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IV. — Le conflit de Poiliers

Le gouvernement, à la fin de l’année 1861, avait décidé de rompre toutes relations avec les deux évêques qui s'étaient le plus illustrés dans la défense de la cause pontificale, Pie et Dupanloup. Cette mesure avait autrefois été prise contre Baillès et, depuis la fin de 1858, elle était appliquée contre

(1) Voir p. 522.

(2) Cité par Paguelle de Follenay : Vie du cardinal Guibert.

(3) Aux sources indiquées p. 242, ajouter F1° 5.846, F1° 6.092, F'° 297 (rapport de Gallix, 20 octobre 1861), BB: 1.606, 1.613, 1.618, 1.619, 1.620, 1.628, 1.629, 1.635, 1.638, 1.647, 1.648 ; F17 9.987 ; F1 I, dossier Levert ; F17, dossier Juste.

Correspondance diplomatique, juillet, août 1861.

l'évêque de Moulins, Dreux-Brézé, dont le diocèse, en dépit de la question romaine, était resté depuis lors assez calme, Mais la lutte engagée contre Dupanloup et surtout contre Pie se présentait dans des conditions bien différentes : il ne s'agissait plus seulement d'un conflit local : l'opinion publique, presque inexistante jusqu'en 1829 jouait de nouveau un rôle. La célébrité de Pie et de Dupanloup, le caractère tour à tour dramatique et comique de leurs démêlés avec l'autorité attiraient d'autant plus l'attention que la question romaine avait cessé d’agiter le reste de la France. Les incidents d'Orléans et de Poitiers défravèrent, en 1S61, les journaux et les conversations des salons. En outre, le conflit de Poitiers mettait en cause la personne de l’empereur que Pie avait directement attaqué.

La question romaine, où Pie n'avait cessé depuis 1899 de manifester la plus vive hostilité contre le gouvernement impérial, avait exacerbé le conflit engagé depuis 1852 dans le diocèse de Poitiers. La Rochejaquelein, d'abord favorable au Piémont, s'était fait au Sénat le champion du Saint-Siège et avait resserré son alliance avec Pie. Celui-ci dominait entièrement le clergé, les congrégations, les associations religieuses et le parti légitimiste de son diocèse : 1l groupait toutes ces forces dans une opposition arderte.

Cependant, beaucoup de fonctionnaires lui étaient favorables. Le premier président, de Sèze, et le préfet de la Vienne, Paulze d'Ivoy, restaient enclins à le ménager. Mais le gouvernement, à mesure que l'hostilité de l’évêque devenait plus vive, attachait plus de poids aux avis de ses adversaires, Damay et Juste (1).

En juillet 1860, le préfet des Deux-Sèvres, Lowasy de Loinville, qui avait longtemps subi lascendant de La Rochejaquelein fut révoqué. En décembre 1S60, Paulze d’'Ivoy fut remplacé par un préfet énergique et habile, Levert, qui, comme Damaw, jugea nécessaire d'entamer contre Pie une lutte sans merci (?).

(1) La lutte entre le parquet général et l'évêché se manifesta même à propos de délits de droit commun. Le 13 décembre, un desservant des Deux-Sèvres, Berthomier fut condamné à 5 ans de prison pour attentat à la pudeur, « … Jusqu'au dernier moment, écrivait Damay, le clergé l'a défendu à outrance. Le curé de canton... est venu devant la cour d'assises attaquer les témoins et chercher à emporter son acquittement. On a fait plaider par l'avocat que l'évêque le croyait mnocent... Berthomier a été condamné, mais ce fut une victoire disputée malgré l'évidence et l'odieux des faits ; il est effrayant de voir ce que le clergé, quand son intérêt est en jeu, ose, en morale comme en politique, couvrir de sa protection. » (BB°° 385, 4 juin 1860. Voir aussi BB! 1.648.)

(2) Un nouveau maire de Poitiers fut nommé peu après et l'inspecteur d'académie, Audinet, très clérical, fut déplacé.

