BB1% 1.602; R
2) Voir pp. 77 et 79 ;
) F19 5.833. Imbert, décembre 1862. La poursuite n’eut d’ailleurs pas lieu, le délit étant mal caractérisé. Le préfet de la Nièvre partageait l'avis du garde des Sceaux,
aussi secrètes que possible par lautorité civile, elle ne mit, après 1860, aucun obstacle à leur publication. Aussi les scandales se multiplièrent-ils (1).
Michelet, publiant une seconde édition de son hvre : Le prêtre, la femme el la famille, écrivait dans sa préface le 1.7 mai 1861 : « Mon livre a maintenant d’abondants commentaires et de surabondantes preuves. Je remercie la justice de France qui, dans son beau réveil, a pris à cœur la défense des mœurs ; qui, dans cent procès commmencés à la fois fait luire une telle lumière sur la question (du reste peu obscure) du célibat ecclésiastique. » Lorsqu'une infraction à la loi du célibat était autrefois constatée, l’on disait : «C’est une rare exception... Si rares que tout département, toute ville, (et bientôt tout village) dénonce les mêmes scandales ; si rares que les degrés divers de la hiérarchie, les divers ordres religieux envoient les uns après les autres aux tribunaux leurs spécimens, héros, saints et martyrs, qui préparent pour Toulon la nouvelle légende dorée. »
Le clergé, exaspéré par la suppression brutale du privilège dont il avait longtemps bénéficié chercha souvent à sauver ceux de ses membres que poursuivait la justice, soit en facilitant leur fuite, soit en usant de son influence, au cours des procès, sur les témoins (2), les jurés et les magistrats. Ceux-c1, indignés de cette résistance à la Justice, s’affermissaient dans leur sévérité nouvelle. Beaucoup de ces procès scandaleux prirent l'allure de batailles politiques entre l’autorité civile et le clergé (3).
un prêtre ayant récemment été condamné à Nevers pour crime contre les mœurs. « Un nouveau procès eût été déplorable dans ses effets en achevant de démoraliser l'opinion déjà très surexeitée à l'endroit du clergé. »
(1) F1 5,589, 6.254 (lettres de Camescasse à Rouland); 5.795, Grelat ; 5.796, Tissier ; 5.811, Ollivier ; 5.832, Barbin ; 5.833, Boyer et Imbert ; 5.846, Biéron et Coutant ; 5.870, Queyssac. BB:°385, Poitiers (1860-1863); 378 Limoges, quatrième trimestre 1861; BB:% 1.629, A5 4.687. F17 9.987 ; Rennes, 21 février 1861 ; Toulouse, 31 mars 1861 ; Poitiers, 30 juin 1861. F'e III Charente-Inférieure 13, 1861. Voir Crimes, délits, scandales au sein du clergé. 1861, in-8°; Michaud : De l’état présent de l'Église catholique romaine en France, 1879, in-12.
(2) Sur les faux témoignages, voir BB°° 384, Pau; premier trimestre de 1862 :; Fie JIT Bouches-du-Rhône 13 ; 8 février 1862.
(3) Le rapport adressé le 28 février 1862 à Delangle par le procureur général de Limoges, Courborieu, est caractéristique : L'évêque de Tulle, Berteaud, «sous l'influence d’un déplorable fanatisme religieux », refuse presque toujours de prendre des sanctions contre ses prêtres « quelle que soit la gravité des faits, el malgré la plus incontestable clarté des preuves ». Un desservant, Queyssac, étant aceusé de délit contre les mœurs, Berteaud le remplace, mais en lui promettant une autre paroisse, Des poursuites judiciaires sont alors engagées. « L’évêque de Tulle n'a jamais admis dans son diocèse, l'intervention des procureurs impériaux, et c’est pourquoi ce prélat s'était promis de faire échouer la poursuite dirigée contre l'abbé Queyssac. Depuis le commencement de l'instruction jusqu’au jugement, Mgr Berteaud a fait deux voyages à Brive, et je
Des prêtres séculiers furent condamnés au début de 1861, mais les condamnations les plus retentissantes atteignirent des moines (1) et surtout des instituteurs congréganistes. En même temps que la répression devenait plus sévère, les délits commis par des frères devenaient plus nombreux: «Dans certaines congrégations enseignantes, écrivait le recteur de Rennes (2),
n'hésite pas à attribuer en grande partie à son influence directe et personnelle le déplorable jugement rendu par le tribunal de cet arrondissement. Dans la pensée de l'évêque de Tulle, cet acquittement immérité et vraiment scandaleux devait être aux yeux de tous le signe véritable de la suprématie de l'autorité ecclésiastique et montrer l’impuissance de l'autorité judiciaire qui avait follement engagé une lutte inégale. » Le député de Brive, de Jouvenel, et le sous-préfet, avaient secondé les démarches de l’évêque. Le parquet fit appel, et obtint à Limoges une condamnation à un an de prison. « A Limoges, Mer Fruchaud a été plus réservé, plus prudent ; son concours n’a pas fait défaut au prévenu. Les curés de deux paroisses l'ont solennellement visité, et l’un d’eux avait manifesté l'intention de lui apporter à l'audience même son puissant patronage. Les conseils de M.le Premier lrésident ont fait renoncer à cette imprudente manifestation. Quant au parti clérical, aux chefs du parti légitimiste et à la société de Saint-Vincent de Paul, ils s'étaient rendus à l'audience avec un empressement significatif, et je sais que plusieurs membres de la cour, sous l'influence de leurs recommandations, abordaient l'examen de la cause avec les dispositions les plus bienveillantes. Leur honnêteté et l'évidence des preuves ont déjoué toutes les intrigues et dérangé les plans des patrons de l'abbé Queyssac, qui, dans la matinée même où l'arrêt fut prononcé, disaient : «Nous sommes certains d’avoir 6 voix sur 8.» Cette affaire, en effet, avait pris aux yeux des hommes de parti et du clergé les proportions d'une cause politique et religieuse. C'était d’un côté le gouv ernement avec ses rigueurs contre le clergé ; de l’autre, c'était la religion qu'il fallait défendre à tout prix. Certes, le péril était grand, dans le ressort, pour cette prérogative civile que nos pères semblaient pourtant avoir définitivement conquise, mais la fermeté de la Cour a amené le triomphe éclatant de la vérité et de la loi. J'ai le regret d’avoir à dire à Votre Excellence que toius les chefs de service à Limoges (sauf le procureur impérial et le colonel de gendarmerse, le nouveau préfet n'étant pas encore installé) ont eu, à l’occasion de cette affaire,u e attitude équivoque et regrettable. Après l'arrêt ils ont pris parti pour le procureur général contre l’évêque, mais auparavant, ils évitaient presque le magistral qui remplissait loyalement son devoir... » (F1° 5.870. Voir aussi BB°° 378.)
