III. — La Sociélé de Saint-Vincent de Paul
Depuis le début de l'Empire, les associations religieuses laïques avaient souvent préoccupé le gouvernement. Ces préoc-
(1) Mars 1862. Note de Jourdain, F1° 1.931.
(2) 3 mai 1862, F1° 1.981.
(3) Les dossiers que le ministère de l'Intérieur et la direction des Cultes avaient réunis sur la Société de Saint-Vincent de Paul manquent aux Archives Nationales. Les principales sources sont : le dossier de la chancellerie (BB:° 1.639), les rapports trimestriels des procureurs généraux (BB*° 370-388), les rapports de Gallix sur la Société de Saint-Vincent de Paul en Bretagne (F° 12.389) et à Poitiers (F1° 297), les rapports trimestriels des recteurs (F1? 9.987). Les débats de l'adresse et les biographies des chefs de la Société de Saint-Vincent de Paul, Cochin, Melun, Keller, et surtout Baudon, donnent d'importants renseignements.
cupations redoublèrent après l'agitation religieuse, et, dans son mémoire d'avril 1860, Rouland dénonça la Société de Saint- Vincent de Paul comme un grave danger. Cependant, aucune mesure ne fut prise contre elle à cette époque. C’est seulement, le o mai 1861 que Persigny, dont la Société de Saint-Vincent de Paul avait déjà, en 1852 et 1854, attiré l'attention, invita les préfets, par une circulaire confidentielle, à le renseigner sur l’activité des conférences de leur département (1). Il chargea en outre son homme de confiance, l'inspecteur de l’imprimerie et de la librairie Gallix, qui était alors en tournée dans l'Ouest, de le renseigner sur les forces du parti clérical et notamment sur la Société de Saint-Vincent de Paul (2). Cette enquête montra combien les progrès de la Société de Saint-Vincent de Paul étaient rapides. Elle comptait en France environ 100.000 membres et 1.549 conférences, contre 500 en 1852 et 1.000 en 1859. Son budget atteignait » millions. Elle exerçait une influence sociale considérable. L'enquête confirma le jugement porté par Rouland dès avril 1860 : « Il est hors de doute qu’on n'entre plus dans ces sociétés uniquement par amour de la charité ou par goût des exercices religieux ; elles sont si nombreuses, si bien recrutées dans tous les rangs de la société, qu’on y trouve une solidarité puissante pour les intérêts de famille et de carrière. » Aussi la Société de Saint-Vincent de Paul recrutait-elle de nombreux adhérents parmi les étudiants des facultés, et même parmi les élèves des lycées (3).
Les légitimistes y étaient nombreux et souvent en majorité. A ce grief les partisans de la Société de Saint-Vincent de Paul répondaient qu’elle comptait aussi parmi ses membres beaucoup de fonctionnaires : 123 présidaient des conférences, 826 faisaient partie de leurs bureaux (4). Mais leur participation aux travaux de la Société ne suffisait pas à rassurer le gouvernement ; elle
(1) A la fin d'avril 1861, Rouland notait à propos d’une association dirigée par les Dominicains: « C’est. un grand abus que les associations laïques pieuses organisées par des ordres prohibés. Elles tombent directement sous le coup de la loi de 1849 et du Code pénal. Le moment est venu de les examiner de près et de prendre parti ; mais la plus vaste et la plus politiquement redoutable est celle de Saint-Vincent de Paul. »
(2) Le rapport de Gallix sur le parti clérical en Bretagne (9 août 1861, F? 12.389) porte cette note, ajoutée postérieurement : « Ce rapport adressé à M. de Persigny a été la cause assurément des mesures prises par le gouvernement contre la Société de Saint-Vincent de Paul. »
(3) F17 9.986, Aix ; 22 mars 1860.
(4) Les bureaux étaient de 3 à 5 membres, soit pour 1.549 conférences un total d'environ 6.000, dont les fonctionnaires fournissaient donc plus du dixième.
était au contraire pour lui, à certains égards, un nouveau motif d'inquiétude; nombre de ces fonctionnaires étaient fort peu dévoués à l’Empire ; c'était le cas notamment de magistrats inamovibles comme Foisset (1). D’autres étaient l’objet de « sourdes influences », de « fréquentes sollicitations de leurs co-sociétaires ». Le procureur général de Rennes, Camescasse, déclarait que « peu à peu, sans qu'ils s’en aperçussent,on voyait dominer dans leurs idées les préoccupations légitimistes » (2). Dans tout l'Ouest, les légitimistes exerçaient sur les conférences de Saint-Vincent de Paul une influence prépondérante.
Même dans le reste de la France, où ils étaient moins nombreux et moins influents, la Société de Saint-Vincent de Paul présentait un danger pour le gouvernement. La plupart des petites conférences rurales étaient inoffensives et se consacraient uniquement à la charité, mais les conférences des villes servaient de cadres à l'opposition cléricale. Elles réunissaient les catholiques militants de tous partis, et ceux qui, naguère, comme Keller et Lemercier avaient été bonapartistes,n’étaient pas les - moins hostiles au gouvernement. Sans doute, le règlement pour lequel la Société Saint-Vincent de Paul s’interdisaitla politique, était très généralement appliqué. Mais en groupant les cléricaux, elle leur assurait une cohésion et une influence sociales dont ils tiraient parti pour leur action politique.
Le 22 septembre, une réunion de 3? conférences fut organisée à Lusignan (Vienne), sous la présidence de l’évêque d’Angoulème, Cousseau, ami de Pie, qui prononça une allocution (3). Le 2» octobre, le Siècle cita ce passage du discours de l’évêque : « Nous ne devons pas craindre Judas, mais nous devons craindre Jésus-Christ... et vous, vaillants soldats de Saint-Vincent de Paul, serrez vos bataillons. » Le Siècle dénoncça la violence de ces paroles, prononcées dans le diocèse de Poitiers, déjà si troublé par l’agitation cléricale : «.… Nous ne pouvons nous empêcher de trouver extraordinaire que le gouvernement se laisse ainsi attaquer par les ultramontains dans les principes sur lesquels
(1) Conseiller à la cour de Dijon, il avait été frappé d’un avertissement disciplinaire au début de 1861 pour ses articles dans le Correspondant. Il les publia désormais sous la signature d’un ami. Il présidait le comité provincial de la Société de Saint- Vincent de Paul. ;
(2) BB:° 386, quatrième trimestre 1861.
(3) Voir Correspondance du cardinal Pie et de Mgr Cousseau.
Dès le 20 septembre, Damay avait attiré l’attention du gouvernement sur cette réunion et il s'était plaint de l'administration des chemins de fer qui avait accordé des demi-tarifs à tous les sociétaires (BB1# 1.639).
il repose, de même que la société moderne. » S’il tolère de pareilles attaques, «il ne doit pas avoir deux poids et deux mesures : qu’il ne mette pas d’entraves aux réunions démocratiques, aux réunions électorales, aux réunions purement politiques : il ne doit pas y avoir de privilège pour les adversaires de la Révolution française ». Le 8, l’officieuse Patrie commenta en termes analogues le discours de Cousseau. Celui-ci, dans une lettre publiée par le Monde, démentit les propos qui lui étaient prêtés. « Les noms de Ponce Pilate et de Judas (que je n’ai pas prononcés) vous sont insupportables ; je le comprends, ils sont chargés de l’exécration des siècles, mais les personnages eux-mêmes sont de vos amis. » Le démenti fut confirmé par le maire et le curé de Lusignan (1) mais n’arrêta pas la campagne des feuilles anticléricales.
Le Moniteur du 18 octobre publia une circulaire adressée le 16 aux préfets par Persigny. Il y rappelait les circulaires des 30 octobre 1850, 19 août 1852 et 15 juin 1854 par lesquelles le gouvernement avait invité les sociétés de bienfaisance à se pourvoir de l’autorisation légale. « Malgré ces avertissements, la considération qui s’attache aux actes de bienfaisance a prolongé jusqu'ici la tolérance de l’autorité mais il est devenu indispensable et il est juste de régulariser une situation dont le temps n’a fait qu'aggraver les inconvénients ; … à part ces inconvénients, les associations de bienfaisance, autorisées ou non..., méritent toute la sympathie du gouvernement pour les bienfaits qu’elles répandent dans le pays, soit qu’elles revêtent un caractère religieux comme les Sociétés de Saint-Vincent de Paul, de Saint- François Régis et de Saint-François de Sales, soit que, d’origine différente, elles aient une organisation purement philanthropique comme la franc-maçonnerie. » Persigny faisait un vif éloge de ces deux espèces d'associations, notamment des conférences de Saint- Vincent de Paul. « L'esprit de ces sociétés paraît en lui-même étranger aux préoccupations politiques, car, formées d'hommes religieux appartenant indistinctement à toutes les opinions, elles comptent dans leur sein un grand nombre de fonctionnaires publics et d’amis dévoués du gouvernement, »
(1) Le gouvernement fit publier peu après dans le Moniteur des Communes que « le doyen d'âge de la Conférence de Saint-Vincent de Paul de Lusignan » avait été
condamné pour attentat aux mœurs. Pie, dans sa lettre publique à Billault du 4 avril 1862, protesta contre cette publicité faite à la condamnation d’un vieillard qui n’appartenait à la conférence que comme adhérent. Elle comptait d’ailleurs un
autre membre plus âgé que lui.