C’est sur leur demande que le gouvernement déféra au Conseil d’État le mandement de Pie du 22 février et décida de rompre tous rapports avec lui. Les fonctionnaires furent invités à cesser toutes relations avec l'évêché. Delangle écrivit le6 mars à de Sèze (1): « … J'aime à me persuader que tous les hommes sincèrement attachés à nos institutions, et particulièrement les magistrats, ont tenu à honneur de se séparer de l’évêque et de manifester leur désapprobation. Il vous appartiendrait, Monsieur le Premier Président, si mes prévisions n'étaient pas complètement réalisées sur ce point, de rappeler aux magistrats qui n'auraient point cessé leurs relations avec Mgr Pie ce devoir que leur imposent et les fonctions qu'ils remplissent et la confiance dont le gouvernement les a investis (2). » De Sèze répondit le 7 mars que, comme lui (3), ses collègues avaient hautement blâmé le « mandement inqualifiable » de Pie. «Tout le parti légitimiste est allé remettre sa carte chez l’évêque le jour même où a paru le Moniteur, mais je puis affirmer à Votre Excellence que pas un membre de ma compagnie n’a imité cet exemple, que tous se sont abstenus de voir l’évêque depuis ce Jour et s’abstiendront de le voir désormais commeils le voyaient parle passé.» IT ajoutait:

« La magistrature de Poitiers. est comme moi sérieusement dévouée au gouvernement de l’empereur ; ce dévouement se traduirait en faits positifs si l’occasion le rendait nécessaire mais nous n’imitons pas l’exemple de deux ou trois d’entre nous que je pourrais vous citer et qui crient leur dévouement sur les loils pour en tirer profit s'ils le peuvent et aussi pour couvrir des antécédents politiques qu'aucun de nous ne leur envie. » Damay, cependant, avait transmis à ses substituts par une circulaire officieuse les instructions du ministère, Mais il proposa vainement à de Sèze d'adresser une circulaire analogue aux magistrats inamovibles (4). De Sèze écrivit de nouveau le 8 mars à Delangle

(1) La lettre analogue adressée par Rouland au recteur est à I 1° 6.092. (2) BB:° 1.606.

(3) De Sèze citait la lettre qu'il avait adressée à Persigny le 16° mars pour approuver sa lettre publique au préfet de la Vienne : « Malheureusement, les lauriers de Mgr Dupanloup empêchent Mgr Pie de dormir et depuis un an, on ne le reconnaît plus. Espérons que la leçon qu’il va recevoir lui profitera et le ramènera dans une voie meilleure. Longtemps j'ai cherché et j'ai réussi par mes bons rapports à modérer ce prélat, mais depuis les affaires de Rome (je l'ai dit à Sa Majesté en octobre dernier), j'ai reconnu qu'il n’y avait plus rien à faire et j'ai dû éloigner de plus en plus mes relations avec lui. » |

(4) Il rendit compte de ce refus à Delangle le 8 mars : « Quand M. le Premier Président émet l'opinion qu'il maintenait le prélat avant la guerre d'Italie, il commet une erreur manifeste. Loin de le dominer, l'honorable M. de Sèze n’était qu'un instrument

qu'il préférait n’intervenir qu'auprès de quelques magistrats « qui entretiennent des rapports habituels avec Mgr Pie », et seulement « sous forme de conversation intime et confidentielle. Je crois que dans des cas pareils il faut faire le moins de bruit possible et s'abstenir surtout de prendre des mesures générales et bruyantes qui réellement ne sont pas nécessaires ».

«Je suis de l'avis du procureur général, nota Delangle. I faut agir résolument contre l’évêque de Poitiers. Les ménagements exposent à de fâcheuses interprétations. On ne doit point d’égards à un prêtre qui peut commettre de tels excès. » Il écrivit à de Sèze le 11 mars: « Je vous invite donc, Monsieurle Premier Président, à notifier nettement non seulement aux membres de votre Cour mais aussi aux magistrats de votre ressort que vous verriez avec approbation qu'ils cessassent leurs relations officieuses et officielles avec l’évêque de Poitiers. » De Sèze s’inclina. La politique de Damay triomphait.

Pie protesta le 11 mars dans une lettre à Rouland contre les Articles Organiques, «appendiceirrégulier du Concordat», en vertu desquels il était déféré au Conseil d’État, et contre la lettre de Persigny d’après laquelle il aurait obé1 à « des passions étrangères aux intérêts de la religion ». Il déclara n’avoir attaqué que La Guéronnière et non l’empereur. Quant à sa phrase sur Pilate : « J'ai prémuni, disait-il, je n’ai pas insulté, je n’ai pas fait le tableau de ce qui est, j'ai fait le tableau de ce qui serait » si le pape était abandonné. Les amis de Pie trouvèrent qu’il reculait (1). Il n’en fut pas moins frappé d’une sentence d’abus, le 30 mars, bien que Cornudet et d’autres conseillers d'État catholiques eussent pris sa défense. L’un des considérants invoquait la déclaration de 1682 comme la sauvegarde de la séparation entre le spirituel et le temporel dans le droit publie français.

