‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 88 sur 150 · V. — Effet de Castelfidardo sur l'opinion française · texte numérisé non relu

V. — Effet de Castelfidardo sur l'opinion française

Comme le remarquait Thouvenel, Castelfidardo ne modifia pas sensiblement la situation politique que la question romaine avait créée en France depuis le début de l’année. La cause ita- Benne était peu populaire, sauf auprès des républicains. La politique brutale et les succès prodigieux du Piémont inspiraient peu de sympathie ; l’on craignait que la formation d’une grande puissance en Italie ne fût pas favorable à la France. Le rôle joué par Garibaldi inquiétait les conservateurs. L’écraséement de la petite armée de Lamoricière par des troupes piémontaises blessa le sentiment chevaleresque et l’orgueil national, assez puissants sur l'opinion publique. Mais le pape et ses partisans étaient également peu populaires. La nouvelle atteinte portée au pouvoir temporel ne mécontenta guère que ceux dont l’affaire des Romagnes avait déjà fait des opposants. Les anticléricaux, bonapartistes ou

(1) Cerçay 165 A IT 4; Le secrel de l’empereur.

(2) Les Marches et l'Ombrie votèrentà une énorme majorité leur annexion au Piémont, ainsi que les Deux-Siciles. Cependant, le roi de Naples résista dans Gaëte aux troupes piémontaises jusqu’au 13 février 1861.

(3) Correspondance diplomatique, 29 décembre.

(4) Outre les rapports trimestriels des procureurs généraux et des recteurs, voir surtout les rapports des préfets et quelques lettres échangées entre les évêques et Fouland, réunis à F1° 1,931. Voir aussi F1° 1.933 (notes pour l’empereur sur la police des cultes); BB°° 423, 450, 451, BB'5 1.606 et 1.613 à 1.620 ; les dossiers des évêques suivants : F19 2,531, Bonald ; 2.506, Donnet ; 2.553, Dupanloup ; 2.526, Guerrin ; 2.556, Guibert ; 2.479, Levezou de Vesins ; 2.561, Pie ; 2.549, Plantier ; 2.527, Wicart ; GE les dossiers du clergé du second ordre, voir notamment F1° 5.768, 5.776, 6.790, 0.796, 5.846.

républicains, s’en réjouirent, et la masse de la population resta indifférente. Les tentatives d’agitation qui avaient échoué l'hiver précédent ne furent pas renouvelées. IL n’y eut ni pétitions au Sénat , ni adresses au pape (1), ni distributions de brochures. Les sermons hostiles furent peu nombreux, sauf dans l'Ouest (2). La suppression de la Gazette de Lyon, prononcée le 20 octobre, incita la presse cléricale à rester réservée (3).

C’est auprès des évêques que Castelfidardo produisit le plus d'effet. Le gouvernement perdit alors la confiance de beaucoup de prélats qui lui étaient restés fidèles même après l’annexion des Romagnes au Piémont. Au début de 1860, la plupart des évêques considéraient encore que leur moyen d’action le plus efficace était d'intervenir confidentiellement auprès du gouvernement pour l’éclairer et faire appel à sa bonne volonté. Ces démarches furent beaucoup plus rares lors de l’annexion des Marches et de l’Ombrie (4), parce que les évêques en général n’espéraient plus que le gouvernement en tiendrait compte (5). Certains croyaient

(1) Sauf en Savoie (voir $ 3). Dans quelques autres diocèses (Aix, Digne, Montpellier), des adresses furent signées, mais seulement par le clergé.

(2) Le gouvernement fit traduire devant les tribunaux trois ecclésiastiques, faute de pouvoir les faire punir par leurs évêques. L’évêque de Laval, Wicart, à qui le procureur général s'était plaint d’un vicaire qui avait ajouté des commentaires violents au mandement épiscopal répondit : « Parmi les témoins, quelques-uns pourront répéter ce qu'ils ont déclaré, que ce n’est pas au vicaire qu’il faut faire un procès, mais à l’évêque, dont le langage a été bien plus fort que celui du jeune prêtre.» (19 novembre.) Il bläma d'ailleurs le vicaire d’avoir commenté son mandement « l’évêque sachant ce qu'il dit et ce qu'ilveut dire ». Le vicaire fut poursuivi et acquittè. (BB*° 450). Un élève du séminaire de Montmorillon fut condamné à 200 francs d’amende pour avoir tenu publiquement des propos violemment hostiles à l’empereur. Sur appel du ministère public, la peine fut portée à trois mois de prison et 500 francs d'amende. (F1° 5.846.)

