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IV. — Les nominalions épiscopales

Rouland avait proposé dans son mémoire de choisir des évêques ouvertement dévoués à l’empereur et aux institutions françaises. La mort de l’évêque de Vannes (5 mars 1860) donna au gouvernement impérial une première occasion de suivre cette politique. Rouland pensa d’abord à nommer le sulpicien Baudrv, qui refusa et l’engagea à nommer Maret. Maret, alors le principal représentant du gallicanisme, était en outre très attaqué parce qu'il approuvait ouvertement la politique italienne de l’empereur, tout en étant attaché au pouvoir temporel du pape. Rouland jugea d’abord qu'il n’était « pas possible » (3), puis il changea d’avis, et fit signer le 25 mai par l’empereur le décret de nomination.

Mais le 26 mai, Rouland écrivit à Thouvenel (4). « Le nonce du pape, averti par moi suivant l’usage de la nomination de l’abbé Maret à l’évêché de Vannes, vient de me faire une visite pour me prier d’ajourner la publication du décret au Moniteur. » Le nonce déclarait que la surdité de l'abbé Maret pouvait faire obstacle à sa préconisation (5), qu'il espérait d’ailleurs que cet obstacle pourrait être surmonté, n'ayant pas d’autres objections contre cette nomination. Rouland, par contre, craignait que le motif invoqué ne fût un prétexte pour empêcher cune nomination aussi française que celle de l'abbé Maret...».« Le gouvernement se soucie peu de céder aux préjugés ardents de MM. d'Arras, de

(1) Au cours de l’année 1860, Rouland avait toléré :

1° La fondation à Seysin (Isère) d'un noviciat de Basiliens, à condition qu’il ne serait pas transformé en collège ;

20 Le séjour aux environs d'Angers de quelques Barnabites, à condition qu'il n’y serait pas créé de véritable succursale de l’ordre ;

3° L'établissement à Aubigny (Cher) de 3 Barnabites, à condition qu'ils n'ouvriraient pas de collège. (F? 6.254 et Baroche 1.018.)

(2) Sur l'affaire Maret, voir la Correspondance diplomatique (mai-septembre) ; Cerçay 165 A I14 (juin-août); F1° 6.178 ; Bazin : Vie de Mgr Marel donne un récit détaillé. Voir aussi Thouvenel : Le secret de l’empereur ; Baunard : Vie du cardinal Lavigerie ; Lavigerie : Quelques souvenirs personnels sur Mgr Maret (1897, in-18). Sur l'affaire Mouniq, voir F1° 1.955.

(3) Maret à Baudry, 20 mai (cité par Bazin).

(4) Correspondance diplomatique et F1? 6.178.

(5) La surdité complète était un empêchement canonique.

Poitiers, etc. L'empereur veut garder intact son droit personnel de choix ; le temps est venu de marcher dans les voies de la conciliation. » Pourtant, Rouland ajournait la publication du décret ; il chargeait Thouvenel de faire savoir à Rome que la surdité de Maret était légère et n’entravait pas son activité.

Cependant Sacconi, en dépit des déclarations qu'il avait faites à Rouland, faisait campagne à Paris, à Vannes et dans les journaux belges (1) contre la nomination de Maret. Les ultramontains étaient violemment hostiles à Maret; même des modérés favorables au gouvernement, comme Bonnechose et Morlot, tout en rendant hommage à sa valeur intellectuelle et à son honorabilité, le jugeaient peu apte à diriger un diocèse ; ils regardaient sa nomination comme inopportune et de nature à aggraver le conflit avec le Saint-Siège.

A Rome, le chargé d’affaires de France, Cadore, démontra que la légère surdité de Maret ne pouvait être un empêchement canonique à sa préconisation ; le 12 juin, Antonelli lui fit espérer une solution favorable ; mais le 16 le gouvernement pontifical fut avisé par le nonce d’une autre objection ; Maret, par suite d’une maladie de la vessie, avait porté pendant un certain temps l’habit laïc, ce qui était une faute canonique sérieuse.