Beaucoup d’évêques blämaient la violence de Pie ; même parmi les témoignages de sympathie qu’il avait reçus d’une vingtaine de ses collègues, quelques réserves étaient faites sur la vivacité de son mandement. Mais Pie reçut, à la fin de mars, de chaudes félicitations de Pie IX. Aussi prononça-t-l, le 30 mars,

entre ses mains habiles, La mesure d'aujourd'hui dérange les habitudes et les intimités d'hier encore, cause probable de quelques hésitations dans le concours demandé. » (BB:8 1.606.)

(1) Voir Correspondance de Mgr Gay, évêque d’ Anthédon, 14 mars 1861. Le texte primitif du mandement de Pie contenait cette phrase : « Pilate, que sa femme a détourné de se donner des torts envers ce juste. » La mère de Pie lui fit supprimer cette allusion à l’impératrice.

devant son habituel auditoire légitimiste un sermon sur le texte gaudele in ælernum où il exprimait sa joie et sa fierté. Il s’abstint d’ailleurs de le publier, et se borna à écrire à ses prêtres, au sujet de la sentence d’abus dont il était frappé: « Vous savez... quelle est la valeur canonique de ces sortes d’arrêts. » Il partit ensuite en tournée pastorale dans la région de son diocèse où les légitimistes et le clergé avaient le plus d'influence : le nord des Deux-Sèvres. Ses partisans lui firent une réception triomphale (1) à laquelle plusieurs maires prirent part malgré les ordres du gouvernement,

L’agitation était alors très vive dans le diocèse. « Les églises sont de véritables clubs, que je suis impuissant à surveiller, écrivait le 4 avril le préfet, Levert (2). Les chaires ont été transformées en tribunes d’où beaucoup d’honnêtes curés, jusqu'à présent inoffensifs, surexcités d’un côté par l'exemple de leur évêque, poussés de l’autre par les rancunes du parti légitimiste se croient dans l’obligation de protester maladroitement, au nom du pape, contre la politique du gouvernement de l’empereur. Dans See de paroisses, de véritables réquisitoires ont été prononcés. )

Mais pue civile, armée par la circulaire de Delangle, réagit vigoureusement. L’imprimeur de Pie, Oudin, fut condamné à 500 francs d'amende, pour n'avoir pas fait le dépôt d’une des éditions du mandement de Pie du ?2 février 1861. Quatre informations judiciaires furent ouvertes contre des prêtres, et, grâce à la pression exercée par leurs chefs (3), les magistrats poitevins enclins à ménager le clergé condamnèrent deux des accusés, Bigarré et Lhémeau, celui-ci à deux ans de prison. « L’effet produit par la condamnation du vicaire d’Availles a été très grand, écrivit Levert le 26 mai. Elle a causé aux catholiques légitimistes une émotion profonde, mais elle a été très favorablement accueillie par le reste des populations (4). » L’agitation commença dès lors à se ralentir.

(1) Pie se vanta de ses succès dans une lettre du 16 juin à Rouland où il critiqua le rapport de Suin sur lequel le Conseil d’État l’ avait condamné.

(2) Fe III Vienne 9. Voir $ 2 ; cette agitation du diocèse de Poitiers fut, sans doute, la principale cause de la circulaire du 8 avril 1861.

(3) De Sèze écrivait le 8 août à Persigny au sujet des condamnations de Lhémeau et de Bigarré : « Dans les circonstances graves où... nous avaient placés les actes de l’évêque de Poitiers je sentais la nécessité d'imprimer à la justice de la Cour une

marche très décidée, aussi ferme que modérée. Mes instructions ont été suivies. » (F1e III Vienne 9.) (4) F2° 5.847.