(3) « … Depuis quelques jours, il s'est produit dans cette partie de la presse qui a la prétention de représenter la cause sacrée de l’Église, un redoublement de violences qu’il importe d'arrêter par un acte de fermeté devenu nécessaire. Une considération m’a frappé surtout : les consciences ne doivent-elles pas malheureusement être troublées, et l'autorité de la foi amoindrie par la confusion, que l'esprit de parti cherche à établir entre ses passions et les intérêts religieux ?.. » (Rapport de Billault publié dans le Moniteur.)

(4) Salinis,gravement malade, vit l'empereur en décembre et l’adjura de changer de politique. Bonnechose intervint également auprès de lui. Angebaull et Rivet lui écrivirent. (Voir leurs biographies.) Le clergé ne jugeait pas ces démarches confidentielles suffisantes. Un prêtre du diocèse de Dijon, Barthélémy, blämait, dans une lettre du 16 octobre, la conduite de son évêque, Rivet « qui n’a même pas publié l’encyclique du Souverain Pontife, quin’a pas publié de lettre pastorale, qui n’a rien fait pour le denier de Saint Pierre, mais qui, par un beau discours à un beau sire, à mérité l'ignoble faveur d’être nommé officier de la Légion d'honneur, Chien muet ! Poule mouillée ! » (AB XIX 518). Rivet avait en effet reçu la croix d'officier e& adressé un discours à l’empereur, le 24 août, à son passage à Dijon.

(5) Guibert écrivait à Mazenod : « Quand il a été évident que les observations confidentielles ne faisaient pas changer d’une ligne la voie funeste qu'on s'était

même qu'il livrerait Rome aux Piémontais comme il leur avait laissé prendre le reste des États pontificaux. La plupart d’entre eux restèrent d’ailleurs très modérés dans leurs actes publics.

L'archevêque de Bordeaux, Donnet, à qui la famille du mort le plus connu de Castelfidardo, Pimodan, demandait un service funèbre, et que l’on sollicitait même d’ordonner des prières publiques, prit, le 26 septembre, l’avis de Rouland, qui lui répondit : « Il me semble qu’il n’y a pas lieu d’ordonner des prières publiques pour les Français morts en Italie au service militaire du Saint-Siège. Elles ne se font en France, et pour les Français morts sous notre drapeau, que sur la demande expresse du gouvernement. Mais les évêques sont toujours libres d’accorder des services funèbres pour les particuliers et les familles qui le demandent dans un intérêt de religion et de piété. Seulement, dans ce cas, il s’agit de cérémonies particulières qui ne prennent point le caractère de prières publiques et qui se limitent naturellement à certaines églises et à certaines localités (1). »

Il n’y eut pas de prières publiques, mais le clergé ne se borna pas, comme le désirait Rouland à célébrer quelques cérémonies privées sur la demande des familles des 25 Français tués à Castelfidardo. Dès la fin de septembre, plusieurs évêques firent spontanément célébrer des services funèbres dans leur cathédrale, et parfois dans d’autres églises de leur diocèse. Cet exemple fut suivi, en octobre eten novembre dans presque tous les diocèses de France. La plupart des évêques assistèrent au service funèbre ; beaucoup officièrent ; certains prononcèrent eux-mêmes l’oraison funèbre ; d’autres en chargèrent un prédicateur ; les plus prudents interdirent toute allocution (2).

Ces services funèbres furent autant de manifestations cléricales et légitimistes. Ils eurent, dans certaines villes, beaucoup

tracée, et qu’on s’y affermissait de plus en plus, soit que l’on regardàät nos communicalions personnelles comme une marque de confiance, soit qu'on y vit une marque de timidité, fallait-il persévérer dans cette réserve ? C’est ce que je n’ai pas cru possible. » (Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert.)