, Li 558 LA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE DU SECOND EMPIRE
Mais Persigny jugeait dangereuse l’organisation hiérarchisée de la Société de Saint-Vincent de Paul, dont le conseil supérieur se recrutant par cooptation dirigeait les comités régionaux qui à leur tour s’imposaient « à toutes les sociétés d’une province comme pour les faire servir à une pensée étrangère à la bienfaisance. Une telle organisation ne peut s'expliquer par l'intérêt seul de la charité ». En conséquence, et conformément à la loi, les préfets devaient inviter toutes les sociétés de bienfaisance non autorisées de leur département, loges maçonniques ou conférences de Saint-Vincent de Paul à se faire autoriser. Les préfets pouvaient également autoriser les comités formés par les délégués élus des conférences d’une même ville. « Enfin si ces diverses sociétés vous expriment le désir d’avoir à Paris. une représentation centrale, vous me transmettrez l’expression de leurs vœux avec les raisons qu’elles auraient à faire valoir et j'aurai l’honneur de prendre les ordres de l’empereur pour décider sur quelles bases et d’après quels principes cette représentation centrale pourrait être organisée. Jusque-là vous interdirez les réunions de tout conseil supérieur, central ou provincial et vous en prononcerez la dissolution. »
Cochin et quelques autres membres du conseil général voulaient résister à outrance et porter le conflit devant les tribunaux. Le gouvernement ayant la loi pour lui, la majorité préféra négocier ; elle espérait que l’orage passerait comme en 1852 et en 1854. Morlot intervint en faveur de la Société auprès du gouvernement. Mais le 12 novembre, le préfet de police interdit les réunions du conseil général qui se sépara (14 novembre) en déléguant ses pouvoirs à son président Baudon. Le 15 novembre, Baudon invita les conférences à demander, comme Persigny les y autorisait, le maintien du conseil général. Elles le réclamèrent unanimement. Les négociations continuèrent. Le gouvernement exigeait la supression des conseils provinciaux, l’exclusion du conseil général de ses membres les plus hostiles, notamment Keller, et la nomination par l’empereur du président de la Société. Baudon et ses amis demandèrent à Keller sa démission (1) mais, d'accord avec Morlot, ne consentirent pas à remettre la nomination du président au gouvernement. Le 5 janvier, Baudon informa les conférences de l'échec des pourparlers, et les incita à continuer leur œuvre malgré la suppression du conseil général. « Si je n’ai plus l’honneur de vous parler en son nom, je serai, comme par le
(1) Voir Gautherot : Émile Keller.
passé, à votre disposition, prêt à consacrer sans réserve à vous ef à vos pauvres mes forces et ma vie tout entière, » (1)
Le 6 janvier, il indiqua, pour le remplacer au cas où il se trouverait empêché d’exercer les pouvoirs que lui avait confié le conseil général, les trois présidents des conseils supérieurs de Belgique, de Hollande et de Prusse rhénane. Cette décision, communiquée le 24 janvier par Baudon au président du conseil supérieur du Piémont, fut saisie par la police piémontaise et transmise au gouvernement impérial qui la publia le 25 janvier. Persigny avait posé aux conférences la même question qu’au conseil général : « Les conférences désirent-elles avoir un conseil général formé de la plupart des membres de l’ancien conseil mais ayant pour président un haut dignitaire de l’Église nommé par l’empereur, ou préfèrent-elles continuer à fonctionner isolément comme elles y sont autorisées aujourd’hui ? » 86 seulement se prononcèrent pour la première solution, 788 approuvèrent le refus opposé par Baudon aux propositions du gouvernement (2). |
Baudon publia en février plusieurs pièces justificatives. La note du 6 janvier ne concernait, disait-1l, que les conférences de Saint-Vincent de Paul établies à l'étranger. Quant aux conférences françaises, «je ne pense pas qu'il existe une loi qui m'empêche de correspondre avec ceux de mes confrères qui voudraient m'écrire ou recevoir mes lettres ». Cette brochure fut notamment communiquée au cours des débats de l'adresse aux sénateurs et aux députés qui allaient avoir à se prononcer sur le conflit engagé entre le gouvernement et la Société de Saint- Vincent de Paul.
La plupart des conférences se firent autoriser comme le leur
(1) Le procureur général de Nancy communiqua au gouvernement, dans son rapport du quatrième trimestre de 1861, une série de documents qui montrèrent que le président et le secrétaire du comité central de Nancy avaient, dès le 10 novembre, invité les présidents de conférences à rester en relation avec eux (BB*° 381). Il en ful probablement de même dans toute la France. Sous prétexte de relations personnelles entre les présidents de conférences et les anciens présidents des conseils provinciaux et du conseil général, la Société de Saint-Vincent de Paul tenta ainsi de conserver son organisation centralisée.
(2) La franc-maconnerie accepta au contraire un grand maitre nommé par l’empereur. Le Grand-Orient, pour s'assurer la bienveillance du gouvernement, avait élu, en 1852, Lucien Murat grand maître. Mais Lucien Murat vota en 1861 au Sénat l'amendement des cardinaux. Beaucoup de maçons voulurent lui opposer le prince Napoléon, à l'élection qui devait avoir lieu peu après. Le gouvernement ajourna l'élection. Après que la Frane-Maçonnerie se fut inclinée devant la circulaire de Persigny, l'empereur nomma grand maître le maréchal Magnan, qui n'était pas maçon (janvier 1862).
avait prescrit Persigny, mais 300 environ, contrairement aux avis du conseil général, se déclarèrent dissoutes (1). Les unes prononcèrent leur dissolution pour protester contre les mesures prises par le gouvernement et pour ne pas subir son contrôle : c'étaient celles que dominaient les légitimistes : elles furent surtout nombreuses dans l'Ouest (2). Mais, d’autre part, la plupart des fonctionnaires, et beaucoup de personnes désireuses de ne pas rester dans une association mal vue du gouvernement, quittèrent la Société de Saint-Vincent de Paul après la circulaire de Persigny. Or le développement dela Société avait été si rapide que nombre de conférences venaient à peine de se former et n’avaient qu’une existence très précaire : elles ne survécurent pas à ces défections.
La circulaire de Persigny, survenant alors que la question romaine paraissait en voie d’apaisement, suscita, dans l’épiscopat et dans l’état-major du parti catholique, l’indignation et le ressentiment les plus vifs. Elle portait un coup très grave à l’influence cléricale en France. L’hommage rendu à la Société de Saint- Vincent de Paul parut une hypocrisie, son assimilation à la franc-maçonnerie une insulte (3). Les évêques, comme d’ordinaire, agirent, les uns par des démarches confidentielles (4), les autres par des protestations publiques. Dupanloup publia deux brochures ; l’évêque de Rodez, à une loterie organisée au profit de la Société de Saint-Vincent de Paul (5), l’évêque de Carcassonne aux obsèques de Lacordaire attaquèrent dans leurs discours la circulaire de Persigny (6). Parisis, après quelques hésitations, publia le 21 novembre un mémoire adressé à Rouland où il déclarait que la mesure prise par le gouvernement serait funeste à l’œuvre bienfaisante des conférences de Saint-Vincent de Paul, car elle portait atteinte à la considération, à la sécurité, et à l’organisation qui leur étaient nécessaires.
Dès le 30 octobre, l’évêque de Nîmes, Plantier, avait adressé à Rouland une lettre publique beaucoup plus violente contre la
(1) Du 16 octobre à la fin de février ; voir Lemercier: Corps législatif, 17 mars 1862.
(2) 57 sur 97 dans les 5 départements bretons, 44 sur 48 dans la Loire-Inférieure (BB:° 386).
(3) Elle ne s'explique pas seulement par le désir de paraître impartial. Les loges maçonniques commençaient alors à servir de cadres à l'opposition démocratique, comme les conférences, de Saint-Vincent de Paul à l'opposition cléricale.
(4) Dupanloup, préparant sa brochure, écrivait... « plusieurs évêques m'ont écrit pour me prier de suspendre à cause des démarches qu’ils font auprès de l’empereur ». Cité par Lagrange. Voir aussi Fe III Côtes-du-Nord 11 (6 novembre 1861)
(6) BB'8 1.642, A: 5.962 et F1° 2.506.
Franc-Maçonnerie et contre la circulaire de Persigny : « C’est une nouvelles blessure faite à la grande Église de Jésus-Christ, concluait-il, et. cette plaie, s’ajoutant à d’autres plaies, ne nous autorise que trop à craindre pour l’avenir des coups plus douloureux encore. » Pour la première fois, Rouland répondit publiquement à un évêque, dans le Moniteur du 10 novembre. Tout en reconnaissant à Plantier le droit de défendre ses opinions, il blâma sévèrement la violence de son langage : «.. Pour rendre un légitime hommage aux conférences de Saint-Vincent de Paul, il n’était pas besoin d’insulter d’autres associations et de les signaler à la haine et au mépris publics. » Rouland reprochait en outre à l’évêque d’avoir employé «les expressions les plus acerbes contre un acte émanant d’un ministre de l’empereur et de s'être égaré hors des voies de la sagesse et de la charité ».