Le gouvernement pontifical continuait à déclarer que son refus n’était pas motivé par le gallicanisme de Maret. Le gouvernement impérial savait que ce gallicanisme était la cause réelle de l’opposition que rencontrait son choix. Mais le pape attachait sincèrement de l’importance aux objections qui, pour le nonce et les ultramontains, n'étaient que des prétextes (2). Susceptible et jaloux de son autorité, il s’irritait d'autant plus de l’insistance du gouvernement impérial qu'il était indisposé contre lui par la question romaine. « Non jamais, dit-il à Cadore, jamais on ne me forcera à donner mon consentement à un choix que je n’approuve pas. L'empereur m'a dit qu'il me laisserait le spirituel : je compte sur sa promesse. » (3)

« La question est des plus graves, écrivit Rouland à Thouvenel. On veut arriver à constituer un précédent sans exemple

(1) D’après Rouland (Correspondance diplomatique, 27 juin) l’'Universel déclara « au début même des négociations que jamais le nonce ne consentirait au choix de l’abbé Maret et qu'il resterait inflexible ». L'empereur en fut « blessé profondément ».

(2) Thouvenel écrivait à Cadore le 24 juin : « … Si l'abbé Maret appartenait à la coterie qui entend disposer des évêchés en France, on ne lui reprocherait n la dureté de son oreille, ni la faiblesse de sa vessie. » (Cerçay 165 A II 4.)

(3) 19 juin, Correspondance diplomatique, Cadore à Thouvenel.

dans nos annales ecclésiastiques (1), c’est-à-dire annuler le droit de choix de l’empereur et toutes les règles qui en sont àla fois la garantie et le contrôle. Il est impossible d'accepter une pareille situation et, au besoin, nous devons, par une résistance absolue, publique, faire appel au droit souverain qu’on nie et aux sentiments de justice et de dignité du pape que l’on trompe impudemment. » (2) Le même jour (21 juin), l’empereur ordonna à Rouland de publier le décret de nomination, pour poser la question « dans la rigueur des formes et du droit » (3). Le décret parut au Moniteur du 25 juin.

Le pape persista dans son refus de préconiser Maret. Rouland, dans une note du 17 juillet, engagea l’empereur à ne pas céder (4). Sachant qu'il ne s’intéressait pas au gallicanisme, Rouland insista sur l’aspect politique de l’affaire. Maret « prêtre d’une piété éclairée et de la vie la plus pure... comprenant le vrai rôle de la religion du Christ dans les sociétés modernes... a le tort inexpiable d’accorder à l’empereur le respect et la confiance d’un bon citoyen ». D'où l’hostilité des ultramontains, partisans « de la subordination des souverains. Ils ont compris que Votre Majesté venait de faire un: acte de sagesse et de fermeté qui pouvait rassurer la portion modérée et nationale de notre clergé, et qui coupait court aux prétentions et aux agitations du parti exagéré. Ils ont donc, le nonce et les ultramontains, assailli le Saint Père de notes violentes et calomnieuses et ont fait entendre qu'il y allait dans cette affaire du sort de la faction ultramontaine. Tel est, Sire, le vrai motif de l’opposition qui éclate à Rome et qui a le tort de se cacher sous des prétextes puérils ».

« Mais on soulève aussi, Sire, une question des plus graves pour la dignité de votre couronne. Aux termes de Particle 5 du Concordat, Votre Majesté « nomme aux évêchés vacants et l’inslilulion canonique est donnée par le pape ». Le droit de l'empereur va donc au delà d’une indication, d’une présen-

(1) Voir F1° 1.956, note sur les refus d'institution canonique depuis 1516 ; sous l’ancien régime, ces refus furent assez nombreux, mais le gouvernement français ne s’inclina jamais devant la résistance du pape, et ses candidats finirent par être préconisés. De 1815 à 1860 le gouvernement ne s’inclina qu’une fois devant un refus d'institution canonique. Guillon, qui avait donné les derniers sacrements à Grégoire, fut nommé évêque de Beauvais au début de la Monarchie de Juillet. Le pape refusa de le préconiser. Après un an de conflit le gouvernement rapporta la nomination de Guillon, qui fut nommé évêque in partibus.