(2) Certains même, auraient désiré, comme le gouvernement que la cérémonie n'eût pas lieu. D’après le procureur général de Nancy, le service funèbre célébré dans la cathédrale de Nancy, le fut «malgré la défense formelle de Mer l'évêque ». (BB:° 451, 9 novembre.) L’évêque d'Amiens, Boudinet, en fit célébrer un, après avoir promis au préfet de s'abstenir. Celui-ci écrivit à Rouland : « Notre pauvre évêque sera toujours le même : timoré, quelque peu ambitieux et conciliant jusqu’à la faiblesse, il cherchera pendant toute sa vie le secret impossible de concilier tous les partis » (19 octobrej. « Appréciation parfaite », nota Rouland. (F1° 1.931.)

d'éclat (1), mais en général, l’assitance fut très peu nombreuse. Elle fut partout composée presque exclusivement de légitimistes. Les fonctionnaires n’y assistèrent pas. Les populations restèrent tout à fait indifférentes.

Dès la fin de septembre, d’autre part, plusieurs évêques publièrent des mandements pour protester contre la spoliation dont le pape était victime. Maisils furent d’abord peu nombreux. A la fin d'octobre, Jaquemet écrivait à Pie : « Enfin, voilà donc quelques vengeurs armés pour la défense de la cause de Dieu, et le droit ne sera pas étouffé sans protestation ; mais, hélas, que de voix silencieuses ! Pourquoi tous les archevêques et évêques se taisent-ils ? Est-ce l'heure de se réserver ? et doivent-ils nous laisser écraser par une certaine opinion publique comme une poignée d’évêques mécontents dans l’épiscopat satisfait et confiant ? (2) ».

Comme à la fin de 1859, comme au début de 1860, l'exemple donné par les prélats les plus ardents fut peu à peu suivi par la plupart de leurs collègues, sous la pression du Saint-Siège, du bas clergé, et des laïques les plus influents. Les évêques développèrent les mêmes arguments que le pape dans son allocution du 28 septembre. « Comme lui, écrivait l’évêque d’Autun, et plus que lui à cause de l'honneur de la France, nous nous plaignons de l'inefficacité des promesses solennelles et tant de fois renouvelées qui ont été faites au Saint-Siège, et que nous ne voulons pas oublier, non plus que les services et les bienfaits ». Comme lui, ils condamnaient le principe de non intervention, que l’évêque de Blois appelait «les désolantes maximes de l’égoïsme et de l’indifférence ». Tous très sévères pour le Piémont, les évêques s’exprimaient vis-à-vis du gouvernement impérial de manières très diverses ; la plupart l’adjuraient de redevenir favorable au Saint- Siège ; quelques-uns lui témoignaient encore leur confiance ; d’autres l’attaquaient presque ouvertement. Dans l’ensemble, les mandements furent plus violents et plus hostiles au gouvernement que lors de l’affaire des Romagnes. La presse cita longuement ces lettres pastorales comme elle y était autorisée depuis le mois de juin.

(1) Notamment à Orléans, où Dupanloup prononça l’oraison funèbre ; Berryer était dans l’auditoire. À Nîmes le préfet remarqua que «le catafalque.. élait incompa- . rablement mieux orné que celui qui avait été élevé posr S. A. I. le prince Jérôme ». (F19 1.931.) S'

(2) Baunard : Histoire du cardinal Pie. Jaquemet était alors extrêmement inquiet 1 envisageait l'éventualité d’une tentative de schisme, et de sa propre incarcération. (Martin : Vie de Mgr Jaquemet.)

Le pape, par l'organe du Journal de Rome, lancait de nouveaux appels à la générosité des fidèles (1). Il dota d’indulgences l’archiconfrérie de Saint-Pierre-es-liens qui s'était formée à Rome pour l’organisation du denier de Saint Pierre, et lui donna le droit, par bref du 4 novembre de « s’agréger, du consentement de l'ordinaire du lieu, d’autres confréries de même nom et de même but, et de leur communiquer toutes ses indulgences, et tous ses privilèges (2) ». Les évêques français qui ne s'étaient pas occupés de l’œuvre du denier de Saint Pierre ou qui ne l'avaient pas suffisamment organisée l’instituèrent à cette époque.

