LES AGITATIONS SOCIALISTES. S
nne réalité, ce sera, justement TÉtat socialiste qui possédera, à un plus haut degré, ce solide engrenage organique qui a été le propre du moyen âge (1). »
Quoi qu'il en soit de leur doctrine, que nous n'avons pas à examiner ici, le nombre des collectivistes ne diminue pas. D'après M. Malon (2), le socialisme aurait plutôt grandi que décru depuis la disparition de l'Internationale, et ies revendications du prolétariat auraient acquis un caractère encore plus révolutionnaire, notamment en Russie, en Espagne, en Allemagne, en Autriche et en Irlande.
Il est certain que les collectivistes ne laissent pas que de faire impression sur les députés de l'opposition républicaine ; nous en avons eu uu etemple récent. Onze personnes, évidemment enrôlées sous la bannière collectiviste, se sont présentées au Palais -Bourbon, au nom des ouvriers sans travail de Paris et de Lyon, et ont demandé le vote d'un subside de 500 millions, la suspension du payement des loyers inférieurs à 500 francs, la réduction légale des heures de travail. Ils ont été admis dans les bureaux avec une complaisance un peu facile, presque avec autant d'égards que s'ils étaient venus réclamer 500 millions d'économies dans le budget, au lieu de réclamer 500 millions d'aumônes. Des députés ont même consenti à solliciter 20 millions de la Chambre, avec l'espoir secret de les voir refuser.
Quant à nous, notre réponse aux collectivistes serait à la fois très ample et très simple. Nous les renverrions de bonne foi à la méthode expérimentale, en leur tenant à peu près ce langage :
(i) Leroy-Bea.ulteu, loc. du, p. 21.
(2) Lric. et/., p. 766.
<c Vous ne prétendez pas sans doute que du jour au lendemain^ par une simple loi, on nationalise tous les instruments de production, on transforme à votre gré Torganisation économique de la France. La prudence la plus élémentaire conseille de faire un essai. G*est même là Totre meilleure chance, car vous y trouverez, pour vousmêmes une vérification, pour les autres une démonstration de vos principes. Ne pas accepter cet essai durant une période donnée et sur un territoire restreint ; ne la vouloir que définitive et pour une étendue de 55 millions d'hec* tares ; ce serait une thèse trop ridicule pour la soutenir longtemps. Deux moyens vous sont ofiferts.
« Choisissez un district à évangéliser ; allez y exposer vos doctrines : allez y soumettre vos projets à des discussions contradictoires. Si vous arrivez à convaincre un assez grand nombre de citoyens, à justifier de leurs adhésions et des ressources qu'ils vous apportent, demandez, par les voies que nous avons indiquées, qu'il vous soit concédé dans une de nos colonies un lot de terres sur lequel vous pourrez poursuivre votre expérience en toute liberté. Il nous semble que le gouvernement ne devrait pas hésiter à écouter un pareil vœu, en laissant une aut(h nomie complète à la commune que vous fonderiez. Une seule restriction serait à apporter : les litiges relatifs aux obligations contractées avec des personnes étrangères à la commune seraient jugés par les tribunaux de l'État.
« Voilà un premier moyen ; en voici un second.
c( Si vous réussissiez à persuader en France tous les habitants d'une commune, sauf à indemniser les récalcitrants pour les faire partir de bonne volonté, nous ne ver* rions aucun inconvénient à ce qu'une autorisation analogue à celle que nous venons de dire vous fût accordée même dans un de nos départements.
L£8 AGITATIONS SOCIALISTKS. »•!