Lorsqu’ un membre influent de la Société de Saint-Vincent de Paul était poursuivi, le procès devenait également un conflit politique (Fe III Nièvre 9, 21 mai 1861).
(1) Le P. Archange; ancien supérieur général des Capucins de France, prédicateur renommé, qui dirigeait à Marseille le tiers ordre des Capucins, et qui s'était rendu célèbre par ses campagnes contre les mauvais livres, dont il avait notamment fait un autodafé à Grasse, fut condamné le 16 avril par le tribunal d'Aix, à. deux mois de prison pour outrage publie à la pudeur, I avait fait défaut et s'était réfugié à Londres. Le provincial des Capucins, Laurent, publia dans la Gazette du Midi, du 24 avril, une lettre où il affirmait que le P. Archange était innocent bien que «compromis par un enchaînement de circonstances fatales et de faits extérieurs ». Pour le justifier, il aurait fallu « entrer dans des détails réprouvés par la morale publique » el le « poser en accusateur d'une mère de famille absente ». Aussi ses supérieurs [ui avaient-ils enjoint de se réfugier à l'étranger. L'administration répondit dans un communiqué à la Gazette du Midi que le P. Archange avait élé condamné «à la suite des conslalations juridiques les plus irréfutables » eL que sa fuite «ne saurait être interpré tée que comme une preuve nouvelle de sa culpabilité ». L'affaire eut, dans le Midi, un grand retentissement. Voir Gazette des tribunaux, 20 avril ; et Crimes, délits, scandales au sein du clergé.
(SEM 0872) CMRICrALEO LE
nombre d’attentats contre les mœurs... s'expliquent... par la sérieuse difficulté de recruter un nombre suffisant de sujets préparés par leur éducation à toutes les vertus d’une espèce de sacerdoce. L'extension des congrégations au delà des bornes légitimes est donc pour elles-mêmes un péril.» Le supérieur des frères des Écoles chrétiennes, la mieux organisée cependant de toutes les congrégations vouées à l’enseignement primaire, constata dans les deux circulaires du 30 mai 1860 et du 2 mai 1861 la gravité du mal. Plusieurs frères, notamment en Maine-et-Loire et dans la Charente-Inférieure, furent condamnés au début de 1861 pour attentats à la pudeur commis sur leurs élèves. De 1861 à 1863, le pourcentage des instituteurs publics condamnés pour crimes fut six fois plus élevé chez les congréganistes que chez les laïques (1).
Devant l’ampleur de ces scandales, le gouvernement tenta de dégager sa responsabilité par une note insérée au Momiteur du ? juin, où il déclarait « n’avoir pas cru pouvoir gêner l’indépendance » des polémiques sur les questions religieuses « tout en en déplorant parfois les excès ». Mais, devant « les attaques violentes. dirigées chaque jour par la voie des journaux et des brochures contre le clergé catholique », le gouvernement «dont le devoir est de faire respecter la religion et ses ministres », userait des moyens de répression que lui conférait la loi. Sur la demande du ministre de l'Intérieur, des informations venaient d’être ouvertes contre deux brochures : « Crimes, délits, scandales au sein du clergé » et « Les petits livres de la rue de Fleurus » (2).
Le gouvernement n’en fut pas moins violemment attaqué par Keller, le 8 juin, à propos du budget de l'Intérieur. Keller affirma que le ministre de }’Intérieur favorisait les partis révolutionnaires dans leur lutte contre le clergé, et qu'il avait «mis au service de ses nouveaux amis les lois sur la presse, les lois sur le colportage, les lois sur les étrangers (3), en un mot toutes les armes qu’il avait reçues pour les combattre ». Il accusa la commission du colportage de refuser son estampille aux brochures publiées en faveur du Saint-Siège, et de l’accorder € aux chansons contre Lamoricière, aux pamphlets contre la
(1) Voir p. 212, note 2.
(2) Voir BB'* 1.631. Ces brochures furent saisies. Une information fut également ouverte contre une brochure de Cayla : Les prêtres à marier. Mais le parquet jugea impossible de les poursuivre.
(3) Allusion à l'expulsion des religieux belges, et d’un vicaire espagnol du diocèse d'Avignon, coupable de sermon séditieux (F1° 5.783, Ferrer).
papauté » (1). Il se plaignit amèrement de la publicité donnée aux procès scandaleux où étaient impliqués des ecclésiastiques. «Et vous croyez que tout est sauvé par cet avis tardivement, inséré au Moniteur à la veille de cette discussion !» Il protesta contre le décret d’abus qui avait frappé Pie, contre la surveillance exercée par la police sur le clergé.-Il proclama que l’Église était la grande force conservatrice. « Je me demande quel avantage un gouvernement sérieux et qui veut être honoré peut trouver à laisser bafouer, insulter, ridiculiser le clergé » (2). Keller fut plusieurs fois interrompu et blämé par Morny. Baroche se borna à répondre que le gouvernement tolérait la polémique des cléricaux, qui était tout aussi violente que celle de leurs adversaires. Mais cette impartialité, même en la supposant réelle, n’était pas de nature à satisfaire Keller, qui réclamait du gouvernement une politique de combat contre les adversaires de l’Église.
Le Sénat discuta le 12 juin la pétition des industriels du Nord en faveur des Rédemptoristes belges. Mathieu la soutint. Il fit valoir que les informations ouvertes contre quelques Rédemptoristes n’avaient pas abouti, et que, le 29 avril 1860, Rouland avait donné à Régnier l’assurance qu’ils ne seraient pas inquiétés. Billault répondit que les faits établis par les informations judiciaires étaient graves, et fit état des considérants sévères du non-lieu rendu dans laffaire de détournement de mineurs où étaient impliqués les Rédemptoristes. La pétition fut rejetée. Ce fut le dernier débat de la session de 1861 sur les questions religieuses.