Ces manifestations des évêques irritèrent le gouvernement qui les avait jusqu'alors ménagés. Le Moniteur du 17 novembre publia deux circulaires de Billault, l’une du 10 novembre sur les conditions de publication des actes épiscopaux, l’autre du 16 sur l’œuvre du denier de Saint Pierre. Celle-ci confirmait la circulaire de Rouland du 5 mai, qui n’avait pas été publiée, mais elle était beaucoup plus vive de ton, et annonçait que si les comités qui se formaient pour organiser le denier de Saint Pierre refusaient de se dissoudre, leurs membres s’exposeraient aux peines prévues par la loi sur les associations. Un communiqué adressé peu après à plusieurs journaux précisa : « L’offrande individuelle est et reste libre ; et qui ne pourrait la. faire parvenir directement le peut par l’intermédiaire de son évêque ou de son curé. Mais ce que le gouvernement n’autorise pas... c’est l’organisation de comités, de décuries enfermant dans les liens de leur organisation une armée de contribuables et agitant les esprits par les ardeurs de leur propagande. »

Beaucoup d’évêques se conformèrent à ces prescriptions. Ils invitèrent les curés à recueillir les offrandes spontanées des fidèles et firent placer dans les églises des troncs pour le denier de Saint Pierre (3). Presque tous établirent en outre une ou plusieurs quêtes annuelles. Rouland qui, en juin, s'était opposé aux quêtes dans les églises, les admit, mais il interdit les quêtes à domicile (4). Il toléra aussi que les curés, pour recueillir les offrandes se fissent aider de quelques laïques comme l’ordon-

(1) Les fonds lui manquaient pour payer les premiers coupons de l'emprunt romain.

(2) Béringer : Les Indulgences, t. II, 1890, in-16.

(3) Boudinet, qui évitait même d'employer le nom de denier. de Saint Pierre. demanda à Rouland le 17 novembre « si le gouvernement verrait une organisation ou une association occulte dans le fait d’un tronc ad hoc placé dans l’église, et où, très librement, très spontanément, les fidèles sauraient qu’ils peuvent déposer leur offrande ? » Rouland répondit qu'il autorisait les troncs. (F1° 1.931.)

(4) F1° 1.931, Besançon.

nèrent plusieurs évêques(l). L’évêque de Montauban, Doney, alla plus loin : il établit dans son diocèse une confrérie que Pie IX agrégea, par un bref du 22 janvier à l’archiconfrérie de Saint- Pierre-es-hens de Rome. Rouland, prévenu, écrivit à Delangle : « Les déclarations formelles du prélat et l’opinion émise par M. le préfet du Tarn-et-Garonne m'ont engagé à ne pas entraver la confrérie de Saint Pierre, mais j’ai engagé l’autorité départementale à surveiller avec soin cette œuvre, et à éviter qu’elle ne reprenne un caractère général et nerevête des formes contraires aux intentions du gouvernement (2). » Le gouvernement évitait autant que possible de s'attaquer aux dispositions prises par les évêques, contre lesquels il ne disposait d’aucune sanction efficace : c’est pourquoi la circulaire du 16 novembre ne fut pas apphquée à la lettre. Mais les comités organisés dans quelques diocèses étaient placés sousla direction des évêques et des curés, ce qui donnait au gouvernement certaines garanties ; en fait, ils ne devinrent nulle part des centres d’agitation politique. Le gouvernement avait réussi à empêcher ce qu'il redoutait le plus, et ce que le comité de Saint Pierre ne réalisait que très imparfaitement : une organisation centralisée, s'étendant à toute la France, relevant directement du pape, et dirigée par des laïques.