Dans la presse, la polémique fut très vive. Persigny, qui depuis le mois de juillet avait déjà averti quelques journaux légitimistes de province (1), frappa en outre l’Ami de la Religion (décembre) et le Correspondant, pour un poème de Victor de Laprade, professeur à la faculté des lettres de Lyon et membre de l’Académie française, intitulé les Muses d'État. En outre, Laprade fut révoqué le 14 décembre sur le rapport de Rouland : c'était, depuis la répression de 1852, la première révocation prononcée contre un professeur de l’enseignement supérieur.
Si les mesures prises contre la Société de Saint-Vincent de Paul mécontentèrent vivement les catholiques militants, elles ne suscitèrent aucune agitation et furent accueillies avec indifférence ou même avec satisfaction (2). Les milieux populaires où les conférences de Saint-Vincent de Paul exerçaient leur activité charitable restaient rebelles à leur influence. Le clergé même ne s’agita pas (3), sauf dans le diocèse de Nîmes, où l’évêque Plantier était entré en conflit personnel avec Rouland (4).
L'influence légitimiste et ultramontaine du vicaire général
(1}-L'Ami du Peuple d'Angers (juillet), l'Écho de l'Aveyron (septembre), la France Centrale, le Journal de Rennes (octobre).
(2) Un seul procureur général, celui de Metz, de Gérando, déclare que ces mesures ont produit dans son ressort un mauvais effet. Mais Gérando, qui était fort clérical, a exprimé ainsi plutôt ses propres sentiments que l'expression moyenne de la Lorraine. Les autres procureurs généraux, tout en rendant hommage à la plupart des membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qui se préoccupaient uniquement de charité, jugeaient dangereuse l’organisation hiérarchique détruite par le gouvernement,
(3) Il n’était pas unanimement favorable au développement de la Société de Saint- Vincent de Paul (AB XIX 524).
(4) Sur le conflit de Nîmes, voir F:1° 2.549, F1° 5.835, BB!$ 1.636 et 1.642, BB*° 382. Clastron : Vie de Mgr Plantier.
MAURAIN. — POLITIQUE 36
d’Alzon était devenue prépondérante auprès de l’évêque et du clergé de Nîmes. Le parti légitimiste et clérical s'était réformé dans le Gard tel qu’il y existait avant 1851, et se montrait ouvertement hostile au gouvernement impérial. Plantier lavait déjà attaqué dans divers actes publics, mais Jamais avec autant de violence que dans sa lettre à Rouland. Le préfet Dulimbert, qui depuis longtemps désirait la lutte contre l'évêché, remercia Rouland de sa riposte PHDEAURE : «Ce prélat souffrait trop du peu d'attention accordée jusqu’à ce jour à ses différentes publications pour di ‘on puisse penser qu il ne tentera pas de chercher dans le bruit, fallût-il aller jusqu’au scandale, avec la satisfaction si longtemps refusée à son amour-propre de jouer un rôle, une compensation aux blessures récentes faites à sa vanité ; fût-il d’ailleurs disposé à ne pas agir ainsi, qu’il yserait entraîné par les flatteries du petit cercle d’ecclésiastiques, jeunes en général, dont il s’entoure et dont les caresses l’ont perdu (1). » En effet, Plantier répondit à Rouland, et le texte de sa lettre circula bientôt à Nimes. Il invoquait contre le ministre « l’opinion du vrai monde catholique.…., l’histoire de l’Église..., enfin le tribunal de Dieu: Ces trois grandes perspectives forment un glorieux contrepoids aux applaudissements avec lesquels le Constitutionnel et le Siècle ne manqueront pas d'accueillir le blâme éclatant dont Votre Excellence m’a jugé digne ».
Rouland fit publier cette lettre pour en faire juge l'opinion publique. Dulimbert en fit «adresser un exemplaire au Charivari par le président de la loge des Francs-Maçons » (2). «Je verrais sans regrets, lui écrivit Rouland (3) que la presse locale comme celle de Paris exprimât franchement son opinion sur tout ce qu’il y a d’inconvenant et de prétentieux dans cet appel au tribunal de Dieu que me notifie le prélat. » Mais Dulimbert ne disposait, pour sa polémique, que du Courrier du Gard, journal protestant qui se rapprochait de l’administeation à mesure qu’elle entrait en conflit avec le clergé ; il jugea inopportun d'engager dans la presse locale une polémique trop vive qui eût pris l’aspect d’un conflit entre les deux cultes. Il se borna à faire publier dans le Courrier du Gard la lettre de Plantier en La rap-
(1) F19 2.549, 15 novembre 1861, Dulimbert à Rouland.
(2) 20 novembre 1861, F1°2.,549, Le Charivari était un journal satirique républicain de Paris. On voit par cet exemple comment l'administration et la presse républicaine pouvaient collaborer contre le clergé.
(3) 23 novembre 1861, F1° 2.549,
prochant d’un mandement Aer tra du nouvel évêque de Montpellier, Lecourtier.
Cette polémique surexcita le clergé. Le procureur général Thourel, enclin à la conciliation, estimait que jusqu alors « le clergé en général et même Mgr Plantier avaient tenu compte des avis de l'autorité », mais il dut reconnaître que l'attitude de beaucoup de prêtres était devenue «agressive, des prédications irritantes ont eu lieu ; les mots de persécution et de despotisme ont été prononcés. On a fait appel à la foi des populations en leur représentant la religion comme menacée par le pouvoir luimême ». Les cinq conférences de Saint-Vincent de Paul de Nîmes se déclarèrent dissoutes.
Plantier était alors en tournée pastorale. Le dimanche 20 novembre, veille de son retour, les prédicateurs eurent « pour but d’exciter les fidèles à préparer à l’évêque une éclatante ovation.. Les populations n’y auraient pas songé sans cette provocation » (1). Le 21 novembre, quelques hommes, un grand nombre de femmes, et les élèves du pensionnat dirigé par d’Alzon, qui avaient été mis en congé, acclamèrent sur la place de la cathédrale, Plantier, qui leur adressa une allocution.
Le 22 novembre, Dulimbert écrivit à Rouland que Plantier avait dit : « Je compte sur votre foi, et s’il le fallait, je ferais appel à vos bras (2). » Rouland lui demanda aussitôt s’il pouvait établir cette phrase par des témoignages certains. « Ceci est de la provocation à la guerre civile et à la révolte. Il y aurait prise de ce côté à une procédure judiciaire, et peut-être à un grand acte de répression. » Rouland envisageait de plus « une rupture officielle et éclatante comme celle que nous avons déclarée à Orléans, à Poitiers et à Moulins » (3). Dulimbert demanda la rupbure et des poursuites : « Mgr Plantier est un méchant homme ; il se croit à l’abri de tous risques personnels ; aucune considération étrangère à lui ne l’arrêtera et cependant, s’il n’est pas arrêté, il occasionnera de grandes calamités (4). » Dès le 23 novembre, il avait en outre signalé un discours séditieux que d’Alzon avait adressé à Plantier le 21, sous le porche de la cathédrale. Le Monde publia le 4 décembre le texte de ce discours qui était en effet nettement délictueux.
Le 7 décembre, à la demande de Rouland, Delangle ordonna
) BB1# 1.642, 30 novembre 1861. Rapport de Thourel.
) Son premier rapport, daté du 21 novembre, ne contenait pas ce renseignement, ):26 novembre 1861, F1° 2.549.
