‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 114 sur 146 · ET M. PRUDHOMME · texte numérisé non relu

ET M. PRUDHOMME

M. Prudhomme. J*ai lu votre livre avec un intérêt réel; j*y ai trouvé le récit de faits peu ou point connus. Vous y décrivez des institutions dont nos concitoyens ne se doutent guère et dont l'expérience des autres peuples aurait démontré ia valeur. Mais pour moi la question n'est pas résolue par de tels exemples. Je sais que mon objection va vous faire bondir; j'avouerai que j'y tiens moins qu'à l'époque de mes entretiens avec Henri Monnier ; mais pourtant je me demande encore si nous devons aller chercher tant d'exemples en dehors de nos frontières. Pensezvous que le génie de la France s'accommode de ces em** prunts faits à l'étranger.

L'Auteur. Vous avez raison d'être moins affirmatif. Je comprendrais mieux votre réserve, si nous n'avions jamais rien emprunté à l'étranger. Mais, il nous est arrivé si souvent de leur emprunter leurs pépites d'or ou leurs affaires financières en échange de soldats ou d'épargnes qu'ils ne nous ont pas rendus ! Ainsi votre objection est mal fondée : nous avons assez emprunté de mauvaises

choses aux étrangers pour leur en emprunter de bonnes.

M. Paudiioaime. Je n'insiste pas, car j'ai assez à vous dire. Vous avez inventé une méthode pour faire de bonne politique.

L'Auteur. Je vous arrête, je n'ai rien inventé. De même que les lois naturelles se découvrent et ne s'inventent pas, de même la méthode est loin d'être aussi subjective qu'on le pourrait supposer. Une bonne méthode est en rapport avec le témoignage des sens; elle est inductive. J'ai tracé une formule d'après la contemplation des procédés employés par les savants, et d'après l'observation des pratiques en usage chez les peuples libres. J'ai donné à cette formule une expression plus complète qu'on n'avait fait jusqu'ici ; voilà tout.

M. PiiUDHGMME. Très bien. Dans cette formule, les conditions de la méthode correspondent aux trois miheux dans lesquels les sociétés vivent; voilà pour la théorie.

Les institutions dont il s'agit de rechercher ou de démontrer l'efficacité seront essayées partiellement au lieu d'être imposées d'emblée au pays entier ; cet essai sera limité dans le temps aussi bien que dans l'espace ; voilà pour la pratique. Vous espérez qu'une émulation salutaire paîtra entre les diverses portions du territoire; vous comptez sur les expériences que celles-ci réaliseront à l'envi, cliajcune suivant les aspirations qui lui 'sont propres. Eh bien, n'allez -vous pas ainsi émietter la France au point de vue politique? N'allez-vous pas détruire l'œuvre de cohésion que nos rois ont eu tant de peine à accomplir, œuvre qui a coûté tant d'efforts et de sang? N'ai lez- vous pas faire de la France un habit d'arlequin, et, pour tout dire en un mot, compromettre l'unité nationale ?

L'Auteur. Je vous attendais là. Je pensais bien que vous m'adresseriez cette objection. Soyez sûr, monsieur

Prudhomme, que, si vous parliez de la sorte à la tribune de bien des réunions publiques, peut-être même à celle du parlement, votre discours serait salué par des applaudissements frénétiques.

L'unité nationale, c'est encore un de ces jolis lieux communs au moyen desquels on ferme la bouche aux audacieux comme moi. Mais savez-vous bien ce que c'est que l'unité nationale?

M. Prudhomme. Je le sais comme tout le monde.

L'Auteur. Justement tout le monde ne le sait pas. Voici ce que vous entendez par ce mot. De même qu'il vous plaît de voir que, dans l'Université de France, toutes les leçons sont faites suivant les mêmes programmes, d'après les mêmes méthodes, au moyen des mêmes livres, par des professeurs façonnés au même moule, de telle sorte que le bachelier de Marseille est le Sosie du bachelier de Lille, de même il vous plaît, il vous plairait de voir tous les citoyens français, au nord et au sud, au levant et au couchant, penser et agir à l'unisson, sous la direction tutélaire du gouvernement et de la bureaucratie ; voilà votre idéal, n'est-ce pas?

M. Prudhomme. Sans doute, politiquement parlant, et c'est pour cette raison que j'applaudis à la destruction de nos anciennes provinces par la Révolution française.