(2) 21 juin (matin), Rouland à Thouvenel. Correspondance diplomatique.

(3) 21 juin (soir), Rouland à Thouvenel. Correspondance diplomatique.

tation. Il est le droit du souverain vis-à-vis de ses sujets. Vous nommez les évêques, Sire, et, dans nos traditions, l’évêque nommé prend son titre et ses insignes. Quant à l'institution canonique, le pape, chef spirituel de l’Église, peut seulla concéder, mais il doit la concéder, à moins de causes exceptionnelles, graves, purement canoniques. Autrement, s’il pouvait refuser en dehors de ces causes ou sans les indiquer et sans en disculer la réalité contradicloirement avec Votre Majesté, le droit de nomination de l’empereur serait annulé. Le clergé français n'aurait qu'un seul souverain, le pape (1). Ce n’est pas la première fois, Sire, que Rome essaie de combattre les tendances françaises par le refus de l'institution et il n’y a point à s’en effrayer. Il convient, suivant moi, de demander au Saint Père la sincère déclaration de ses motifs canoniques et de lui offrir la preuve décisive de leur inexactitude en ajoutant que l’empereur n’abdiquera pas le droit de défendre ses choix et de persévérer dans ceux qui sont justes et bons... Peu importe... que la négociation doive être longue. Les vicaires capitulaires peuvent sans inconvénient administrer le diocèse de Vannes, et rien n’empêche un évêque titulaire ou in partibus d'y faire la distribution des sacrements épiscopaux. »

« J’appuie très fort les principes contenus dans cette lettre, nota Napoléon III. Je veux y tenir. Communiquez-là à M. Thouvenel et réfléchissez s'il ne serait pas bon de faire connaître par les Journaux l’état de la question. »

Maret adressa un mémoire au pape, discuta plusieurs fois avec le nonce les reproches qui lui étaient faits, fit état des félicitations que lui avaient adressées les vicaires capitulaires de Vannes, et plusieurs évêques (2). Gramont, dès son retour à Rome, développa les arguments indiqués par Rouland (3). Le pape maintint sa décision. Gramont, reçu par lui le 16 juillet, ayant réfuté les prétextes donnés par le nonce, Pie IX reprocha à Maret d’être hostile au pouvoir temporel et gallican. Un évêque français (4) lui avait fait l’éloge de Maret, mais avait

(1) Rouland écrivait à Thouvenel le 27 juin : « Si nous cédons, autant rayer le Concordat. » Correspondance diplomatique.

(2) Donnet, Billiet, Guibert, Rossat, Landriot, Plantier.

(3) Dans une note du 27 juillet (Correspondance diplomatique), citée par Bazin. Il y dénonçait le «régime odieux et dégradant de l’espionnage secret et de la délation sans contrôle » que la nonciature faisait peser sur le clergé français. Cadore s'était déjà plaint au Saint-Siège de la conduite tenue par Sacconi dans l'affaire Maret et dans celle de l’emprunt romain, et avait de nouveau réclamé son rappel.