La nouvelle ligne de conduite de l’administration se manifesta publiquement à la procession annuelle du miracle des clefs, qui fut privée pour la première fois du concours de la municipalité, de la troupe et des pompiers. Levert reprit en main le Journal de la Vienne (1) qui avait jusqu'alors ménagé l’évêché et qui, sous la direction d’un ancien rédacteur de la Presse, entreprit contre lui une vive polémique. Les élections cantonales de Juin furent un succès pour l’administration car, en dehors du Bocage vendéen, le clergé avait peu d'influence sur les masses. Le gouvernement retira à La Rochejaquelein la présidence du conseil général des Deux-Sèvres qui fut confiée à son vieil adversaire, le général Allard. Sur l’ordre de Persigny (2), le préfet Lorette fit émettre par le conseil général un vœu pour l'érection d’un évêché à Niort, ce qui eût privé le diocèse de Poitiers de sa région la plus religieuse. Après trois mois de luttes où elle avait d’abord été débordée, l’administration commençait à prendre le dessus. A la retraite pastorale, au début de juillet, Pie engagea ses prêtres à rester réservés.

Mais, le 30 juin, il avait prononcé une homélie qui donna lieu à un nouveau et violent conflit. « Je vois trois choses dans le récit de Luc, avait-il dit : Hérode qui fait du mal à l’Église et qui met la main sur Pierre, Dieu qui sauve Pierre miraculeusement, enfin Dieu encore qui fait mourir Hérode misérablement. » Il avait ensuite expliqué que cet Hérode n’était ni Hérode Ier l’Ascalonite, ni Hérode IT Antipas, mais «un troisième Hérode ». Les dépêches de Levert et de Damay qui signalaient cette homélie comme une insulte à Napoléon IT, lui furent transmises à Vichy. Il paraît en avoir été très irrité. Dès le 6 juillet, Delangle fit ouvrir une information préparatoire tandis que Thouvenel adressait au chargé d’affaires de France à Rome, Cadore, une dépêche très pressante. « Le pape luimême a bien voulu charger le due de Gramont de porter de sa part à l’empereur des paroles d’amitié et de gratitude. » Thouvenel ne doutait done pas que le Saint-Siège blâmât le langage de Pie, mais il demandait « que le Saint Père usàt des moyens qui sont à sa disposition pour faire parvenir à Mgr Pie un témoignage formel de sa désapprobation.. Si les allusions de l’évêque de Poitiers sont aussi transparentes que coupables,

(ÉRE07 ;

(2) Get ordre fut donné à l'insu de Rouland qui prévoyait les difficultés que soulèverait un pareil projet. Un nouveau vœu fut émis en 1862, mais seulement par 13 voix contre 11 ; comme le premier, il ne reçut pas de suite. F1° 2.016.

n'avons-nous pas le droit de nous étonner de voir ce prélat, aveuglé par son hostilité, aller chercher jusque dans le secours matériel que nous prêtons au Saint Père un texte d’odieuses accusations contre Sa Majesté. Mais nous en appelons au pape lui-même. Est-ce que le vénérable successeur de Saint Pierre se croit captif à l'ombre de notre drapeau et pense-tl qu’en montant la garde à la porte de sa capitale, ce soit sa liberté qu’oppriment les soldats de Napoléon IIT ? »

« Des attaques aussi injustes, des excitations aussi passionnées parties de la bouche d’un évêque sont d'une nature trop sérieuse pour qu'il ne soit pas du devoir du gouvernement de Sa Majesté, dans le double intérêt de sa dignité et de la paix publique dont il est responsable, d’aviser aux moyens d'y mettre un terme : .… Vous pourrez ajouter, Monsieur, que si le Saint Père, dans les allocutions que les consistoires lui fournissent l’occasion de prononcer, voulait bien faire entendre quelques paroles semblables à celles que le duc de Gramont a été heureux de recueillir de la bouche de Sa Sainteté et exprimer des sentiments conformes à ceux dont lui a fait part le cardinal Antonelli, aucun évêque ne se croirait désormais en droit de tenir le langage que l’évêque de Poitiers s’est permis. » (1)

Or, le 6 juillet précisément, le ministre des Armes du pape, Mérode, se querella avec le général de Goyon, cependant très favorable au Saint-Siège, l’insulta, et lui tint des propos offensants pour l’empereur. Goyon lui répondit qu'il le souffletait moralement et cesserait tous rapports avec lui. Antonelli lui présenta le 7 les excuses du gouvernement pontifical. Cadore fit remarquer à Antonelli l’analogie des deux incidents. « De la part du Saint-Siège, ai-je dit au cardinal, la tolérance de pareilles accusations semblerait indiquer le dessein secret de les voir se propager dans le monde catholique, alors qu'il sait que ce ne sont que des odieuses calomnies. » (2) Le cardinal Antonelli «a paru se refuser à croire que les intentions de Mgr Pie aient été telles que le supposait le gouvernement de l’empereur ; ce n'étaient. que des citations historiques que chacun pouvait interpréter à sa manière, d'autant plus que l'usage est de faire, le jour de la saint Pierre, des sermons sur les persécutions subies par de prince des apôtres. Cependant, le cardinal ne contestait

