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CHAPITRE XVII

La question romaine en 1861 (1)

TI. —— Les débats de l'adresse

Par le décret du 24 novembre 1860, Napoléon III modifia les conditions de la vie politique en donnant au Sénat et au Corps Législatif le droit de discuter et de voter chaque année une adresse en réponse au discours du trône; les débats parlementaires seraient en outre désormais publics. Billault, Magne et Baroche furent nommés ministres sans portefeuille et chargés de représenter le gouvernement devant les Chambres. W alewski remplaça Fould comme ministre d'État, et Persigny succéda à Billault au ministère de l'Intérieur. I fit remise aux journaux des avertissements dont ils avaient été frappés, annonça l'intention «de favoriser. l’acclimatation des habitudes de libre discussion » (7 décembre), et invita les préfets à témoigner des égards aux hommes des anciens partis.

Certains pensèrent que la question romaine et l’agitation religieuse n'étaient pas étrangères à.la décision de l’empereur.

. Le moment était venu pour lui, écrivait Gramont (2), de décharger sa personnalité du poids des mécontentements que sa politique doit nécessairement engendrer... l’empereur ne peut ni satisfaire les réactionnaires, ni satisfaire les révolutionnaires c’est la conséquence du rôle de modérateur qu’il a choisi. Or, cela étant, l’empereur a fort bien fait d'appeler le Sénat et les députés à prendre leur part du fardeau. Cela décharge sa personne et fortifie sa politique, » Les changements de personnes étaient peu significatifs. Persigny s'était vivement prononcé, dans son dis-

(1) Correspondance diplomatique, Cerçay, 165 A II 4. Voir bibliographie : Affaires d'Italie.

(2) Gramont à Thouvenel, le 1er décembre 1860 (Cerçay, 165 A II 4, et Le secret de l’empereur).

Voir aussi Mérimée à Panizzi, ? décembre 1860, et Victor Pierre : Les élections de 1863 (1863, in-12).

cours de Roanne (27 août), pour la politique italienne de l’empereur (1). Il refusa d'autoriser Veuillot à créer un journal. L’opposition cléricale ne répondit pas à l'avance qu'il avait faite aux anciens partis. D'autre part Walewski restait peu favorable à l'Italie, et fut désormais au conseil le principal partisan de l'entente avec le Saint-Siège. « Il n’y a pas malheureusement le moindre esprit de corps dans le ministère reconstitué » écrivait Thouvenel (2).

À cette époque, les relations entre le gouvernement impérial et le Saint-Siège étaient très tendues, et il leur devenait difficile d'entretenir des rapports diplomatiques normaux. Le gouvernement impérial réclamait depuis 1859 le rappel de Sacconi, et se heurtait toujours au refus du pape de nommer des cardinaux. Sacconi, qui était allé à Rome en octobre 1860, y resta, tout en gardant son titre de nonce à Paris, pendant près d’un an. La situation de Gramont était devenue très difficile à Rome depuis les incidents d'octobre, et, dès le mois de novembre, il demanda à Thouvenel de le nommer à un autre poste. Le gouvernement impérial inspirait une telle méfiance au Saint-Siège et au clergé -français qu’il fut soupçonné de préparer un schisme. Un publiciste obscur, Cayla, ayant publié à Paris une apologie du schisme intitulée Pape et Empereur, cette brochure qui avait fait peu de bruit fut publiquement et longuement condamnée par Pie IX dans son allocution consistoriale du 17 décembre 1860. Le cardinal Mathieu en publia une réfutation. Jaquemet, qui, dès le mois de septembre, avait mis son clergé en garde contre le danger d’un schisme, en fit l’objet d’un mandement de carème.

Le Moniteur (2 janvier) rappela que le pape avait lui-même déclaré la brochure de Cayla « plus digne de dédain que de réfutation » et que le gouvernement n'étant « armé d'aucun droit préventif à l'égard des livres et des brochures » ne pouvait être rendu responsable de pareilles absurdités. Les évêques et les prêtres les plus dévoués au gouvernement, tels que Delamarre (3), Maret et Baudry n’en furent pas moins accusés de préparer un schisme, Nombre de prêtres croyaient réellement à ce péril.

Pie IX avait tenté sans succès de faire directement appel à l’empereur. Il se déclara touché de la lettre «très franche, très

(1) Voir sa fettre du 12 octobre à Falloux, citée par Goyau : Un roman d'amitié enire deux adversaires politiques Falloux et Persigny.

(2) Le 13 janvier 1861, à Gramont ; voir aussi sa ‘ettre du 28 avril 1861 : Le secrel de l’empereur.

(3) F1° 2.494, voir p. 544, n. 4.

sérieuse, mais en même temps très respectueuse envers le chef de l'Église » (1) que lui avait adressée Napoléon le 8 janvier. Il répondit le 24 février sans aigreur, mais en critiquant vivement la politique suivie en Italie par Napoléon III depuis 1859. Ainsi se termina cette correspondance directe qui n’aggrava ni n’améliora les rapports des deux gouvernements.

Ils devinrent encore plus délicats quand l’ancien roi des Deux- Siciles, après avoir longtemps défendu Gaëte contre les Piémontais, s'établit à Rome, où le pape l’hébergea au Quirinal (février). Pie IX unissait ainsi sa cause à celle de la légitimité, personnifiée par les Bourbons de Naples. De Rome, François IT encourageait, contre le gré du gouvernement impérial, la guerilla que ses partisans soutenaient encore dans les montagnes de la Calabre, et qui tourna bientôt au brigandage.

Dans le discours du trône (4 février) Napoléon III expliqua pourquoi il avait appliqué « le principe de non intervention » au moment de Castelfidardo : «...Les opinions extrêmes préféreraient les unes que la France prit fait et cause pour toutes les révolutions les autres qu’elle se mît à la tête d’une réaction générale. Je ne me laisserai détourner de ma route par aucune de ces excitations opposées. » Le gouvernement prépara la discussion de l’adresse en publiant un « Exposé de la Silualion de l'Empire (2?) » et surtout un livre jaune où étaient citées les dépêches de Gramont qui dénonçaient les intrigues et l'hostilité contre l’empereur de la coterie Mérode-Lamoricière (3).

Ces dépêches furent utilisées par La Guéronnière dans une brochure intitulée Rome, la France et l'Italie, où il attribuait à lVhostilité politique des légitimistes et des catholiques libéraux contre l’Empire toute l’agitation religieuse. La question romaine u’était pour les adversaires du gouvernement, qu’un prétexte, et

(1) Gramont à Thouvenel, ? février 1861. (Cerçay, 165 A II 4, Le secret de l'empereur

(2) L’Exposé constatait les progrès de l’enseignement congréganiste « grâce aux libéralités particulières et à la loyale pratique par l'Etat du principe de la liberté. Il est toutefois sage et utile que le gouvernement maintienne l'équilibre entre l’enseignement laïque et l'enseignement congréganiste… ». L’Ææposé rappelait qu'un crédit extraordinaire de 1.000.000 avait été affecté aux édifices diocésains. «Le budget depuis 5 ans a élé sérieusement augmenté... Au milieu des événements divers qui ont pu créer certaines agitations, la pensée loyale et bienveillante de Sa Majesté a continué et continuera de veiller à la satisfaction de tous les besoins religieux. »

(3) Notamment, la dépêche du 10 avril 1860 sur les Bretons (voir p. 407) qui fit beaucoup de bruit, « Je conçois parfaitement, écrivait Gramont à Thouvenel le 19 février, les difficultés en présence desquelles vous vous êtes trouvé quand l'empereur vous a demandé de publier ces documents mais vous conviendrez avec moi que cela m'a fait une bien pénible position. » (Cerçay 165 A IT 4, Le secret de l'empereur.)

le clergé avait été sinon « l'instrument volontaire », du moins «la dupe de l'esprit de parti». Cette accusation souvent portée dans la presse avait été vivement combattue par Plantier dans un mandement d'août 1860. Reprise quasi officiellement (1), elle exaspéra le clergé. Le cardinal Antonelli s’en plaignit avec véhémence dans une dépêche du 26 février. Plusieurs évêques protestèrent avec indignation dans leurs lettres pastorales (2). Dupanloup riposta par une brochure ; mais Pie, se signala par la violence et l’audace de sa réponse : « Lave tes mains, à Pilate, la postérité repousse ta justification. » Dans le sommaire de la doctrine du Christ « que toutes les lèvres chrétiennes récitent chaque jour, figure... le nom mille fois exécrable de l’homme qui lui a donné la mort ; et cet homme ainsi marqué du stigmate déïcide, cet homme ainsi cloué au pilori de notre symbole, ce n’est ni Hérode, ni Caïphe, ni Judas... cet homme, c’est Ponce Pilate, et c’est justice. Pilate pouvait sauver le Christ, et sans Pilate, on ne pouvait pas mettre le Christ à mort. » (22 février) (3).

Ce mandement, envoyé à tous les évêques de France, fut publié dans le Monde. Persigny annonça dans le Moniteur du 28 février qu'il serait déféré en Conseil d’État pour abus, et ajouta : «Je n’ai... voulu prendre aucune mesure pour empêcher la publication d’un document où se révèle avec tant d’audace la pensée d’un parti qui, sous le voile de la religion, n’a d’autre but que de s’attaquer à l’élu du peuple français. » Persigny adoptait ainsi publiquement la thèse de La Guéronnière. Le gouvernement donna en outre à ses fonctionnaires ordre de rompre toutes relations avec Pie et Dupanloup.

C’est dans ces conditions que la discussion de l’adresse s’ouvrit au Sénat, le 28 février. Toute la discussion générale porta sur la question romaine (4). La Rochejaquelein, Heeckeren,

(1) La Guéronnière était alors chef de la division de la presse au ministère de l'Intérieur, 11 déclarait, dans une préface signée, que son ministre, Persigny, l'avait autorisé à publier cette brochure « en toute indépendance ». Thouvenel écrivit à Gramont le 17 février « La nouvelle brochure de M. de La Guéronnière m'a causé de grands ennuis. L'empereur, cette fois, n’y est pour rien ; l'inspiration est partie de M. de Persigny.… À l'entendre il a fait un acte purement intérieur, destiné à éclairer le pays el à contrebalancer les mandements pamphlets des évêques. » (Le secret de l’empereur.)

(2) L’archevêque de Tours, les évêques d'Angers, Autun, Belley, Carcassonne, Grenoble.

(3) Des allusions à Pilate avaient déjà été faites par Montalembert (voir p. 350), par Pie lui-même dans l’oraison funèbre de George Massonais, évêque de Périgneux ; d’autres furent faites plus tard par d’autres évêques, mais jamais de manière aussi directe et aussi retentissante.