L'Auteur. Je vous ai déjà expliqué que ce n'est pas la Révolution française, mais la royauté qui a aboli les autonomies provinciales (1). Gomme vous, elle aimait l'unité, l'unité du pouvoir absolu, l'unité du despotisme de droit divin. C'est au nom de Tunité qu'elle a confisqué l'une après l'autre les libertés municipales et les a remplacées par le pouvoir discrétionnaire des intendants et des sub-

(l) Chap. XL.

délégués. C'est au nom de TuDÎté que les protestants ont été massacrés ou bannis. N*était>il pas contraire à runité religieuse de laisser subsister deux cultes chrétiens sur le sol de la France, dangereux pour l'unité politique de tolérer la présence de huguenots suspects d'afûnités avec leurs coreligionnaires étrangers ?

Mais passons. Cette unité que vous rè?ez, que nous n'avons pas encore heureusement, malgré les efforts continus d'une centralisation sans vergogne, elle existe, je vous l'ai dit, chez deux catégories d'individus : chez les soldats de profession et chez les moines. Voulez-vous faire de la France une caserne ou un couvent?

M. PRUDHOMKE. Ce n'est pas cela : je crois que l'uniformité des institutions politiques est de nature à rendre plus étroite la solidarité entre les diverses régions du sol national.

L'Auteur. Remarquez d'abord que cette uniformité n'est pas altérée par la méthode autant que vous le semblez croire. Elle n'est momentanément entamée que pour des essais partiels, réalisés avec l'autorisation suprême du parlement et sous l'œil jaloux du pouvoir exécutif. Quand ces essais auront pleinement réussi^ rien n'empêchera le gouvernement de faire jouir le pays entier des bienfaits de l'institution nouvelle et de rétablir ainsi cette uniformité qui vous est chère. Elle me tient moins au cœur qu'à TOUS, et il me plairait mieux que la généralisation des lois de principe fût le résultat d'une imitation spontanée.

Le transformisme de la société civile et politique se comprendrait ainsi : des expériences simultanées rompant l'uniformité, des adaptations successives la rétablissant, de nouvelles expériences et de nouvelles adaptations, série sans fin, ou tout au moins sans fin prochaine, aboutissant à une sélection de la race.

M. Prudhomme. Je vous comprends, maïs vous avez en Tue une réforme qui m'inquiète : la réorganisation provinciale. N'est-il pas certain que cette réforme, qui sera une source de diversité, sera en même temps une cause de relâchement pour la solidarité nationale?

L* Auteur. Là gît votre erreur; la vérité est exactement le contraire de ce que vous dites.

Il vivait au siècle dernier, en Hollande, un naturaliste anglais du nom d'Abraham Trembley^ membre de la Société royale de Londres et correspondant de l'Académie des sciences de Paris. Trembley étudia avec beaucoup de soin les polypes d'eau douce, confondus avant lui avec les herbes marécageuses. L'expérience suivante est restée célèbre : il coupait un polype en petits morceaux et voyait chacun d'eux redevenir un animal complet. Cette expérience, il ne tient qu'à vous de la refaire, monsieur Prudhomme, et vous constaterez que chaque tronçon du polype mutilé est capable de se mouvoir, de sentir, de se nourrir, de se reproduire par lui-même. C'est que tous ces tronçons sont identiques les uns aux autres; aucun d'eux n'est affecté de préférence à telle ou telle fonction de la vie; chacun les remplit toutes. La séparation les laisse ce qu'ils étaient auparavant ; leur complète similitude les a empêchés d'en souffrir.

Un phénomène analogue se produit chez les tribus sauvages. Lorsqu'une tribu devient trop nombreuse pour son territoire de chasse ou de pêche, elle se divise ; un jeune essaim va se fixer ailleurs, et la tribu mère ne se ressent nullement de cette amputation, car ceux qui s'en vont accomplissaient exactement la même besogne que ceux qui restent.

L'inverse a lieu chez les animaux supérieurs et chez les peuples civilisés. Plus les êtres sont élevés en évolution,

plus ils sont différenciés ; plus ils sont différenciés, plus leurs parties deviennent solidaires entre elles. Toute blessure faite à un mammifère Texpose à la souffrance ou même à la mort. Quant aux nations les plus avancées, elles ont poussé fort loin la division du travail; cette division est même la caractéristique de leur prospérité et de leur puissance. Aussi, la solidarité y est-elle autrement étroite que chez les hordes sauvages : la région qui fabrique des tissus ne saurait se passer de celle qui construit des machines^ ni celle-ci de la région qui produit le fer ou la houille.