La rigueur et la publicité de la répression dirigée par le gouvernement, après 1861, contre les captations, les détournements de mineurs (3) et les attentats aux mœurs commis par des ecclésiastiques, fournirent à la propagande anticléricale une arme redoutable, l'opinion publique française étant, en
(1) Un membre de la commission du colportage, A. Le Roux, contesta ce second point, mais non le premier ; il fit valoir que la commission donnait son estampille aux brochures de piété, et notamment à celles de la Société de Saint-Vincent de Paul.
(2) Keller cita une affaire qui faisait alors beaucoup de bruit. Edmond About écrivait dans l'Opinion Nationale des lettres sur l'Alsace contre lesquelles le maire de Saverne, se jugeant diffamé, déposa une plainte. Il la retira à la demande du préfeL. Le procureur général fit alors retirer d'office cette affaire du rôle du tribunal de Saverne où elle était inscrite, Ce procédé, dont la régularité était contestable, suscita les protestations de la cour de Colmar. L’'incident, en lui-même, ne touchait pas aux questions religieuses, mais l'intervention du gouvernement avait eu pour résultat de protéger un publiciste et un journal très anticléricaux.
(3) Voir $ 4.
ces matières, d’une grande sévérité. La divulgation de ces procès devint une des princ ipales rubriques du Siècle, de l Opinion Nationale et des journaux républicains de province. Mais le clergé concut, du retentissement donné à ces procès « dans un but de manifeste et profonde malveillence » (1), une très vive rancune contre le zouvernement.
IT. — Les nominalions épiscopales (1861-1862) (2)
Au début de 1861 les négociations sur l'affaire Maret étaient interrompues, les deux gouvernements n’ayant pu que constater leur complet désaccord. Par contre, le gouvernement impérial s’employait activement à faire agréer la nomination de Mouniq. En outre Thouvenel s’intéressait personnellement à l’archiprêtre de Notre-Dame de Paris, Lecourtier, que Île gouvernement avait souvent projeté d'élever à l’épiscopat, mais que la nonciature déclarait indigne. Il chargea Gramont de faire accepter sa nomination à la cour de Rome. Les négociations sur Mouniq et Lecourtier mirent en évidence à point précis sur lequel portait le Htige.
D'après la doctrine de Saint-Siège, le pape, lorsqu'il refusait de préconiser un évêque nommé, n'avait pas à faire connaître les motifs de son refus, ni, à plus forte raison, à les discuter contradictoirement avec le pouvoir civil. Le gouvernement impérial, par contre, refusait de s’incliner devant une décision non motivée : «Nous demandons cette enquête, écrivait Rouland le 26 janvier (3), parce que {el est notre droit et que nous ne devons courber la tête devant un refus qu’à la condition de la vérité constatée, » Gramont répondit, d’après le consulteur canoniste
(1) Mémoire rédigé pour Drouyn de Lhuys par Dupanloup, en 1862; cité par Lagrange : Vie de Mgr Dupanioup.
(2) Correspondance diplomatique février-juillet 1861, décembre 1861, mars 1862. Cerçay, 165 A IT 4, janvier-juin 1861 : lettres de Gramont à Thouvenel. (La plupart des lettres de Gramont qui concernent les nominations épiscopales, et notamment toutes celles qui sont relatives à Mouniq, n'ont pas été publiées dans Le secret de l'empereur).
Cerçay 165 À IT 5, mars 1862 : Lettres de La Valette à Thouvenel.
F1% 2.459 : Réponses à la circulaire du 11 Ars 1861.
F1° 1.954 el 1.955, Mouniq ; 2.588, Colet ; 2.531, Ginouilhac ; 2.497, Dubreuil ; 2.595, Darboy ; 2.559, Baudry ; 2.565, Landriot : 2. 576, Dav 16 Ron 576, Nogret 5 2.083; Bernadou ; 2.499, Boutonnet : 100176, Bravard et ‘Cruice : 6.178, Maret ; 6.178, Lecourtier ; 2.494, Delamarre ; 2.534, Fillion.
(3) Je n'ai pas retrouvé sa lettre ; la citation est extraite de la dépêche de Gramont à Thouvenel du 12 février 1861, qui manque à la Correspondance diplomatique, mais dont la copie est conservée à F1 1.955.
de l’ambassade, Trullet, que ce droit n’était pas stipulé par le Concordat et que l’Église ne l’admettait pas (1) et que si l’on pouvait obtenir la communication et la discussion des motifs de refus du Saint-Siège, c'était en les demandant, non comme un droit, mais «comme un acte d’équité et de bonne entente (2) ». Au surplus, le gouvernement pontifical était si affirmatif que Gramont inclinait à croire Mouniq et Lecourtier coupables.
« Le gouvernement français, précisa Rouland (3), n’a jamais eu la pensée de contraindre le pape à donner l'institution canonique à un prêtre qui lui paraît indigne, ni de se faire le juge de la validité d’empêchements canoniques dont Sa Sainteté est le souverain appréciateur.» Il demande seulement une enquête, « droit qui ne procède pas d’une convention ou d’un concordat, mais qui se déduit des règles de l’équité, du droit canonique lui-même et de cette impossibilité abolue de concilier d’une autre manière la réalité des faits avec la théorie, parfaitement légitime d’ailleurs, de l'indépendance des deux pouvoirs. » En outre « nous croyons, comme nos pères que l’on connaît mieux à Paris qu’à Rome les faits accomplis sur le territoire de l’Empire et que le gouvernement français est tout au moins en état de fournir au Souverain Pontife d’utiles renseignements sur des hommes dont il a dû rechercher avec soin les antécédents». Enfin, si on n’obtient pas ces discussions, « l'exercice des droits de l’empereur se trouve paralysé... le Concordat devient inapplhcable ».
Le pape, cependant, faisait pression sur les évèques nommés pour qu'ils donnassent leur démission : « Vous n’ignorez pas, d’ailleurs, écrivait-il le 14 février à Mouniq, qu'il ne peut y avoir rien de plus agréable, de plus honorable pour un ecclésiastique que d’obéir sans hésiter et dans toute l'hunulité de son. âme à la voix du vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Quiconque entend cette voix, entend la voix de Dieu lui-même. Vous
(1) F2° 1.955, 12 février 61, Gramont à Thouvenel ; 15 février 61, Gramont à Rouland. La note de Trullet est à F1° 1.954, L
(2) F1° 1.954, note de Trullet. Trullet proposait pour l'avenir le système naguère usité par le gouvernement des Deux-Siciles : Le gouvernement dressait une liste de tous ses candidats à l’épiscopat, et la soumettait au Saint-Siège. Celui-ci désignait les candidats auxquels il confèrerait volontiers l'institution canonique sans s'expliquer sur les autres : le gouvernement, en choisissant les évêques parmi les candidats agréés par le Saint-Siège, était sûr que leur préconisation ne rencontrerait aucune difficulté. Ce système dont Pie IX devait souvent par la suite demander l'application, fut écarté par le gouvernement impérial comme « dangereux ».
