ces dernières paroles étaient significative. Je ne pouvais m'y tromper : il était évident que Sa Sainteté voulait enCore cette fois. faire une distinction entre la nation et son gouvernement. » Gramont protesta et rappela les services rendus par l’empereur au Saint-Siège, mais Pie IX ne répondit pas (3).