Dans Tordre des idées, dans Tordre économique et politique^ partout et toujours la solidarité résulte de la diversité. C'est la solidarité qui fait Tunité, et Tuniformité la menace. On ne sépare facilement que ce qui est séparable; les organes différenciés ne le sont pas. C'est donc aller contre votre but, monsieur Prudhomme, c'est compromettre Tunité nationale que de vouloir faire ressembler la France à un polype d'eau douce.

M. Prudhomme. Tout cela est fort savant et fort joli; mais c'est de la théorie pure, et en politique il faut être pratique avant tout.

L'Auteur. Je vous arrête. Vous venez de prononcer un mot dont on abuse singulièrement, et, je ne dis pas cela pour vous, dont abusent surtout les imbéciles. De deux choses Tune : ou la pratique chemine dans les ténèbres, et elle ne mérite pas d'être tant prônée ; ou elle est éclairée, et elle ne peut l'être que par la théorie. Les empiriques sn passent de théorie, parce qu'ils l'ignorent, ou plutôt parce qu'elle n'est point faite. J'ai même tort de dire qu'ils se passent de théorie : Tempirisme combine à la fois une théorie incomplète avec une pratique mal assurée. C'est une série de tâtonnements, fort nécessaires tant que le fil

conducteur fait défaut. Mais aussitôt que la théorie est constituée, la pratique n'en est plus que l'application ; c'est alors^ et alors seulement, que s'accomplissent d'immenses et rapides progrès. La médecine est encore, dans sa plus grande partie, à l'état conjectural ; dès que les conditions physico-chimiques de la vie seront aussi bien connues que les réactions de la chimie minérale, on guérira une maladie comme on fabrique de la soude, comme on guérit la gale à coup sûr depuis que la cause en est connue.

C'est la théorie qui a toujours mené et qui mènera toujours le monde !

M. PiiUDuoMME. Et, d'après la théorie, quand donc existe l'unité nationale ?

L'Auteur. Elle existe vraiment lorsque chaque citoyen peut développer toutes ses facultés, lorsque rien ne l'empêche d'être tout ce qu'il est susceptible de devenir.

M. Pruduomme. Je vous arrête à mon tour. Et de la guerre, et de la défense nationale, qu'en faites-vous ? Comment voulez -vous qu'avec votre système de grandes masses s'ébranlent, comme un seul homme, au premier signal?

L'Auteur. Ce que vous appelez mon système ne touche pas à l'organisation de Tarmée. Loin d'affaiblir la puissance militaire, il la renforce. Les grandes masses ne s'ébranlent utilement que si elles ont un intérêt réel à le faire; or, d'après ce que je vous ai expliqué tout à l'heure, cet intérêt augmente avec la solidarité qui règne entre les diverses fractions du pays. On a raconté qu'après 1871 les départements du sud de la France avaient manifesté des velléités séparatistes. Je ne sais ce qu'il en est exactement; mais je me rappelle que les hommes de gouvernement ont poussé les hauts cris; il fallait, d'après eux, resserrer encore les liens de la centralitéy un nouveau mot inventé

pour la circonstance. Gomme il leur arrive quelquefois, les hommes de gouvernement ont dit une bêtise. Si les départements du sud pensaient à se séparer de ceux du nord, c'est qu'au point de Yué économique et politique ils leur étaient trop semblables. S'ils avaient eu le pouvoir de se différencier par des institutions de leur goût, ils n'auraient jamais eu la pensée qu'on leur reproche ; ils en auraient conçu une toute contraire.

L'histoire est là pour confirmer ce que j'avance. En 1860, onze Etats du sud de l'Amérique voulaient maintenir l'esclavage, même au prix d'une sécession. Vous savez comment Tunité nationale fut préservée, comment 2 750 000 citoyens s'enrôlèrent sous le drapeau fédéral pour la défendre, ce qu'elle coûta de sang et d'argent, durant une lutte de quatre années. Les esclavagistes prétendaient que la résistance du nord tenait simplement à un intérêt économique; il voulait, disaient-ils, continuer à recevoir ses matières premières du sud, en lui envoyant en échange les produits qu'ilfabriquait, sous la protection de droits de douane excessifs. Une telle allégation est assez fortement contredite par le fait que les États de louest, qui étaient dans le même cas que ceux du sud, prirent parti pour le nord contre ces derniers. Quoi qu il en soit, elle concourt à prouver que la diversité est une cause de solidarité et^ par suite, d'unité nationale.