) 28 novembre 1861, p12:9,549,
au procureur général d'ouvrir une information préparatoire sur le discours d’Alzon et « incidemment » sur celui de Plantier. En même temps, ordre fut donné à tous les fonctionnaires de rompre avec l’évêque. L'information échoua. Des partisans de Plantier avaient fait circuler des copies manuscrites de son discours où figurait l’appel aux bras des catholiques ; mais Plantier publia dans une lettre pastorale un texte de son allocution où cette phrase ne se trouvait pas. Elle ne figurait pas non plus dans les premiers rapports de police, et y avait été ajoutée après coup (1). Il était impossible de poursuivre un évêque dans ces conditions. D'autre part, d’Alzon n'avait pas parlé publiquement, comme le Monde l'avait écrit, et comme l'administration l’avait cru, mais dans le palais épiscopal, en présence du clergé et d’un très petit nombre de laïques. Le texte publié par le Monde, et que la police tenait pour exact, était contesté par d’Alzon. Il ne fut pas poursuivi ; par contre le gérant et le rédacteur du Monde furent condamnés à 6 jours de prison, le 13 février 1862, pour fausses nouvelles et excitation à la haine et au mépris du gouvernement (2). Peu après, d’Alzon provoqua un nouvel incident. Persigny, conformément à sa circulaire du 16 octobre, avait dissous la Société de Saint-François de Sales que dirigeait d’Alzon. Plantier décida alors que des sermons spécialement destinés aux membres de l’association auraient lieu dans les églises paroiïssiales. Le premier fut prononcé le 16 février par d’Alzon qui, irrité dela condamnation du Monde, se montra très violent (3). Sur la demande du préfet le gouvernement ordonna une information judiciaire, mais Thourel, qui la désapprouvait, la fit clore par un non-lieu. Comme à Poitiers et à Orléans, quelques magistrats inamovibles continuèrent à voir Plantier après sa mise en interdit (4). Pour qu'il continuât à donner lui-même la confirmation et la première communion au lycée, Dulimbert autorisa l'inspecteur d'académie et le proviseur à conserver quelques relations avec lui (5). Mais le gouvernement marqua sa volonté d'isoler Plantier
(1) Thourel, hostile au préfet et à ses subordonnés les commissaires de police,
écrivait le 26 décembre : « Il y a eu là un de ces tripotages de police qui ne sont que trop communs et à l’aide desquels on s'efforce de donner un corps à un fait important
qui figurerait avantageusement dans un rapport mais qui ne repose sur aucune preuve, » (BB14 1.642.)
(3) Il prononça le soir un sermon beaucoup plus modéré, les chanoines l'ayant incité à la prudence (BB: 1.636, F:° 5.835 d’Alzon.) S
(4) De plus, en avril 1862, le maire de Sumène prit part à la réception organisée en l'honneur de Plantier, qui venait y faire sa visite pastorale (BB: 1.642).
(>) Montpellier, 8 février 1862 (F1: 9.987).
en déplaçant un de ses amis les plus influents, Curnier, receveur général du Gard, ancien député et président du conseil général (1). D'ailleurs l’effervescence produite dans le clergé du Gard s’apaisa vers la fin de 1861, et, malgré le conflit ouvert entre l’autorité civile et l’évêché, le diocèse de ‘Nimes resta assez calme dans les premiers mois de 1862 (2).
Au cours des débats de l'adresse, les mesures prises contre la Société de Saint-Vincent de Paul furent vivement attaquées, surtout au Sénat. Les cardinaux Morlot et Mathieu, et des membres de la Société comme Ségur d’Aguesseau, Thayer et Lemercier, s’attachèrent à montrer qu’elle était uniquement charitable et ne pouvait constituer un danger politique puisqu'elle était sous la surveillance de l’épiscopat, comptait parmi ses membres beaucoup de bonapartistes, et n’avait rien de secret dans son organisation. Le conseil géméral et.les conseils provinciaux, loin d'inciter les conférences à sortir de leur rôle charitable, avaient blâmé celles quis’étaient laissées entraîner à quelque acte politique. Si le patronage du gouvernement avait été refusé, c'était pour maintenir à la Société son caractère de neutralité politique. Thayer montra que le budget secret du conseil général, qui lui avait été reproché, ne s'élevait qu’à 28.000 francs, et que le cardinal protecteur, par qui, d’après le gouvernement, la Société était gouvernée de Rome, n'avait reçu d’elle en 9 ans que 11 lettres et en avait laissé 8 sans réponse. Thayer et le baron Dupin déclarèrent que, pour ne pas paraître se mêler de politique, la Société de Saint-Vincent de Paul, malgré les sollicitations dont elle avait été l’objet, avait refusé de s’occuper du denier de Saint-Pierre. Ségur d’Aguesseau alla jusqu’à dire que la circulaire de Persigny constituait un abus de pouvoir et que la Société de Saint-Vincent de Paul aurait pu le faire traduire devant les tribunaux (24, 25 février).
Billault répondit que la circulaire du 16 octobre n’était qu'un rappel à l'exécution des lois, et qu’elle avait paru nécessaire à la suite d’une enquête sérieuse qui avait montré la puissance et le développement rapide de la Société. « Le gouvernement ne s’est pas arrêté à quelques faits de détails, c’est par des raisons élevées et générales qu'il s’est déterminé. » Cette puissante organisation internationale qui entretenait avec le Saint-Siège des relations peu conformes aux principes gallicans ne pouvait-elle pas
(1) Baroche 989, 5 janvier 1862, Curnier à Baroche, ; (2) Plantier, dans une lettre pastorale d'avril 1862, réfuta le discours prononcé par Bonjean sur le temporel.
devenir dangereuse ? N’était-elle pas dominée par le sentiment qui avait donné naissance à l'agitation religieuse et envenimé la question romaine, € ce sentiment d’autant plus tenace et plus ardent qu’il se confond avec le sentiment religieux, ce sentiment plus ultramontain que français, peu déférent pour le pouvoir temporel, peu reconnaissant ce de qu’il fait, mais cherchant à se créer partout des influences. Ces influences semblent pénétrer partout et créer autour de nous, autour des grands corps de l'État, je ne sais quel réseau d’action qui, loin de dénouer les difficultés, semble contribuer à les serrer davantage ».
Comme preuve du mauvais esprit de la Société de Saint- Vincent de Paul, Billault montra comment elle s'était conduite depuis la circulaire du 16 octobre. Tout d’abord, le conseil général avait montré sa méfiance envers le gouvernement en refusant de laisser nommer par lui son président. Il avait contrevenu directement aux ordres du gouvernement, en confiant à Baudon ou, éventuellement, aux présidents des conseils de trois pays étrangers, la mission de maintenir l’organisation hiérarchique de la Société. « Les conférences entrent dans la voie des relations occultes, elles reconnaissent une influence que l'État avait momentanément supprimée. Elles se font en conséquence, quoiqu'’elles ne le sachent peut-être pas elles-mêmes, elles se font des sociétés secrètes. » Le gouvernement, conclut Billault, « fera tout ce qu’il pourra légitimement faire pour que les tendances de l'esprit religieux soient satisfaites ; mais quant à laisser toucher à la plus petite partie de cette couronne, symbole du pouvoir temporel, non certes, il ne le souffrira pas » (1).
La Société de Saint-Vincent de Paul était donc frappée non pour des faits définis d'opposition, mais comme constituant par son développement, son organisation et ses tendances, un danger possible pour le gouvernement. Le cardinal Mathieu remarqua que tous ces griefs résultaient de ce que la Société de Saint- Vincent de Paul était « une institution catholique ». En effet toute grande force sociale - catholique, même neutre politiquement, était mévitablement suspecte au gouvernement impérial.
Le 25 avril, Persigny informa les préfets que, les conférences n'acceptant pas la nomination du président par le gouvernement, le conseil général ne serait pas reconstitué. Les conférences qui, obéissant aux instructions de Baudon, resteraient en relations
(1) 25 février 1862, Billault s'exprima plus brièvement et de manière analogue au Corps Législatif (17 mars).
avec lui «se mettraient en opposition flagrante avec les lois qui régissent les associations ».
Ces prescriptions. eurent pour résultat, non d'interrompre, mais de rendre plus difficiles les relations des conférences avec Baudon. La suppression des conseils provinciaux contribua aussi beaucoup à désorganiser la Société. La cireulaire du 16 octobre. entraîna, soit aussitôt, soit au cours des années suivantes, la dissolution d'au moins 400 conférences. Celles qui survécur2nt, fonctionnant isolément, et soumises au contrôle qu'exerçait l'administration sur toutes les associations autorisées perdirent beaucoup de leur influence. Elles furent très affaiblies par la triple défection des partisans du gouvernement, de ses adversaires intransigeants et des nombreux adhérents qui étaient entrés par intérêt dans la Société. « Que veut le gouvernement ; écrivait A. Cochin (1), que la Société soit affaiblie ? Elle l'est : que les plus vifs s’en aillent ? Ils s’en vont; que la tête soit coupée ? Nous nous décapitons nous-mêmes, le programme est rempli (2). »
IV. — Le gouvernement el les congrégalions Leur expansion. Leur prosélylisme (1861-1862)
Comme le gouvernement l’avait décidé en 1860, l’administration des Cultes et le Conseil d’État n’accordèrent plus que difficilement l'autorisation aux congrégations de femmes (3).
(1) Cité par Falloux : Augustin Cochin.
(2) Le gouvernement chercha à étendre son influence sur les œuvres de bienfaisance. I1 tenta notamment de créer, sous le patronage du prince impérial, une Société des prêts de l'Enfance au Travail, pour laquelle Rouland réclama, le 28 juillet 1862, le concours des évêques. Eile n'eut aucun succès (F 1° 5.608).