(1) Correspondance diplomatique. Copie de cette dépêche fut laissée à Antonelli. (2) 16 juillet. Correspondance diplomatique. Cette dépêche est personnelle, l'incident de Goyon n'ayant fait l’objet d'aucune démarche officielle du wouvernement.

pas le danger qu'il y avait, dans les circonstances actuelles, à prêter ainsi des armes à la malveillance et à la calomnie. Quant au secours et à l'appui donnés par l’empereur au Saint-Siège, c'était là, et je crois devoir rapporter les paroles textuelles du cardinal, un fait malériel, éclatant que personne ne pouvait chercher à nier ou à dénaturer, et 1l saisissait avec bonheur cette nouvelle occasion de répéter ce qu'il avait dit à ce sujet à M. le duc de Gramont : les sentiments personnels du Saint Père étaient bien connus puisqu'il avait chargé notre ambassadeur de porter l'expression de sa gratitude à Sa Majesté ». (13 juillet).

Conformément à la demande de Thouvenel, Antonelli, qui était en rivalité avec Mérode et cherchait à ménager le souvernement impérial, demanda à Pie IX d’exprimer au consistoire du 22? juillet sa gratitude envers l’empereur. Mais Pie IX en fut dissuadé par son entourage, qui partageait généralement Ia haine de Mérode contre l’Empire. [1 déplora au contraire la reconnaissance du royaume d'Italie par la France. Antonelli obtint 'seulement l’insertion dans le compte rendu officiel (1) d’une phrase que le pape n’avait en fait pas prononcée. Le pape, déclara le Journal de Rome du 23 juillet « a dit avoir témoigné au représentant de la France près le Saint-Siège que tout en sentant toute la gratitude qu’il devait pour le ferme appui que lui prêtent les vaillantes troupes de cette grande nation, il ne pouvait se dissimuler d’un autre côté l’abus que les ennemis de l’ordre faisaient déjà et continueraient à faire de l’acte de reconnaissance du prétendu roi d'Italie, acte qui avait produit dans son cœur une douloureuse surprise ».

Billault, qui faisait l'intérim des Affaires Étrangères, jugea cette déclaration très peu satisfaisante (2) et regretta surtout que le pape n’eût pas nommé l’empereur (3): « Pour la seconde fois il se borne à se montrer uniquement reconnaissant envers la France et envers ses soldats. Cette observation n'échappe à personne et doit nécessairement produire un effet regrettable, » Les démarches faites par le gouvernement impérial avaient été divulguées par l’indépendance Belge. Pie, «loin de penser qu’on déplore ses écarts jugera au contraire qu’il sert

(1) Le pape n'avait pas prononcé de véritable allocution. 11 ny eut donc pas

d'autre publication officielle que ce compte rendu. (2) Rouland cependant en fit état dans la circulaire annuelle pour le Te Deum du 15 août.

(3) Voir p.426.

la cause de l'Église comme on le désire à Rome et nous devons nous attendre à de nouvelles attaques qu’il ne nous sera pas permis de tolérer. C’est ainsi que de jour en jour on aggrave les difficultés d’une situation qui nuit essentiellement à la religion au lieu de chercher avec nous les moyens d’en conjurer les périls. » (1)

À la fin de juillet, l’incident Mérode-Goyon avait été divulgué par les journaux parisiens (2) et comme les excuses faites par le gouvernement pontifical à Goyon étaient restées secrètes, Billault proposa à l'empereur de demander au Saint-Siège une réparation publique. Napoléon IIT avait été « exaspéré » du langage tenu par Mérode (3). « Il faut demander réparation au gouvernement du pape sans exagérer ni restreindre l'incident », télégraphia-t-1l le 3 août à Billault (4). Finalement une demande aussi nette parut inopportune (5). Le gouvernement impérial s’en remit au Saint-Siège des mesures à prendre et laissa Fopinion publique juger le langage de Mérode.