(3) 23 février 1861, Rouland à Thouvenel. Cette dépêche est classée par erreu r dans la Correspondance diplomatique au 23 février 1862.
savez d’ailleurs que le lourd fardeau du ministère épiscopal, redoutable même pour-les épaules des anges, ne doit être accepté par personne lorsqu'on sait de source certaine que cela déplaît beaucoup au pontife romain (1). » Cette obligation de conscience, si elle avait été acceptée par tous les prêtres français, eût réduit ä néant le droit de nomination du gouvernement. Rouland rédigea pour Mouniq un projet de réponse au pape : Mouniq refusait de démissionner, non par ambition, mais pour ne pas paraître confirmer les accusations publiquement portées contre ses mœurs.
Maret, par contre, ne voulait pas rester l’objet d’un conffit entre le Saint-Siège et le gouvernement. Dès le 25 janvier, il écrivit à l’empereur qu'il tenait sa démission à la disposition du gouvernement et se contenterait d’un évêché in parlibus. Rouland ne voulut pas céder aussitôt : « Si l’on cédait si vite sur cette nomination accordée à un sujet éminent, on mettrait le Saint Père en goût de refus et on pourrait l’inciter à de nouvelles difficultés sur quelques-uns des choix récemment faits par l’empereur. [Il me semble que la question de l'abbé Maret doit rester pendante, et à l’état d'incident très sérieux tant que Rome ne sera point déterminée en ce qui concerne M. l'abbé Mouniq. Il ne faut pas qu'elle croie ne pas nous blesser profondément par son premier refus et tout effacer par l'office d’une transaction facilement acceptable » (2). Rouland craignait alors pour l'institution canonique de Baudry, sulpicien éminent, mais de doctrines très hardies et grand ami de Maret, qui avait été nommé le 31 janvier à l'évêché de Périgueux, vacant par la mort de l'ultramontain George Massonnais (21 décembre 1860). Mais Gramont l’informa le 19 février que Baudry serait préconisé (3).
Rouland résista encore deux mois, puis céda : «.. Aujourd’hui, M. Maret, effrayé de la responsabilité qu'on veut faire peser sur Jui, demande instamment à sortir d’une situation qu’on
(1) Fi9 1.955.
(2) 21 février 1861, Rouland à Thouvenel. Correspondance diplomatique.
(3) F9 1,955 : « L'origine de Saint-Sulpice n’est pas son meilleur titre à la bienveillance pontificale, mais on ne fera aucuno difficulté, » Baudry fut préconisé le 18 mars. Voir : Correspondance diplomatique, 21 février 1861 et F1° 2.559, Les lettres adressées au sulpicien Boiteux (AB XIX 517-519) montrent que cette nomination par laquelle la Compagnie de Saint-Sulpice semblait se solidariser avec le gouvernement, notamment dans l'affaire Maret, fut très mal accueillie par les Sulpiciens. Elle fut cependant acceptée par les supérieurs de la Compagnie. Peut-être craignaient-ils que l’enseignement de Baudry ne compromit leur séminaire de Paris.
Voir Houtin, Le P. Hyacinthe dans l’église romaine.
a su lui rendre intolérable et il me supplie de faire agréer sa démission » (1). Le gouvernement renonça donc à ce qu’il considérait toujours comme son droit et se contenta d'obtenir pour Maret un titre d’évêque in partibus. Maret fut nommé évèque de Sura par le pape et chanoine du premier ordre de Saint-Denis par le gouvernement.
Cette concession n’avança nullement l'affaire Mouniq; quelques explications furent données à Gramont sur les motifs pour lesquels le pape lui refusait l’institution canonique, mais officieusement (il n’en est pas fait mention dans la correspondance officielle) et sans la précision nécessaire pour qu'il fût possible de les discuter. Mouniq se rendit à Rome en Juin 1861 pour se justifier, mais le pape, tout en lui offrant un titre honorifique (2), refusa de le préconiser. Rouland annonça l'intention de laisser vacant non seulement l'évêché de la Martinique, mais aussi celui de la Guadeloupe (3) tant que Mouniq ne serait pas préconisé.
Par contre, le Saint-Siège finit par accepter la nomination de Lecourtier. Les obstacles avaient d’abord paru insurmontables, mais Gramont était sur un excellent terrain, car le Saint- Siège ne cessait de réclamer, à propos des affaires Maret et Mouniq, que les évêques ne fussent nommés qu'après une entente préalable. Or, si le gouvernement rejetait ce système comme contraire à ses droits, Thouvenel l’avait en fait adopté pour son protégé Lecourtier. Cette négociation officieuse (4) était donc conforme aux réclamations du Saint-Siège. Gramont et Trullet demandèrent à Sacconi et à Antonelli non comme un droit, mais comme un service, la communication des griefs du Saint-Siège contre Lecourtier : c’étaient de graves accusations relatives à ses mœurs (D). Après discussion, elles finirent
(1) 11 mai 1861, Rouland à Thouvenel, Correspondance diplomatique.
(2) Mouniq erut comprendre qu'il s'agissait d'un évêché in partibus (F1° 1.955), mais d’après Antonelli, le pape n'avait parlé que d'une dignité inférieure, sans doute celle de protonotaire apostolique (Correspondance diplomatique, 80 juillet 1861). Gramont écrivait le 15 juin à propos de Mouniq : « Rien n’égale la perfidie et la scandaleuse injustice que l’on pratique ici dans ces questions d’institutions canoniques. » (Cerçay, 165 A II 4).
(3) Vacant par la nomination de Forcade à Nevers.
(4) I n’en est pas fait mention dans la Correspondance officielle avant le 15 juin.