(3) (F1 6246), À 4 © L Etablissements £ £3. 8 Total E & É 5 RATE Totai fi dons 5 Here 2 d'ensei- ét PARU et legs = £ ? 8 gnement d’ensei- hospitaliers F0 en A c gnement | ————— | ———— — PSN PERLE EEE 1860 102 1 2 99 28 GI de 809,503 1861 32 0 il 31 7 21 4 610.063 1862 6 (ù 20 4 1 2 3 1.209.676 1863 () 0 4 5) 1 1 7 652.072 1864 21 e 5) 14 I 9 11 2.044.839 1865 11 L 1 9 D 0 6 1.648.934 1866 11 Il 6 4 6 2 3 1.197.155 1867 17 6 6 D 8 D 6 1.208.548 209 | 11 2 0l\171 57 99 53 9.380.790
Par contre, l'application des mesures arrêtées en 1860 vis-àvis des congrégations d'hommes était difficile. Le gouvernement ne disposait contre elles que d’une seule arme, la dissolution. En effet Delangle, consulté par Rouland, lui répondit que si les dispositions législatives relatives aux associations que le décret du 25 mars 1852 avait remises en vigueur semblaient «d’après la généralité de leurs termes. applicables aux associations religieuses », les sanctions légales qu’elles prévoyaient n’avaient en fait jamais été appliquées à des congrégations (1). Or le gouvernement, qui venait de dissoudre plusieurs établissements congréganistes du Nord, désirait ne recourir à une mesure aussi retentissante que le plus rarement possible. Il procédait donc par intimidation.
Il menaça de dissolution les établissements congréganistes dont il avait à se plaindre au point de vue politique. Deux Jésuites du Morbihan ayant prêché, en mars 1861, sur la question romaine, Rouland chargea le préfet de leur notifier qu’en cas de récidive, il ferait fermer toutes les maisons que leur ordre avait dans le Morbihan, et notamment le collège de Vannes. Le supérieur, Pillon, assura le préfet que de tels sermons, rigoureusement interdits par le général et les provinciaux, résultaient d’imprudences individuelles dont il saurait prévenir le retour : « Nous sommes reconnaissants au gouvernement des immunités qu'il nous accorde et nous ne nous exposerions pas à compromettre notre situation par des imprudences.. Je comprends tellement la nécessité de nous abstenir de toute immixtion dans les affaires politiques que je m'étais opposé autant que je l’avais pu au départ de mes élèves pour Rome, et que mon opposition ne s'était arrêtée que devant la volonté nettement exprimée des parents. Je comprenais d’ailleurs parfaitement que ces jeunes gens étaient surtout inspirés par le désir de fuir plus tôt le grec et le latin (?).»
Toutes les congrégations à supérieures générales autorisées après 1861, sauf une, n'avaient d'établissements que dans un seul diocèse, à l'évêque duquel elles étaient par conséquent effectivement soumises.
Le petit nombre d'établissements autorisés après 1861 vient de ce que, sur l’avis conforme de la Cour de Cassation, le Conseil d'État, par arrêt du 9 juillet 1861, a admis que la supérieure d’une congrégation enseignante autorisée avait qualité pour recevoir une libéralité faite à une école dépendante de celle-ci, même si l’école n'avait pas d'existence civile distincte. Il devenait donc inutile d’autoriser comme établissements religieux les écoles tenues par des sœurs. Seuls les établissements véritablement importants devaient continuer à être autorisés.
Voir Comple général des Travaux du Conseil d'État depuis le 1er janvier 1861 jusqu'au 31 décembre 1865 (Paris, janvier 1868).
(1) BB!4 1.625 : 15 mars 1861.
(2) F1° 6.288, rapport du préfet à Rouland (3 avril 1861). Le récit de Pillon, tel que le cite son biographe, Orhand, est assez différent. I] dit avoir assuré le préfet que
Peu après, un Jésuite ayant prêché contreles protestants à Parthenay, le provincial de Paris, Fessard, obtint qu’il ne serait pas poursuivi en lui interdisant la prédication pour un an et en proclamant la reconnaissance des Jésuites envers l’empereur. Interpellé par le procureur général, Damay, sur les tendances légitimistes des Jésuites de Poitiers, «il reconnut qu'il y avait pour Poitiers cette difficulté que les élèves appartenaient principalement aux légitimistes, et qu'en conséquence, ils avaient des ménagements à garder sous ce rapport » (1).
Pour empêcher les congrégations d'hommes non autorisées de se développer, le gouvernement menaça celles qui créeraient sans son assentiment de nouveaux établissements, de dissoudre ceux-ci, et même de mettre fin à la tolérance dont elles avaient jusqu'alors bénéficié. Cette menace suffisait parfois pour effrayer soit les religieux, soit l’évêque dans le diocèse duquel ils voulaient s'établir. Mais souvent les congrégations, lorsqu'elles étaient d'accord avec les évêques, réussissaient à déjouer la surveillance de l’administration, et à créer un établissement avant que le gouvernement fût informé de leur projet. Placé devant le fait accompli, le gouvernement préférait généralement ne pas procéder à la dissolution du nouvel établissement. Il se bornait alors à poser des conditions : le nombre des religieux ne dépasserait pas un chiffre fixé, généralement très faible ; ils ne feraient pas d'enseignement ; leur chapelle ne serait pas ouverte au publie (2). Ces conditions étaient acceptées par les moines, mais ils cessaient de les respecter dès que la surveillance de l'administration se relâchait. Le gouvernement toléra ainsi en 1861 la fondation
es Jésuites ne faisaient pas de politique : « J'avais recommandé à nos missionnaires de s’abstenir de rien dire dans leurs prédications de carême qui touchât à la politique ; mais ils pouvaient et devaient se conformer aux prescriptions du Saint Père et des évêques qui recommandaient d’instruire les peuples sur leurs devoirs envers l’Église et son chef, J'ai fait observer à M. le Préfet que dans tout ce qui touche aux sentiments politiques de mes élèves, j'avais toujours usé d’une grande prudence pour empêcher les manifestations hostiles au gouvernement, et que loin de les exciter à aller grossir les rangs des volontaires pontificaux (vocation que, je respectais et que j'admirais), je les arrêtais et je les modérais, les engageant plutôt à terminer régulièrement leurs études. » Pillon fit en outre parvenir un mémoire justificatif à un sénateur clérical de Gabriac. Voir p. 467.
(1) BB1+ 1.629, 24 juillet 1861. En 1862, Rouland menaça également à la suite de sermons hostiles, de fermer les établissements des Oblats de Marie en Vaucluse (BB: 1.645, janvier) et ceux des Dominicains en Haute-Garonne (BB?# 1.647, mars).
(2) Sur ce point, les évêques étaient souvent d'accord avec le gouvernement (Fe III Ain 11, 27 décembre 1861). Rouland chercha aussi à empêcher les établissements congréganistes existants de fonder de nouvelles œuvres. (F1° 6.288, Bas-Rhin, avril 1861.)
d’une dizaine d'établissements nouveaux de congrégations d'hommes non autorisées (1).
La lutte ne fut vive que dans deux cas : l’établissement des Jésuites à Pau, et celui des Capucins à Angers (2): Les Capucins avaient prêché une mission à Saumur en 1855, et le carême à Angers en 1858. Hamille citait leur succès comme caractéristique de la vogue des congrégations : « À Angers, pays religieux, l’évêque avait voulu fonder une maison de prédicateurs diocésains. Dans ce but, il avait fait un appel de fonds : il ne put réunir qu’une somme insignifiante. Un Capucin, peu capable du reste, vint prêcher une station. Klle était à peine terminée que MM. de Saint-Vincent de Paul demandaient la création d’une maison de Capucins et assuraient une somme considérable (3). » Un immeuble fut acheté en 1860. Mais Rouland fit avertir l’agent des Capucins à Angers, l’abbé Lambert, et l’évêque Angebault que le nouvel établissement ne serait pas toléré, le clergé séculier d'Angers suffisant largement à sa tâche (12 décembre 1860). Le préfet, Bourlon de Rouvre, très anticlérical, était prêt à soutenir la lutte. Angebault était disposé à s’incliner, mais le provincial des Capucins, Laurent, s’obstina, alla voir Rouland et fit intervenir Angebault auprès de lui (février 1861). ‘: Rouland persista dans son refus. Les Capucins du Nord étaient compromis dans de graves scandales ; peu après, le P. Archange, qui était autrefois venu à Angers s'occuper de la fondation projetée, fut condamné pour outrage aux mœurs. Laurent comprit que le gouvernement était mal disposé pour les Capucins et que Rouland, comptant sur l’appui de l'opinion publique, n’hésiterait pas, s'ils fondaient un établissement à Angers à le . dissoudre, et peut-être à frapper les autres couvents de l’ordre. Laurent ajourna donc la réalisation de ses projets (4).
‘(1) Des notes conservées à F1° 6.254, et à Baroche 1.018 donnent la liste de ces tolérances et de leurs conditions. Le gouvernement laissa s'établir des Capucins à Thonon (juin), des Carmes à Tarasteix (Hautes-Pyrénées, avril), des Oblats à Angers (avril) et à Poitiers (novembre), des Prémontrés à Cuisery (Saône-et-Loire, mai), des Rédemptoristes à Avon (Seine-et-Marne), des Dominieains à Marseille (octobre), des Trappistes à Tamié (Savoie, novembre : « L'empereur s'intéresse à cet ordre qui a reçu plusieurs fois Napoléon I®7 à l'hospice du Mont-Cenis. »). En outre, deux Carmes purent s'établir à Lille comme aumôniers de congrégations de femmes, sous condition qu'il n’y serait pas fondé d'établissement. Enfin, les Jésuites purent fonder un noviciat à Pau, et prendre la direction du séminaire d'Ajaecio (F:° 1.933 et 6.288). Par contre, aucun nouvel établissement ne paraît avoir été toléré en 1862.