Cadore entretint personnellement Pie XI des deux incidents. Mais le pape, tout en faisant l’éloge de Goyon, considérait l’incident comme clos. « Sa Sainteté, écrivait Cadore (6), a complètement désapprouvé le langage de l’évêque de Poitiers et elle m'a promis qu’elle saisirait la première occasion de le lui dire ellemême ». Malgré cette promesse, le gouvernement n’obtint, pas plus contre Pie que contre Mérode, aucune satisfaction publique.

Au contraire, Pie ayant écrit au pape le 25 août pour protester contre le démembrement éventuel de son diocèse, et pour affirmer qu'il n’avait voulu faire aucune allusion personnelle à Napoléon III, Pie IX accepta cette interprétation et assura Pie que son diocèse ne serait pas démembré de son vivant. «Continuez donc, comme maintenant, avec la même religion, la même piété et le même zèle à défendre et à protéger intrépidement la cause de l’Église catholique, particulièrement en cette époque de révolution et d’impiété.…. » (7). Le papeencourageait les ennemis les plus violents du gouvernement impérial (8).

(1) Billault à Cadore. Correspondance diplomatique, 3 août 1861. (2) Constitutionnel, 31 juillet.

(3) Nigra au prince Napoléon, ? août 1861. Comandini : I! principe Napoleone. (4) Correspondance diplomatique. Il était alors à Fontainebleau. + (5) L’appui ostensible du gouvernement impérial aurait compromis Antonelli qui cherchait à faire révoquer Mérode. | (6) Correspondance diplomatique, 27 août. Cette dépêche porte la mention «à communiquer à Sa Majesté ».

(7) Baunard : Histoire du cardinal Pie. Le (8) Au début de 1862, le gouvernement publia dans son livre jaune la dépêche de Thouvenel du 6 juillet et la réponse de Cadore du 13. Pie protesta aussitôt auprès de

D'autre part, l'information judiciaire ouverte contre Pie échouait. Les témoins se dérobaient, « difficulté déjà constatée plusieurs fois en pareille matière dans un pays où l’on redoute l'influence du clergé et où la plupart des fonctionnaires euxmêmes semblent avoit été pris parmi ses partisans (1) ». Le témoignage du commissaire de police seul aurait pu servir de base à l’accusation. Un sous-chef de bureau à la préfecture invoquait, pour ne pas témoigner, «son oreille un peu dure ». Le conservateur ces hypothèques déclarait © qu'il s’était un peu assoupi ». (2) L'information fut abandonnée vers la mi-août.

Cependantles populations semontraient nettement favorables, à l'administration dans la lutte qu’elle avait entreprise contre Pie. La fête du 15 août fut «une longue lecon donnée par la population elle-même aux ennemis du gouvernement ». Levert en triompha : « Depuis plusieurs années la fête de lPempereur se célébrait ainsi ; une grande messe était chantée à la cathédrale, à laquelle assistait tout le faubourg Saint-Germain de la ville. Immédiatement après, et au moment où les autorités arrivaient pour le Te Deum, toutes fes familles nobles quittaient bruyamment l’église, renversant les chaises et faisant une véritable sortie de théâtre. Cette année, Monseigneur a officié lui-même, mais à l'issue de la messe une foule que j'estime à plus de 8 ou 10.000 personnes a envahi l’église, occupant les portes et arrètant la circulation. C’est à grand’peine que j'ai pu pénétrer dans l'édifice où mon arrivée a été saluée par les cris réitérés de : vive l’empereur ! C'était la première fois qu'une semblable manifestation avait lieu. » (3) De même, à la distribution des prix des écoles congréganistes qui était naguère € un petit triomphe » pour Pie (4), il fut relégué au second plan et dut entendre un discours très gouvernemental du préfet qui fut applaudi (5).

Thouvenel contre les accusations dont son homélie avait été l’objet (Correspondance diplomatique, 4, 5 février 1862). Elles furent discutées au Sénat le 27 février 1862. Mathieu défendit Pie. Billault chercha à montrer qu'il avait été blâmé par le pape. Pie, dans unelettre publique à Billault (4 avril 1862), protesta denouveau contre l’accusation dont il avait été l’objet. Il déclara que le 30 juin 1861, il s'était borné à relire, à peine modifié, un sermon déjà prononcé par lui en 1854. La valeur de cet argument aurait pu être discutée, mais Billault refusa d'engager avec Pie une controverse épistolaire.