(5) Sacconi objecta aussi que Lecourtier briguait l’épiscopat depuis 25 ans. Trullet répondit que « s’il fallait déclarer indignes de l’épiscopat tous ceux qui ont travaillé à l'obtenir, il faudrait classer dans cette catégorie les deux tiers de l’épiscopat catholique », 5 janvier 1861, Trullet à Gramont (Cerçay, 165 A II 4); cette objection ne fut pas renouvelée.
par se réduire à une seule : Lecourtier aurait tenu autrefois une conduite scandaleuse aux Eaux-Bonnes. Le 25 mai, Gramont jugeait encore cet obstacle dirimant. Mais l’évêque d'Amiens, Boudinet, qui, de passage à Rome en mai 1861 avait considéré l'accusation comme fondée, entreprit, à la demande du gouvernement, d’en vérifier l’exactitude. Dès le 3 juin, il écrivait à Rouland : « J’ai la grande joie de dire à Votre Excellence que M. Lecourtier, de Notre-Dame de Paris, n’est pas le triste prêtre des Eaux-Bonnes. » (1) Lecourtier fut nommé évêque de Montpellier (2?) le 5 juin et préconisé sans difficulté le 22 juillet. Le Saint-Siège reconnaissait par cette préconisation que ses objections contre l'élévation de certains prêtres français à l’épiscopat pouvaient n'être pas fondées.
Les autres évêques nommés en 1861 furent préconisés sans difficultés bien que tous eussent été choisis d’après la nouvelle politique adoptée en 1860. Le 11 mars 1861, Rouland demanda par circulaire aux évêques et aux préfets de lui indiquer les prêtres qu'ils jugeaient dignes de l’épiscopat (3). Les réponses des préfets lui furent particulièrement utiles, car elles signalaient les rares prêtres qui, malgré la question romaine, étaient restés favorables au gouvernement. C’est parmi eux, désormais, que furent choisis les évêques.
L’archevêché d’Auch, vacant par la mort de Salinis (30 janvier), fut offert à deux libéraux : l’évêque de Grenoble, Ginouilhac, el l’évêque de La Rochelle, Landriot, quirefusèrent, puis à l'évêque gallican de Luçon, Delamarre, qui accepta avec empressement. Son dévouement au gouvernement avait rendu sa situation très difficile «au cœur de la légitimité la plus ardente de France, au milieu d'hommes ennemis déclarés du gouvernement qui ne peuvent, écrivait-1l, comprendre ma modération ni me pardonner de ne pas être un ennemi de l’empereur » (4). I fut nommé le 20 février et préconisé le 18 mars.
(1) L'erreur semble être résultée d’une confusion de noms (F1° 6.178).
(2) L'évêché de Montpellier était devenu vacant par la mort du gallican Thibault, qui y avait énergiquement réprimé l'agitation cléricale et légitimiste. Les élections des vicaires capitulaires avaient marqué une réaction contre son administration. Dans ces circonstances difficiles, le gouvernement tenait à avoir à Montpellier un évêque capable et dévoué.
(3) Les ? circulaires sont à F2° 2.609. Plusieurs réponses d’évêques et quelques réponses de préfets sont réunies à F1 2.459, La plupart sont dispersées dans les dossiers des candidats.
(4) Delamarre faisait valoir ces arguments dans une lettré du 12 février 1861, où il demandait son changement à Rouland (F1° 2.494). Il avait récemment publié une lettre assez vive sur la question romaine : «elle était nécessaire, disait-il, au point de
L’auditeur de Rote, La Tour d'Auvergne, fut nommé le 8 avril coadjuteur de l’archevêque de Bourges. Il avait été recommandé par Morlot, et, très chaleureusement, par Gramont : Qil serait incapable de se laisser entraîner par les prélats ultramontains qui nous inquiètent par leur agitation. Franchement et loyalement rallié au gouvernement, il serait peu accessible aux cajoleries de l’opposition et puiserait dans sa situation individuelle et personnelle une indépendance que bien des évèques abdiquent dans l’idée de se grandir... Il connaît toutes les faiblesses, petitesses et intrigues de la cour de Rome, il en a plus d’une fois parlé avec moi et il les juge sainement » (1).
La nomination des coadjuteurs n’étant pas réglée par le Concordat, provoquait généralement une discussion entre le gouvernement impérial, d’après lequel elle devait se faire comme celle des évêques, et le Saint-Siège, d’après lequel le pape y procédait en mentionnant seulement le consentement de l’empereur. Finalement le Saint-Siège fut censé ignorer le décret de nomination, et préconisa La Tour d'Auvergne par une bulle où, conformément aux précédents, il était fait état du choix de l’empereur (2).
Le vicaire général de Dijon, Colet, fut nommé le 5 juin évêque de Luçon sur la recommandation de son évêque Rivet, qui avait été un des prélats de France les plus modérés et les plus favorables au gouvernement malgré la question romaine (3).
Le diocèse de Vannes où l'opposition cléricale pouvait devenir particulièrement redoutable, était gouverné depuis plus d’un an par des vicaires capitulaires peu favorables au gouvernement (4). Pour faire face à cette situation difficile, le gouvernement nomma évêque de Vannes le 5 juin le supérieur du petit séminaire de Saint-Pons, Dubreuil, collaborateur et ami de l’ancien évêque de Montpellier, Thibault, gallican et gouvernemental comme lui (5). Il fut préconisé le 22 juillet comme Colet et
vue de ma conscience d’évêque comme à celui de l'administration supérieure. La malveillance était parvenue à accréditer le bruit d’un envoyé de Votre Excellence auprès de moi pour traiter d’un projet de schisme ou du moins pour me consulter. Ma lettre, qui ne contient pas un mot malveillant pour l’empereur, a eu l'effet que j'attendais et a été une justification au double point de vue précité ».
(1) 15 février 1861, Gramont à Rouland (F1? 1.955).
(2) F1° 2.475 ; Correspondance diplomatique ; Cerçay, 165 A IT 4. Le secret de l'empereur, mai, juin 1861.
(3) F1° 2.588, Colet.
(4) Ils avaient en avril conseillé à Maret de donner sa démission. Aux élections cantonales, les légitimistes triomphèrent à Vannes et à Napoléonville. É
MAURAIN.— POLITIQUE 35
Lecourtier, bien que des retards,sans doute accidentels, eussent failli ajourner sa préconisation à un consistoire ultérieur. Enfin l’évêque de Marseille, Mazenod, étant mort le 22 mai, le gouvernement pressentit pour sa succession Darboy et Landriotqui refusèrent (1). Il envisagea ensuite la nomination du curé de la Madeleine, Deguerry, pour qui le Saint-Siège était mal disposé (2). Il accepta, puis refusa. Le gouvernement nomma alors le 18 juin le directeur de l’école des Carmes, Cruice (3), un ami de Maret, qui fut préconisé le 22 juillet.
