‹ La politique européenneChapitre 13 sur 16 · EMILIO CASTELAR · texte numérisé non relu

EMILIO CASTELAR

Message à Gastelar

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jamais prévu les plus implacables ennemis eux-mêmes du régime restauré en ces

XX11 UNE CONVEI'.SATION AVEC KMILÏO CASTELAR

tristes moments où les horizons de l'avenir s'assombrissent, semblant noyer lu Patrie dans les ténèbres du chaos, les bons fils de l'Espagne craignent qu'en perdant notre sann ,, s intérêts el notre honneur, nous perdions encore la Liberté, ce principe vital de l'existence morale et sociale, conquis aux prix d'innombrables victimes el consolidé par les gigantesques efforts de nos tribuns el de nos législateurs parmi lesquels vous figurez au premier rang.

Oui de ce chaos menaçant va surgir, comme une loi inexorable et latate déjà révélée par Les anciennes théogonies, la lutte entre le Bien représenté par la Liberté et le Mal incarné par l'absolutisme. Les oiseaux de proie qui sont légion sous cette dernière forme politique, s'apprêtent à déchirer, à dévorer l'organisme de la Liberté. Et tous ceux pour qui cette Liberté est chère, s'inquiètent de savoir à qui ils pourront en toute confiance en donner la garde. Au milieu de cet horrible naufrage des grands prestiges tanl individuels que collectifs, que des antagonismes coupables, des divergences de doctrine ont occasionnés, à qui pouvons-nous plus sûrement nous adresser qu'à notre Gastelar, le plus fervent apôtre de la Liberté, son défenseur infatigable. son grand prêtre dans la conception de tous les peuples libres.

Vous avez promis de répondre à l'appel de la patrie aussitôt que la patrie ferait appel à votre dévouemenl . Eh bien, venez ! la Patrie vous appelle parce que la Liberté est en danger. .

Il est absolument indispensable que dans les circonstances graves que 1 Espagne traverse vous vous placiez à sa tête pour diriger ses destinées au moyen dune République vraiment nationale. Nous ne voulons pas seulement une République pour les républicains, nous voulons encore une République pour les Espagnols. Il faut que le poids du nouveau récime se fasse cependant sentir "a ceux qui nous ont conduits où nous sommes avec leurs égoïsmes et leurs variétés. Il faut que le premier attribut de cette République que nous vous demandons de fonder soit celui de la justice.

Vous ave/ la confiance des républicains, vous avez la confiance de la majorité du pavs qui sait que l'Agriculture, l'Industrie et le Commerce, la Science et 1 Art, la culture matérielle et morale ne peuvent, se développer et prospérer que sous le suuffle vivifiant de la Liberté toujours féconde; vous avez enfin la confiance des peuples civilisés sur les lèvres desquels vibre avec respect, en prononçant votre nom, le nom de l'Espagne. . .

Cercle républicain de la Corogne, ce 12 juin 1898.

Ramois Pérez Costales, José Martinez Fontenla, Alfredo Vilas.

Une conversation avec Emilio Castelar.

Le publiçiste D. Vicente Blasco lbanez vient d'avoir à Sax, charmant village de la province d'Alicante où Castelar rétablit sa santé dans la maison de son ami D Secundino Suabre, un long et intéressant entretien avec le grand tribun. Quoique notre éminent collaborateur ait déclaré ici même que ses articles seuls ont une véritable signification, que de ses articles seuls il assume la responsabilité, nous croyons devoir donner le compte rendu de cette conversation qui peut montrer, jusqu'à nu certain point, l'état d'esprit dans lequel se trouve notre grand ami. L intérêt avec lequel les moindres faits et gestes de Castelar sont aujourd'hui suivis, nous permet d'espérer que nos lecteurs nous sauront gré de publier les documents importants qui peuvent servir à l'histoire de cette époque si troublée, pour le glorieux pays qui a conquis t-utes nos sympathies.

D Blasco lbanez a trouvé transformé, rajeuni, presque complètement rétabli l'ex-président de la République, qui peut déjà consacrer plusieurs heures de travail par jour à son Histoire du XIXe siècle. En ce moment, Castelar traite la période glorieuse de la Révolution française. . .