(4) Didiot, évêque de Bayeux.

ajouté qu'il était « le drapeau du gallicanisme ». « Comment voulez-vous, me dit le Saint Père, que j'aille instituer pour évêque le drapeau du gallicanisme (1) ? » Cétait la première fois que Pie IX formulait cette objection dont ses collaborateurs avaient affirmé qu'elle n’était pour rien dans son refus. Enfin, Antonelli précisa dans une note du 27 août la doctrine du Saint-Siège. « Le devoir et la responsabilité du Souverain Pontife dans le choix des évêques sont. tels qu'ils le rendent seul Juge compétent et exclusif de l’aptitude de ceux qui doivent être promus aux évêchés. Il a le droit libre et entier comme le devoir formel de refuser l'institution canonique à tous ceux qui ne sont pas reconnus par lui comme aptes à l’épiscopat ou qui n'ont pas à ses yeux les qualités requises par les lois de l’Église pour remplir des fonctions aussi délicates. Quoique dans le choix des évêques... l'initiative de la présentation, ou nomination, appartienne, dans plusieurs États catholiques, aux souverains de ces États, il est reconnu qu’une telle nomination ne provient que d’une concession du Saint-Siège. Le privilège de présenter ou de nommer attribué aux souverains n’a point par conséquent dépouillé le Saint Père du droit, ou, pour mieux dire, ne l’a point exempté du devoir de porter son jugement sur les qualités de ceux qui doivent être promus à la charge importante de pasteurs et de s’assurer de leur idonéité. » (2)

Rouland,. dans une lettre à Thouvenel, du 6 septembre 1860 (3), constata que les prétextes allégués par le nonce étaient réfutés. « Que reste-t-il donc ? Le pape l’a dit lui-même. M. Maret apparaît à ses yeux comme le chef du gallicanisme. Et quand cela serait ! Est-ce qu'aucun pape depuis 300 ans a songé à refuser l'institution canonique au clergé gallican ? Est-ce que le Saint-Siège n’a pas fini par instituer les trois évêques nommés, signataires de la fameuse déclaration de 1682 ? Est-ce que l'Eglise française aurait été un schisme permanent ? Est-ce que l'empereur a aboli le Concordat et les Articles Organiques pour accepter le droit commun romain ? Si le refus actuel du Saint Père signifie que nos évêques doivent abandonner les lois et les traditions de leur pays, qu'ils doivent être sujets exclusifs de Rome ; s’il

(1) Gramont à Thouvenel, 21 juillet 1860. Correspondance diplomatique. Maret, dans une note du 14 août 1860, se défendit d’être gallican, n'ayant jamais adhéré à la déclaration de 1682. Ce que Rome lui reprochait sous le nom de gallicanisme c'était son « libéralisme théologique ».

(2) Correspondance diplomatique, 27 août (traduction).

(3) Correspondance diplomatique.

comporte en un mot la substitution de l’Église ultramontaine à l'Église française telle qu’elle est constituée, je me permets de dire que ce refus ouvre la plus grave question religieuse que nous ayons eu à traiter depuis longtemps. »

Les ultramontains, d'après Rouland, étaient secondés. par les catholiques libéraux et légitimistes, hostiles à l’empereur. « Le pape est gouverné de France à Rome par les évêques de Poitiers, de Montauban, d'Arras, de Nîmes, etc., qui se sont faits les agents et les directeurs des affaires religieuses et qui marchent d'accord avec tous les nouveaux croisés, avec les gens de l’Union et de l'Univers. I importe de briser cette coalition qui veut brouiller l’empereur et le pape et qui vise à des restaurations dynastiques ainsi qu'à l’annulation de nos lois concordataires et organiques. Il y va de notre liberté religieuse : la question est.assez grosse aux yeux du pays, quin’acceptera jamais le joug ultramontain comme en Espagne ou en Autriche, pour entraîner la nécessité d’une résistance invincible de notre part. L’évêché de Vannes peut rester vacant dix ans s'il le faut sans que la France s’en émeuve... Tout cela retombera plus sur la papauté que sur nous-mêmes. Et le grand secret de ces difficultés c’est d’avoir raison et de persévérer. Le non possumus appartient à l'empereur aussi bien qu’au pape. »

Les deux gouvernements restèrent sur leurs positions jusqu’en 1861. Le conflit sur les droits des deux pouvoirs dans la nomination des évêques allait se perpétuer jusqu’à la chute du Second Empire. Dès 1860, le pape s'opposa à un nouveau choix du gouvernement impérial.