Groyez-vous que les institutions provinciales, dont je vous ai fait le tableau, nuisent' à la cohésion de Tempire britannique? N'avons-nous pas vu l'Australie du Sud lever et équiper volontairement un régiment pour le Transwaal; les Canadiens offrir, en 1878, lors de la guerre turcorusse, 10000 hommes à l'Angleterre, et tout récemment, en 1884, Victoria proposer Tenvoi de canonnières à Souakim? En ce moment même, le parti irlandais ne déclare-

t-il pas hautement que, si on lui accorde le home rule, il ne demandera plus la séparation, qu*il continuera, au contraire, à réclamer si les Anglais maintiennent pour Tirlande un régime centralisateur et oppressif.

Vous parlerai- je delà Suisse? Vous connaissez la guerre du Sonderbund ; vous vous rappelez qu'en 1847 sept cantons, Lucerne, Zug, FribourgjUri, Schwyz, Unterwald, le Valais, tentèrent, sous Timpulsion des jésuites» de se séparer des autres. La victoire resta également aux unitaires; le lien fédératif montra toute sa solidité.

Le lien fédératif apparaît souvent à l'occasion des grandes guerres et y fait preuve de résistance. C'est ainsi qu'il a surgi en 1579 entre les sept Provinces -Uni es ; en 1776, entre les treize colonies américaines; en 1871, entre les vingt-'cinq États et principautés de l'Allemagne.

M. Prudhomme. Ah! je vous y prends I Le lien fédératif! c^est la fédération que vous voulez !

L'Adteur. Monsieur Prudhomme, vous abusez encore des mots. Je ne vous parle pas de fédération; je vous parle d'expériences et d'expériences volontaires. Voici un autre exemple qui vous prouvera combien de tels essais établissent d'adhérence entre les diverses provinces d'un grand pays.

En 1822, l'idée surgit de réunir législativement le haut et le bas Canada pour faire cesser entre eux des rivalités dommageables. Elle fut réalisée en 1841 ; dans la pratique, elle se montra insuffisante, et en 1867, le parlement anglais approuva une loi qui opérait l'union volontaire de toutes les colonies de l'Amérique du Nord en une seule fédération législative, sous le nom de Dominion du Canada. Les provinces d'Ontario et de Québec furent d'abord réunies aux provinces maritimes de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick.Manitoba entra dans le Dominion en

i870, la Colombie britannique en 1871, Tîle du Prince- Edouard en 187:2. Les autres territoires et îles adjacentes s'adjoignirent en 1880. L'île de Terre-Neuve est seule jusqu'ici demeurée en dehors. Le Canada possède, je vous l'assure, une très forte unité nationale, et cette unité s'est spontanément accomplie.

Est-ce que l'origine de la fédération canadienne ne vous suggère aucun rapprochement avec notre propre histoire? On a fait grand honneur à la royauté française de cette unité qu'elle a réalisée par la conquête et par la diplomatie, par la force brutale et par la ruse. Eh bien! si les rois de France avaient rendu leurs Etats plus libres et plus prospères que les États voisins, ceux-ci se seraient volontairement groupés autour d'eux; le lien national n'eut pas été moins solide et il eût coûté moins de sang, de ruines, d'oppression et de mensonges (1). Ayez-vous quelque autre objection à me faire, monsieur Prudhomme ?

M. pRUDHOMMii:. Et combien d'années dureront vos expériences ? Quand en finira-t-on?

L'Auteur. Jamais. Un peuple se transforme sans cesse ; il faut seulement qu'il se transforme bien. Quand l'Europe aura atteint l'âge adulte ou l'âge mûr, ces transformations se ralentiront ; il y en a pour longtemps.

En attendant, on avancera au lieu de piétiner surplace. Supputez le petit nombre de réformes obtenues depuis la Révolution française. Comptez combien en fait chaque législature : une ou deux, et encore. Dans le système que j'indique leur nombre sera égal à celui des territoires d'essai. En outre, de même qu'elles se feront mieux, elles

(1) En donnant à scapays un régime économique meilleur que celui du reste de l'Italie, Cavour comptait sur l'altraction que produirait la prospérité du Piémont pour réaliser plus facilement l'unité italienne.

se feront plus vite. La région qui aura voulu l'expérience ne tirera pas de poids mort après elle. C'est une erreur que d'atteler ensemble le cerf et la tortue, car c'est la tortue qui règle le pas. Les vraies réformes ne s'imposent paS; elles s'acceptent. Je me trompe, elles se demandent, de telle sorte que chaque région, sans être entravée par sa voisine, chemine sur sa trajectoire d'évolution avec la vitesse qui lui est propre.

M. Paudhomme. Voici une dernière objection à laquelle, j*en suis sûr, vous ne répondrez pas. Si le parlement n'autorise pas les essais ; s'il refuse d'en admettre le principe ?