Sur le produit du denier de Saint Pierre, l’on ne dispose que de renseignements fragmentaires, donnés, soit par les évêques dans leurs mandements, soit par leurs biographes. Il produisit à Paris 964.444 francs de 1860 à 1863, et 2.078.093 francs de 1863 à 1869. Les sommes recueillies chaque année paraissent avoir atteint ou dépassé 200.000 francs dans les diocèses les plus riches et les plus pieux : Lyon, Cambrai, Laval, Angers, Nantes ; 100.000 francs à Besançon, au Mans, à Orléans, à Rennes ; 60.000 franes à Dijon, Marseille (3), Montpellier ; 40.000 francs à Arras, Auch, Beauvais ; 30.000 dans des diocèses riches mais indifférents comme Nancy et Grenoble. Le produit total pour la France aurait donc été de trois à quatre millions par an.

D'autre part, Billault régla, par sa circulaire du 10 novembre, les conditions de publication des actes épiscopaux. « … depuis quelque temps, d’assez nombreux écrits publiés sous le titre de mandements ou de lettres pastorales traitent les questions Îles

(1) Ceux d'Orléans, de Saint-Claude et de Tours, notamment. (2) BB:° 451.

(3) De 1863 à 1867 ; voir F1e III Bouches-du-Rhône 7.

plus étrangères aux intérêts spirituels ; de véritables brochures politiques où... les actes des gouvernements sont discutés, et parfois attaqués avec une vivacité extrême usurpent les immunités exclusivement accordées aux actes spéciaux de la Juridiction épiscopale. Les mandements et lettres pastorales, qui, ne sortant pas du domaine spirituel, s’impriment en placard pour être affichés et lus dans les églises continueront... d’être affranchis du timbre et du dépôt. Mais les écrits, qui quel que soit leur titre, prenant pour franchir l’enceinte du sanctuaire le format de la brochure, vont trop souvent se mêler à la politique temporelle, ne doivent pas profiter d’une dispense qui n’a pas été établie pour eux. En jouissant d’une entière liberté de publicité, ils seront soumis aux conditions de la loi commune. Vous signalerez... cette distinction aux imprimeurs de votre département ; c’est à eux que sont imposées ces obligations du dépôt et du timbre ; c’est contre eux que serait dirigée la poursuite, s’ils ne les remplissaient pas ».

Les mêmes instructions avaient été données par Delangle dès le 25 janvier, mais non publiées (1). Sous la forme brutale que leur donnait publiquement Billault, elles émurent vivement les évêques. Le cardinal archevêque de Lyon, Bonald, resté jusqu'alors très modéré, publia dans l’Ami de la Religion et fit paraître en brochure, avec timbre et dépôt, une « Lellre au ministre des Culles » datée du 24 novembre, qu'il n’adressa même pas à Rouland. C'était, depuis le début de la question romaine, la première protestation publique d’un évêque contre un acte de politique intérieure du gouvernement impérial. « On a cru voir dans cette circulaire, écrivait Bonald, un commencement de persécution, par cette atteinte grave portée à la liberté du ministère des évêques. » Pouvait-on dire que les mandements traitaient « les questions les plus étrangères aux intérêts spirituels » alors qu'ils défendaient la souveraineté temporelle du Saint-Siège, nécessaire à son indépendance ? La circulaire n’imposait-elle l'obligation du timbre et du dépôt qu'aux mandements édités en brochure ? ou s’appliquait-elle aussi aux mandements imprimés en placard, si l’on jugeait qu'ils sortaient du domaine spirituel ? Dans ce cas, les évêques seraient soumis, non seulement au contrôle de l’autorité civile incompétente, mais à la

(1) Voir p. 366. La plupart des évêques qui avaient fait imprimer en 1860 leurs mandements en brochures, avaient spontanément rempli l'obligation du timbre et du dépôt. La circulaire de Delangle avait cependant donné lieu à quelques conflits. (BB!° 1.606, F1° 2.489, Angebault ; 2.526, Guerrin.)

