‹ La Politique Ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869Chapitre 96 sur 150 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

La nouvelle politique ecclésiastique (1861-1862)

[. — Le gouvernement et les congrégalions : procès scandaleux

Les affaires délictueuses auxquelles avaient pris part des congrégations du Nord (1) eurent leur dénouement au début de 1861. L'affaire Bluth vint le 127 mars devant les assises du Nord. Le procureur général Camescasse écrivit le 18 février à Rouland : « Le jury semble fait exprès pour la défense. Si j'en crois les renseignements qui nous viennent de toutes parts, tout le clergé s’agite sans relâche; il en devait être ainsi, et pour nous achever, Decaudaveine, atteint d’ophtalmie, a dû céder la présidence à Bottin. Nous ne reculerons pas d’une semelle, bien au contraire, mais enfin, Jusqu'ici, le ciel ne favorise pas l’innocence, qui est évidemment incarnée en la personne du procureur général. » (2)

Camescasse soutint lui-même l’accusation. Mallet seul était inculpé. Bien que son immoralhté ne fût pas juridiquement liée aux faits retenus par l’accusation, Camescasse y insista beaucoup, et elle ne fut que fâiblement contestée. Ratisbonne, la supérieure des Dames de la Sainte-Union, et les quelques ecclésiastiques de Cambrai qui avaient été mêlés à Paffaire, mais. dont l’honorabilité était certaine, n'étaient pas poursuivis. Ils furent seulement entendus comme Lémoins, mais ils évitèrent de se solidariser avec Mallet. Celui-ci, à qui la salle était hostile, fut condamné à six ans de réclusion pour détournement de Louise Bluth et complicité dans le détournement d’'Elizabeth Bluth. Sur ce second chef, la Cour de Cassalion accueillit son pourvoi le 12 avril, mais il fut de nouveau condamné à cinq ans d'emprisonnement, le 10 juillet, par les assises de la Somme. Rouland envisagea la révocation de Paulorisation

(1) Voir chap. XVI, $ Let $ 3.

(2) F1° 6.254 ; voir aussi F1° 5.842 et F1° 5.799.

accordée en 1856 aux sœurs de Notre-Dame de Sion (1) et en 1850 aux Dames de la Sainte-Union (2).

Les autres informations ouvertes en 1859 et 1860 contre des religieux du Nord n’établirent pas de délits assez caractérisés pour permettre des poursuites (3). Mais le gouvernement se fonda sur les faits établis par ces informations pour prendre des sanctions administratives (4). Il fit dissoudre l'établissement des Capucins d'Hazebrouck pour faits d'immoralité et de captation, et celui des Rédemptoristes de Douai pour détournements de mineurs. Il fit expulser en outre les Rédemptoristes belges des maisons de Lille, Dunkerque et Boulogne (5). Les ordres furent donnés le 31 mars, les arrêtés préfectoraux furent pris le 3 avril. Les expulsions ne donnèrent lieu à aucun incident. Régnier prit la défense des congrégations dont :l avait favorisé le développement. Il adressa au Constitutionnel, qui attaquait les religieux belges, des lettres où il plaidait leur cause et les déclarait nécessaires à son diocèse (25, 30 avril, et 6 mai). Il publia dans un journal clérical du Nord, le Propagateur, une déclaration favorable aux moines expulsés, et, bien qu'ils fussent peu sympathiques au clergé séculier, 1l parvint à faire contresigner son attestation par plus de trente” curés de canton du Nord (6). Sur son initiative, soixante industriels protestèrent par une pétition au Sénat contre l'expulsion des religieux qui laissait sans secours religieux leurs ouvriers flamands.

Ces protestations étaient surtout dirigées contre les mesures qui avaient frappé les Rédemptoristes. Tardif, considérant que les faits qui leur était reprochés remontaient à 1859 et étaient «loin d’avoir la certitude et la gravité des faits reprochés aux Capucins », avait conseillé à Rouland de les épargner (7). Rouland avait passé outre. Pour se défendre contre les critiques dont sa mesure était l’objet, il voulait que le non-lieu pour les affaires Walle et Antoinette Leprète fût précédé de considé-

(1) Il y renonça sur l’ intervention de Morlot. F1? 5.842, Ratisbonne.

(2) Voir & 4,

(3) Au cours de ces informations, divers autres faits d’immoralité et un détournement de mineure furent imputés à des congréganistes du Nord. Mais ils étaient mal établis et anciens (BB:5 1.602, F1° 6.254.)

(4) ,F19 6254 ; Fe III Nord 15.

(5) Au nombre de 22. 19 Rédemptoristes français restèrent dans ces trois établissements,

(6) Parisis protesta également, dans une lettre publique à Rouland (10 avril), contre l'expulsion des Rédemptoristes belges de Boulogne.

(7) Fe III Nord 15.

rants très sévères pour les Rédemptoristes. Or, par suite d’une absence de Camescasse, le non-lieu fut rendu le 4 avril avec des considérants sommaires qui semblaient innocenter les religieux. Camestasse fit alors rouvrir l'instruction, sous prétexte de faits nouveaux. Un nouveau non-lieu, accompagné de considérants très sévères pour les Rédemptoristes, fut rendu le 27 mai (1), c’est-à-dire à temps pour que Billault pût en faire usage au Sénat contre la pétition des industriels du.Nord, qui fut discutée le 12 juin.

Les scandales ecclésiastiques dont le département du Nord était le théâtre eurent un retentissement d'autant plus grand qu'on ne pouvait les considérer comme des faits isolés. Dans toute la France, les premiers mois de 1861 furent marqués par plusieurs condamnations rendues contre des ecclésiastiques pour des crimes et des délits de droit commun, principalement des attentats aux mœurs. La justice renonçait aux ménagements dont elle avait longtemps usé vis-à-vis des ecclésiastiques. Les relations des évêques avec les préfets et les magistrats des parquets n'étaient plus assez cordiales pour permettre le succès des négociations confidentielles grâce auxquelles, naguère, des prêtres n’étaient frappés que de sanctions disciplinaires pour des faits qui auraient fait comparaître devant les tribunaux tout autre citoyen. Des évêques refusèrent de sévir contre des prêtres dont l'autorité civile leur signalait l’immoralité, et les magistrats renoncèrent peu à peu à ces démarches officieuses. En outre, nombre d’entre eux étaient peu disposés à épargner un clergé devenu hostile. Les dispositions du gouvernement, surtout, avaient changé. Rouland ne cherchait plus comme autrefois (2), à sauver des tribunaux les prêtres coupables. Informé que le garde des Sceaux avait autorisé le parquet à ne pas poursuivre un prêtre convaincu d’outrages à la pudeur que son évêque avait consenti à chasser du diocèse, Rouland notait : « Non !'il n’y a pas deux justices ! Le scandale est public, comment expliquer l’inaction de la justice? Demander formellement une poursuite à M. le garde des Sceaux, dont je ne suis pas censé connaître la tolérance » (3). En outre, alors qu'avant 1859 les rares condamnations portées contre des ecclésiastiques avaient été tenues

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