‹ La politique européenneChapitre 12 sur 16 · AUX DEMANDES DE POURSUITES ET AUX POLEMIQUES DE PRESSE · texte numérisé non relu

AUX DEMANDES DE POURSUITES ET AUX POLEMIQUES DE PRESSE

La lettre de Castelar, dont nous publions ci-après la traduction, réduit, à ses proportions exactes le sens de l'article incriminé. Lorsque le lecteur aura comparé la noblesse de sentiments qui <en dégage à la précipitation incompréhensible de ceux qui, par jalousie pour le grand tribun, se sont empressés de l'accuser de crime de lèse-majesté du haut de la tribune des Cortès, il dira, comme nous, que celui qui a véritablement offensé la reine d'Espagne c'est moins l'illustre écrivain, qui dédaigne les flatteries de la foule, que ces courtisans dont le métier est de fournir ample matière à la critique et à la censure si sévèrement bridées dans la patrie héroïque de Cervantes.

Voici cette lettre, qui a été adressée par le célèbre orateur au directeur du Nacional » de Madrid, don Adolfo Suarez de Figueroa.

Sax, 0 .Tuin 1898.

« Mon cher ami.

« Je regrette de toute mon âme l'ennui que votre traduction de mon article a causé à nos journalistes et à nos politiciens. Je le regrette d'abord pour vous àcause des écœurements et des dépenses que comporte toujours pour son auteur une dénonciation de cette nature, bien que cette publication n'ait eu en vue que d'affirmer le Credo politique d'imparti ; ces écœurements et ces dépenses, j'aurais aimé à vous en décharger pour celte raison que je souffre de voir souffrir quelqu'un par ma faute volontaire ou involontaire, directe ou indirecte. Je le regrette ensuite pour moi parce que ma santé, qui a été très ébranlée, si elle s'est déjà un peu améliorée, ne lest pas encore suffisamment pour me donner le courage de lutter. La grande aspiration de ma vie est de me retirer tout à l'ait de la politique, dans le sens militant que nous donnons à ce mot. Je désire également observer une stricte neutralité entre lous les partis libéraux dont je combattrai toujours les erreurs, sans me les rendre hostiles pour cela, et louerai toujours les grands actes, sans jouer auprès d'eux le rôle d'adulateur.

C'est dans cet état d'esprit que j'ai officiellement quitté la politique, il y a dix ans. en renonçant tout à la fois, au gouvernement, au Parlement et à l.ï presse. Mais ceci mérite quelque explication, car je tais des réserves pour la presse. J'avais un organe politique quotidien ; je ne l'ai plus. Ma retraite avait donc plutôt cette signification que je voulais renoncer à toute intervention dans les événements politiques quotidiens. Mais je ne pouvais pas abandonner complètement la presse...

« Quoique j'écrive avec toute la liberté à laquelle nous avons droit en Espagne quand des situations exceptionnelles ne nous imposent pas une réserve obligatoire, je reconnais de bonne grâce que le passage que vous avez traduit et publié dans « El Nacional » était de nature à éveiller les susceptibilités militaires.

<i Je le crois si bien que je refusai, il y a quelques jouis, l'autorisation à un journal de nos amis de publier le même passage qui, s'il ne tombait pas sous le coup de la loi de la presse au moment où je l'écrivais, encourait néanmoins la juridiction • les lois militaires promulguées depuis dans noire pays. Si vous m'aviez donc consulté avant d'agir, je vous aurais fait lamème défense. Mais en dépit des nouvelles conditions que subit la presse à l'heure présente, je prétends que Varticle est innocent et qu'il ne peut être poursuivi et condamné que si l'on en dénature le texte. Il ne se rencontre pas, dans tout cet article, un mot irrévérencieux touchant la Reine; et je n'ai pari' que tic la Cour, c'est-à-dire de cet ensemble de personnes qui forment le cortège des rois, que comme on en a toujours parlé, même aux temps les plus féroces de l'Inquisition et de l'absolutisme. L'acte supposé légalement volontaire de la Reine. inspiré par son amour pour son fils, ne peut pas davantage donner lieu à une coudamnation quelconque puisque, dans cet article, il ne s'y Irouverien qui rabaisse el dédore la Majesté telle qu'elle es1 comprise par tous les souverains de tous les Etal-. « L'article est donc innocent. Cependant je ne veux pas m'en faire un prétexte pour renier ma responsabilité d'auteur. J'accepte donc toutes les responsaoilités que vous, le- Cortès, les loi-, le- tribunaux, croyez devoir me faire assumer. Je n'y met-

