‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 110 sur 146 · L'INDIVIDU ET L'ÉTAT · texte numérisé non relu

L'INDIVIDU ET L'ÉTAT

leurs de Paris, qui pouvaient seuls faire des habits neufs, ont plaidé des années et des années contre les fripiers, qui pouvaient seuls raccommoder les habits ; les fabricants de boutons ont plaidé contre les tailleurs et les fripiers pour les empêcher de faire eux-mêmes les boutons quMls mettaient aux habits. Les boulangers et les charcutiers ont eu la prétention d'interdire aux cabaretiers la vente du lard et du pain. Les faits analogues sont innombrables; on pourrait en relever bien d'autres. Colbert, le héros des protectionnistes, défendait aux bons ouvriers de quitter le royaume : il écrivait à Tarchevêque de Lyon de faire arrêter et traduire en justice deux artisans en velours piqué qui allaient s'établir à Florence. Pour faire respecter les règlements des métiers il fallait des inspecteurs. C'étaient autant de charges vénales dont le produit emplissait le trésor royal. La suppression n'en était pas moins lucrative : Louis XrV fit payer plusieurs fois à telle ou telle corporation l'abolition de ces offices vexatoires.

Un grand nombre de ces abus, les plus révoltants, ont été balayés par la Révolution française ; il en reste pourtant. L'Etat intervient encore plus qu'il ne convient dans le domaine de l'activité individuelle par des restrictions et des privilèges ; dans celui de la vie publique il a maintenu et même étendu son autorité. La division des partis a favo* risé ses usurpations progressives ; la bureaucratie a été l'organe puissant qui a élargi la fonction.

Ils sont trop peu nombreux, en France, les hommes capables de bien comprendre les belles lignes que nous ne pouvons nous défendre de citer : a La mode du jour est de demander des bureaux, des commissions, des inspecteurs du gouvernement, pour redresser tous les torts. Aucune expérience n'affaiblit la foi du public dans ces moyens. Les libéraux anglais du milieu de ce siècle semblaient

avoir compris pleinement le principe de la fiberté et avoir une idée bien formée et arrêtée en faveur de la non-inter* vention du gouvernement. Mais, depuis qu'ils sont arrivés au pouvoir, ils ont adopté les vieux moyens et en ont grandement multiplié Temploi pour les nombreuses réformes qu'ils ont eu à faire. Ils semblent penser que rintervention du gouvernement est bonne lorsqu'ils sont le gouvernement. Dans notre pays, le parti qui gouverne est toujours pour Tintervention du gouvernement, et le parti qui ne gouverne pas pour la non -intervention. Le système d'intervention a manqué complètement le but indiqué pour le soutenir, et, tôt ou tard, ce système tombera sous le poids des dépenses qu'il coûte et sera balaye. Les deux idées — Tune de régler les choses par une commission de contrôle, l'autre de laisser les choses se régler d'elles-mêmes par la lutte des intérêts entre hommes libres, — sont deux idées diamétralement opposées. La première corrompt les institutions libérales, parce que les hommes qui apprennent à attendre, pour prendre soin d'eux, les inspecteurs du gouvernement, perdent la véritable éducation de la liberté.

Si nous nous sommes tous trompés, depuis trois cents ans, en cherchant à réaliser de plus en plus la liberté personnelle comme condition d'un bonheur largement répandu, il nous faut revenir au patriarcat, à l'autorité disciplinaire; mais, combiner ensemble la liberté et la dépendance, cela ne se peut. »

M. Graham Sumner ajoute plus loin : « Les docteurs en choses sociales sont sous l'empire de la superstition du gouvernement et, oubliant qu'un gouvernement ne produit rien du tout, ils perdent de vue le fait dont il faut se souvenir : c'est que l'État ne peut donner un centime à un homme sans prendre ce centime à un autre, et que ce der*

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nier est rhomme qui a produit et épargné le centime. Celui-ci, c'est THomme Oublié (1). »

La politique, nous Tavons dit et démontré, est une science ; elle doit, par conséquent, employer les procédés de la science. Or, de même que le zoologiste étudie Tindividu et constitue Tespèce avec les caractères communs aux individus, de même la collectivité, qui est l'espèce sociale, doit être constituée^ à chaque époque et en chaque pays, avec les fonctions que les individus ne peuvent remplir. Sous la monarchie absolue, l'individu est entièrement subordonné au prince, chef de la collectivité et représentant des dieux. C'est le prince qui limite lui-même son autorité, en restreignant le champ de la liberté individuelle selon son bon plaisir. Les économistes de la grande école, de l'école de Turgot et d'Adam Smith, ont posé le problème à la manière des naturalistes. Les citoyens même qui n'ont qu'une vague intuition des choses économiques manifestent depuis quelque temps un réel dégoût de l'ingérence administrative, disposés à la blâmer quand ils n'ont pas le pouvoir ou l'énergie de la combattre.

En face d'eux, et c'est là un motif qui oblige plus que jamais à résoudre la question, en face d'eux se dressent les partis les plus remuants, les partis ouvriers, généralement collectivistes. Le rêve est pour ceux-ci, comme au temps de Colbert, l'État-Providence. Leur idéal serait le règne des fonctionnaires omnipotents de Fourier, de;^ omniarquesj dispensateurs suprêmes du travail et des instruments de travail, et vis-à-vis desquels l'ouvrier, n'ayant plus le choix entre plusieurs patrons, ne pouvant

(1) WiUiam-Grftham Sumner, professear de science politique et fiociale au collège Yale (États-Unis), Devoirs respectifs des clasies de la société, trad. par M. Gourcelle-Seneuil, p. 128^ 167.

quitter librement son métier ou sa résidence, serait plus subordonné que le serf du moyen âge.

Les socialistes sont plus nombreux qu'on le suppose. Tous les autoritaires sont plus ou moins socialistes ; les protectionnistes le sont également. En présentant au Reichstag, en mars 4884, une loi sur les assurances ou- Trières, M. de Bismark s'est montré le disciple de Lasalle ; il s'est déclaré socialiste. « La mission de l'État, a-t-il dit, est de rendre service au peuple, fût>ce même comme cordonnier, selon Texpression de M. Bamberger. Nous aussi, nous voulons servir le peuple, et j'engagerai M. Bamberger à unir ses efforts à ceux du cordonnier auquel il a fait allusion, afin d'empêcher que personne

n'aille pieds nus Si l'on m'objecte que c'est là du

socialisme, cela m'est parfaitement égal. Le socialisme d'Ëtat est une chose absolument indispensable. Certains États sont tellement éloignés du socialisme qu'ils n'ont pas de loi pour protéger les indigents. Voyez la France, où tout citoyen a le droit de mourir de faim sans que l'État ait le devoir de l'en empêcher. L'état de ce pays ne lui permet jamais d'être complètement tranquille, et il faudra bien qu'un jour ou lautre le gouvernement français se décide, lui aussi, à faire un peu plus de socialisme d'État. Notre époque réclame le socialisme d'Etat. »

Il est à désirer pour la France qu'elle mérite davantage le blâme de M. de Bismark, et que le chancelier de l'em* pire d'Allemagne s'aventure de plus en plus dans une politique qui conduit aux abîmes. Le chancelier est d'ailleurs conséquent avec ses principes. Ce qu'il préconise^ c'est le régime militaire, dans lequel les forces individuelles sont disciplinées et concentrées en vue de la conquête accidentelle ou de la défense permanente. Le régime industriel a d'autres visées : il cherche la puissance et

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