L'INCIDENT CASTELAR DEVANT L'OPINION
Cel article de Castelar a produit, en raison des séances mouvcmente'es auxquelles il a donné lieu à la Chambre et au Sénat, une si profonde sensation, que dans plusieurs conférences du cabinet tenues à la Présidence du Conseil, il n'a pas été question d'autre chose. On semblait, pour mi instant, avoir oublié cette terrible guarre avec l'Amérique dans laquelle l'Espagne se montre si héroïque une fois déplus. Mon ami Sagasta, Gamazo, ce cerveau puissant, si net et si pondéré, doué d'une si grande puissance de travail, l'indispensable bras droit du chef du parti libéral, et Groizard, ce diplomate distingué dont le tact et L'habileté sont proverbiales, se sont surtout occupés de cette tempête dans un verre d'eau. Gamazo, dans une de ces conférences, aurait tenu un propos qui l'honore et dont je le félicite.
— Il serait inique, aurait-il dit, de poursuivre M. Castelar pour la publication d'un article dans une Revue étrangère; notre code ne prévoit pas le cas.
Vous l'avouerai-j'c ? J'avais, pour ma part, si peu compris ou soupçonné que cet article allait être incriminé, considéré comme une offense à la Heine, que le jour où je me rendis au Palais, au moment où l'article paraissait à Paris, c'est de Castelar surtout que je m'entretins avec l'auguste princesse. L'une des premières choses qu'elle me demanda, dans les meilleurs termes et avec le plus grand intérêt, ce fut Ac> nouvelles de la santé dé mon éminent collaborateur. Elle me dit qu'elle lisait assidûment les articles qu'il publiait dans ma Revue et me lit part de son désir de savoir s'il les écrivait en français.
Je lui expliquai que je préférais qu'il les écrivit en espagnol quoiqu'il parle et écrive admirablement le français, que longtemps je les traduisis moi-même, plutôt littéralement que littérairement afin de ne rien enlever au pittoresque du style; mais qu'aujourd'hui, ce travail étant long, difficile et absorbant, il était confié à des traducteurs expérimentés, et que je me bornais h le revoir minutieusement, corrigeant moi-même les épreuves.
La vaillante souveraine paraissait beaucoup s'intéresser à ces détails, et, dans la conversation, je lui parlai incidemment des bruits qui couraient à ce moment d'une abdication possible, au cas d'une grave défaite, en faveur de la princesse Isabelle, ne pouvant, elle, dans sa fierté, se résigner à signer l'abandon d'une seule parcelle du territoire national.
La reine détourna la conversation, ne me répondit pas; nous parlâmes d'autre chose: je ne pus donc connaître sa pensée. Toutefois je constatai, comme je l'ai dit dans mon précédent article, paru précisément dans le numéro incriminé, sa sérénité, son courage et sa vaillance, son profond amour de l'Espagne, sa confiance en notre année.
Mais, voyez ma naïveté, je m'étais si peu aperçue ({ne l'article de Castelar pouvait paraître une attaque, que je n'avais pas hésité à lui en parler, à lui dire ces bruits qui, ayant pris une certaine consistance,
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étaient rapportés par le chroniqueur qu'elle pouvait deviner. Elle ne montra aucun étonnemenl ; elle devait donc déjà les connaître. Et d'ailleurs, ne venaient-ils pas de Vienne?
En résumé, ainsi qu'on l'a fait justement remarquer:
Quand un homme comme Castelar — qui a acquis une réputation universelle que seuls Canovas et lui atteignirent en celle époque — se retire volontairement de la lutte politique et hausse la voix pour avertir noblement sa patrie des risques qu'elle courl, des dangers qui la menacent, pour signaler les gouffres sans fond vers lesquels elle se précipite aveuglément, comment imaginer qu'il aspire à la direction d'un parti, au renversement de ce même gouvernemenl qu'il se l'ail un devoir de protéger en lui montrant les écueils parsemés sur sa roule?
Quand un homme comme Gastelar, qui a rendu à la Régence des services qu'aucun de ses plus zélés défenseurs n'a été en mesure de lui rendre; qui, en abandonnant la politique active, rendit impuissants les partis républicains pour le grand bien de cette môme Régence; qui aida celle-ci à établir une Constitution démocratique; qui abdiqua, en quelque sorte, dans le seul but de lui permettre de gouverner sans entrave; qui sacrifia, même beaucoup de son propre prestige dans la Péninsule à cette œuvre de patriotisme absolu; et qui aujourd'hui enliu recouvre la parole pour mettre un système politique, qu'il ne supporte qu'à regret, à l'abri d'une catastrophe, — que peut-on voir dans cette attitude, sinon le dernier et suprême sacrifice du grand républicain en faveur d'une monarchie qui constitue, aux yeux du peuple, la garantie solide de la paix publique et de la régénération nationale?
Qui peut, en fin de compte, attribuer des ambitions à un homme dans la plénitude de son âge mur, qui a occupé les plus hautes fonctions dans l'Etat, qui ne cesse d'être l'idole populaire de son grand pays et qui déjà a pris sa place parmi les grandes ligures légendaires?
Si Gastelar a rendu des services à la monarchie, si même il les a prodigués, il ne se soucie pas d'en faire l'inventaire et ne manifeste aucun repentir. Ce n'est pas seulement pour rétablir sa santé ébranlée, mais encore et surtout pour continuer à vivre dans le silence et la tranquillité, éloigné de l'agitation fébrile des esprits en émoi, que Castelar s'est réfugié au sein d'une luxuriante campagne, propice aux poétiques rêveries; c'est pour se tenir à l'écart de l'opposition, lorsqu'il a compris qu'elle essayait, pour l'attirer à elle, de se grouper sous la clarté resplendissante de son nom triomphant.
J'insiste sur ce point, que le grand Castelar se borne comme toujours, et tant pis pour ceux qui craignent la vérité, à découvrir les maux ou leurs germes pour qu'on y remédie par les moyens les plus logiques, qui ne présenteraient presque jamais un caractère républicain si on les appliquait, mais plutôt un caractère monarchique el dynastique.
Et cependant, voici qu'on prêche contre Castelar, parmi les groupes monarchiques, une croisade aussi ridicule qu'odieuse. Pour que ces