Sur 11 évêques nommés depuis décembre 1860, 5, Ravinet, Christophe, Baudry, Lecourtier, et Cruice appartenaient à la fraction gallicane du clergé de Paris. Le nouvel auditeur de Rote,Lavigerie, avait la même origine. On s’en émut beaucoup. Avant même que Lecourtier, Cruice et Lavigerie fussent nommés, l’ultramontain Boudinet écrivait à Rouland : «.. Pourquoi ne vous dirais-je pas mes appréhensions ? Est-ce donc que Paris seul serait l’école exclusive de la piété et du talent pour l’épiscopat ? On avait tort d’exclure les prêtres de Paris parce que, vus de près, on voyait mieux les côtés faibles, mais exclure les diocèses de province ce serait un tort plus grave encore. » (4) Le gallican Darboy écrivait à Rouland dès le 31 mars : «... Serait-1l expédient aujourd’hui de prendre les évêques trop coup sur coup dans le clergé de Paris ? Des gens plus ou moins sincères y verraient et surtout affirmeraient qu'il faut y voir un système calculé pour un but qui ne ferait pas plaisir à Rome. » (9)
Mazenod était depuis 1859 présenté pour le chapeau par le gouvernement impérial, ce qui contribuait à ajourner toute promotion de cardinaux : « .… d’un côté le pape ne voulait pas le nommer, et de l’autre il ne pouvait pas en nommer d’autres sans le nommer aussi » (6). Après sa mort, le gouvernement présenta à sa place l’archevêque de Chambéry, Billiet, un vieillard très modéré, très gouvernemental, peu ultramontain,
(1) F19 2.555 et 2.565. Tous deux étaient mal vus du Saint-Siège qui aurait pu susciter des difficultés pour les dégager des liens qui les unissaient à leur église. Landriot posa donc comme condition de sa translation à Marseille que le pape lui en exprimerail le désir. L’archevêque d'Aix, Chalandon, pressenti par le préfet des Bouches-du-Rhône, Maupas, fit la même réponse.
(2) Le secret de l'empereur, 19 mai et 9 juin.
(3) F2°6.176. Ce fut le dernier évêque nommé en 1861.
(4) F19 6.178. Dossier Lecourtier, 31 mai. Voir la Correspondance du cardinal Pie el de Mgr Cousseau (31 mai 1861).
(6) Gramont à Thouvenel, 7 juin 1861, Cerçay 165 A IT 4. Voir F:° 2.448. Correspondance diplomatique, 10 et 18 juin.
mais qui n’avait pas encouru le mécontentement du pape (1), Il fut préconisé à la première promotion de cardinaux, le 28 septembre. Le 27 octobre, il reçut la barrette à Compiègne des mains de l’empereur, qu’il compara à Charlemagne.
Dès la première audience que Pie IX accorda le 8 décembre 1861 au nouvel ambassadeur, La Valette, il aborda lui-même l’affaire Mouniq : « Le Saint Père m'a déclaré dans les termes les plus précis qu'il lui était impossible de faire connaître, ainsi que nous le demandions, les motifs qui lui défendaient de préconiser l’évêque nommé de la Martinique : c'était un cas de conscience et nous ne devions pas songer à insister. » (2) Cependant La Valette reprit la négociation avec Antonelli. Celui-ci préconisa le système déjà recommandé par Trullet en janvier (3). La Valette le rejeta formellement et revendiqua pour le gouvernement impérial son droit intégral de nomination. « J'ajoute, comme un détail que j'ai dû relever, que Son Eminence, dans le cours de cette discussion a constamment affecté de se servir du mot présenter au lieu de nommer. » (4) La Valette écrivit à Thouvenel dans une lettre personnelle : « Au nom du Ciel, défendez-vous sur l’affaire Mouniq, sur laquelle je me montre très ferme. Si nous cédons facilement, on nous traitera désormais de Turc à More. » (5)
Dans une importante dépêche du 15 février 1862, Rouland exposa de nouveau la thèse du gouvernement (6). Le Concordat n’était pas une concession de l’autorité ecclésiastique, mais une «convention synallagmatique ». « En revendiquent le droit de nommer les évêques, le Premier Consul n’avait pas évidemment la pensée de se contenter d’un simple droit de patronage, de
(1) 9 juin 1861 (Le secret de l’empereur). Thouvenel à Gramont : « Les concurrents sont l'archevêque de Rouen, l'archevêque d'Avignon et l’évêque de Dijon, doyen de l’épiscopat français. On parle aussi de l’archevêque de Chambéry. Mgr de Bonnechose est assurément le plus distingué de tous. Sa Majesté incline en sa faveur, mais le ministre des Cultes fait quelques objections. » En 1857, Rouland avait déjà dissuadé l'empereur de nommer Bonnechose archevêque de Paris.
(2) 8 décembre 1861, La Valette à Thouvenel. Correspondance diplomatique.
(3) Voir p. 541, note 2.
(4) La Valette à Thouvenel. Correspondance diplomatique, 27 décembre 1S61.
(5) 11 janvier 1862. La Valette à Thouvenel, Cerçay, 169 A IT 5.
(6) Correspondance diplomatique, F2°1955, Cette dépêche fut citée le 21 mars 1903 au Sénat par Émile Combes, alors président du conseil. « Je voudrais, disait-il, pouvoir vous lire d’un bout à l’autre les lettres écrites à ce sujet par le ministre des Cultes d'alors, Rouland, le ministre des Cultes le plus énergique qu’ait eu le Second Empire. Vous y trouveriez l'exposé de la doctrine concordataire fait de main de maître, avec une netteté de vues et une fermeté de langage qui fermaient la voie à toute réplique. »
. présentalion régi par les anciennes règles bénéficiales (1). IH attachait sans contredit au mot nommer son acception ordinaire... Les parties contractantes n'auraient pu lui donner une autre signification sans s'expliquer à cet égard. » Les droits des deux parties sont donc absolus. « Les deux pouvoirs, indépendants dans leur principe et leur nature, restent encore indépendants dans l’accomplissement des actes qui appartiennent à leur sphère d'action respective. Nous n’hésitons pas à reconnaître au Souverain Pontife une prérogative que nous réclamons pour l’empereur et nous n’avons jamais eu la pensée de réclamer du pape l'institution canonique pour un ecclésiastique qu’il jugerait indigne de l’épiscopat. Nous ne discuterons même pas Ja doctrine nouvelle qui revendique pour la papauté le droit de statuer ex informata conscientia sans faire connaître les motifs de son refus. Ces doctrines se rattachent en effet plus ou moins étroitement à un ordre d'idées qui échappe à nos appréciations. » Mais en fait cette doctrine conduit à une impasse : «L'empereur ne nomme pas un évêque sans avoir la conviction que l’ecclésiastique nommé est digne de ces hautes fonction. Il peut sans doute se tromper, mais il ne lui est pas permis de revenir sur sa décision sans des motifs sérieux. On ne saurait donc s'étonner s’il désire connaître les faits reprochés à un prêtre dont on lui a rendu les plus honorables témoignages, s’il regrette de ne pas être mis à même de répondre aux accusations calomnieuses que les passions politiques ou religieuses dirigent sans relâche contre les choix du gouvernement. » D'où la nécessité pratique d’une discussion contradictoire.