«censure de l’imprimeur » qui, dépendant entièrement de l’administration, craindrait de s’exposer aux sanctions prévues par la circulaire. « Enchaïîner la liberté qu'ont les évêques de parler, c'est plus que d’enchaïner leurs mains ; les réduire au silence, c'est plus que de les condamner au silence des cachots. De pareilles entraves, M. le Ministre, sont la violation formelle du Concordat de 1801 qui déclare que la religion catholique doit être librement exercée.» Le clergé, que l’on surveille ainsi, a cependant « donné des preuves d’une soumission qui a soulevé contre lui des animosités bien vives ». Par contre, les « brochures qui développent tout un plan de schisme pour la France (1), les feuilles qui attaquent chaque jour avec une violence sans pareille tous les droits spirituels et temporels du Saint-Siège. sont l’objet de la tolérance la plus bienveillante. Il ne faudrait pourtant pas donner un démenti à cette parole du chef de l'État : l'Empire, c’est la paix. » La lettre de Bonald reçut les adhésions des archevêques de Tours et de Rennes, et celle de l’évêque de Chartres. L’évêque de Nîmes, Plantier, publia une protestation analogue, qui lui valut les félicitations des évêques d'Angers, d'Orléans et de Pamiers. ;

Le gouvernement réfuta, dans un communiqué, « des erreurs d’autant plus regrettables qu’elles partent de plus haut. » Bonald «semble supposer que les formalités de la déclaration et du dépôt constituent une censure préventive, alors que ce sont de simples formalités de contrôle ». À quoi Parisis répondit dans une lettre publique à Billault (15 décembre) : ©... si la circulaire sert à empêcher éventuellement la publication des mandements, elle est oppressive, sinon elle est inutile et gène sans but les évêques pour qui elle établit une charge financière, et qu’elle signale aux populations comme suspects dans l'avenir ».

Rouland, pour apaiser les évêques, expliqua et précisa la circulaire du 10 novembre, dans une circulaire du 2 janvier : «…. beaucoup de N.S$. les évêques ayant cessé depuis près d’un an de m'envoyer un double exemplaire de leurs mandements (2), il était naturel de rétablir à la charge des imprimeurs la formalité du dépôt préalable. jamais elle n’a constitué autre chose qu’un moyen d'assurer à l'autorité la prompte connaissance des imprimés destinés au public ». Cependant le

(1) Cayla : Pape ei empereur.

(2) Cette pratique courtoise, généralement suivie pendant les premières années de l'Empire, avait été en effet abandonnée par les évêques les plus hostiles au gouvernement.

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gouvernement avait été touché « de l’embarras que les prélats éprouveraient vis-à-vis des imprimeurs diocésains hésitant sur le véritable caractère des mandements et sur les formalités à remplir.» I exemptait donc du timbre les « mandements imprimés dans le format traditionnel, lus en chaire, affichés dans les églises et envoyés aux curés desservants pour les besoins et dans les limites du diocèse. Mais si ces lettres ou mandements, aspirant à un retentissement que l’épiscopat n'avait pas coutume de juger nécessaire à l’accomplissement de ses devoirs spirituels prennent la forme de brochures et deviennent un objet de colportage, de vente et d'exposition hors du diocèse..., ils doivent être assujettis aux obligations du droit commun suivant les matières qu'ils traitent ».

Ces circulaires furent appliquées parce que le gouvernement, désarmé vis-à-vis des évêques, avait les moyens de se faire obéir des imprimeurs (1). Comme Billault et Rouland l’avaient annoncé, elles n’entravèrent nullement la publication des actes épiscopaux. Leur résultat pratique était done minime, et il peut paraître surprenant qu'elles aient tant mécontenté les évêques. C’est qu'elles montraient le gouvernement résolu à ne pas laisser exploiter contre lui les privilèges qu'il assurait à l'Église. Beaucoup de ces privilèges, comme celui dont bénéficiaient les mandements, étaient contraires à la loi. Le retour au droit commun, opéré partiellement par Büllault et Rouland sur ce point particulier, était l’arme la plus redoutable dont le gouvernement disposât contre l'Église.

(1) Des infractions commises à Cahors (BB:$ 1.619) à Poitiers et à Rodez (BB:° 1606) furent suivies de sanctions, d’ailleurs légères.

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