(2) F2° 6.247, 6.254, BB:5 1.625 ; Ubald d'Alençon : Les frères mineurs capucins à Angers (1855-1870). (Revue de l’Anjou, 1909.)
(3) Note d'avril 1860, Baroche 1.018. À
(4) I reprit ses demarches en 1862 et fit intervenir auprès de l’empereur l’évêque
Les Jésuites, par contre, surent vaincre la résistance de Rouland (1). Un groupe de catholiques dirigés par les Rességuier, la principale famille légitimiste des Basses- -Pyrénées, ‘avait acheté en 1858 un immeuble à Pau et l'avait fait offrir à la Compagme de Jésus par Mgr de Ségur. L’évèque de Bayonne, Lacroix, était gallican, mais il désirait des prédicateurs auxiliaires et demanda aux Jésuites de lui en fournir sous la condition qu'ils lui obéiraient ponctuellement. Ils acceptèrent et trois d’entre eux se rendirent à Pau en octobre 1860, comme locataires de l’immeuble qui leur était offert. Leur présence était tolérée par le gouvernement. Le 11 janvier, le préfet des Basses-Pyrénées, Pron, informa Rouland que les Jésuites avaient inauguré une chapelle le jour de Noël, qu'ils étaient maintenant au nombre de 29 à 30, pères ou novices, et exerçcaient déjà une sérieuse influence sur les classes riches. Rouland ordonna de notifier aux Jésuites «qu'ils aient à fermer leur noviciat dans le délai de trois mois parce que, autrement, il serait administrativement fermé». Le supérieur des Jésuites fit valoir que le noviciat n’était pas un nouvel établissement car il existait antérieurement à Toulouse : il ne s’agissait donc que d’un transfert. Rouland, écrivit le 29 janvier que dans ces conditions la maison de Pau serait tolérée : «Je ferai, ajoutait-il, fermer l'établissement et appliquer les lois si le noviciat s’augmente d’un seul novice, prêtre ou frère lai. Charger le préfet d'y veiller. »
Peu auparavant les Jésuites de Toulouse avaient en effet vendu les anciens locaux de leur noviciat, mais pour s'établir dans un immeuble plus vaste, construit à grands frais et auquel une église était annexée (2). Rouland, voyant que les Jésuites comptaient bien conserver leur établissement de Toulouse, décida de supprimer l'établissement nouveau créé à Pau sous prétexte de transfert. Il chargea Pron de leur ordonner de quitter Pau, où les curés s’inquiétaient de leur présence, pour rentrer à Toulouse. Les Jésuites, par « toutes les démarches imaginables », obtinrent un sursis qui leur permit d'intervenir à Paris. Le préfet avertit
de Versailles, Mabile. Rouland obtint encore le maintien de l'interdiction. Mais en 1863, sur le désir exprimé par empereur, la fondation fut tolérée. Les Capucins n ’envoy érent d’abord qu'un ou deux des leurs à Angers, pour ne pas attirer l'attention, puis ils s’y établirent au nombre de 4 ou 5 et ils profitèrent du départ de Bourlon de Rouvre, en octobre 1865, pour ouvrir leur chapelle au public.
(1) F2° 6.288 ; Pouplard : Vie du Révérend Père Pierre Michel F'essard. Burnichon : La Compagnie de Jésus en France. Histoire d'un Stècle.
(2) Is avaient en outre à Toulouse un collège et une maison de campagne.
Rouland qu’ils allaient donner «un coup de collier formidable» (1). Ils obtinrent en effet la protection du sénateur Dariste, ancien député des Basses-Pyrénées ; l’évêque d'Amiens, Boudinet, plaida leur cause auprès de l’empereur (2) ; le provincial de Paris, Fessard, fut chargé par son collègue de Toulouse de suivre l'affaire. Il échoua auprès de Rouland, mais il obtint une audience de l’empereur, qui décida du succès de ses démarches : Napoléon [TI le reçut avec bienveillance, et se montra disposé à tolérer le transfert ; il mena Fessard dans la chambre du prince impérial et lui demanda de le bénir.
Le 10 mai, Fessard intervint de nouveau auprès de Rouland, en laissant voir qu'il ne s’agissait pas d’un simple transfert. Le noviciat de Vals (Haute-Loire) avaitété transformé en 1860 en un refuge pour les Jésuites expulsés par le gouvernement italien, etles novices avaient été envoyés à Toulouse. Les bâtiments de Toulouse ne pouvaient contenir à la fois les novices de Toulouse et ceux de Vals. Certains d’entre eux avaient donc été envoyés à Pau. Pourquoi le gouvernement s’y opposerait-il, après avoir d’abord toléré l’établissement ? « J'avoue, Monsieur le Ministre, que je concilierais cela difficilement avec l’idée que votre entre- Lien de jeudi a dù me donner de la largeur, de la sagesse et de l'équité de votre administration. Vous le dirai-je ? Je suis persuadé que l’empereur est ici pour moi: vous ne serez pas contre, el je ne saurais croire que vous ayez le dessein d’inquiéter le noviciat de Pau, post factum.. Après l'accueil et le langage que je n'oublierai jamais de l’empereur, après les paroles si remarquables aussi de Votre Excellence, je ne saurais penser que je traite ici avec un gouvernement hostile aux ordres religieux ; eh bien, si j'ai raison, la conclusion de cette affaire nous sera favorable, et si elle est telle, je ne craindrai pas de l’affirmer, elle ne sera point nuisible à une autorité à laquelle, j'ai souvent aimé à le publier, nous devons tant de reconnaissance « (3).
Rouland fit vérifier ces renseignements. Le préfet de la Haute-Loire croyait que, malgré l’arrivée des Jésuites étrangers, 1l y avait encore à Vals des Jésuites français. Le préfet et le procureur général de Toulouse déclarèrent que les Jésuites y
(1) F1° 6.288, 11 mai 1861, Pron à Rouland.
(2) « Je vous remercie d’avoir laissé Pau faire le bien, » écrivit Boudinet à Rouland, le 31 mai ; «l’empereur m'avait bien promis que si la chose n’était pas consommée, il vous verrait pour l'empêcher. » (F1 6.178, Lecourtier.)
(3) Fessard à Rouland, 10 mai 1861 ; F1° 6.288. Les dernières lignes sont également citées par Pouplard.
étaient toujours très nombreux et n’abandonneraient certainement pas leur nouvel immeuble. « Il est donc évident, écrivit Rouland à Pronle18 mai (1), que l’ordre des Jésuites, en essayant de fonder un noviciat à Pau songe à augmenter le nombre de ses établissements... Toute la vérité n’a donc pas été dite à l’empereur par le père provincial... quand il a affirmé qu'il s'agissait « purement et simplement de remplacer le noviciat de Toulouse « par un noviciat à Pau » mais « sans augmenter le nombre des établissements … (2) » Mais il est impossible que la haute bienveillance de l’empereur ait été invoquée, même sur un exposéinexact, sans qu'elle laisse la trace de ses gracieux effets, et surtout alors que le provincial a exprimé, au nom de son ordre ses sentiments de respect et de fidélité. » Rouland tolérerait donc l’établissement de Pau, tel que l’avait demandé l’évêque, c’est-à-dire composé de quelques prédicateurs auxiliaires, sous deux conditions : le noviciat serait retransféré à Toulouse, et il n’y aurait pas de chapelle publique.
Les Jésuites et Lacroix protestèrent vivement contre ces deux conditions. L'empereur, après que Rouland lui eût exposé ce que Fessard lui avait tu, s’en était remis à lui de cette affaire, tout en lui recommandant la bienveillance. Rouland transigea. Il autorisa le noviciat mais persista à interdire la chapelle publique, et, en 1862, 1l s'opposa absolument à l'ouverture d’un établissement d’enseignement que les Jésuites auraient dirigé sous un prête-nom. Les Jésuites poursuivirent pendant plusieurs années leurs efforts pour avoir une église et un collège mais ils se heurtèrent à une résistance tenace de l’administration (3).
(1)NE6.288; é
(2) L’intention des chefs de Ja Compagnie était de transférer entièrement à Pau le noviciat de Toulouse. Elle ne fut d’ailleurs réalisée qu’en 1866, des novices étant restés jusqu’à cette date à Toulouse. L'immeuble construit en 1860 servit alors uniquement de « résidence », c’est-à-dire qu’il n’abrita plus que des Pères Jésuites : c’est à quoi il était dès l’origine destiné (voir Burnichon). Les Jésuites pouvaient dire véridiquement qu'ils ne cherchaient pas à augmenter le nombre de leurs noviciats ; mais ils cherchaient à accroître le nombre de leurs établissements en remplaçant le noviciat de Toulouse par le noviciat de Pau, tout en lui substituant à Toulouse, une « résidence ».