L’entente préalable réclamée par le Saint-Siège « ne ferait que déplacer la difficulté sans avoir d’effets utiles. L’entente préalable supposerait en effet la production sincère de griefs relevés contre les candidats, une discussion loyale et complète de leurs titres, l'abandon du droit de prononcer ex informata conscientia sur le mérite des ecclésiastiques présentés. Or, le Saint Père ne voudrait jamais consentir à abdiquer ce qu’il considère comme une prérogative essentielle (2), il se réserverait toujours d’écarter pour des motifs de conscience les candidats produits. Le gouvernement maintiendrait sa liste de présentation en demandant à connaître les motifs d'exclusion et le conflit
(1) Telle était, au contraire, la doctrine de l'Église.
(2) En effet, dans le système proposé par Antonelli, le pape aurait désigné les candidats « dont les noms ne soulèveraient, aucune objection sans s'expliquer sur les autres ». La Valette à Thouvenel, 27 décembre 1861. Correspondance diplomatique.
s’engagerait de nouveau sans que la solution fût en rien facilitée. Nous ne pouvons donc accepter une combinaison qui n’aurait d’autres résultats que d’amoindrir le droit du souverain, de substituer en réalité un simple droit de présentation à un droit de nomination, de lui enlever l'initiative qui lui appartient sans même prévenir le retour des embarras que l’on voudrait écarter. » (1)
Quant à Mouniq, le gouvernement « reste convaincu de la parfaite honorabilité de cet ecclésisatique et il ne peut, sans abdiquer son droit de souveraineté, se laisser imposer une opinion contraire dans un ordre de faits qu'il est à même de mieux connaître que le Saint-Siège. Il persistera donc dans une nomination que rien ne peut suppléer » tant que le Saint-Siège ne lui aura pas prouvé la culpabilité de Mouniq. Cette dépêche fut transmise à La Valette le 18 par Thouvenel, avec un commentaire un peu plus modéré.
Antonelli maintint intégralement la thèse pontificale (2). Mais à cette date une nouvelle crise de la question romaine était ouverte. «... Il me semble, écrivit [La Valette (3), que dans les circonstances actuelles, au moment où le pouvoir temporel du Saint Père est si rudement attaqué, pour ne pas dire si fortement compromis, nous aurions mauvaise grâce à engager une lutte à outrance sur une question qui appartient au domaine spirituel. Non pas, certes, que je sois disposé à rien abandonner des prérogatives de la couronne ; je crois au contraire que nous nesaurions défendre trop énergiquement des droits aussi essentiels qu’incontestables, mais j'en ajournerais la revendication à une époque plus opportune. J’en ai assez dit et en termes assez nets pour réserver la question ; je La laisserais dormir quelque temps. » Il comptait d’ailleurs obtenir officieusement communication des griefs du Saint-Siège contre Mouniq. Rouland accepta la méthode proposée par La Valette «car après tout, le cardinal Antonelli, tout en se refusant à l’idée d’une explication obligaloire, reconnaîtrait implicitement la nécessité de cette explication à laquelle il aurait à concourir par ses communications verbales » (4). En effet, le 21 mars, La Valette transmit à Thouvenel
(1) Ce passage fut cité par Combes. En effet, l'adoption du système de l'entente préalable avait eu sous la 1112 République les conséquences que prévoyait Rouland.
(2) Voir son long mémoire dans la Correspondance diplomatique (11 mars 1862).
(3) Dans une lettre personnelle à Thouvenel, 19 mars 1862 (Cerçay, 165 A II 5).
(4) Rouland à Thouvenel, 14 mars 1862 (F 2° 1.955) : Le 10 mars, le gouvernement pourvut à la vacance du siège de la Guadeloupe que Rouland avait d’abord projeté de prolonger, jusqu’à la préconisation de Mouniq.
les accusations formulées par Antonelli contre Mouniq : «M. l'abbé Mouniq, qui avait laissé déjà dans le diocèse de Tarbes des souvenirs défavorables, aurait, pendant son séjour à la Martinique, abusé de sa position de directeur d’une congrégation de filles pour poursuivre une religieuse de ses obsessions ; ce fait résulterait non seulement des lettres de cette religieuse, existant en originaux à Rome, mais des lettres de ses compagnes. Il paraîtrait même que M. l'abbé Mouniq se trouvant seul avec la religieuse malade, cette dernière n’aurait échappé aux tentatives .dont elle était l’objet que grâce à l’arrivée de plusieurs sœurs accourues à ses cris. » (1) Ces accusations étaient depuis longtemps connues du gouvernement (2). Mouniq, qui renouvela ses protestations d’innocence, avait déjà, sur ces points, présenté sa défense.
La première accusation semblait réfutée par le ton très cordial d’une lettre que l’évêque de Tarbes, Laurence, qui était déjà en fonctions lorsque Mouniq avait quitté ce diocèse, lui adressa le 19 juillet 1861, en faisant des vœux pour sa préconisation (3). L'origine de la seconde accusation, était, d’après. un partisan de Mouniq, la suivante : pendant que Mouniq représentait au concile de Périgueux (1856) l’évêque de la Martinique, Leherpeur, le prêtre qui le remplaçait comme confesseur d’une communauté de femmes. le dénonça pour « certaines actions passées. Ces actions, évidemment sans gravité et sans conséquence, avaient été ensuite dénaturées, grossies et dépeintes sous de noires couleurs ». Leherpeur crut d’abord à la culpabihté de Mouniq puis à son innocence, et lui confia de nouvelles. dignités (4).