L’évêque de la Martinique, Porchez, était mort le 11 juin 1860. Une lutte très âpre était alors engagée pour la domination ecclésiastique des Antilles françaises entre la congrégation du Saint-Esprit (1) et ses adversaires. La congrégation du Saint- Esprit, reconnue et subventionnée par le gouvernement français, se consacrait au service religieux des colonies françaises, formait dans son séminaire de Paris une partie notable de leur clergé et y exerçait une grande influence. Simple association de prêtres séculiers à son origine, elle s'était transformée en 1855 en une

(1) F1° 6.236. Note du supérieur général de la congrégation du Saint-Esprit, 21 août 1859.

F1° 6.253, Rapport de Lagrange sur les congrégations de Paris (novembre 1860).

F1 6.284. Baroche à Drouyn de Lhuys, 15 juillet 1863.

F19 1.955. Note remise par Mouniq à Rouland.

La congrégation du Saint-Esprit, 1926, in-12.

véritable congrégation. Le ministère des Cultes avait jugé que cette transformation lui faisait perdre le bénéfice de la reconnaissance légale, mais son avis n’avait pas prévalu (1). Dépendant étroitement de la congrégation de la Propagande, la congrégation du Saint-Esprit était très ultramontaine, et son action ne se limitait pas aux colonies. Elle jouait à Rome et dans l’Église de France un rôle important. Le P. Gaultier, supérieur du séminaire de Paris, « jouissait d’une grande influence à Rome. Les nonces le consultaient toujours pour les nominations épiscopales (2) ». Le séminaire français fondé à Rome en 1853 par la congrégation du Saint-Esprit, et où les évêques ultramontains envoyalent leurs meilleurs séminaristes, avait été canoniquement institué le 14 juillet par une bulle de Pie IX. Il allait jouer dans l’évolution du clergé français vers l’ultramontanisme un rôle essentiel (3). Les affaires ecclésiastiques des colonies prenaient ainsi une portée générale (4). Mécontenter la congrégation du Saint-Esprit, c'était s'attaquer au parti ultramontain et au Saint- Siège.

A la Martinique, l'influence de la congrégation du Saint- Esprit était prépondérante, surtout depuis que Porchez en était évêque (5). Il lui avait confié la direction de son séminaire, précédemment dirigé par un séculier, l’abbé Mouniq. Par contre l’évêque de la Guadeloupe, Forcade, dont le séminaire avait jusqu'alors été dirigé par les Pères du Saint-Esprit, leur en retira la direction et la confia à Mouniq. Nommé par Napoléon IIT malgré l’administration des Cultes, préconisé à regret par le pape, Forcade avait eu de nombreuses difficultés avec

(1) F19 6.284, 15 juillet 1863.

{2) Mabile : Mgr Mabile, évêque de Versailles.

(3) Mouniq, dans une note confidentielle à Rouland disait du supérieur général de la congrégation du Saint-Esprit : « Le R. P. Schwindendammer fait ses espions dans les différents diocèses de France les ecclésiastiques qui ont fait leurs études théologiques au séminaire français à Rome... À Rome, les Pères du Saint-Esprit... attirent autant qu’il est en leur pouvoir les évêques français dans leur séminaire. En les hébergeant ils augmentent leur influence dans les divers diocèses de France. En un mot les Révérends Pères tendent à se créer à Rome une puissance telle que désormais les évêques nommés par le gouvernement de l’empereur ne soient préconisés que sur leur avis ». (F1° 1.955.) Voir p. 411 le rôle joué par le supérieur du séminaire, Stumpf, dans l'agitation cléricale.

(4) C’est à ce seul point de vue que je les étudie ici. Pour plus de détails voir Affaires Étrangères, Mémoires et Documents, volume 115. Archives nationales F?° 6,200 à 6.212.