(4) Le projet d'adresse rédigé sous la direction de Troplong approuvail la politique suivie en Italie par l'empereur : « Là vous vous êtes séparé des agressions injustes, ici

Gabriac, les cardinaux Mathieu et Donnet défendirent le pouvoir temporel du pape et regrettèrent que l’empereur ne leût pas intégralement sauvegardé. Outre l'argument religieux qui faisait du pouvoir temporel la garantie nécessaire de l’indépendance spirituelle de la papauté, et l’argument de droit public qui montrait la souveraineté légitime du pape violée par l’invasion piémontaise, les orateurs développèrent un argument politique : ils considéraient le nouveau royaume d’Italie, grande puissance de vingt millions d'habitants, comme un danger pour la France. L'ancien préfet de police, Piétri, reprit au contraire la thèse soutenue par La Guéronnière. Mais l’événement marquant fut le grand discours prononcé le 1€ mars par le prince Napoléon. La question romaine, d’après lui, ne comportait que deux solutions : ou bien une intervention armée de la France pour rétablir l’ancien régime en Italie, ou bien l’unité italienne avec Rome pour capitale, le pouvoir temporel du pape étant restreint aux quartiers de la rive droite du Tibre. Il dénonça violémment la politique rétrograde du Vatican et les intrigues bourboniennes qui s’y abritaient. [1 attaqua les traités de 1815 et défendit la cause du progrès, de la démocratie et de la liberté : Rome était un nouveau Coblentz. « Nous ne sommes pas, dit-il, les représentants de la réaction, mais de la société moderne. »

La violence et la hardiesss de ce discours (1) produisirent un effet d'autant plus vif qu'on se demanda si le prince n’avait pas exposé la véritable politique de l’empereur. Gette présomption fut confirmée par l'enthousiasme de Persigny qui télégraphia aux préfets (2): « Un magnifique discours vient d’être prononcé au Sénat par le prince Napoléon. Il a... produit une immense sensation. » Persigny fit publier ce discours dans le Moniteur des communes, qui était affiché dans toutes les communes de France. Napoléon TIT félicita son cousin : « Quoique ne par-

vous vous êles affligé de résistances impolitiques.. Pour l'avenir nous continuerons à placer notre confiance dans le monarque qui couvre la papauté du drapeau français ; qui l’a assistée dans ses épreuves et s’est constitué pour Rome et le trône pontifical la sentinelle la plus vigilante et la plus fidèle. »

(1) « Nos collègues en sont consternés, notait Ollivier. Le lendemain du jour où il a été prononcé Persigny ayant dit avec enthousiasme chez Schneider que telle était la vérilable politique de l’empereur, Cassagnac lui a répondu que s’il en était ainsi, l'empereur se f.… d’eux ; que sa politique, telle qu’elle résulte des pièces et des dépêches est toute autre. » Cette note, publiée dans la Revue des Deux Mondes du 1er septembre 1925, est inexactement datée du 14 février. Cavour éerivit au prince le 16 mars : « Le discours de Votre Altesse est pour le pouvoir temporel du pape ce que Solférino a été pour la domination autrichienne. » (Comandini : J{ principe Napoleone.)

(2) Cette dépêche, qui ne devait pas être publiée le fut par plusieurs préfets.

tageant pas toutes tes opinions, je veux cependant te féliciter de l'immense succès que tu as obtenu hier au Sénat. Il y a des sentiments patriotiques si bien exprimés dans ton discours que je tiens à te dire combien j'en suis heureux. » (1) Mais cette lettre ne fut pas publiée. À part Persigny, les ministres n’approuvèrent pas le discours du prince (2).

Billault défendit la politique d'équilibre suivie par l’empereur et le principe de non intervention. « Est-il done possible que vous évacuiez Rome ? » lui demanda Ségur d’Aguesseau. « Je ne répondrai pas à la question que vous me posez », reprit Billault. « Repoussez par une déclaration précise et solennelle ces indignes outrages dont l’empereur est aujourd’hui l’objet. Quant à lui, je ne sais pas si son noble cœur en est blessé, mais je sais qu'ils ne modifieront ni sa foi, ni sa politique. » La discussion reprit le 7 mars au sujet d’un amendement déposé par les cléricaux. « … Le gouvernement... maintient à Rome la souveraineté temporelle du Saint-Siège sur laquelle repose l'indépendance de . l'autorité spirituelle. » Trois cardinaux et des laïques défendirent l'amendement avec modération et en rendant hommage au gouvernement. Il ne fut écarté à la demande de Billault que par 79 voix contre 61. Sur l’ensemble de l’adresse les cardinaux s’abstinrent, à l’exception de Mathieu qui vota pour.

Les débats de l’adresse s’ouvrirent le 11 mars au Corps Législatif. Ils furent, comme au Sénat, dominés par la question romaine (3), mais l’opposition cléricale y fut beaucoup plus violente. Elle ne craignit pas de montrer que son dévouement à l’Empire était conditionnel, et la dynastie fut plusieurs fois mise en cause. Flavigny se plaignit de la publicité donnée au discours du prince Napoléon. « L'Empire, dit Kolb Bernard, est né d’une protestation relevée contre l’esprit révolutionnaire par l'esprit conservateur, par l’esprit monarchique et catholique du pays. » Cette lutte entre deux principes opposés se poursuivait toujours et le gouvernement impérial manquait à sa mission en tolérant les entreprises du Piémont contre le Saint-Siège. Plichon, après avoir été rappelé à l’ordre pour avoir accusé Victor-Emmanuel de « déloyauté », attaqua le principe des nationalités : « Le nom de Napoléon, qui a été pour la France

(1) Voir d'Hauterive : Napoléon III et le prince Napoléon.

(2) Le secret de l'empereur : Thouvenel à Flahault, 11 mars 1861.

(3) « À suivre les débats du Corps Législatif, on eût cru qu'il n'y avait dans le monde qu'une seule affaire, celle d'Italie. Et en effet, il n’y en avait guère d'autre...» (£. Ollivier, L'Empire libéral.)

un signe providentiel de ralliement au moment de nos discordes civiles, est pour l'Europe à lui seul une source de défiance car dans ce nom s’incarnent les plus grandes calamités qui l’aient accablée. » La politique italienne du gouvernement susciterait de nouvelles coalitions. De nombreux députés protestèrent contre ces paroles. « On ne se croirait pas dans une Chambre française » s'écria le président Morny. Baroche jugea nécessaire de répondre aussitôt à Plichon (12 mars); mais le principal discours fut prononcé le 13 mars par l’alsacien Keller. Il justifia hautement la politique du Saint-Siège et blâäma les concessions humiliantes que le gouvernement impérial lui avait demandées. Elles étaient d’ailleurs inutiles. L'Italie voulait Rome, « la clef de voûte du monde catholique et de l'influence française dans le monde ». Pour arrêter les entreprises du Piémont contre le pouvoir temporel, point n’était besoin d'intervenir par les armes : « Il suffisait de vouloir, mais on ne voulait pas », et Castelfidardo avait suivi l'entretien de Chambéry. Or ce n’était mi le Piémont. ni même l'Angleterre qui avait pu contraindre la France à tolérer des attentats si contraires aux déclarations de l’empereur. Keller, mettant Napoléon III directement en cause, lut à la tribune la lettre qu’Orsini lui avait adressée en 1858, et déclara : « La Révolution incarnée dans Orsini, voilà ce qui a fait reculer la France. » Il somma le gouvernement de sortir enfin de l’équivoque et de prendre parti dans la grande lutte engagée entre « la foi catholique, en même temps romaine et française, et la foi révolutionnaire... Êtes-vous révolutionnaires ? Êtes-vous conservateurs ? ou bien êtes-vous simplement spectateurs du conflit... Il est temps de regarder la Révolution en face, et de lui dire: Tu n'iras pas plus loin». L'effet produit fut immense. « Jamais, depuis que je suis au Corps Législatif, je n'ai vu un tel succès. » notait Émile Ollivier (1). La plupart des députés, sans partager toutes les idées de Keller, étaient comme lui violemment hostiles aux révolutionnaires italiens, et la politique de l’empereur les inquiétait. Billault riposta aussitôt ; il reprocha à Keller d’avoir accusé l’empereur de faiblesse, de fausseté, puis de lâcheté (2), aflirma que les changements territoriaux qui s'étaient produits en Italie étaient conformes à la volonté des populations et exalta le principe de la souveraineté

(1) Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1925. Note du 13 mars. Il ajoutait :

« Je pense avec effroi à la contre-révolution envahissant le monde si l'Empereur était renversé. »

(2) « Je n'ai pas dit cela », répondit Keller.

nationale. Il n’effaça pas l'impression produite par Keller.

La lutte reprit le 22 mars sur le paragraphe relatif à Rome. Jules Favre critiqua vivement le pouvoir temporel du pape, et l’intransigeance de Pie IX ; il fit l'éloge de la politique libérale qui avait inspiré la guerre d'Italie, et réclama l’évacuation de Rome. Granier de Cassagnac approuva la politique suivie par l’empereur mais déclara nécessaires le pouvoir temporel et l'occupation militaire de Rome. Lemercier fit au contraire une apologie sans réserve de la politique de Pie IX. Billault défendit, de nouveau la politique d'équilibre suivie par le gouvernement impérial, et se prononça contre l'évacuation de Rome. Il chercha, comme au Sénat, à susciter une protestation contre les attaques dont l’empereur était l’objet, contre les violences des mandements épiscopaux. Il tenta d'échapper au dilemne où Jules Favre et les cléricaux avaient essayé de l’enfermer. « On nous disait l’autre jour : Si vous n’étiez pas catholiques, vous seriez une puissance de second ordre ; et un autre orateur ajoutait. S1 vous n'étiez pas catholiques, vous ne seriez rien. Moi j'ajoute : Si nous renions 1789 et ses principes et ses conquêtes, si nous revenions à 1788, que serions-nous ? »

L’amendement de Jules Favre pour l’évacuation de Rome fut rejeté par 246 voix contre 5. C'était un premier succès pour les cléricaux (1). Deux d’entre eux, O’Quin et Ancel, qui ne s'étaient pas encore compromis dans le débat, soutinrent alors un amendement qui faisait confiance au gouvernement, mais précisait que l’occupation de Rome devait être maintenue. Le succès en paraissait si probable que Morny prit la parole pour demander à la majorité de faire pleinement confiance à l’empereur ; il finit par obtenir d’'O’Quin et d’Ancel le retrait de leur amendement.