' Castelar et son ami lbanez. dissertèrent un instant sur ce sujet; puis ils s entretinrent des graves événements actuels. Le journaliste demanda à l'homme d Etat :

— Pensez-vous reprendre la vie militante de la politique? Parlerez-vous aux

Port f'S

— Non. Si de nouvelles circonstances ne m'imposent pas l'impérieux devoir de me mêler aux événements politiques, je resterai dans la retraite, voué exclusivement a l'ail et a la littérature, ces deux passions de ma vie. Vous savez ce qu'ont lait mes électeurs d'Huesca : ils m'ont presque désavoué à cause de cet article de la Nouvelle Revue Internationale qui a tant ému l'opinion. Je ne renoncerai pas a mon mandai de député, parce que je suis l'adversaire du mandat impératif que je considère ci ■ un procédé d'anarchiste ; mais, d'autre part, je ne consentirai à reprendre

m Congrès fi<'M l'intérêl suprême de la patrie m'y contraint. Je suis étonné

UNE CONVERSATION AVEC EMILIO CASTELAR xxin

que les monarchistes aient montré tant de surprise à la lecture de mon article de l,i Nouvelle Revue Internationale si bruyamment commenté. Ces politiciens s'étonnenl que je me permette de dire aux rois des vérités plus ou moins dures. Je n'ai pourtant pas encore cessé d'être républicain, il me semble. Jamais je n'ai caché mon républicanisme, ni été infidèle à l'idéal de toute ma vie. Quand j'ai dissous le parti possibiliste pour me retirer de la politique, je me suis pourtant exprimé bien clairement. Je me rappelle encore les paroles que j'ai prononcées à la Chambre: Je suis, j'ai été, je serai toujours républicain; celui qui dira le contraire, m'offensera . Pourquoi donc s'étonner qu'un vieux républicain puisse censurer les perfides insinuations de courtisans voulanl entraîner une souveraine constitutionnelle à mêler aux événements de la Patrie, des influences étrangères en y mêlanl même celle du Pape? J'ai toujours soutenu cette thèse dans mes chroniques politiques dès que je voyais nos gouvernements s'efforcer de rechercher des alliances avec les puissances. Je lésai prévenus qu'ils ne réussiraient jamais el les événements onl toujours justifié mes prévisions. Seule la Régence a trouvé la médiation du Pape qui, assurément, nous sera fatale.

— On dit que Léon XIII manifeste des sympathies pour les Qibusliers.

— Je ne prétends pas que Léon XIII soil lui-même un flibustier, fil Castelar en souriant; ce que j'affirme, c'esl que Léon XIII u'esl pas un ami de l'Espagne. Vous connaissezà Paris la nuance politique du Jour, ml des Débats! C'esl le journal du quai d'Orsay, autrement dit l'organe du Ministère des Affaires étrangères. Or, j'ai lu dans ce journal cetle information qui n'a pas été démentie, à savoir que Léon MIL par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France aux Etats-Unis, a présenté à Mac-Kinley les conditions suivantes pour rétablir la paix entre l'Espagne el les Etats-Unis :

1° Déclaration d'indépendance île Cuba;

2° Cession de Porto-Rico aux Yankees et occupation des Philippines par les Etats- Unis, jusqu'à ce que l'Espagne ail soldé son indemnité de guerre;

— Et cette indemnité devait-elle être grosse?

— Enorme. Il y a quelques jours, la presse américaine affirmait que son gouvernement avait déjà dépensé un milliard cinq cents millions de pesetas pour la guerre, et il n'en était encore qu'au début... Notre situation est triste el notre horizon noir. Sur mer, notre infériorité est manifeste. .Mon unique espoir est dans un débarquement de l'ennemi à Cuba parce que là au moins on pourra combattre sur terre Ici, nous serons vainqueurs, parce que la valeur de notre année' disciplinée sur les mercenaires américains est indiscutable. Plût à Dieu que les batailles soient proches pour que de grandes victoires viennent relever le moral de notre pays.

— Et les Philippines? Que pensez-vous des moines?

— Dans l'organisation du régime de nos colonies tous nos gouvernements, y compris ceux de la République, se sont laissé entraîner à cette grave faute de ne s'occuper exclusivement que des Antilles, concédant à Cuba et à Porto-Rico des droits peut-être excessifs, puisqu'on a joui là, au point de vue de la liberté et des réformes, d'avantages que nous n'avons pas eus dans la Péninsule. L'île de Cuba s plainte de trop de bien-être. En revanche, nous n'avons jamais accorde de faveurs aux Philippines, et voilà trois siècles que cet archipel vit éloigné de tout progrès dans une immobilité absolue. Je ne crois pas, comme vous, qu'on puisse | rocéder à une expulsion radicale des ordres religieux des Philippines; mais, je crois qu'on doit progressivement dépouiller ces ordres religieux de leurs privilèges politiques pour les rendre aux habitants. Il faut leur rogner peu à peu les ailes, leur faucher l'berbe sous les pieds de façon à les réduire au simple accomplissement de leur mission religieuse, sans leur permettre des intrusions dans la politique de l'archipel. Mais. à l'heure qu'il est, on ne peut y songer, il faut d'abord penser à sortir de l'impasse où nous sommes.

