XVI L'INCIDENT CASTELAR DEVANT L'OPINION
gens puissent ainsi agir si aveuglément; pour qu'un ministre, sorti de ce parti libéral qui doit cà Castelar tous les triomphes qu'il s'attribue, ait osé parler d'infliger un châtiment à l'illustre écrivain dans une Chambre espagnole; pour qu'on ait songé seulement à un tel acte de démence, le plus grand et le dernier que l'on pourrait commettre — est-ce donc que les cris d'alarme du grand tribun ont retenti comme les trompettes qui vinrent annoncer la destruction de Jéricho?
La Régente, elle, a si bien compris le danger de cet effroi soudain quelle a ordonné à Sagasta de ne pas poursuivre Castelar, qu'elle estime profondément, auquel toute sa sympathie est acquise. Sa sympathie, oui, et elle en a fait l'aveu dans les circonstances que voici : Il y a deux ou trois ans, étant en villégiature à Saint-Sébastien, Marie-Christine fit une longue promenade en voiture et s'arrêta à Hernani. Là, un petit lunch lui fut offert par les autorités locales, et, ce goûter improvisé terminé, comme elle visitait l'hôtel de ville — un monument tout flambant neuf— elle prit un instant à part le maire de la jolie cité :
— Etes-vous content, lui demanda-t-elle, de la marche des affaires?
— Mais oui, madame, le Guipuzcoa est une contrée florissante.
— Et dites-moi, ajouta Marie-Christine, à quel parti appartenez-
vous
L'alcade resta un instant interloqué; très républicain, il craignai d'offenser la Reine en lui avouant ses opinions. Enfin, il s'enhardit :
— Je suis républicain.
— Ah! et de quelle fraction?
— J'appartiens au groupe possibiliste.
— Mais c'est très bien, monsieur le maire : Castelar est mon ami.
Je relis encore l'article qui a soulevé tant de polémiques violentes, tantde poursuites rigoureuses et tant d'interpellations à la Chambre et au Sénat, et je me dis, en présence de la modération des termes de Castelar et du bruit immense qu'ils ont pourtant suscité, qu'il faut en conclure qu'une seule chose reste prouvée : que le grand orateur est bien décidément l'une des personnalités les plus considérables de ce siècle puisqu'une seule phrase écrite de sa main peut mettre en ébullition tout un peuple. Et cet incident confirme ce que j'ai toujours dit partout bien haut, que Castelar doit figurer à côté de ces quelques hommes dont parle Vauvenargues, en lesquels, génies élevés jusqu'au sublime, on ne sent pas les bornes de l'esprit humain...