Le gouvernement partagea cette dernière opinion et resta inébranlable dans sa décision de maintenir la nomination de Mouniq. Il infligea un blâme sévère au vicaire administrateur de la Martinique, Guesdon, tout dévoué à la congrégation du Saint-Esprit, qui annonçait publiquement que jamais Mouniq ne serait préconisé et ordonnait à tous les prêtres du diocèse, s'ils étaient consultés sur ce point, de répondre que l’on devait s'en remettre au jugement du pape (mars-juillet 1862) (5).
(1) Correspondance diplomatique, 21 mars 1862.
(2) D'autres accusations, plus graves encore, portées contre lesmœæurs de Mouniq, n'avaient pas été reprises par Antonelli.
(4) Gosse, curé doyen de Basse-Pointe (Martinique) à Rouland (18 mai 1861), F1 h.965. <
La vacance du siège de la Martinique allait durer jusqu’à la chute de l'Empire (1).
Les cinq évêques nommés en 1862 par le gouvernement impérial furent préconisés sans difficultés, bien que certaines de ces nominations eussent soulevé en France de vifs mécontentements. Les sièges du Mans, de Saint-Brieuc et de Gap étaient devenus vacants à la fin de 1861. Le 10 janvier, le gouvernement nomma l’évêque de Saint-Claude, Fillon, au Mans, d’où il était originaire et où il était unanimement aimé et respecté. Fillion était ultramontain, mais dévoué au gouvernement, et il était resté très modéré dans la question romaine. Il n’accepta le siège du Mans qu'après avoir reçu l’assurance que le pape autoriserait son transfert (2).
Fillion fut remplacé à Saint-Claude, le 10 janvier, par le curé de Loches, Nogret, qui s'était distingué depuis 1859 en manifestant publiquement son dévouement à l’empereur (3). L’archevêque de Tours, Guibert, que cette conduite avait mécontenté, déclara à Rouland, lorsque la nomination de Nogret lui fut notifiée, qu'il ne le croyait pas apte à l’épiscopat. Rouland, qui s'était assuré de l’assentiment de Morlot, mais qui avait évité de consulter Guibert, lui rappela ironiquement qu'il avait eu autrefois bonne opinion de Nogret et avait fort approuvé sa décoration en août 1860.
Aussitôt les journaux légitimistes et cléricaux, notamment la France Centrale de Blois annoncèrent que la préconisation de Nogret rencontrerait de grosses difficultés, parce qu’il aurait naguère, refusé de lire en chaire un mandement de Guibert sur
{1) Forcade, l’ancien ennemi des « spiritocoles » avait complètement abandonné son protégé Mouniq et l’engagea sèchement, le 25 juillet 1862, à donner sa démission (F2° 1.955). Forcade, depuis qu’il avait obtenu un évêché en France, avait d’ailleurs pris une attitude hostile au gouvernement. Il ne parla pas de l’empereur dans son mandement d'installation. Il entra bientôt en conflit ouvert avec le préfet, de Magnitot. En 1862, il adressa à l’empereur, de passage à Nevers, un discours qui fit scandale par l'insistance avec laquelle il l'incitait, d’une part, à accorder des fonds pour l’ornement de la cathédrale, et de l’autre, à terrasser à nouveau le « sanglier révolutionnaire» . (F1° 2.481, F17 9.987, Dijon).
(3) Notamment à la distribution des prix du collège de Loches (août 1861). Le directeur de la bibliothèque impériale, Taschereau, qui recommandait Nogretà Rouland, lui raconta l'incident suivant : « En 1815, dans les cent jours, à Vannes, M. d’Autichamp vint mettre le séminaire en réquisition. Tous les élèves se rendirent dans les rangs vendéens. Un seul, un Breton..., élevé dans les sentiments de 1789, comme toute la bourgeoisie bretonne, prit son fusil et, tout jeune, vint rejoindre nos soldats. Celuilà, c'était le jeune Nogret : Ayez confiance, le bleu sera toujours bleu. Je vous réponds de lui comme de moi. » (F1° 2.576, 31 décembre 1861.)
le denier de Saint-Pierre, mandement qu’un vicaire générai avait dû lire à sa place. Ce récit était inexact (1). Rouland le démentit par un communiqué sévère aux journaux qui l’avaient publié, et chargea Thouvenel de mettre en garde le nonce et l'ambassadeur (2). Cette précaution fut superflue ; Guibert, qui se rendit à Rome peu après, ne s’opposa pas à la préconisation de Nogret. Il accepta même de présider à la consécration.
A Gap, Rouland nomma l’archiprêtre d’Alger, Bernadou, prêtre habile et ambitieux, depuis longtemps candidat à l’épiscopat (3) (10 janvier). À Saint-Brieuc, il nomma David, vicaire général de l’évêque de Valence, Lyonnet, ancien chartreux de Lyon, bonapartiste déclaré, grand ami de Maret. « C’est un gallican de la veille et de l’avant-veille, écrivait Lyonnet (4) : aussi les gens de l'Univers le redoutent horriblement : il a souvent fustigé leurs chefs. » Sa nomination fut très vivement attaquée, notamment par Falloux (5). Il fut cependant préconisé sans difficulté.
Rouland nomma le 10 mars évêque de la Guadeloupe le curé de Saint-Affrique, Boutonnet, gallican et dévoué, en lui recommandant de ne pas confier son séminaire à la congrégaion du Saint-Esprit (6). Dès le 8 février, Boutonnet l'avait rassuré sur ce point (7): « Je ne me laisserai pas dominer par les congrégations envahissantes.… Le voisinage des pères Jésuites qui ont bâti dans notre ville un collège colossal, et les moyens dont ils se servent pour mener l’eau à leur moulin m'’auraient fait perdre l’envie, si jamais je l’avais eue, de me fourrer dans leurs filets. Mgr Croizier. le savait si bien qu’il me choisit, de préférence à tout autre, pour arrêter ici leur clan envahisseur.
(1) Nogret écrivit le 26 février 1862 à Taschereau : « Où en sommes-nous ? Où en est l’église de France avec de pareils défenseurs ? C’est déplorable ! C’est infâme ! »
(2) Correspondance diplomatique, 28 janvier 1862.