— Et ne croyez-vous pas que ce soit le moment pour vous d'intervenir dans les affaires politiques? La nation a les yeux fixés sur vous. Les républicains parmi ceux qui vous ont le plus combattus vous saluent comme leur sauveur, et vous-même avez écrit que vous seriez prêt le jour où la Patrie ferait appel à Votre patriotisme.

— J'accourrai, en effet, lorsqu'on aura besoin de mes services. Mais, hélas! ils s'illusionnent peut-être ceux qui me .jugent si indispensable. Je ne suis plus jeune el les gens de mon âge sont de peu d'utilité. Je répète le mol de Cbarles-Quint quand, après une série de victoires, se voyant assiégé dans Insprûck, il dit : La fortune es* une belle femme qui n'aime pas à embrasser les vieillards . Songi / à la vieillesse des premiers hommes d'Etat de l'Europe. Mon ami Gladstone, qui a conservé intactes jusqu'à quatre-vingts ans ses brillantes facultés mentales, s'était cependant retiré de la vie politique à soixante-dix ans. el pendant cette dernière période de sa vie, il n'eut que des ennuis causés par l'abandon de ses plus ûdèles amis. Bismarck, qui ne voulait pas quitter le pouvoir après avoir fait l'unité de l'Allemagne, en fui

xxiv UNE CONVERSATION AVEC EMILIO CASTELAR

destitué par son jeune empereur. 11 ne faut pas se faire des illusions : la vieillesse seule sert au repos.

— Mais Thiers? 11 était en 1870 plus âgé certainement que vous ne l'êtes aujourd'hui. Pourtant Thiers, accouru à l'appel de sa patrie vaincue et humiliée, n'a pas hésité à restaurer la République en France.

- Les circonstances ne sont pas tout à fait les mêmes. J'aime autant ma patrie que Thiers pouvait aimer la sienne; et, dans des circonstances analogues, j'agirais de même que lui. Mais je ne vois pas quels avantages j'apporterais à l'Espagne et à l'idéal républicain en reprenant ma place dans la vie politique. Si j'arbore mon drapeau, .je m'attirerai l'animosité des chefs républicains qui, ayant un autre idéal que le mien, me considéreraienl comme un rival dangereux tandis que ceux qui ne sont pas républicains me calomnieront, en disant que je veux exploiter les malheurs de la patrie pour réoccuper comme un ambitieux la première magistrature de la nation.

— Mais, 1). Emilio, de telles calomnies ne peuvent vous atteindre.

— Elles ne m'atteindraient pas, en effet. J'ai déjà déchaîné tant de tempêtes d hostilité, d'animosité que je me tiens à présent pour invulnérable. En ces derniers temps, lorsque, à propos de mon article de la Nouvelle Revue Internationale, il a plu sur moi, des bancs mêmes du Congrès, tant d'injures, j'ai haussé les épaules. Je suis comme Thiers qui, devenu vieux, disait : « Je ressemble à ces arbres séculaires qui restenl debout après avoir subi tous les orages ». La seule chose qui me peine et trouble ma sérénité, vient des malheurs qui affligent ma pairie Ce qui arrive dépasse la portée de tous les .aïeuls humains. Cela a été si inattendu qu'il devient impossible de lire dans l'avenir. Vous m'avez demandé mon opinion sur la meilleure manière de terminer ce conflit : j'avoue que je ne sais que répondre. C'est un tel chaos de faits étranges el de circonstances contradictoires qu'il serait, téméraire de hasarder une prophétie. Qui pouvait penser que la démocratie américaine, la nation de Washington, héros de la liberté, et de Lincoln, ce martyr de l'émancipation d une race, se comporterait vis-à-vis de l'Espagne, comme une puissance despotique prête à violer tous les droits? Dans le conflit actuel, ce qui prédomine, c'est l'infamie des Etats-Unis, c'est leur mépris de la liberté et des droits d'autrui, c'est leur brutale voracité, c esl leur adoration de la loi du plus fort qui les rend pareils à un immense poisson qui tiendrait d'Orient en Occident ses mâchoires démesurées pour engloutir tout ce qui est notre propriété. Et les autres nations contemplent tranquillement un aussi irritant spectacle. Il semble cependant impossible que la Providence historique donne son consentement à de tels forfaits, à de si criantes injustices. Le xvmc siècle regarda sans protester le partage de la Pologne. Le xixe doil-'il assister sans révolte à une répétition de ce même déni infâme?"

— Et en présence de la tristesse de celte perspective, alors que la nation vous réclame, vous attendez encore pour rentier dans la politique active ?

— L'avenir m'effraie. Qu'il doit être douloureux de gouverner un pays en des temps pareils, où les gouvernements s'exposent aux plus grands risques, aux plus graves dangers!

— Mais si le pays exige votre concours, que ferez-vous?

- Je me ferai un devoir, mais en vieux républicain, de gouverner une fois sous un régime républicain.

CARRET1LLA.

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