MESSAGE A CASTELAR xxt

que cette réserve douloureuse de me voir dans de telles conditions, sur la fin de mi vie, livré sans raison a ces poursuites correctionnelles que nous provoquions si légèrement et supportions avec tant de plaisir à l'époque de notre lointaine jeunesse '

« Ceci dit, je vous garde la grande estime que j'ai toujours eue pour an écrivain nspire ei satirique de votre val,,,,,-, ainsi que je l'ai affirmé dans maintes circonstances à vos amis et collaborateurs. Il est vrai que je ne partage pas VOs ot>inions politique, que je napprouve pas non plus L'amertume avec laquellle vous aggravez vos critiques; mais le sel vraimenl attique ,1, vos articles, I- comparaisons ingénieuses ou vous êtes passé maître, les grâces aristophanesques qui sonl naturelles chez vous, tout que votre réputation littéraire atteinl au niveau de celle donl jouit, en un autre temps, Camille Desmoulins, ce parlah modèle des écrivains militants et passionnés.

« Pour moi la seule chose à laquelle j'aspire maintenant, c'esl .le rendre tout bruit impossible autour de mon nom en écartanl toute polémique de ma oersonne et de mon histoire C'est pour cela que je ne puis me résoudre a vous pard ier

(veuillez excuser ma franchise) d'avoir troublé, par la publication de votre traduction ma retraite volontaire en ces sites perdus ou je suis venu chercher la santé du corps et le calme de esprit Pour ce motif, je vous interdis dune façon absolu, ,1, prendre a plume dans le but de me défendre contre les attaques qu'accumulenl su, ma tête la presse et le Parlement. Mon article est sub judiee, et nul pouvoir, sauf le pouvo r judiciaire, n aie droit d en connaître. Jamais, du temps de ma jeunesse, nous n'avons discute les articles dénonces. Les défendre équivaut à influencer la justice dans un autre sens : il est trop naturel et trop juste de laisser bhaque pouvoir indépendant et libre, dans sa sphère d action. '

« Pardonnez-moi cette longue épître qui n'a d'autre désir que d'apporter un semblant de remède a votre ennui et un semblant d, raison à mes excuse, d, vous avoir compromis contre mon pré et contre ma volonté. Kl. je vous prie de ne Das publier ma lettre ou de n'en publier que ce qui peut servir à votre défense Quoi qu il advienne de tout cela, mon exemple aura prouvé que les courtisans s'ils peuvent faire du mal, n armeront, pas à faire endosser leurs propres responsabilités nar les rois qui subissent leur néfaste influence. ' '

« Une des plus graves erreurs commises par la diplomatie dans ses dernières manœuvres, fut, en effet, de soumettre à l'intervention du pape nos discordes coîomale j Jamais entende z-vous, on n'aurait dit que le pape étail qualifié pour régler les litiges pendants entre les Etats et jamais on n'aurait fait appel a son roi' d arbitre si un agent très connu, courtisan a la fois de Léon XIII et de doua Marie- Uir.st.ne, n avait affirme que, par l'intermédiaire .le l'évêque de Saint-Paul Mac Kinley chargerait le pape d une telle mission. Ouvrez le Courtisan do Boscan, traduit a 1 usage de 1 empire de Charles-Quint, et vous y verrez comment s'v rencontre déjà en mantille 1 article publie de nos jours par la Nouvelle Revue Internationale de Paris

« -Mais j abuse de votre patience!... Je ferme cette lettre. Croyez-moi votre ami'.

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