(3) En fait, leur chapelle fut au bout de quelques années ouverte au public et très fréquentée. Elle fut officiellement inaugurée par Lacroix en novembre 1868. Mais ils ne parvinrent pas à ouvrir un collège. Un vicaire de Pau, Sempé, que l'administration considérait comme leur représentant, ouvrit en juillet 1862 une école primaire, puis chercha à créer en outre une école secondaire, soit en sollicitant lui-même une dispense de stage qui lui eût permis de la diriger, soit en faisant faire les démarches par un de ses collaborateurs pourvu des titres requis par la loi. Mais l'administration lui refusa cette dispense et fit opposition aux demandes de ses collaborateurs. Le conseil départemental de l’Instruction Publique, bien que de tendances cléricales,
Ces deux exemples montrent que l’empereur était loin d’attacher la même importance que Rouland au contrôle des congrégations. Il continuait à s'intéresser peu à la pohtique ecclésiastique, sauf lorsqu'il était attaqué soit personnellement, soit dans ses prérogatives de souverain, dont il était jaloux. Aussi soutenait-ilses ministres contre Pie et Dupanloup, et contre le pape lorsque celui-ci portait atteinte aux privilèges de la couronne de France en refusant de préconiser les évêques nommés. C’étaient les seules questions ecclésiastiques qu'il prit personnellement à cœur. Quant au reste, il laissait habituellement faire ses ministres. Mais comme les cléricaux avaient facilement accès auprès de lui et qu’il était porté à satisfaire ceux qui s’adressaient personnellement à lui, il leur faisait souvent des concessions. Comme de plus il était très difficile de surveiller efficacement les congrégations religieuses, le gouvernement ne put que ralentir leurs progrès, sans parvenir à les arrêter. |
L'affaire Bluth avait attiré l’attention du gouvernement sur les détournements de mineurs commis par le clergé. Ils donnèrent lieu en 1861 à de vifs conflits. Tout d’abord l'affaire Bluth n’était pas close par la condamnation de Mallet. Rouland informa Régnier le 13 avril 1861 qu'il alla’! reurer aux Dames de la Sainte-Unign, compromises dans l'affaire, l'autorisation qu’elles avaient obtenue en 1850 (1). Regnier et le supérieur de la congrégation, l’abbé Debrabant, entreprirent des démarches pour prévenir cette mesure. Les « hommes les plus bienveillants et les mieux renseignés » leur donnèrent le même conseil : « Il faut arriver jusqu’à l’empereur (2). » Le maréchal de Mac-Mahon intervint en effet auprès de lui et obtint, en juin, que la maisonmère de Douai, seule compromise fût seule frappée (3). Le conseil municipal de Douai se prononça en sa faveur (11 septembre). Cependant, le 10 octobre, Rouland lui retira par décret l’autorisation, ce qui la laissait d’ailleurs subsister comme communauté
ratifia cette opposition. La lutte continua en 1863 et en 1864. Sempé faisait donner illégalement à ses élèves un enseignement secondaire. Enfin, il réussit à déjouer la surveillance de l’administration et obtint du conseil départemental l'autorisation de faire ouvrir une école secondaire par un de ses collaborateurs. Mais l’administration parvint à empêcher cette école de passer sous la direction des Jésuites. Voir F17 10.754.
(1) F1° 6.244. La Sainte-Union avait été autorisée le 13 avril 1850 comme congrégation à supérieure générale. 5 de ses établissements avaient été autorisés, tous dans le Nord.
(2) Destombes : Vie du cardinal Régnier.
(3) Sous la condition que le parti clérical cesserait sa polémique contre l'expulsion des Capucins et des Rédemptoristes.
non autorisée (1). Régnier protesta contre cette sanction par une lettre pastorale du 5 novembre et une vive polémique s’ouvrit aussitôt dans la presse locale.
Plusieurs autres détournements de mineurs furent constatés en 1861. En mars, un enfant juif fut baptisé par un curé de la Mosellle, avec l’autorisation de l’évêque, et placé chez des catholiques où il resta 18 mois pendant que sa famille le recherchait. Comme l'enfant se plaignait d’être maltraité par ses parents la justice n’engagea pas de poursuites, et le fit confier à une famille juive de Metz (2). En juin 1861, le gouvernement fut avisé du prosélytisme excessif des sœurs de Notre-Dame des Anges, de Bordeaux ; comme aucun délit caractérisé ne put être établi, Rouland s’adressa à Donnet, dont les sœurs avaient souvent méconnu l'autorité, et la communauté fut dissoute. La supérieure générale, établie à Puypéroux (Charente), fut avertieque la congrégation tout entière subirait le même sort en cas de récidive (3).
L'affaire Linnerviel eut beaucoup plus de retentissement (4). Des israélites, les Linnerviel, avaient mis en nourrice leur fille Sarah chez leurs coreligionnaires, les Estener. Ils cessèrent bientôt de payer la pension, et les Estener élevèrent la jeune fille comme leur enfant. A la mort d’Estener, en 1859, Sarah Linnerviel avait 18 ans : son père demanda qu’elle lui fût remise. Mais l’exécuteur testamentaire d’Estener, un catholique, Collas, huissier à Riom, la cacha chez les Carmélites de Riom, où elle entra le 8 janvier 1860, sous un déguisement. Pour dépister ses parents et la justice qu'ils avaient alertée, Sarah Linnerviel fut transférée à Riom chez les sœurs de Bon-Secours ; ces sœurs la remirent ensuite à une catholique qui s’intéressait à elle, Mile Legay ; celle-ci la caçha à Combronde, chez les sœurs de la Miséricorde (9), puis à Corbeil dans un établissement de la congrégation de Sion, car elle voulait se convertir au catholicisme. En mars 1861, effrayés par le procès Mallet, les dirigeants de la
(1) Régnier demanda le transfert à Sin de la maison-mère de la congrégation. Le conseil municipal de Sin s’y opposa, mais après l’apaisement du conflit, le transfert fut autorisé par décret le 30 novembre 1862.
(3) F1° 6.313. L’évêque d'Angoulême, Cousseau, fut très mécontent de la conduite de Donnet. Voir Correspondance du cardinal Pie et de Mgr Cousseau. (21 novembre 1861, janvier 1862.) y
(4) F:° 6.253. BB: 386. Voir Bibliographie : congrégations ; divers, Ratisbonne.
(5) La maison mère de cette congrégation avait déjà participé en 1860 à un détournement de mineure. Voir p. 441, note 3.
congrégation de Sion la renvoyèrent à Paris chez les Dames du Sacré-Cœur, puis au Puy, chez les Dames du Bon-Pasteur, et enfin à Auxerre où elle fut rendue à sa famille en juin 1861. Rouland exigea que Ratisbonne et toutes les supérieures des communautés où Sarah Linnerviel avait été cachée fussent entendus à l'instruction, et que leurs actes fissent « l’objet d’une enquête sévère ». Cependant les époux Collas et Mile Legay furent seuls inculpés. Ils furent jugés à Riom le 26 novembre 1861 ; le clergé faisait ouvertement campagne pour eux et il exerçait sur beaucoup de magistrats une grande influence. Ratisbonne et deux autres religieux, le Mariste Ducoumeau, et le Jésuite Ramière, qui dirigeaient des communautés de femmes mêlées à l’affaire, étaient cités comme témoins : ils firent l’apologie de leur conduite. Les accusés furent acquittés, mais durent payer 3.000 francs de dommages et intérêts. L'âge de Sarah Linnerviel, qui était près de sa majorité et avait pleinement approuvé ceux qui’la cachaient, le désintéressement de ceux qui l’avaient détournée (1), enfin l'influence du clergé expliquent l’indulgence du jugement. Mais les aventures de la jeune fille, ses déguisements et ses cachettes successives frappèrent l’opinion publique. Rouland en fit l’objet d’un rapport à l’empereur (2). « C’est la deuxième édition du procès Bluth et Mallet... A Riom, deux ecclésiastiques congréganistes, l’un Jésuile, l’autre Mariste ont hautement affirmé devant le pays la légitimité de la doctrine du prosélytisme catholique, c’est-à-dire le droit du prêtre à convertir l’enfant malgré la volonté paternelle. C’est la doctrine Mortara de Rome... Je ne crois pas, Sire, qu'il faille laisser impunies toutes ces tentatives essayées par le parti clérical contre l'indépendance de la société civile et contre les lois de l'État. Je me propose donc : 19 De soumettre à Votre Majesté le projet d’une circulaire aux évêques déclarant que nulle autorité, quelle qu’elle soit, n’a le droit de prêcher la désobéissance aux lois civiles et que toutes les congrégations qui concourraient sous prétexte religieux au détournement des enfants seraient poursuivies criminellement et dissoutes par le gouvernement ; 2° De prononcer d'accord avec M. le ministre de l’Intérieur la dissolution de la congrégation des Maristes de Riom, laquelle d’ailleurs n’a jamais recu d'autorisation légale. Je n’ai pas besoin de dire à l’empereur que
(1) L'on croyait cependant que les époux Collas espéraient gagner de l'argent dans l'affaire.