Le texte de la commission louait l’empereur d’avoir « assuré

à la papauté sa sécurité et son indépendance, et sauvegardé sa te temporelle autant que l’ont permis la force des choses et la résistance à de sages conseils ». Lemercier et Ancel demandèrent alors la suppression de ces derniers mots. « Nous désirons tous rendre hommage à l’empereur, dit Flavigny, mais nous voulons que cet hommage ne soit pas un blâme pour le pape. » Malgré une pressante intervention de Baroche, la suppres-

{1) Voir sur cette séance, Darimon : L'opposition libérale sous l'Empire (1861-63). « Au fond, écrivait-il, la st partage les sentiments des Lemercier et des O’Quin. »

sion ne fut repoussée que par 158 voix contre 91 (1). C'était la première fois que, pour un vote important, une aussi forte minorité se prononçait contrele gouvernement. Persigny, irrité, dit à Ancel: « Nous nous retrouverons aux élections ». 13 cléricaux votèrent seuls contre l’ensemble de l’adresse, les 9 s'étant abstenus.

Au Corps Législatif comme au Sénat, la discussion avait surtout porté sur le passé. Seuls le prince Napoléon et les républicains avaient proposé une solution : l'évacuation de Rome. Les cléricaux, tout en protestant contre la situation faite au pape n'avaient pas osé réclamer explicitement une intervention armée pour le remettre en possession de ses provinces perdues. Billault avait affirmé que le gouvernement impérial ferait respecter l’indépendance de la papauté mais n’avait pas précisé les moyens qu'il emploierait pour y parvenir.

La discussion de l’adresse fut peu suivie dans les campagnes, mais elle passionna l’opinion publique des villes que dix années de silence avaient déshabituée de l’ampleur et de la vivacité des débats parlementaires (2). La presse qui les reproduisait gagna en intérêt et put, elle aussi, discuter plus librement (3). La question romaine fut la préoccupation dominante du pays comme des Chambres.

La discussion de l’adresse avait montré combien il était difficile au gouvernement de faire prévaloir sa politique d’équilibre entre les deux grandes tendances, l’une démocratique, l’autre cléricale, qui s’étaient manifestées. Pour la première fois depuis

(1) D’Albuféra, Ancel, d'Andelarre, de Beauvau, de Benoist, de Blosseville, de Boigne, Boullé, Bourcier de Villers, Brame, Brochant de Villiers, Bucher de Chauvigné, de Caffarelli, Canaple, de Carayon-Latour, de Chabrillan, de Chambrun, J. de Champagny, N. de Champagny, de Charpin Feugerolles, de Chasot, de Chazelles, Chevandier de Valdrôme, de Colbert Chabanais, de Corberon, du Couedic, de Cuverville, E. Dalloz, Ferdinand David, David-Deschamps, E. Duclos, J. Durand, Etcheverry, de Flavigny, Gareau, Gisclard, Godard-Desmarest, Gouin, de Grammont, Greyfié de Bellecombe, de Grouchy, Guyard-Delalain, Hallez-Claparède, Janvier de la Motte, de Jonage, Josseau, de Jouvenel, Keller, de Kervéguen, Kolb Bernard, de Lacheisserie, Frédéric de La Grange, Larrabure, de Las Cases, de La Tour, Laugier de Chartrouse, Lebreton, Leclerc d'Osmonville, Lefébure, Le Méhorel de la Haichois, A. Lemercier, Le Pelletier d'Aulnay, Lescuyer d’Attainville, Lesergeant de Monnecôve, de Lespérut, Louvet, Mame, Millet, Monier de la Sizeranne, de Morgan, de Mortemart, J. Murat, O’Quin, J. Ouvrard, de Parieu, Pérouse, Plichon, Portalis, Pouyer Quertier, de Rambourgt, de Ravinel, de Reiset, de Richemont, de Rochemure, de Sainte-Hermine, de Saint-Germain (Manche), Sallandrouze de Lamornaix, Segris, de Ségur Lamoignon, de Talhouet, de Tauriac. On remarquera que parmi ces 91 députés, figuraient soixante nobles.

(2) Voir les rapports trimestriels des procureurs généraux (BB°° 370-388) et ceux des recteurs (F17 9.987). Ceux des préfets manquent, mais des résumés en ont été conservés à F7 12.243.

(3) Jusqu'au mois de juillet, il ne fut pas donné d'avertissement.

dix ans, la vie politique de la France n’était plus dominée par le gouvernement impérial, mais par le conflit entre les partisans de l’Église, attachés au vieux droit public de l’Europe monarchique, et les démocrates anticléricaux, défenseurs du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Le conflit, réveillé par la question romaine était apparu tellement irréductible, tellement profond et durable, que la question dynastique en devenait secondaire. Les républicains et les bonapartistes démocrates comme le prince Napoléon et Piétri se rejoignaient à gauche ; les légitimistes comme La Rochejaquelein, les indépendants comme Plichon et des impérialistes comme Lemercier s’unissaient à droite (1).

Au Sénat et au Corps Législatif, les cléricaux formaient de très fortes minorités, tandis que les démocrates anticléricaux n’y avaient que quelques représentants. Mais la nation était beaucoup moins favorable à l’Église que les Chambres (2). Le clergé, uni aux légitimistes comme avant le 2 décembre et passé presque tout entier à l’opposition, y fut encouragé par la violence des orateurs cléricaux et par les fortes minorités qu’avaient obtenu leurs amendements. Mais son influence n’était considérable que dans l'Ouest, la Flandre, l’Alsace et les pays de montagnes. Or même dans ces régions le peuple ne s’émut pas. Au contraire, notamment dans l’Ouest, la rupture, en mettant fin aux concessions par lesquelles le gouvernement cherchait à rallier les légitimistes

(1) Thiers a exposé cette situation de manière tendancieuse, mais frappante, dans une lettre à Asseline (citée par Daniel Halévy : Le courrier de M. Thiers). « I y a deux camps opposés aujourd'hui en France. D'un côté le despotisme flattant les passions démocratiques, de l’autre la liberté auprès de laquelle cherchent un refuge les plus grands intérêts sociaux, politiques, religieux, commerciaux... Dans lequel des deux veut-on que nous nous rangions ? Pouvons-nous être à la suite du prince Napoléon et de M. Jules Favre ? On peut, il est vrai, être avec M. Billault, c’est-à-dire avec l’empereur, qui est l'hypocrisie d’une politique dont le prince Napoléon est le cynisme. Le camp où je trouve la liberté, avec la liberté, les intérêts les plus élevés du sol français, de l’industrie nationale, de la vieille religion du pays et de la vraie politique française, est celui où j'aime le mieux être quel que soit le danger, quelleque soit l'impopularité. Je ne suis pas un dévôt mais la présence du pape dans le camp de la liberté ne me rend pas ce camp moins habitable. Sans doute, il ne faut pas défendre l’industrie en filateur, ni la religion en capucin. Il faut défendre l’une et l’autre en politiques éclairés. Mais ce sont d'excellents clients et je trouve que c’est une bonne fortune pour la liberté que d’avoir à défendre des intérêts de cette nature. Avoir avec soi tous les gens auxquels on faisait ordinairement peur n’est pas une fâcheuse condition. D'ailleurs avoir obtenu 60 voix dans le Sénat, 90 dans le Corps Législatif n’est pas l’indice d’un terrain mal choisi. »

(2) Certains catholiques s’en rendaient compte. Foisset écrivait après le vote des 91 : « C’est inespéré 1 C’est prodigieux ! mais ne nous abusons pas : c’est là un étatmajor sans armée. La France est avec Napoléon III : elle le suivra jusqu’aux abîmes. » (26 mars 1861, Boissard : Théophile Foisset.)

et le clergé, diminua leur influence. Elle encouragea les agents et les partisans du gouvernement, qui depuis longtemps dénonçaient comme funeste la politique de conciliation. Assurés d’être désormais soutenus contre les partis d’ancien régime, ils déclaraient que l'Empire revenait ainsi à sa véritable tradition. On cita beaucoup le mot de Napoléon Ier : « Les blancs sont toujours blancs et les bleus toujours bleus (1) ». Dans tout le reste de la France, notamment dans l'Est et le Centre, l’opposition cléricale se heurta à l'indifférence et souvent à l'hostilité des populations. Elle eut donc beaucoup moins de succès dans le pays que dans les Chambres (2). Les agents du gouvernement jugeaient qu’elle ne risquerait de gagner les masses qu’au cas où le pouvoir temporel succomberait et où le pape quitterait Rome.

« Il y a entre les classes élevées et les masses des divergences de plus en plus profondes, remarquait un procureur général (3). L'esprit d'ordre et de conservation domine chez les unes tandis que chez les autres l'influence des doctrines et des instincts révolutionnaires n'a d'autre contre-poids que le prestige et la force du gouvernement impérial. » En effet les classes riches étaient en majorité acquises à l'opposition cléricale, tandis que le peuple, pour autant qu'il prenait part à la vie politique, se prononçait contre le pouvoir temporel. Le discours du prince Napoléon exaspéra les cléricaux et effraya même la fraction non cléricale de la bourgeoisie qui approuvait la politique du gouvernement. Il eut au contraire un vif succès populaire dans les grandes villes et dans les régions anticléricales.

Le gouvernement impérial se prononçait contre les deux partis extrêmes, et déclarait ne vouloir servir en Italie, ni la révolution, mi la réaction. Maïs dans les débats de l’adresse, sa controverse avec les démocrates était restée courtoise, tandis que son

(1) Ce mot avait été cité lors du vote de l'adresse par allusion aux bulletins blancs déposés pour les amendements cléricaux, et aux bulletins bleus qui les avaient fait rejeter.

(2) Le procureur général de Nancy, constatant que plusieurs députés de son ressort étaient au nombre des 91, déclarait que si les populations avaient élu librement leurs représentants, tous auraient voté contre l'amendement clérical.

(3) Celui de Besançon (BB*° 373, premier trimestre 1861) ; plusieurs de ses collègues firent la même constatation.

Mérimée écrivait à Panizzi le 30 mars après avoir fait l'éloge du discours où Jules Favre avait réclamé l'évacuation : « Je crois que si l’on soumettait la question de Rome au suffrage universe], elle serait décidée conformément aux conclusions de Favre, mais je crains qu'il n‘y ait pas une grande majorité. Si au lieu du suffrage universel, vous consultiez les gens comme il faut, les gentlemen, la gente de frac, comme on dit en espagnol, l'immense majorité serait de l’autre côté. »

conflit avec les cléricaux avait été violent. Comme de plus beaucoup de gens croyaient que le prince Napoléon avait exprimé les idées de l’empereur, les débats de l’adresse parurent rapprocher le gouvernement des anticléricaux. Aussi beaucoup de préfets et de procureurs généraux crurent-ils que les républicains se ralliaient 4 l'Empire en haine du clergé, et que leur adhésion compenserait largement la défection des cléricaux. Les républicains étaient en effet favorables à la politique italienne que préconisait le prince Napoléon, et que Napoléon IIT avait paru adopter en 1859 ; ils approuvaient les mesures que prenait le gouvernement contre Vopposition clérciale, mais ils ne se ralliaient pas. Ils paraissent au contraire avoir bénéficié beaucoup plus que le gouvernement de la réaction anticléricale qui se produisait alors dans le peuple. La plupart des Français qui s’intéressaient à la vie politique étaient favorables à l’une des deux thèses extrêmes que rejetait le gouvernement. Le tirage des journaux parisiens peut à cet égard donner une indication. Une statistique officielle l’évalue en août à 91.292 pour les « journaux progressistes » c’est-à-dire démocrates et anticléricaux ; à 38.285 pour les « journaux légitimistes et ultramontains » ; à 52.832 pourles « journaux gouvernementaux »; à 36. 379 pour les « journaux orléanistes ». Ceux-e1 étaient pour la plupart hostiles à l’unité italienne, mais aussi à la théocratie romaine. Parmi les journaux gouvernementaux, seul le Pays, dirigé par Granier de Cassagnac, était favorable à l'Église. La Patrie et surtout le Constitutionnel soutenaient au contraire une polémique constante contre les journaux cléricaux (1).