L'Auteur. Vous avez raison, monsieur Prudhomme, à cette objection^ je ne puis pas répondre. Que répondrait le médecin en possession d'un remède indiqué par la physiologie, conseillé par l'expérience, si on lui disait : « Votre remède est excellent en lui-même, mais nous connaissons votre malade, il ne voudra jamais le prendre. »

Ce médecin répondrait à l'objection, comme je vais le faire, par une espérance et par une menace.

Votre objection n'est pas neuve : ne Ta-t-on pas mise en avant pour toutes les réformes sollicitées par le pays? N'avez-vous pas maintes fois entendu affirmer qu'il ne se rencontrerait jamais une chambre, un gouvernement pour accorder la liberté de la presse, et pourtant nous l'avons. On réclame une institution, parce qu'elle est bonne et non parce qu'elle a des chances d'être acceptée comme une subvention ou une loterie, et si ces chances lui font défaut, on ne l'en réclame qu'avec plus d'ardeur et de persévérance.

Sur le terrain où vous vous placez, les objections ne manqueraient pas, non seulement contre la méthode expérimentale, mais contre toute espèce d'innovation. Aucune n'est recevable.

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Onpeut prétendre tout ceci : « Le législateur n'acceptera pas les essais séparés et temporaires ; — dans les pays libres, ils sont possibles ; pour les réaliser chei nous, il faut détruire d'abord la centralisation qui nous étouffe ; — (e parlement qui y consentirait serait le même que celui qui accorderait les autonomies locales ; — il faut attendre avec confiance que cette concession soit commandée par Texcès des maux que la centralisation nous inflige.

Les chercheurs et les propagateurs de vérité ne sauraient s'arrêter derant des objections semblables ; leur devoir est d'espérer dans la persistance de leurs efforts.

Une semblable espérance est largement fondée dans Tespèce. Aujourd'hui, un député qui a reçu mandat d'obtenir une réforme rencontre devant lui l'opposition formelle du député qui n'a pas été chargé d'un tel soin. Cette opposition n'aura plus de raison d'être, ou elle en aura une bien moindre, si l'essai n'est autorisé qu'à l'égard de ceux qui le demandent.

Vouloir décapiter la centralisation d'un coup, c'est une grande illusion, fl y a longtemps qu'on l'attaque, et chaque nouveau régime, chaque ministère nouveau augmente le nombre des places et les attributions des commis. U est plus expédient et plus expéditif de détruire l'édifice pièce par pièce.

On compte sur un parlement qui concéderait les autonomies locales et mettrait ainsi la méthode expérimentale en action sur tout le teriîtoire. Si un tel parlement doit se trouver, c'est que la connaissance de la méthode aura inspiré ses délibérations ; c'est que l'emploi de la méthode lui aura enseigné ce que doivent être les autonomies locales. Là dessus, en effet, on est loin d'être fixé. J'ai expliqué que la plupart des communes ne méritent pas l'autonomie,' que leur existence même est une erreur. L'autonomie des

cantons, des grandes cités, des départements, je la yeux bien, mais pour celles de ces circonscriptions qui sont préparées à s'en servir. En ce qui concerne la division provinciale, qui donc, en dehors de Texpérience, oserait la tracer ?

Quant à Texcès du mal, il faut, pour croire à ses bons effets, oublier combien nos populations sont simplistes. De cet excès, elles rendent responsable non le système, mais la forme du gouvernement. Est-ce que ce n'est pas là ce qui se passe en ce moment même à propos du déficit budgétaire et des expéditions lointaines? La méthode seule peut apprendre à ne plus confondre Tétiquette avec la réalité. L'excès du mal perdrait la République et fortifierait la bureaucratie; il n'a pas fait autre chose depuis cent ans.

Je me trouve avoir répondu, monsieur Prudhomme, non seulement à votre objection, mais à d'autres encore. N'êtes-vous pas convaincu ?

M. Prudhomme. Vous avez justifié vos espérances. Quelle est votre menace?

L'Auteur. La menace du médecin qui répond au malade obstiné : « Si tu ne prends pas mon remède, le seul capable de guérir les troublesde ta santé, tu mour*

ras ! »

Si, au lieu de faire de la politique expérimentale, vous continuez à faire de l'empirisme; si, aux revendications de vos électeurs, vous opposez une digue en l'élevant sans cesse, le jour viendra où la digue sera rompue. Elle le sera par les simplistes que votre système a habitués à chérir l'emploi de la force. Ce jour-là, monsieur Prudhomme, vous qui êtes bourgeois, ami de l'ordre et de la propriété, prenez garde à vous

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