(2) 1er décembre 1861, F:° 2.549, Plantier.
la doctrine ultramontaine qui proclame la supériorité de l'Église sur les droits de la famille est la même que celle qui proclame l’autorité supérieure du pape sur les souverains et les institutions politiques. »
Malgré cette phrase destinée à éveiller la susceptibilité de l’empereur, Rouland n’obtint pas entièrement satisfaction. Aucune sanction ne fut prise contre les Maristes, ni contre les autres congrégations compromises ; mais sa circulaire, dont la forme était très vive, fut approuvée et publiée dans le Moniteur du 26 décembre (1).
Le lendemain même, l’évêque d'Arras, Parisis, riposta par une lettre publique (2). La publicité donnée à la circulaire de Rouland était, disait-il, «gratuitement offensante» pour le clergé ; la circulaire elle-même était inexacte par exagération car elle accusait « beaucoup de communautés religieuses » d’enfreindre les lois civiles, alors que les abus de ce genre étaient « très rares, très accidentels, aussitôt réparés que signalés ». Enfin c'était aux évêques, qui «même aux yeux de la loi sont chargés de la surveillance et de la direction des maisons religieuses », que le gouvernement aurait dû s'adresser. « Vous avez la police à vos ordres, Monsieur le Ministre, et sans doute elle vous rapporte bien des récits, mais veuillez tenir pour certain que, par exemple, en ce qui me concerne, je sais mieux que la police ce qui se passe dans les maisons religieuses de mon diocèse. Eh bien j’affirme qu'il ne s’y commet, vis-à-vis des enfants mineurs, rien qui soit condamné par les lois de mon pays. »
Rouland répondit à Parisis comme naguère à Plantier par une lettre insérée au Moniteur (12 janvier). « Si une discussion générale, sérieuse devient nécessaire, j'ose espérer que je n’y ferai pas défaut et si le pays exige des révélations complètes, je serai prêt à les lui donner. » Pour le moment, il se contentait d’un argument ad hominem tiré de l’affaire d’Antoinette Leprête, qui, mineure, avait été recue à Arras même chez les Clarisses, contre le gré de sa famille. Grâce à l’intervention de la justice, concluait Rouland, «une mère a pu retrouver sa fille dont l’évêque d'Arras ne connaissait pas l’admission illégale dans un couvent situé à la porte de son palais ».
Parisis répondit que cet incident ne suffisait pas à légitimer la
(1) Elle portait la date du 1er décembre et était adressée aux préfets. à (2) Sur cette polémique voir BB!* 1.602, F1° 6.254, et Guillemant, P.-L. Parisis. (3) Voir chap. XVI, $ 17.
MAURAIN. — POLITIQUE 34
circulaire du 1° décembre et contesta plusieurs détails donnés par Rouland. Celui-ci, irrité, fit publier par le Courrier du Pasde-Calais les principaux documents de la procédure (1) que reproduisirent les journaux anticléricaux de Paris. Le vicaire général Des Billiers, sur qui pesait la principale responsabilité, déclara cette publication irrégulière et tendancieuse. [Il demanda vainement que la procédure fût intégralement publiée et pensa à intenter au Courrier du Pas-de-Calais un procès en diffamation. Le juge d'instruction, d’autre part, voulait poursuivre Parisis qui avait critiqué son information. Parisis prépara une circulaire à son clergé sur cette affaire. À la même époque la polémique engagée entre Regnier et les journaux officieux devenait de plus en plus vive.
Mais les autorités locales étaient lasses du conflit. Les deux préfets désiraient l'apaisement. « Il serait vraiment temps que cette polémique cessât », écrivait le recteur (2). Et surtout, Camescasse, dont l’habileté, l'énergie et le dévouement avaient seuls permis au gouvernement de triompher dans sa lutte contre les congrégations du Nord, avait été nommé à Rennes. Son successeur, Pinard (3), était clérical. « Quant à l'impression produite par la polémique en question, éerivait-1l, elle est regrettable à tous les point de vue. Les hommes extrêmes seuls la voient se continuer avec satisfaction. Les ultra-légitimistes l’exploitent pour semer dans les consciences honnêtes d’injustes défiances contre le pouvoir. les radicaux en font un thème pour attaquer toute institution religieuse en exagérant certains abus... La majorité, d’accord avec le gouvernement, veut entourer d’un double respect les choses saintes et les lois du pays. Aussi elle souhaite la fin d’une polémique compromettant dans une large mesure la paix des esprits (4). » Hamille, qui était originaire du Pas-de-Calais, s’entremit. Un magistrat de Douai avertit, au début de février,
(1) I écrivit au préfet du Pas-de-Calais que le journaliste devait montrer « toute la confusion de langage et d'idées derrière laquelle se retranche l’évêque... avec une ignorance où une mauvaise foi désolante..…. Je vais vous causer, mon cher préfet, un peu de souci. Mais la chose est grave et il faut que Mgr d'Arras paye son impudence ». (18 janvier), cité par Guillemant.
(2)-11 janvier 1862, F 17 9.987.
(3) Voir Pinard : Mon journal.
(4) 17 janvier 1862 (BB1$ 1.602). Pinard ajoutait : « Je dois. signaler un péril qui peut naître dans le cours de cette discussion si elle se prolonge. Plusieurs personnes, par une indiscrétion dont j'ignore la source, savent qu'après une première ordonnance non motivée dans l'affaire des Clarisses et des Rédemptoristes, l'information fut reprise sur charges nouvelles et qu'une deuxième ordonnance, motivée, fut rendue plus tard.
Régnier et Parisis que s’ils cessaient la polémique, le gouvernement les imiterait. Ils suivirent ce conseil et le calme se rétablit bientôt dans les deux diocèses du Nord.
Cependant, la discussion de l’adresse au Sénat fournit au gouvernement l’occasion de donner aux congrégations un nouvel avertissement public. « Tandis que d’abondantes libéralités privées vont trouver les congrégations religieuses, le clergé des paroisses reste dans sa pauvreté, sous le poids de son labeur et de ses devoirs envers le monde », disait l’adresse. Les cardinaux assurèrent que les congrégations étaient pauvres (1) et firent leur éloge. Billault maintint qu’elles étaient beaucoup plus riches que le clergé séculier. Le gouvernement, «s’il avait péché par un excès quelconque, n'aurait réellement péché que par un excès de tolérance, de bienveillance envers les établissements religieux ».
Pendant les mois suivants les congrégations, effrayées par les sanctions prises en 1861, ne donnèrent lieu qu’à des incidents sans gravité (2).
/ Elles insinuent déjà que l'information n’a été reprise qu’afin de demander au juge d'instruction une arme pour la discussion du Sénat. 11 serait déplorable que la presse s’emparàt de ces insinuations pour faire planer sur la justice des soupçons immérités.. » L'on a vu (p. 535) que ces «insinuations » étaient entièrement fondées.
(1) Is déclarèrent aussi que le relèvement des traitements du bas clergé n'était pas urgent : « Dans la détresse où sont aujourd’hui nos ouvriers, dit Mathieu, je ne crois pas pouvoir voter cette augmentation pour le clergé cette année-ci. »
(2) Le gouvernement soutint l’évêque de Nice, Sola qui, malgré les démarches du Saint-Siège, persistait à refuser aux Jésuites italiens réfugiés à Monaco, l'autorisation de s'établir dans son diocèse ( F1° 6288, mai 1862). Il se préoecupa des œuvres militaires, dirigées par les Jésuites et que les généraux cléricaux favorisaient. Rouland et Delangle signalèrent particulièrement à Randon celles de Grenoble et « l'influence regrettable » que les Jésuites pourraient prendre ainsi « sur l'esprit de l’armée ». Mais Randon était favorable aux Jésuites et leurs œuvres militaires ne paraissent pas avoir été frappées. (BB:5 1.658, F1° 6.288 ; septembre-novembre 1862.)
Sous l'influence d’un Dominicain, une mineure, Marie Jardel, voulut se faire religieuse sans le consentement de ses parents. Mais les Dominicaines de Mauléon, chez qui elle s'était présentée, l’obligèrent à prévenir sa famille à laquelle elle fut rendue. Le gouvernement renonça à poursuivre le Dominicain. (F1° 6.254 ; F19 5.853, Sabatier ; Fic III Basses-Pyrénées 11 ; juillet, août 1862). Sur un autre fait de prosélytisme, VOI BB151.654, A 3 7.196.
Enfin, le gouvernément, craignant de nouveau que le Saint-Siège ne fit transférer . à Rome la résidence du supérieur général des Chartreux, lui rappela que ce transfert ferait perdre aux Chartreux tous les avantages dont ils jouissaient. Le gouvernement pontifical déclara qu'il n'avait jamais eu l'intention qu'on lui prêtait (C jorrespondance diplomatique juillet 1862).
Sur les Rédemptoristes de Morlaix, voir chap. XIX, $ 4.