Journaux gouvernementaux Journaux progressistes PUR RE ED ET PRIT PE 17.242 CN A co 2.250 CAMSRAUIOnNEE 0... 19.448 Opinion Nationale........ 17.252 AN ES APP AOL COEE 22.904 MER (De MAO ei 17.740 LE A ROC DRE PE 7.000 Revue nationale ........ 1.750 Revue contemporaine ....... 1.700 SODIC RS le de ae a iiat 52.300 Revue européenne .....,... 1.780

52.832 91.292 Journaux légitimistes .Journauæ orléanisles et ultramontains Ami de la religion .......... 6.261 Courrier du Dimanche ... 9.039 ÉOrrespondaNt 2. rave 3.290 Journal des. Débats ..... 12.842 Gazette de France ...... É 2460 0.0.020 Revue des Deux Mondes .. 12.400 Journal des Villes et des Cam-

A ONE re CE 1.000 Semaine financière ..... . 3.400 MONO rep e Ares vire de 13.982 DEPART hacer 3.178 MO A Aer rente 7.782

MAURAIN. — POLITIQUE 32

Enfin cette situation politique nouvelle, ces discussions publiques et violentes, l'incertitude où lon était de l'avenir, troublaient l'opinion et y entretenaient un malaise tout à fait contraire à la tranquillité confiante qui avait caractérisé les premières années de l’Empire et que l'administration aurait voulu maintenir. Plusieurs procureurs généraux renouvelèrent le vœu que la question romaine reçût au plus tôt une solution, la prolongation de l'attente et de l'inquiétude actuelles étant à leur avis ce qui pouvait être le plus préjudiciable au gouvernement. Mais la question romaine resta ouverte, et le calme qu’elle avait troublé ne se rétablit plus. Les débats de l’adresse de 1861 marquent une étape importante dans la renaissance de la vie politique française.

Mais, si le gouvernement impérial était affaibli par la reconstitution des partis, la masse des paysans et beaucoup de bourgeois restaient encore passifs, et dociles à l’administration. En outre, la politique d'équilibre exposée par Billault correspondait au désir général de paix. Bien que les partisans du Saint-Siège n’eussent jamais réclamé explicitement une intervention armée contre l'Italie, bien que les partisans de l’unité italienne se fussent bornés à réclamer l’évacuation de Rome, l’on craignait qu’une solution extrême de la question romaine n’entraînât la France dans une nouvelle guerre, soit contre l'Italie, soit contre l'Autriche. Or le pays redoutait beaucoup cette éventualité.

IT. — Le gouvernement et le clergé (1)

Si le résultat durable des débats de l'adresse fut de réveiller la vie politique française, le résultat immédiat fut de provoquer dans le clergé, une effervescence qui se manifesta pendant le carême, l’avent et la semaine sainte. Dans la plus grande partie de la France, ces manifestations de mauvaise humeur furent, assez peu nombreuses et n’eurent aucun effet sur lopinion. Mais dans les montagnes du Jura et du Massif central et surtout dans l’Ouest où, depuis le début de 1860, le calme ne s'était, jamais entièrement rétabli, le clergé entama une violente campagne contre le gouvernement impérial et réussit à créer une certaine agitation. |

(1) Les principales sources sont : F1° 1.933, notes pour l'Empereur : F 1° 5.605, police des Cultes. BB°° 436, BB*° 450 et 451, BB:6 1.621 à BB:° 1.642, F:° 5.776, F?°5:779, F19 5.787, F2° 5.788, F1° 5.790, F29,5.791, F1° 5.798, F1° 5.800, F1 5.810; F1°5.832, F1° 5.846, F19 5.847, F19 5.859, F1 5.864, F1° 5.868.

Rouland, dans la plupart des diocèses, ne pouvait plus compter sur les évêques pour réprimander les prêtres hostiles : depuis 1860, il les faisait souvent convoquer et admonester par les préfets ou les procureurs impériaux. Mais les prêtres les plus hardis, encouragés parfois par leurs évêques refusèrent de se rendre à ces convocations. Rouland eut alors recours à un nouveau procédé de répression, bien que Tardif en contestät la légitimité (1) : la suppression de traitement.

Il autorisa des préfets à suspendre Je traitement de prêtres hostiles qui refusaient de se rendre à leurs convocations ou qui avaient accueillileurs observations sans déférence (2). Cette mesure ne fut appliquée que dans une dizaine de cas (3), et pour peu de temps, mais les préfets en menaçaient couramment les prêtres qui attaquaient le gouvernement, et cette menace suffisait généralement à les impressionner.

Plusieurs informations furent ouvertes contre des prêtres hostiles, mais elles se terminèrent par des non-lieu et par des blâmes du préfet ou de l’évêque (4). « La grande difficulté, écrivait Rouland (5), est celle-ci :, Veut-on poursuivre évêque ou prêtre pour un mandement, pour un délit écrit ? bannissement, cour d'assises. Il y a excès de juridiction et de pénalité : donc on hésite (6). Veut-on poursuivre le délit verbal, le sermon en

(1) Tardif dans une note du 13 mars 1861 rappela que le gouvernement s'était engagé par l’article 14 du Concordat à assurer « un traitement convenable aux évêques et aux curés ». Il estimait que le mot de «curés » désignait aussi dans ce cas les desservants ; les Articles Organiques prévoyaient d’ailleurs explicitement le traitement des desservants. « Ajoutons que les sommes offertes par la loi de finances au personnel du clergé ont toujours été considérées comme constituant des pensions alimentaires et non comme des traitements de fonctionnaires, qu’elles sont insaisissables.. et qu’elles ne sont soumises à aucune retenue. » « C’est égal, nota Rouland, il faut tenter cette répression, la seule qui existe ». (F1° 5.592)

(2) L'administration suspendit aussi le traitement des prêtres condamnés, pendant leur détention, et des prêtres poursuivis, pendant l'information judiciaire (1° 6.118)

(3) 12 jusqu'au 6 février 1861, dont 4 dans la Haute-Saône où le préfet recommandait cette sanction comme très efficace (F1 6.118, F1° 5.790).

(4) Quelques jeunes gens, séminaristes ou élèves de collèges congréganistes, s'étaient enrôlés dans l’armée pontificale. Persigny, par une circulaire confidentielle du 4 mars 1861, invita les préfets à faire connaître que l’article 21 du Code Napoléon d’après lequel un Français ne pouvait prendre du service à l’étranger sans l’aulorisation de l’empereur, sous peine dé perdre sa nationalité, serait désormais « rigoureusement appliqué aux individus qui prennent du service dans l’armée pontificale ». Cette menace ne fut pas strictement exécutée (sur les difficultés qu’elle comportait, voir Cerçay, 165 A II 4, 16 février 1861). Les engagements furent d’ailleurs très peu nombreux.

(5) Note autographe sans date, mais écrite au début de 1861 (Fe IT Vienne 9).

(6) C’est ainsi que le gouvernement déféra Pie au Conseil d'État pour abus, mais ne demanda nas au Conseil d’État l'autorisation de le poursuivre devant les tribunaux, bien qu’il eût commis un délit caractérisé.

chaire, police correctionnelle : mais sur 100 informations, 98 66 houent, ces témoins d'église ou de sermon variant, hésitant ou se contredisant. Quant, à la juridiction du Conseil d'État: elle proclame un principe, déclare un abus, mais elle n’a pas de sanction. Les lois organiques aussi sont des déclarations de principe sans nulle sanction. »

Il nous reste done pour résister : 19 Les suppressions de traitement par omission de mandatement ; 20 Le refus de secours ou de faveurs aux évêques ; 39 La rupture des relations officielles avec eux ; la vive discussion par la presse de leurs actes, c’est-àdire leur traduction devant le pays, moyen énergique, le plus efficace de tous ‘peut-être s’il était pratiqué dans les diocèses mêmes et par la presse départementale, sans préjudice bien entendu de la presse parisienne ; 40 Enfin la destruction ou l’affaiblissement successif par les voies administratives de toutes les organisations cléricales : congrégations, établissements extra-légaux, presse hostile, etc. Hors de là, il faut ou des lois nouvelles ou des mesures exceptionnelles. »

Cependant, l'agitation se: poursuivait dans l'Ouest ; elle était particulièrement vive dans le diocèse de Poitiers, où l'exemple de Pie encourageait le clergé (1). « C’est une croisade générale, qu’il est impossible de tolérer plus longtemps », écrivit le préfet (2). Le 6 avril, le procureur général informa le garde des Sceaux qu’un sermon d’une violence inouïe venait d’être prononcé par le vicaire d’Availles, Lhémeau. Devant cette offensive qui menaçait de troubler toutes les provinces de l'Ouest, le gouvernement jugea insuffisantes les armes administratives qui avaient eu jusqu'alors la préférence de Rouland. Il Jugea nécessaire d’effrayer le clergé. Le garde des Sceaux, Delangle, adressa le 8 avril aux procureurs généraux une circulare qui fut publiée au Moniteur. « Depuis quelque temps, on me signale divers membres du clergé catholique, qui, verbalement où par écrit, traitent publiquement et dans l'exercice de leurs fonctions des matières que la loi leur interdit expressément de discuter. Les uns, se livrent à la critique du gouvernement et s'efforcent d'appeler, sur la politique de l’empereur la défiance ou la réprobation ; les autres. prennent à partie la personne même du souverain et, sous un voile plus ou moins transparent, cherchent à l’accabler d’outrages. » Delangle rap-

(1) Voir & 4.