(1) Damay à Delangle, 21 juillet BB'* 1.606.

(2) 12 août Damay à Delangle BB'5 1.606. Le gouvernement fit du moins sentir son mécontentement à ces fonctionnaires. « La suite a prouvé combien leur loyauté devait leur devenir funeste », écrivit Pie à Billault le 4 avril 1862.

(3) F19 2.561, 20 août 1861, Levert à Rouland.

(4) BB1° 1.606, 22 août 1861, Damay à Delangle.

(») Pie fut en outre accueilli très froidement dans l'arrondissement anticlérical de Melle, où il fit, en septembre, une tournée pastorale (BB: 1.638).

Rouland nota sur le rapport de Levert : «L’empereur désire que le fait si important du Te Deum soit rapporté dans les journaux locaux pour être ensuite mis au Moniteur... {dem du fait de la distribution des prix des écoles chrétiennes ». Napoléon ITT prenait en effet très à cœur le conflit de Poitiers. Le 11 septembre, il écrivit de Biarritz à Randon. « J'apprends que malgré la défense faite à tous les fonctionnaires de fréquenter l’évêque de Poitiers, le colonel de Gondrecourt, lors du départ de son régiment, s’est rendu avec éclat à cheval à la tête de son : corps d'officiers chez l’évêque. Il mérite une sévère réprimande. » (1) Mais cette semonce fut atténuée par Randon qui était très clérical, et le 28 septembre, le nouveau général de brigade, de Kersalaun, etle colonel de Wacquant, dont le régiment de chasseurs à cheval remplaçait à Poitiers celui de Gondrecourt, rendirent visite à l’évêque à la tête de leurs officiers (2). Encouragé par cette défection, de Sèze voulut faire inviter Pie à la séance de rentrée de la cour d’appel. Delangle, prévenu par Levert et Damay s’y opposa.

Levert et Damay, malgré ces défections, continuaient à faire flèche de tout bois contre Pie et ses partisans. Des informations judiciaires furent ouvertes contre deux prêtres pour sermons séditieux, contre un Jésuite pour un sermon hostile aux protestants. Elles se terminèrent d’ailleurs par des non-lieu. Le Mémorial des Deux-Sèvres qui soutenait Pie fut condamné à une amende. Plusieurs procès scandaleux où des ecclésiastiques du diocèse étaient impliqués reçurent une large publicité ; deux prêtres, Reys et Petit, furent encouragés à se révolter contre leur évêque. Petit ayant fait sa soumission, le ministère des Cultes lui retira un secours qu'il venait de lui faire attribuer. Enfin, le gouvernement mit les rieurs de son coté grâce à l'affaire Gicquel. = Peu après le service funèbre célébré par Pie en octobre 1860 en l’honneur des morts de Castelfidardo, on avait annoncé la mort, dans ce combat, d’un volontaire nommé Gicquel, breton d’origine, mais qui s'était engagé à Poiliers après avoir reçu la bénédiction de l’évêque. Pie fit alors célébrer un service funèbre spécial pour Gicquel, et prononça une oraison funèbre où 1l exaltait cet homme du peuple, fils de la catholique Bretagne, qui avait sacrifié sa vie pour la défense de l’Église (30 octobre). On sut peu après que Gicquel était indemne, mais cette méprise fit

(1) Mémoires du maréchal Randon.

(2) Fe TITI Vienne 9.

alors peu de bruit. Il n’en fut pas de même quand Gicquel qui, après comme avant son engagement, avait mené une vie crapuleuse, fut condamné à {5 mois de prison pour escroqueries par le tribunal de Laval (octobre 1861). Le procureur impérial cita avec complaisance, dans son réquisitoire, des fragments de l’oraison funèbre prononcée par Pie un an auparavant. Cet incident fut largement exploité à Paris et en province par les journaux officieux et par la presse républicaine (1). Pie se justifia devant la .conférence diocésaine en faisant remarquer que certains pères de l’Église, notamment saint Grégoire de Naziance, avaient commis des méprises bien autrement fâcheuses.

Ce fut en 1861 le dernier incident retentissant du conflit de Poitiers. Pendant les premiers mois de 1862, Pie se montra très prudent ; les débats de l’adresse et une nouvelle crise de la question romaine détournèrent du diocèse de Poitiers l'attention sénérale.

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