‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 94 sur 150 · V. — Le conflit d'Orléans · texte numérisé non relu

V. — Le conflit d'Orléans

Le conflit d'Orléans fut beaucoup moins violent que celui de Poitiers. Dans le Loiret, où le parti clérical était très faible, Dupanloup n’était soutenu que par la haute société orléanaise. Il n’apportait d’ailleurs pas dans son opposition le même acharnement que Pie. Tandis qu’à Poitiers les autorités civiles et l’évêché se combattaient sans merci, 1ls négocièrent à Orléans.

Dupanloup était entré en conflit avec le préfet du Loiret, Le Provost de Launay, et ne lui avait pas rendu visite le 1er janvier 1861, tout en restant en relations avec les autres fonctionnaires. Après la réponse de Dupanloup à La Guéronnière, Le Provost de Launay, sur l’ordre de Persigny, enjoignit à tous les fonctionnaires de cesser leurs relations avec l’évêque (20 février). Le premier président, Duboys (3), et la plupart des magistrats inamovibles continuèrent à voir Dupanloup, à qui la

(1) MBB151.618 1R102,561.

(2) Les principales sources sont le dossier du préfet Coëtlogon (F’bI) et celui de Dupanloup (F1° 2.553). Voir aussi Fie III Loiret 12 ; BB*° 382, BB:° 1.631, F:° 5.836 (Genteau). Coëtlogon a publié, en 1881, un certain nombre de documents relatifs à ce conflit sous le titre L'État et le Clergé : les conflits religieux en 1861, Paris, in-18. Voir également Lagrange : Vie de Mgr Dupanloup.

(3) Originaire d'Angers, il désirait y être nommé premier président. D’après Coëtlogon, c’est pour obtenir cette nomination qu'il créait au gouvernement des difficultés à Orléans, alors qu’il était autrefois peu favorable au clergé (voir F'bI Coëtlogon, 30 avril 1861 et F'eTIT Loiret 12, 6 novembre 1861.)

LA QUESTION ROMAINE EN 1861 527 haute société orléanaise fit fête. Le Provost de Launay fut nommé le 15 mars préfet du Calvados'et remplacé par Coëtlegon.

Coëtlogon trouva chez les fonctionnaires «le plus vif désir d'oublier le passé dans lequel il y a eu réciproquement... de regrettables démarches ». (1) D'autre part, Dupanloup et son clergé qui, sur l’ordre de Persigny n'avaient pas été invités à l'installation du préfet, lui rendirent cependant visite. Dupanloup se déclara « persuadé que l’empereur avait d'excellentes intentions à l'égard du pape et de la religion (?) ». Le lendemain Coëtlogon lui rendit sa visite : «Mgr Dupanloup laissa vite percer son désir de rapprochement... « Tenez, Monsieur le Préfet, on « parle de mon opposition, de mon caractère difficile. Eh bien, « demandez à M. Rouland si, au point de vue administratif, il ya « beaucoup d’évêques qui lui aient donné moins d’embarras que « moi, et quant à la politique... dans les élections, j’ai toujours « donné des preuves de bon concours et tous les prêtres, le grand « séminaire compris, ont, sur mes recommandations, voté pour « les candidats du gouvernement, » (ce qui est parfaitement vrai).» Dupanloup nia ensuite les relations qu'on lui attribuait avec les princes d'Orléans. Coëtlogon concluait. « Ce qu’il y a de positif, c’est que chacun est las de cette lutte et de ces tiraillements qui ne peuvent être que préjudiciables à tous... Je pense donc, M. le Ministre, qu'il ne faut pas heurter inutilement cette nature de sensitive en le rejetant quand même dans une active opposition. Nous devons nous montrer d'autant plus prudents que la magistrature ne nous suivrait pas dans une autre voie. » (3)

Cependant Coëtlogon demandait, pour renforcer l’autorité civile, le remplacement du procureur général, maladroit et incapable. Dès le 18 avril, un magistral énergique et adroit, Grandperret, fut appelé à ce poste. Sur les assurances qui lui furent données par un magistrat ami de Dupanloup, Cambefort, Coëtlogon crut l’évêque disposé à demander à l’empereur une audience qui consacrerait sa réconcilation avec le gouvernement. Dupanloup était alors en tournée pastorale et devait rentrer le 6 mai à Orléans. Pour ménager un rapprochement qu'il croyait certain, Coëtlogon, appuyé par la municipalité d'Orléans, obtint des ministres l'autorisation de faire inviter Dupanloup, le 9 mai, aux fêtes du comice agricole. L'empereur fixa le jour où il recevrait Dupanloup.