(2) Rapport sur la deuxième quinzaine de mars (F7 12.243).

pelait que l’article 201 du Code pénal « punit d’un emprisonnement de 3 mois à 2 ans les ministres du culte qui prononcent dans l’exercice de leurs fonctions et en assemblée publique un discours contenant la critique ou censure du gouvernement, d’une loi, d’un décret impérial ou de tout acte de l'autorité publique », et qu’aux termes de l’article 204 «tout écrit contenant : des instructions pastorales en quelque forme que ce soit et dans lequel un ministre du culte se sera ingéré de critiquer ou de censurer soit le gouvernement, soit tout acte de l'autorité publique, emporte la peine du bannissement contre le ministre qui l’aura publié ». Ces dispositions étaient restées longtemps inappliquées parce que l'attitude du clergé avait été « généralement respectueuse et réservée » et que le gouvernement « dans son indulgence, a mieux aimé tolérer des écarts isolés que de poursuivre devant les tribunaux, au détriment peut-être de la religion elle-même, des prêtres imprudents. Mais elles n’ont rien perdu de leur autorité, et le gouvernement rmhanquerait à son devoir s'il n’employait contre l'hostilité systématique dirigée contre lui les armes que la loi lui remet pour maintenir la paix et le bon ordre. Je vous charge en conséquence, M. le procureur général de vous faire rendre un compte exact de toutes les infractions qui se produiront dans votre ressort et, quand les faits auront été judiciairement constatés, de déférer leurs auteurs quels qu'ils soient à la juridiction compétente : il est temps que la légalité reprenne son empire. »

La circulaire était dirigée contre les évêques aussi bien que contre les prêtres. La procédure fut en outre simplifiée. Deux prêtres du diocèse de Poitiers, Lhémeau et Bigarré, furent traduits directement devant les tribunaux pour des sermons hostiles, sans l'autorisation du Conseil d'État qu'il était d'usage de demander en pareil cas. Lhémeau ayant soulevé cetbe question de compétence (1), la Cour de Cassation rejeta son pourvoi Île 10 avril 1861. Cet arrêt établissait une nouvelle jurisprudence d’après lesquelle les prêtres pouvaient être poursuivis pour faits commis dans l'exercice de leurs fonctions sans l'autorisation du Conseil d'État lorsque les poursuites étaient intentées par le ministère publie, cette autorisation restant nécessaire pour les poursuites intentées par des particuliers (2). Pour la première fois

(1) F19 5.847, Lhémeau.

(2) Bigarré n'avait pas soulevé cette question; il fut néanmoins condamné à 50 francs d'amende en première instance et à 500 francs en appel. «Cet arrêt est important, notait Delangle, il faut lui donner de la publicité. »(BB*°451, voir aussi F1°5.846 et BB "1 .628.)

également, un prêtre, Lhémeau, fut condamné au maximum de la peine prévue par l’article 201 du Code pénal, c’est-à-dire à deux ans de prison. Il s'enfuit à Genève où un poste de vicaire lui fut confié. Le gouvernement semblait résolu à user des moyens de répression dont il disposait (1).

Cette circulaire de Delangle émut beaucoup le clergé. Guibert protesta par une lettre publique adressée à Rouland (24 avril). La circulaire était de nature à blesser profondément le clergé de France qu’elle mettait en suspicion, au risque de nuire à son autorité. Elle était injuste, car le clergé n’avait fait que son devoir en défendant le pape, elle serait de plus inefficace : « Qui ne se souvient de ce qui est arrivé sous le Premier Empire ? Quel appui lui apporta la législation dont on ressuscite aujourd’hui toutes les rigueurs ? Quand le devoir de parler existera, nul ne se laissera arrêter par des considérations humaines. Il n’y a qu'un moyen de changer un état de choses que tout le monde déplore, c’est d’enlever les causes qui l’ont amené. » Jaquemet et La Bouillerie félicitèrent publiquement Guibert. Angebault (2) et d’autres évêques adressèrent à Rouland des plaintes analogues, mais confidentielles. D’Alzon adressa à Delangle une lettre extrêmement violente que signèrent la plupart des prêtres de Nîmes (3).

Le Sénat discuta le 31 mai une pétition signée d'habitants de Cahors qui réclamaient l’abolition des articles 201 et 204 du Code pénal comme tombés en désuétude et contraires à la liberté des Cultes garantie par la constitution. Le cardinal Mathieu déclara par contre que la circulaire du 8 avril était un acte « sévère mais légal » et qu’il l’avait accueillie cavec amertume » mais avec résignation. Il protestait au contraire contre l’arbitraire des préfets qui convoquaient les curés pour les blâmer, ou suspendre leur traitement sans consulter les évêques (4). Or l’administration était généralement malinformée, par des gendarmes ou des gardes champêtres ignorants et il était indispensable que les évêques fussent appelés à contrôler les enquêtes administratives

(1) En outre, c’est le 5 mai 1861 que Persigny prescrivit aux préfets de le renseigner sur l’activité de la Société de Saint-Vincent de Paul. Cette circulaire fut le premier acte de l'enquête qui aboutit à la dissolution de la Société.

(4) C’est sur ce dernier point que Mathieu fit porter son argumentation. Il ne contesta pas la légalité des suppressions de traitement. Aussi cette discussion au Sénat. fut-elle invoquée sous la IIIe République comme attestant la légalité de cette mesure. (Voir Treich, La police du culle catholique en France ; Georges Picot, La pacification religieuse el les suppressions de traitement. (1832-1892), 1892, in-12.

dirigées contre leurs prêtres. Cette collaboration qui avait été pratiquée jusqu’en 1860 avait donné de bons résultats. Baroche, puis Rouland répondirent que l’administration n'avait souvent pas pu obtenir des évêques une répression efficace, que de janvier 1860 à mai 1861 «plus de 100 faits particuliers, bien précisés, clairement indiqués dans les rapports. auraient pu donner lieu à des poursuites »; et qu'après avoir longtemps usé d’indulgence, le gouvernement avait dû réagir soit par la voie administrative, soit par la voie judiciaire. La pétition fut rejetée.

Bien que les imperfections signalées par Mathieu dans le système de répression du gouvernement fussent réelles (1), il mit fin rapidement à l'agitation sans multiplier les procès. Le nombre des prêtres condamnés pour des délits politiques commis en 1861 ne dépassa guère une demi- douzaine (2). Il y eut un certain nombre d'informations judiciaires et de très rares suppressions de traitement. La circulaire de Delangle et ces quelques exemples suffirent à intimider le clergé. Plusieurs évêques, craignant une répression plus efficace, incitèrent leurs prêtres au calme et réprimandèrent plus vivement ceux quise montraient violents. De plus, l'indifférence des populations contribua à décourager le clergé. Son hostilité persistante ne se manifesta plus que par la froideur avec laquelle il célébra la fête de l’empereur, par quelques omissions du Domine salvum, et par quelques sermons violents. La petite agitation qu’avaient suscitée les débats de l'adresse ne tarda pas à s'étendre. Les rapports des procureurs généraux et des recteurs sur les deuxième et troisième trimestres de 1861 s'accordent à constater cet apaisement (3). Seule la société légiti-

(1) Rouland signala le 5 octobre au ministre de la Guerre, que les rapports des gendarmes sur le clergé étaient souvent défectueux et lui demanda de rappeler «à MM. les chefs de légion que les officiers et sous-officiers placés sous leurs ordres ne sauraient apporter trop de discernement et d'attention dans les questions qui peuvent compromettre l'honneur et la considération des ecclésiastiques ». Randon répondit qu'il avait donné des ordres en ce sens par une circulaire du 19 juillet 1859, et qu'il les renouvelait. (F1 5.607.) |

(2) Bigarré et Lhémeau dans la Vienne.

Amelineau (Charente-Inférieure), condamné à un mois de prison pour sermon hostile et grâcié à la demande de son évêque Landriot. (F?° 5.852.)

Varlier (Puy-de-Dôme), condamné en appel à 25 francs d'amende pour fausses nouvelles. (BB:# 1,628, A 3 4.570).

Bordeaux (Indre-et-Loire), condamné à 6 mois de prison pour un discours séditieux prononcé à la distribution des prix de l’école congréganiste de Chinon (BB'* 1.635) et (F:° 5.868). Ce fut la seule condamnation sérieuse avec celle de Théveneau.

Krempf (Moselle), condamné à un mois de prison pour sermon hostile. (BB?* 1.642 A 3 5.918) l

(3) Sur les conflits qui subsistèrent dans quelques diocèses, voir $S 45,6: Des pétitions furent signées pour le maintien des troupes françaises en Syrie. Le gouver-

miste continua à s’agiter. Elle donna son concours à une loterie pontificale organisée à Rome par la princesse Borghèse et à des manifestations de sympathie organisées en l’honneur des Bourbons de- Naples qui étaient hébergés au Quirinal par Pie IX. Un prélat romain très hostile au gouvernement impérial, auditeur de.Rote pour l'Autriche, Nardi, fit une tournée dans l'Ouest, visitant les familles légitimistes des volontaires pontificaux, et s'occupant avec les évêques de l’organisation du denier de Saint Pierre (1). Ces incidents n'avaient d’autre résultat que de compromettre la cause de l'Église en paraissant l’associer, en France comme à Rome, à la cause légitimiste.

Dans les élections cantonales de juin 1861, qui furent très animées, la question religieuse ne joua pas un rôle prépondérant. « Le clergé s’est en général comporté avec réserve dans les dernières élections ; dans quelques cantons cependant, il est intervevenu assez vivement, particulièrement en Bretagne » (2). Dans l'Ouest, en.effet, le clergé soutint les candidats légitimistes partout où ils affrontèrent la lutte, même lorsque les candidats du gouvernement étaient notoirement dévoués aux intérêts religieux. Il échoua dans l’Ille-et-Vilaine et dans la Loire-Inférieure, mais il triompha à Vannes, à Napoléonville, à Saint-Thégonnec et remporta deux succès dans le Maine-et-Loire.

Dans le reste de la France, la lutte ne s’engagea que dans un petit nombre de cantons. En effet, beaucoup de conseillers sortants élus naguère avec l’appui de l’administration étaient cléricaux ; or administration leur maintint en général son patronage, et le clergé les soutint(3). Il arriva même dans l'Ardèche et dans l'Orne que les partisans du gouvernement, trouvant trop cléricaux les candidats de la préfecture, les combattirent et firent élire contre eux les libéraux (4). Le gouvernement, cependant combat- Lit quelques conseillers sortants : 1l fit battre au Havre l’auteur de l’amendement des 91, Ancel, et à Gerspolsheim, le rédacteur du journal clérical PAlsacien, Huder, qui fut écrasé par le député

nement y vil une manœuvre cléricale pour prolonger l'agitation et il s’efforça d'y mettre obstacle. (BB:: 1.729.)

(1) Voir BB'$ 1.637 et K195,605, Gramont assura que Nardi n’était chargé d'aucne mission du gouvernement impérial (Correspondance diplomatique, septembre 1861), mais La Valette, qui lui succéda comme ambassadeur de France à Rome, était d’un sentiment opposé, (Correspondance diplomatique, 18 mars 1862.)