0 Nous ayons rencontré, sur la route de Chicago à Omaha, non loin de Greston, une colonie française ica» rienne que les Américains avaient laissée s'organiser à sa guise. Il a eiisté 119 communes sur le territoire des États-Unis : 47 ont péri d'une mort naturelle ; 7iâ vivent encore avec 5000 participants, et sur ce nombre les Shakers seuls en comptent 58 (i). N'y a-t>i] pas là des antécédents pour autoriser des essais n'imposant à vos concitoyens aucune contrainte ? Sans doute^ votre tentative ne sera pas sans difficulté ; elle ne sera pas non plus im. possible, et elle a de quoi séduire des apètres convaincus. »
Les programmes socialistes renferment souvent des articles dignes d'attention et qui résisteraient aux discussions locales : la réforme de Timpôt est de ceux-là. Nul ne sa*jrait prétendre que notre système de taxations échappe à de sérieuses critiques. Mais vouloir changer en bloc tout le mécanisme financier de la France serait un manque de
(1) lies oommanautés les plus prospères sont placées dans les coudltions suivantes. Leur population est formée de déshérités qui sont allés y chercher un remède contre la faim, et pour lesquels tout est préférable au sort pénible qu'ils subissaient auparavant. Les membres de la communauté sont fortement unis par les liens d'une reli^^on très étroite, dont les pratiques sont imposées à tous. Quand le célibat n*est pas, comme chez les Shakers^ obligatoire, des restrictions sont apportées aux mariages ou aux naissances. Les associés doivent se résigner à la monotonie de l'existence, renoncer à toute activité intellectuelle, à toute initiative, à tonte indépendance, se priver môme du délassement que procure la retraite, l'isolement momentané. C'est la vie des moines : elle eon vient et conviendra toujours à certaines individualités. Elle est d'une réalisation fort difflcile sur une petite échelle ; il semble plus que hardi de chercher à l'étendre à un grand territoire, de prétendre transformer une nation en un couvent gigantesque ayant pour chapitre la bureaucratie.
méthode trop manifeste pour ne pas exciter la risée. Ici Texpérience serait d'institution facile et aurait des précédents pour elle : au dernier siècle, les pays d*^tats levaient et répartissaient à leur gré la contribution qu'ils abandonnaient au roi (i).
Dans une région déterminée, avec Tassentiment des électeurs, ne pourrait-on pas tenter de supprimer les octrois, et de les remplacer par une taxe semblable ou analogue à celle que M. Yves Guyot a proposée et fait adopter, le 8 juin 1880, par le conseil municipal de Paris, c'est-à-dire par une taxe de tant pour i 000 établie sur la valeur vénale des terrains bâtis ou à bâtir et de tous les établissements particuliers, quelle qu'en soit la destination ?
Ne pourrait-on aller plus loin encore, mettre à Fessai l'impôt unique proposé par M. Menier» et consistant en une taxe de tant pour 1 000 sur la valeur vénale des capitaux fixes possédés en France, en considérant comme capitaux fixes le sol, les mines, les constructions, les machines, les outillages, les navires, les voitures, les animaux servant à l'exploitation, les ustensiles de ménage, les meubles, les objets d'art, lorsqu'ils ne sont pas des marchandises destinées au commerce, en un mot tous les outils; tous les capitaux produisant de Tutililé sans se transformer (2) ?
En résumé, la méthode expérimentale triompherait des obstacles aux réformes que notre régime parlementaire est impuissant à écarter, parce que les députés, soucieux de leur réélection, sont obligés de compter avec eux, de crainte de fortifier leurs adversaires et d'affaiblir leurs
(1) Chap. xxvii et xl.
(2) Menier, l'Avenir économique^ t. II, p. 551.
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amis. Quant aux agitations débordantes du socialisnlc, elle en serait la canalisation féconde; elle renverrait au pays des chimères les hypothèses subjectives ; elle tirerait parti de ce que les programmes ont de pratique et de sensé.
Une telle expérience se ferait sans péril. Ce n'est point par leurs théories que les socialistes sont dangereux, c'est par les arrangements d'autorité qu'ils invoquent pour leur application ; car ces arrangements d'autorité sont les procédés favoris de nos politiciens. Qu'est-ce qui est à redouter? C'est le saut dans les ténèbres, ce n'est pas l'essai en pleine lumière, tel que la méthode expérimentale le permet et le conseille (1).
(1) Voir Rapport présenté par M. Léon Donnât au Conseil municipal de Paris sur des propositions diverses relatives à la taxation de certaines denrées et à la création de services publics (Imprimerie de rHôtol-de-Ville, réimpression).
Voir aussi Gli. NonDHOFF^ Tke Communistic Societies ofthe Unit' td States, 1875. M. Gh. NordhofT, dont les sentiments sont loin d^êlre hostiles à la société communiste, s'exprime ainsi : « Toutes les communes prospères sont composées de ce qu'on appelle common people,Wo\ia y chercheriez en vain des hommes ou des femmes de haute éducation ou de grande culture. Us ne portent pas de larges vues sur la destinée humaine; ils ne sont point enthousiastes. Ce sont des utilitaires. L'art est inconnu parmi eux ; ils méprisent même la grâce et la beauté, i»
Lfs collectivistes connaissent ces faits; aussi ne veulent-ils pas de Texpérimentation séparée que je propose. Ils n'ont garde de se donner la peine de créer un outillage ; ils préfèrent s'approprier l'outillage créé par les autres.