(1) Coëtlogon à Persigny, 4 avril 1861 ; F?° 2.553,

(2) Coëtlogon à Persigny, 5 avril 1861, F'bI, Coëtlogon. ; (3) 6 avril 1861. Coëtlogon à Persigny : FI, Coëtlogon, et L'Etat el le clergé.

Celui-ci écrivit le 5 mai à Cochin qu’il était disposé à aller voir l’empereur, en refusant de prendre au préalable aucun engagement, I lui demandait son avis et celui de Montalembert. Cochin lui conseilla imstamment de n’en rien faire. « Cette tentation, cette persuasion d’agir sur l’empereur par de bonnes et fortes raisons, Mer Morlot, Mgr Parisis l’ont eue. Mgr de Salinis mourant l’a essayée ; ce qu'ils n’ont pas obtenu après dix ans d'adulation, comment l’obtiendrez-vous ? » En allant voir l’empereur, Dupanloup paraîtrait faire sa soumission au gouvernement (1).

Dupanloup suivit ces conseils. Rentré le 7 au soir à Orléans, il avait annoncé à Cambefort qu’il demanderait audience à l'empereur, mais aussitôt après, il revint sur cet engagement (2). Coëtlogon ne voulut pas annuler l'invitation qui avait été adressée à l’évêque pour les fêtes du comice agricole. Dupanloup y prononça un discours non politique, qui eut un vif succès. Au banquet, un toast fut porté en son honneur (9 mai). Le 11 mai, Coëtlogon espérait encore décider l’évêque à demander une audience à l’empereur, bien que Persigny lui eût enjoint de ne pas insister pour « une visite que le gouvernement n’a ni demandée n1 désirée ». (3) Il n’obtint aucune assurance positive.

Le 14 mai, Persigny arrêta la négociation engagée par Coëtlogon et lui infligea un blâme sévère. « Je regrette beaucoup que vous vous soyez laissé tromper par l’évêque et ses amis. Tout cela a été une comédie du commencement jusqu’à la fin. Après un scandale qu'il avait causé, le gouvernement l'avait mis en interdit comme l’évêque de Moulins et celui de Poitiers. C'était à lui, par un acte public et une démarche éclatante, de se faire relever de l’interdit. Et voilà cependant qu'il a repris sa position dans le monde administratif d'Orléans sans avoir fait aucune démarche, en intervertissant les rôles et se faisant solliciter par le préfet d'aller voir l'empereur, et il ose répondre ceci : qu'il ne refuse pas de voir l'empereur quand il en aura l’occasion. On ne peut pas prolonger plus longtemps une situation pareille

(1) 6 mai 1861 ; cette lettre est citée par Lagrange, et plus correctement, dans A. Cochin, ses leltres el sa vie.

(2) I avait reçu, outre la lettre de Cochin, la visite de Sauzet. La théorie de La Guéronnière, d’après laquelle l'hostilité des évêques contre le gouvernement impérial était inspirée par les hommes des anciens partis, semble ici justifier. Mais Dupanloup-* était en relations beaucoup plus étroites que ses collègues avec les catholiques libéraux. En outre la divergence de vues entre Cochin et Dupanloup ne portait que sur une ques-tion de tactique.

(5) 11 mai 1861, Persigny à Coëtlogon, F'bI, dossier Coëtlogon.

et ses conséquences. Vous devez déclarer nettement à l’évêque que vous êtes rappelé à vos instructions. » (1)

L'interdit fut donc maintenu ; mais il n’y avait pas de conflit ouvert entre l'autorité civile et l'évêché. C’est ainsi qu'un vicaire de Pithiviers ayant été accusé de sermon séditieux, Coëtlogon avisa Dupanloup, qui réfuta cette accusation par des explications précises. « J’ose espérer que vous en serez satisfait, écrivait-il, et que cet incident n’interrompra pas cette bonne renommée de la sagesse et de la modération du clergé orléanais à laquelle j’attache tant de prix et qui, dans les temps les plus difficiles, n’a jamais reçu aucune atteinte qui pût tenir devant un examen impartial et attentif. » (2) Coëtlogon déclara en effet le vicaire innocent. Il atténuait beaucoup les mesures administratives dirigées contre le clergé (3).

Au mois d'août, Dupanloup alla voir Rouland et lui demanda une subvention pour sa cathédrale ; mais 1l refusa de témoigner le moindre regret de sa conduite, et Rouland fit maintenir l'interdit. Le premier président Duboys persista d’ailleurs à l’enfreindre. Il invita Dupanloup à la rentrée de la cour et au diner qu'il offrit à cette occasion. Le gouvernement ne put qu'ordonner aux fonctionnaires et aux officiers de n’assister ni à l’une ni à l’autre. Le diocèse d'Orléans resta d’ailleurs parfaitement calme.

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