(2) Résumé des rapports de gendarmerie sur Ja police des cultes. (F1° 5.605. Voir BB'* 1.631.)

(3) Voir notamment BB'$ 1.631, Aix, Besançon.

(4) K17 9,987, Caen el Grenoble.

protestant, de Bussierre ; mais l’administration ne put empêcher la réélection de Plichon à Bailleul (1).

Dans quelques cantons, le clergé et les légitimistes engagèrent la lutte contre les conseillers sortants soutenus par l’administration. Ils conquirent quelques sièges (2), mais échouèrent le plus souvent. Le chef du parti légitimiste et clérical du Languedoc, l'abbé d’Alzon, fut écrasé à Montpellier. Faute de candidats légitimistes, le clergé soutint dans quelques cantons, et surtout dans le Sud-Ouest, des indépendants, des orléanistes ou même des républicains. Ces coalitions eurent très peu de succès. Les élections montraient que l’administration ne pouvait compter sur le concours du clergé, sauf dans le cas où les candidats officiels Jui inspiraient personnellement confiance. Elles montraient aussi que le clergé n’était en état d'imposer ses candidats que dans un petit nombre de régions (3).

Un incident fit beaucoup de bruit. Le directeur du Siècle, Havin, fut élu conseiller général à Thorigny-sur-Vire (Manche) sans être combattu par le gouvernement. Il déclarait dans sa circulaire électorale : « Le ministre de l’Intérieur m'a offert spontanément de m'appuyer à Thorigny-sur-Vire ; l’empereur a bien voulu me faire écrire par M. Mocquard qu'il voyait avec plaisir ma candidature et qu'il avait apprécié mon concours loyal e£ patriotique lors des guerres de Crimée et d'Italie. Enfin M. le préfet a recommandé à MM. les maires de se montrer bienveillants pour ma candidature. » Cette bienveillance du gouvernement impérial pour ledirecteur du grand journal républicain et anticlérical mécontenta vivement les catholiques (4).

Dans les nouvelles conditions de la vie politique et devant le renforcement de la répression gouvernementale (5), les moyens d'action propres au clergé : lettres pastorales, sermons et bro-

(1) Ft IIT Nord 15. Le gouvernement réunit des renseignements sur les fonctionnaires qui avaient souténu Plichon et sur les moyens à prendre pour le priver de leur concours. « Toutes les faveurs du gouvernement ont passé pendant 15 ans par les mains de M. Plichon pour arriver dans l'arrondissement de Hazebrouck el c'est ce qui y fait sa force. Il est essentiel que l’on sache qu'il n’en est plus ainsi. »

(2) Un dans le Loir-et-Cher, ‘un dans la Haute-Loire, deux dans Aveyron, ete.

(3) Une élection législative eut lieu à Avignon le 8 septembre 1861. L’arche: tque Debelay vota pour le candidat officiel Pamard, mais ses vicaires généraux el tout son clergé soutinrent le légitimiste de Gaillard. Celui-ci n’obtint cependant que 4.044 voix contre 18.058 (voir F1: 9.987, Aix).

(4) Voir les discours prononcés au Sénat par Ségur d’Aguesseau et La Rochejaquelein. (20 février 1862.)

(5) Par une circulaire confidentielle du 26 septembre 1861, Persigny ordonna aux préfets de dresser la liste des hommes dangereux, républicains, orléanistes el légiti-

chures, qui, en 1860, avaient permis à l'opposition cléricale de se manifester malgré la suppression des libertés politiques, perdirent en 1861 leur influence prépondérante. En particulier, les mandements qui avaient été naguère l’arme principale de l’opposition ne jouèrent plus qu’un rôle très secondaire auprès des discours des Keller et des Plichon, plus audacieux, plus nettement politiques, plus intelligibles au public, et que la presse faisait connaître dans toute la France. Désormais l’opposition cléricale usa de plus en plus pour combattre le gouvernement des moyens ‘ politiques normaux, l’action parlementaire, l’action électorale (1) et la presse. Mais sur ce nouveau terrain, les anticléricaux pouvaient la combattre à armes égales.

IIT. — L'ajournement de la question romaine

« Vous lirez, les débats de l’adresse, écrivait Thouvenel à Gramont le 24 mars (2). À mon avis il s’en dégage les idées suivantes : la majorité du pays verrait avec regret et même avec un certain mécontentement notre armée s'éloigner de Rome tant que l’existence indépendante de la papauté ne sera pas convenablement assurée ; mais la même majorité s’opposerait à toute action militaire ayant pour objet de recouvrer un pouce des provinces détachées des États du Saint-Siège, et elle demande que le gouvernement pontifical administre ce qui lui reste de population et de territoire en séparant le spirituel du temporel (3). » Ces dispositions du pays, et l'opposition que le Sénat et le Corps Législatif eussent faite à l’abandon de Rome incitèrent le gouvernement à ne pas imposer une solution violente de la question romaine.

Or une solution amiable paraissait plus que jamais impossible. Des négociations que Cavour avait tenté d'engager avec le Saint- Siège avaient échoué. Antonelli, puis Pie IX, dans son allocution consistoriale du 18 mars 1861, déclarèrent que le Saint-Siège ne

mistes qui « pourraient se faire le centre d’une résistance ou se mettre à la tête d’une insurrection ». Cette circulaire ne semble pas avoir été particulièrement dirigée contre l'opposition cléricale.

(1) Falloux demanda au comte de Chambord de délier les légitimistes de la consigne d'abstention qu’il leur avait imposée en 1852 pour leur permettre de prendre part à la défense de l’Église. Chambord refusa ; mais seuls un petit nombre d’intransigeants lui obéirent. La plupart des légitimistes qui s'étaient retirés de la vie politique y rentrèrent (Falloux, Mémoires d'un royaliste.)

(2) Le secrel de l'empereur.

(3) Ce dernier point était plus indifférent à l’opinion que ne le supposait Thouvenel.

pouvait renoncer à ses droits sur aucune partie de son territoire (1). La Chambre des députés italiens répondit le 27 mars en proclamant Rome capitale du nouveau royaume d'Italie : elle déclarait d’ailleurs que l'indépendance du pape serait respec- CARO

Le gouvernement impérial restait hésitant et divisé. L’impératrice, Walewski, Magne et Randon voulaient maintenir indéfiniment l'occupation. Sans adopter la thèse radicale du prince Napoléon, Thouvenel, Morny, Persigny, Rouher, Billault et la plupart de leurs collègues désiraient une solution acceptable pour l'Italie. Napoléon III, qui méprisait le gouvernement des prêtres et qui, presque seul dans son entourage, avait unesympathie réelle pour les Italiens, désirait vivement évacuer Rome, mais sans sacrifier Pie IX.

Avec son assentiment, Thouvenel, renonçant à obtenir l’agrément du pape pour une transaction, chercha à lui en imposer une tout en sauvegardant ce qui restait du pouvoir temporel. La France évacuerait Rome moyennant l'engagement pris par l’Italie de ne pas attaquer le territoire pontifical. Le prince Napoléon approuvait ce plan, et Napoléon III inclinait à l’accepter. Un accord semblait prêt à être conclu sur ces bases avec Cavour quand il mourut le 6 juin. Thouvenel jugea que son successeur n'aurait pas l’autorité nécessaire pour faire respecter le traité; la négociation fut ajournée.

Napoléon III décida, contre l’avis de Gramont, de reconnaitre le royaume d'Italie et de reprendre avec la cour de Turin les relations diplomatiques rompues depuis Castelfidardo. Il fit rédiger par Thouvenel un rapport en ce sens, et lui en fit donner lecture au conseil des ministres, où, selon son habitude, l’impératrice siégeait. Surprise et mécontente, elle se leva et sortit. Favorable au pape, elle usa désormais contre Thouvenel de toute son influence. Le gouvernement impérial précisa qu’en reconnaissant le royaume d'Italie, il n’entendait pas affaiblir la «valeur des protestations de la cour de Rome » et que les troupes françaises resteraient à Rome tant que les intérêts qui les y avaient amenées ne seraient pas « couverts par des garanties suflisantes ». Cepen-

(1) L’allocution du 18 mars contenait en outre une amère critique de la société moderne, ‘

(2) Cavour dans son discours du ?7 mars se déclara partisan de la formule: « L'Église libre dans l’État libre. » Montalembert qui avait employé cette formule dans une lettre publique adressée à Cavour (Correspondant, 25 octobre 1860), protesta contre l'usage qu’en faisait le ministre italien.

dant le choix des représentants montra le désir d'entente des deux gouvernements. L'Italie fut représentée à Paris par Nigra partisan de l'alliance avec la France et personnellement bien vu de l’impératrice ; le gouvernement impérial nomma à Turin Benedetti, favorable à l'Italie et hostile à la cour de Rome (1).

Le successeur de Cavour, Ricasoli, envoya à Napoléon IT, pour le remercier, et pour lui demander d’évacuer Rome, son ami Arese, qui était agréable à l’impératrice (2). L'empereur, lui dit Thouvenel (3), « croirait manquer à l’honneur en abandonnant le pape dont il a pris la défense pendant ces 12 années. À en juger par l'opposition qu'a rencontrée dans le conseil des ministres, dans le Sénat et dans le Corps Législatif, la reconnaissance du royaume d’Italie, le rappel des troupes fait en ce moment provoquerait une agitation qui compromettrait sérieusement la tranquilité en France et mettrait en danger la dynastie impériale. Il faut donc renvoyer la décision jusqu'au moment où un nouveau pontife occupera le siège de Saint-Pierre.» Napoléon III confirma cette réponse : « … je ne puis rappeler mes troupes sans que la sécurité du pape soit garantie, et par conséquent que vous soyez d'accord avec la cour de Rome. Or tant que le pape actuel vit, tout espoir de pouvoir même ouvrir des pourparlers est vain. » L'empereur ajouta « qu’il était prêt à combiner ses efforts avec les nôtres pour obtenir dans léventualité d’un conclave l'élection d’un pape libéral. Que si le nouveau pape était absolument réactionnaire, l'empereur, n'étant pas lié avec lui par tant de motifs de déférence, rappellerait ses troupes (4) ».

La solution de la question romaine fut ainsi ajournée Pendant neuf ans, les trois parties intéressées restèrent sur leurs positions : le gouvernement italien réclamant Rome capitale ; le Saint-Siège refusant de renoncer à ses provinces perdues ; le gouvernement impérial persistant à vouloir réconcilier l'Italie et le Saint-Siège, et exigeant Jusque là le maintien de ce qui subsistait des États pontificaux. L’intransigeance du gouvernement italien se justifiait par un fait certain : l’extrème fragilité du pouvoir temporel du pape, qui ne subsistait que grâce à la présence des FOR s françaises. Mais on s’expliquerait difficilement

(1) Le gouvernement italien avait demandé «un représentant qui ne fût pas, comme la plupart des diplomates de ce pays, contraire à l’Ilalie et aux véritables idées de l’empereur. (Vimercati à Ricasoli, 25 juin 1861 ; Ricasoli : Lettere e Documenti.)