(5) Vicaire général de la Martinique sous son prédécesseur Leherpeur, il avait été nommé évêque le 24 juin 1858 et s’était fait sacrer à Paris au séminaire de la congrégation du Saint-Esprit.

MAURAIN.— POLITIQUE 31

le Saint-Siège et aussi avec le gouverneur de la Guadeloupe ; mais il se rendit en Europe en 1859 et intrigua à Rome et à Paris ; il parvint à rentrer en grâce auprès du gouvernement impérial, dont il obtint la promesse d’être nommé en France, et auprès du Saint-Siège. Il restait brouillé avec la congrégation du Saint- Esprit. Porchez étant mort le 21 juin, Forcade écrivit le 25 (1): «Après ses funérailles, auxquelles j'ai présidé, les prêtres les plus considérables et les plus recommandables du diocèse sont venus me supplier de leur obtenir pour évêque ce même M. Mouniq dont je vous ai parlé pour ma propre succession. Si elle ne doit pas s'ouvrir de sitôt, je le veux bien... mais au cas contraire, je dois vous prier de nouveau de me faire réserver pour ma chère Guadeloupe mon susdit candidat. En toute hypothèse, veillez bien, je vous prie, mon cher Seigneur, à ce qu’on ne nomme pas plus d’un côté que de l’autre un spirilocole. Quel que fût d’ailmeurs son mérite, pour ce seul fait, il échouerait indubitablement dans nos Antilles où les révérends sont devenus pour tous intolérables. C’est surtout parce que l’on sait très bien que M. Mouniq, non seulement ne subira pas leur joug mais, selon toute apparence, ne tardera pas à en délivrer le pays, qu’on le désire si généralement et si vivement à la Martinique. » L’archevêque de Bordeaux, Donnet, dont dépendaient les évêchés coloniaux, appuya la candidature de Mouniq. Hamille la recommanda à Rouland dans une note du 13 juillet où 1l le mettait en garde contre le candidat de la congrégation du Saint-Esprit, Testard du Cosquer, ancien vicaire général de la Guadeloupe, curé de Brest où il patronnait les Jésuites. Le 25 août 1860, Mouniq fut nommé évêque de la Guadeloupe. Par suite d’une erreur des bureaux, cette nomination ne fut officiellement notifiée au Saint-Siège qu’à la fin de décembre, Mouniq, averti de l'opposition que rencontrerait sa préconisation, était déjà arrivé à Paris.

Les évêchés de Troyes, de Nevers et de Soissons devinrent vacants par le décès de leurs titulaires (octobre-décembre 1860). Les nominations et celle d'Annecy (2) furent faites le 11 décembre. L'oflicial du diocèse de Paris, Ravinet, collaborateur des évêques gallicans Affre et Sibour, était nommé à Troyes (3). Un autre membre du clergé de Paris, Christophe, était nommé à Soissons. Il avait été aumonier de l’ambassade de France à Rome de 1838

(1) Lettre adressée à « Mon cher Seigneur » ( probablement Donnet) (F 1° 2.581). (2) Voir chap. XV, $ 4. 5 (3) F1° 2,590.

à 1841 et jugeait sévèrement le pouvoir temporel du pape (1). Forcade, malgré un mandement hostile à la politique italienne du gouvernement, que lui reprocha Rouland, était nommé à Nevers. |