(2) « Tu es aimé par qui nous déteste », lui écrivait Conneau le 24 juin (cité par Grabinski).

(3) Arese à Ricasoli, 127 juillet 1861, cité par Grabinski.

(4) Arese à Ricasoli, 3 juillet 1861, cité par Grabinski.

l'obstination du gouvernement impérial et du Saint-Siège, si l’on perdait de vue qu'ils ont attendu l’un et l’autre, pendant ces neuf années, des événements qui ne se sont pas produits.

Le pape et ses conseillers étaient persuadés que le nouveau royaume, faute de pouvoir assimiler les Deux-Siciles, se disloquerait bientôt et que le pouvoir temporel du Saint-Siège serait alors intégralement rétabli. Cette conviction était aussi celle des adversaires français de l'unité italienne, notamment celle de Gramont dont elle inspire toute la correspondance (1) et de Walewski (2). Il semble que Napoléon IIT l'ait, à certains moments partagée (3).

Le maintien indéfini de l'occupation française à Rome se justifiait parfaitement à ce point de vue : il s'agissait de sauvegarder l’indépendance du pape pendant une crise transitoire que dénoueraient la dislocation de l’unité italienne et la restauralion intégrale du pouvoir temporel. Les Italiens étaient d'autant plus fondés à attribuer cette arrière-pensée au gouvernement impérial que Rome n'était pas seulement l'asile du

(1) Voir notamment sa lettre du 15 juin à Thouvenel : « Soyez de plüs en plus certain que l'unité de l'Italie est le plus absurde des rêves ; vous ne serez pas longtemps saus en avoir la preuve. » (Cercay, 165 A II 4.)

(2) Le secret de l’empereur, 28 avril et 4 mai 1861.

(3) Voir à Cerçay, 165 A II 4, une lettre inédite importante du 21 juillet où Gramont, alors à Vichy avec Napoléon III, communique à Thouvenel l'impression qu’il a retirée de ses conversations. « Je trouve l’empereur considérablement refroidi à l'égard des choses italiennes..., trois ou quatre fois il a déclaré qu'à ses yeux l'unité italienne était une chimère impossible et que l'ambition du Piémont mettait en péril l'indépendance de la péninsule. » Napoléon III espérait que l'Autriche lui céderait la Vénétie. « Alors je la donnerais au Piémont. Naples serait rendue à François IT el les Marches et l'Ombrie retourneraient au pape. Et ces trois États s’uniraient où ne s’uniraient pas par un lien fédéral ». Gramont ajoutait : « 11 est évident pour moi que depuis l’an dernier, l’empereur a fait un pas en arrière. Je crois même pouvoir ajouter que son langage et ses jugements sont plus sévères et moins bienveillants que les vôtres sur toutes les questions péninsulaires. Il est question de savoir si l'intérêt français et impérial ne défend pas de livrer Rome au Piémont et l'empereur a répondu en lui-même : « Oui, il le défend. » :

Comme Gramont attribue ici à l’empereur des idées analogues aux siennes, Son témoignage doit être accueilli avec prudence, mais il est confirmé par d'autres indices, La Valette écrivit à Thouvenel le 5 juillet 1862 (Cerçay, 165 A II 5) : « Le Saint Père, si j'en crois Mgr Franchi, a beaucoup insisté sur une conversation que le nonce, à son arrivée à Paris {janvier 1862] aurait eue avec l’empereur et dans le courant de laquelle Sa Majesté aurait dit que l'unité de l'Italie élait une chimère et que le pape eût-il quitté Rome depuis dix-huit mois y reviendrait plus fort que jamais ; dans Opinion de l’empereur la réalisation du rêve qui fait de Rome la capitale de l'Italie ne devait avoir pour résuitat que de précipiter la dislocation du nouveau royaume. Venues de si haut, de telles appréciations avaient nécessairement produit une grande impression sur le pape, et Sa Sainteté se serait montrée moins disposée que jamais à compter avec un état de choses que l’empereur lui-même paraissait considérer comme éphémere.» Voir p. 423.

pape, mais celui du roi de Naples qui organisait la guerilla dans ses anciens États avec l'appui du Saint-Siège et grâce à la tolérance du général de Goyon. Mais cette manière de voir ne fut certainement pas celle de Thouvenel qui s'était très Lôt (1) convaincu, malgré l’avis contraire de Gramont (2) que la chouannerie napolitaine échouerait. Et si Napoléon IIT a parfois douté de la solidité de l’unité italienne, il ne semble pas que l'attente de sa dislocation ait été le principal motif qui le décida, en 1861, à ajourner la question romaine.

Il comptait bien plutôt, pour résoudre la question romaine, sur un autre événement, qui, lui aussi, ne s’est pas produit : la mort prochaine de Pie IX. Il espérait, alors, exercer de concert avec le gouvernement italien une influence prépondérante sur le conclave et faire élire un pape libéral quiseserait entendu avec l'Italie (3). Même au cas où un pape intransigeant aurait été désigné, la mort de Pie IX eût facilité la solution de la question romaine, car Napoléon III se considérait comme engagé d’honneur (4) et personnellement vis-à-vis de lui, tandis qu'il n’aurait pas eu les mêmes scrupules vis-à-vis de son successeur.

Or, en 1861, il paraissait très probable que Pie IX ne vivrait pas longtemps. Il était âgé de 69 ans et atteint d’épilepsie. En avril 1861, il s’évanouit dans la chapelle Sixtine, et cet incident attira l’attention sur l’état précaire de sa santé. En juin 1l fut sérieusement malade. Prévoyant sa fin prochaine, il remit à plusieurs cardinaux un bref où, dérogeant à la tradition en raison des graves circonstances que traversait l’Église, il ordonnait que son successeur fût élu aussitôt après sa mort. Ce bref fut communiqué à Gramont par un cardinal favorable,

(1) Par exemple, il écrivait dès le 10 décembre 1860 à Persigny : « Il est regrettable que des journaux comme le Pays et la Patrie qui passent à tort ou à raison pour être les organes officieux du gouvernement de l’empereur propagent des bruits faux ou exagérés sur les événements dont Naples ou les provinces environnantes peuvent être le théâtre» (F5 570).

(2) La Valette, qui succéda à Rome, à Gramont, écrivait à Thouvenel le 19 janvier 1862 : « Je ne vous cache pas que je suis indigné, quand je lis les correspondances de l’année passée, de voir à quel point on s’est trompé ou on vous a trompé, surtout en ce qui touche François IT et tout ce qui tient à la réaction. » (Cerçay, 165 A II 5.) Le terme de réaction désignait alors les entreprises pour la restauration des Bourbons à Naples. ;

(3) La candidature du cardinal d’Andrea, et celle du cardinal Santueci qui avait pris part aux négociations engagées par Cavour furent envisagées, mais d'Andrea fut disgracié et Santucci mourut en Août 1861.

(4) Thouvenel, dans une lettre du 26 octobre à Benedetti, précisait : « Je me suis... assuré que c’est bien plutôt une question d'honneur qu’une question de conscience qui arrêle Sa Majesté. » (Pages de l'histoire du Second Empire, par Louis Thouvenel).

LA QUESTION ROMAINE EN 1861 oII

à l’Italie, d'Andrea. Gramont prépara alors, avec l’assentiment, de Thouvenel, une circulaire que l’ambassadeur aurait adressée aux cardinaux si Pie IX était mort (juin 1861). Le gouvernement impérial s’y engageait à faire respecter la liberté du conclave, mais à la condition qu'il eût lieu dans les délais d'usage. Si les cardinaux se conformaient au bref de Pie IX, les troupes françaises évacueraient Rome aussitôt (1). Cette circulaire et les renseignements que réunit Gramont à la même époque sur tous les cardinaux montrent que le gouvernement impérial attachait au conclave une grande importance et fondait sur lui de grands espoirs. L’attente de la mort prochaine de Pie IX fut un des principaux motifs qui décidèrent le gouvernement impérial à ajourner la solution de la question romaine, en 1861 et en plusieurs circonstances ultérieures (2).

Il est très difficile de savoir dans quelle mesure la décision de ne pas abandonner le pape fut inspirée à Napoléon HI par la crainte de l’opposition cléricale, par l’influence conservatrice et souvent cléricale de son entourage, par le souci de l’« intérêt français et impérial » comme le croyait Gramont, ou par ses sentiments personnels vis-à-vis de l’Église et de Pie IX. Il semble qu'aucun de ces motifs n’aurait été à lui seul décisif. Quoi qu’il en soit, malgré ses perpétuelles hésitations, malgré les sautes d'humeur que déterminaient chez lui les circonstances ou les influences qu'il subissait, et suivant lesquelles le Saint- Siège ou le gouvernement italien encourraient tour à tour son mécontentement, il défendit fidèlement jusqu’à sa chute le petit territoire qui, depuis Castelfidardo, constituait la puissance temporelle de Pie IX

Au mois d'août 1861 le changement du personnel chargé d'assurer les relations entre Rome et Paris fut décidé, Le pape consentit enfin à nommer des cardinaux. Sacconi, qui d’ailleurs avait en fait cessé ses fonctions depuis octobre 1860, reçut le chapeau au consistoire du 30 septembre. IT eut pour successeur Chigi, comme le Saint-Siège et le gouvernement en étaient convenus depuis 1859 (3) Chigi n’entra d’ailleurs en fonction

(1) Le texte de cette circulaire figure dans la Correspondance diplomatique en annexe à Ja dépêche du 30 décembre 1862. Voir Cerçay, 165 A IT 4, 18 et 22 juin 1861.

(2) Mérimée écrivait à Panizzi le 14 octobre 1861 : « Un bruit s’est répandu qui, je crois, n’est qu'une invention pour autoriser à attendre sans rien faire ; c'est que Notre Saint Père allait bientôt mourir. Naturellement, on dit que l’on peut ajourner toute solution jusqu’à son successeur ; très bonne occasion pour ne rien faire du tout. » Cette opinion peut contenir une part de vérité, mais elle est certainement exagérée.