Le 22 décembre, Gramont prévint Thouvenel que la nomination de Mouniq ne serait sans doute pas acceptée à Rome. «I n’y à du reste dans l’opposition du Saint-Siège aucune raison de doctrine, m’assure-t-on, mais une question de mœurs. L'abbé Mouniq se serait compromis avec une religieuse dont il est épris au point de causer un grand scandale... Ayant été prévenu, il y à quelque temps déjà, qu'on pensait à l’élever à Pépiscopat, le Saint Père lui avait fait écrire confidentiellement qu'il devait comprendre que sa conscience ne lui permettait pas d'accepter l’épiscopat après les erreurs regrettables dans lesquelles il s’était laissé entraîner et que l’enquête canonique mettrait en évidence à son détriment. On paraît croire ici que l’abbé Mouniq ne se fera pas prier pour renoncer (2)... » Le pape cherchait ainsi à annuler le choix du gouvernement en faisant pression sur le prêtre nommé pour qu'il renonçât à l’épiscopat. Par la suite, il employa ce procédé dans plusieurs autres cas.

Le 25 décembre, le pape écrivit personnellement à Napoléon III (3). Il déclarait ne pouvoir préconiser deux évêques nommés par le gouvernement impérial « à raison des doutes qui se sont élevés dans mon esprit. et qui portent sur la doctrine en ce qui concerne l’un (4), sur la morale en ce qui concerne l’autre; je veux parler des abbés Maret et Mouniq. Je dois assurer Votre Majesté que lorsque ma conscience m’impose, pour de justes motifs, le devoir de refuser de conférer à un prêtre le très saint caractère épiscopal, je ne puis trahir ce devoir, et, avec l’aide de Dieu, je ne le trahirai jamais. Il me semble qu’il

(1) F19 2.584, Christophe écrivait le 17 décembre à Rouland : « Votre Excellence sait que mes idées sur la situation ne datent pas d’aujourd’hui. Je ne suis pasétonné de ce qui arrive aujourd’hui à l’Italie et à Rome en particulier ; ce qui m'étonne le plus, c’est la prolongation d’une crise qui me paraissait imminente déjà en 1840 ». Ï1 envoyait au ministre des extraits des lettres qu’il avait reçues, notamment celui-ci du comte Paul de Tascher. « Ayant vu de vos yeux les monstrueux abus du pouvoir temporel, vous comprenez la nécessité à laquelle force est de se résigner. » Quelques mois auparavant, Christophe avait été nommé officier de la Légion d'honneur par Napoléon III « à qui, dit-on, il avait rendu plusieurs services d'ordre différent », (L'Épiscopat français depuis le Concordal jusqu'à la Séparation).

(2) Cerçay 165 A II 4.

(3) La copie conservée dans la Correspondance diplomatique (annexe à la dépêche du 29 décembre) a été publiée dans Le secret de l’empereur.

(4) Les prétextes derrière lesquels cette objection essentielle à ia nomination de Maret s'était d’abord dissimulée étaient donc abandonnés.

vaudrait beaucoup mieux, je dirai même qu'il est nécessaire de faire ce qui s’est fait plusieurs fois en France sous les gouvernements qui ont précédé celui de Votre Majesté, et qui s’est fait avec Votre Majesté elle-même, c’est-à-dire de s’entendre » avec le Saint-Siège sur les nominations épiscopales avant la publication des décrets.

Pie IX abordait ensuite la question de la démission de Morlot. Le Saint-Siège et les cléricaux lui reprochaient de n’avoir fait, depuis le début de la question romaine, aucune manifestation contre le gouvernement (1). Plusieurs membres du comité central de la Société de Saint-Vincent de Paul l'avaient engagé à résigner sa charge de grand aumônier, en manière de protestation, etle même vœu lui avait été exprimé de Rome. Mais Morlot avait refusé, cette démission devant nuire aux intérêts de son diocèse, et il avait offert de donner sa démission de toutes ses charges, y compris l’archevêché de Paris (2). Le cardinal Morlot, écrivait le pape, « ne cesse, depuis plusieurs mois d’insister auprès de moi sur son désir de retraite et je lui ai tout d’abord répondu que, quelque pémible que fût pour lui l’accomplissement des fonctions si diverses dont il est chargé, il pourrait renoncer à toutes, mais Jamais à son siège épiscopal. Il n’en persista pas moins à répéter qu'il voulait absolument se retirer. [1 est bien certain que je ne crois pas devoir accueillir son désir avant que Votre Majesté ait la bonté de m'indiquer le sujet ou plutôt les sujets sur lesquels elle a fixé sa pensée pour occuper le siège si difficile de Paris. Non seulement ma demande n’est pas indiscrète mais elle est juste... Je ne suis que trop réduit à n'avoir presque plus de pouvoir temporel et les hommes de mauvaise volonté peuvent bien amener les choses jusqu’à ce point, au moins pour quelque temps, mais je ne resterai jamais sans mon pouvoir spirituel parce que les hommes sont impuissants à l’arracher ds mains du vicaire de Jésus-Christ. Du reste, bien que le caoix des sujets proposés (3) pour les évêchés actuellement vacants dans l’Empire français eût pu-être en partie meilleur, je n’ai pas de motifs canoniques pour m’opposer à leur présentation et ils seront préconisés par moi... »

Napoléon ITT répondit le 8 janvier (4) : «J'ai toujours regardé

(1) Voir pp. 364 et 404, note I.

(2) E. Ollivier : L'Empire libéral, &. VII, éclaircissement 6. Voir bibliographie : catholiques laïques : A. de Melun.

(3) Forcade, Christophe, Ravinet et Magnin.

(4) 27 janvier 1861 ; Le secret de l'empereur.

comme indispensable au bonheur des peuples catholiques l'accord des souverains avec le chef de la religion. Car, lorsque cet accord existe, tout s’aplanit, et les questions d'amour propre ou de droit strict disparaissent devant une entente amicale et des concessions réciproques. Mais, lorsque de malheureuses circonstances ont fait naître la défiance et presque l'hostilité entre des pouvoirs créés par Dieu pour vivre dans la concorde, tout devient dificile : les moindres divergences d'appréciation dégénèrent en embarras graves et en causes incessantes d’antagonisme. Ce qui se passe depuis 18 mois en est la preuve évidente.»

Napoléon IIT justifiait alors sa politique italienne et rappelait ce qu’il avait fait pour maintenir le pouvoir temporel du pape. « De quelle manière, cependant, ma conduite a-t-elle été récompensée ? On m'a signalé comme l’adversaire du Saint- Siège ; on a ameuté contre moi les esprits les plus exaltés du clergé de France ; on est allé jusqu’à solliciter l’archevêque de Paris de donner sa démission de grand aumônier ; on a voulu faire des évêques et de leurs subordonnés une administration étrangère recrutant des hommes et de l’argent en dépit des lois du pays. Enfin Rome s’est faite un foyer de conspiration contre mon gouvernement, et cependant j'ai autorisé l’homme qui avait le plus ouvertement agi en qualité de partisan de la République, à devenir le chef de l’armée du Saint Père. »

« Tant de démonstrations hostiles n’ont rien changé à ma ligne de conduite. J’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour maintenir l’autorité du pape sans compromettre les intérêts de la France... Dans l’état actuel des choses, je regrette vivement que nos rapports ne soient plus animés de cet esprit de conciliation qui m'aurait permis d’accepter les propositions de Votre Sainteté. Si elle engage l'archevêque de Paris à continuer ses fonctions, je ne doute pas que ce prélat, recommandable à tan de titres, ne se conforme à sa volonté. Si néanmoins il persiste à se retirer, je chercherai parmi les évêques celui qui me paraîtra le mieux satisfaire aux exigences religieuses et aux convenances politiques. »

« J'aurais aimé, écrivait Thouvenel à Gramont, que la réponse fût un peu plus ménagée, mais j'ai vu tout de suite que je n’y réussirais pas. » (1) L'empereur, blessé par les procédés du Saint- Siège et les attaques du parti clérical, leur était devenu au moins aussi hostile que ses ministres,

(1) 27 janvier 1861, Le secret de l'empereur.

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