(3) Voir p. 437. Le gouvernement, d’ailleurs, eut bientôt des doutes sur les mérites

qu'en janvier 1862. L’auditeur de Rote, La Tour d'Auvergne, avait été nommé le 6 avril coadjuteur de l'archevêque de Bourges. Il ne s'était mêlé à Rome, ni de politique, ni des divisions du clergé français. Gramont désirait que son successeur tint la même conduite:«... toute immixtion d’un ecclésiastique, fût-il le meilleur, le plus dévoué à l’empereur, le plus intelligent des prêtrès, toute immixtion dis-je d’un ecclésiastique dans nos rapports avec la cour de Rome est à mes yeux un inconvénient grave et un danger sérieux. Il arrive toujours un moment où le prêtre est obligé, sous peine de renier son caractère, de subir l'influence ou l’autorité romaine. Rien ne serait plus faux que de croire trouver un concours utile dans un auditeur de Rote dévoué et capable ; on ne tarderait pas à s’en apercevoir. Ce qu'il importe de trouver, c’est un prêtre pas remuant, ayant de la réserve et de la tenue et acceptant le poste d’auditeur de Rote comme une transition aux dignités ecclésiastiques en France, c’est-à-dire à un évêché français ; il faut être certain avant de le choisir qu'il ne compte pas se faire de la Rote une situation romaine et s’en servir pour gagner les bonnes grâces du Vatican, mais qu'au contraire par goût, par instinct, par ses liens de famille ou même par une légitime ambition il ne cesse de voir sa carrière comme devant se faire en France et par son gouvernement » (1). Cependant, l’empereur et Thouvenel choisirent un prêtre intelligent, actif et ambitieux, Lavigerie. C'était un ancien professeur à la faculté de théologie de Paris, très lié avec Maret qui le recommandait chaudement ; il s'était occupé en 1860 des secours à fournir aux chrétiens de Syrie, où il avait longuement séjourné, ce qui l'avait tenu à l'écart de la question romaine, Sa nomination fut agréée par le pape le 31 mars 1861. Il arriva à Rome en novembre.

D'autre part la nomination de Gramont à Vienne fut décidée à la fin d'août, ainsi que la nomination de La Valette à Rome. La Valette, comme ambassadeur à Constantinople, avait défendu les intérêts catholiques dans la querelle des Lieux Saints, mais il était indifférent en matière religieuse, peu favorable à l’Église

de Chigi, et chercha vainement à faire désigner à sa place le nonce à Madrid, Spacca Pietra (Correspondance diplomatique, 10 avril 1861, janvier 1862). La Valette avertit Thouvenel que Chigi était « un ultramontain et un bourbonien de première force ». (11 janvier 1862, Cerçay, 165 A II 5.)

(1) Cerçay, 165 A IT 4, 7 juin 1861 (voir aussi 9 et 11 juinet 23 novembre 1861). Le secret de l'empereur. Baunard : Vie du cardinal Lavigerie.

et au Samnt-Siège (1). Ce changement fut d’autant plus désagréable au Saint-Siège, que Gramont avait ouvertement pris position contre l'unité italienne. Le pro-secrétaire d’État, Berardi, déclara à Cadore « que l'impression qu’en ressentirait le Saint-Siège serait très fâcheuse : on était très prévenu au Vatican contre M. de La Valette, on lui attribuait une nature et un caractère un peu cassants qui indiquaient qu’en l’envoyant à Rome, l’empereur avait l'intention de brusquer les choses ; on faisait remarquer que Mme de La Valette était protestante... (2) de plus, on motivait le départ du duc de Gramont par des considérations toutes politiques et on supposait qu'il n'avait pas voulu retourner à Rome pour n'être pas témoin de la chute de la papauté. » (3) Cadore protesta vivement contre cette interprétation, et le pape ne se plaignit pas dela nomination de La Valette.

La nomination de La Valette succédant à celle de Benedetti montrait que l’empereur restait favorable à l'Italie. Mais, du mois de Juin jusqu’à la fin de l’année, malgré les demandes instantes du gouvernement italien, il refusa de brusquer la solution de la question romaine. « L'empereur paraît décidé à rester dans le salu quo tant que vivra le pape actuel », écrivait le 26 octobre Thouvenel à Benedetti (4). C’est surtout de la mort de Pie IX qu'il s’entretint avec La Valette lorsqu'il lui donna ses instructions (octobre) (5). La Valette arriva à Rome le 3 décembre.

(1) Voir p. 176. Mérimée écrivait à Panizzi à la fin d’octobre : « Il me semble avoir toutes les qualités désirables pour traiter avec des ecclésiastiques : une orthodoxie égale à la vôtre, et des dispositions à donner aux cardinaux toute la confiance que leur habit inspire à un bon catholique comme vous ou moi... »

(2) C'était également le cas de la duchesse de Gramont, qui se convertit d’ailleurs plus tard au catholicisme. Au contraire, la marquise de La Valette, d’origine américaine, et qui avait une grande activité mondaine, était ouvertement peu favorable à l'Église.

(3) Cerçay, 165 A IT 4, Cadore à Thouvenel, 31 août 1861.

(4) Pages de l'histoire du Second Empire, :

(5) 21 décembre 1861, La Valette à Thouvenel (Cerçay, 165 A IL 5), voir p. 600. l.e Prince Napoléon écrivait à Ricasoli le 31 octobre : « … L'empereur, aujourd'hui, sait ce qu’il ne veut pas, et non ce qu’il veut ; car indiquer un but (l’arrangement de l'Italie et de la Papauté), sans indiquer les moyens d'y parvenir sachant que les deux causes sont impossibles à accorder, ce n’est point avoir une politique. » L’envoyé de Ricasoli auprès du prince, Klapka, écrivait le 12° novembre : « Il m’assura qu'il lui serait difficile d’exercer l'influence désirable sur l'esprit de l'empereur, lequel aurait à lutter contre les réclamations de presque tout son entourage. Il n'y a que MM. de Morny, Rouher, le sénateur Pietri qui approuvent franchement l’idée de l'évacuation.

Persigny y met des conditions et Thouvenel n'ose pas se prononcer. » En effet, Persigny, très chaud pour l'Italie au début de 1861, devenait plus hésitant : le 7 juin, tout en assurant Ricasoli de son «amour pour la cause de l'Italie », il déclarait : « Pour moi, quoique convaincu de l'immense supériorité du parti libéral en France sur ce

MAURAIN. — POLITIQUE

Dl4 LA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE DU SECOND EMPIRE

Le maintien de l'occupation française n’améliora pas sensiblement les relations entre Rome et Paris, mais 1l montra aux évêques français que le gouvernement impérial n’était pas décidé à abandonner le pape, comme beaucoup d’entre eux lPavaient cru après Castelfidardo. En septembre et en octobre, alors que le changement des ambassadeurs montrait que la question romaine était temporairement ajournée, plusieurs prélats écrivirent à l’empereur pour l’adjurer d'empêcher la rume du pouvoir temporel. L’évêque de Chartres, Regnault, le fit sur un ton presque comminatoire (1); les autres (2) affirmèrent comme lui que l’Église de France défendrait le pouvoir temporel jusqu’au martyre, mais ils déclarèrent qu'ils mettaient leur confiance en l’empereur. « Votre Majesté, écrivaient les évêques de la province de Tours, a jusqu'ici protégé avec nos soldats la personne vénérée du Souverain Pontife. Cette noble mission, remplie avec une piété digne des beaux temps de la foi, honore notre pays et le prince qui la gouverne. Mais, Sire, c’est moins la personne du chef de l’Église qui est en péril en ce moment que l’Église elle-même et nous venons supplier Votre Majesté d'examiner dans son cœur si la religion et la France n’attendent rien de plus du prince chrétien et du fils aîné de l'Église. Notre confiance, Sire, la confiance des chrétiens est en vous. Les choses sont arrivées à ce point que rien en ce moment ne peut être fait sans vous pour l’Église ou contre l'Église. » Rouland répondit le 9 octobre dans les formes les plus courtoises, que l’empereur travaillait à donner à la question romaine une solution conforme « aux véritables intérêts de l'Église ». Il écrivit plus nettement à l’évêque de Saint-Brieuc (3). « Notre armée assurera dans Rome l'indépendance complète du Souverain Pontife. Le Saint Père a reçu sur ce point les assurances les

qu’on appelle le parti catholique, je ne croirais pas devoir conseiller à l’empereur rien qui pût lui donner l'apparence, non seulement de persécuter l’Église, mais de ne pas faire tout ce qui est en son pouvoir pour protéger le pape... ». Ricasoli : Lettere e Documenti, t. VI.

(1) F19 1.931 : 2 octobre IS61 : « Jamais les motifs de sécurité personnelle ne doivent être mis dans la balance quand il s’agit du bien général. » Regnault citait les paroles de Mardochée à Esther : « Si vous demeurez dans le silence, Dieu trouvera bien d’autres moyens de sauver son peuple, tandis que vous et votre maison, vous périrez. »

(2) Voir la lettre de Gerbet (F4° 1.931, 28 septembre) et celle de Martial à Rouland (F1 2.575, 13 septembre) ; la lettre collective des évêques de la province de Tours à l’empereur (AB XIX 595 ; Paguelle de Follenay, Vie du cardinal Guibert, 31 août). Les évêques de la province de Rennes adressèrent également un mémoire à l’empereur (F19 2.497, Dubreuil, septembre.)

(3) F1 2.575, septembre 1861.

plus formelles et il a daigné témoigner sa reconnaissance soit, par des dépêches adressése à Sa Majesté, soit par des actes publics qui n’ont pas échappé à l’épiscopat. » (1)

Guibert écrivit peu après à Regnault : « Mes appréhensions sont toujours bien grandes ; les choses sont arrivées à ce point que notre gouvernement subit les événements, loin de les diriger. Il ne désire pas l’unité italienne, mais si elle se fait, il souscrira aux conséquences et abandonnera le pape, tout en exigeant des garanties qui jetteront de la poudre aux yeux du public indifférent ou inintelligent mais qui au fond ne garantiront rien et laisseront l'Église en proie aux crises les plus affreuses (2). »

Lorsque, pour dégager sa responsabilité dans le démembrement des États pontificaux, l’empereur invoquait, en 1860, la force des événements, Guibert, comme beaucoup de ses collègues, refusait toute créance à cette allégation, et y voyait une preuve de la mauvaise foi du gouvernement. Il se rendait compte, en octobre 1861, qu’elle renfermait une grande part de vérité. En octobre 1860, il considérait comme vain de faire des démarches confidentielles auprès d’un, pouvoir qu'il croyait résolument hostile au Saint-Siège ; en octobre 1861, il les jugeait utiles, parce qu’il voyait le gouvernement passif et hésitant entre les diverses influences qui s’exerçaient sur lui. Sans rendre sa confiance à l’empereur, il ne la lui refusait plus entièrement. La politique italienne du gouvernement inspirait moins de défiance et d’appréhensions aux évêques en octobre 1861 qu’en décembre 1860. La question romaine paraissait en voie d’apaisement. Dans quelques diocèses cependant, et surtout à Poitiers, les conflits qu’elle avait allumés étaient toujours aussi vifs.

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