‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 118 sur 146 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

RÉsnifÉ.

Pendant que ce livre était à Timpression, le ministère présidé par M. Jules Ferry a été renversé. La majorité parlementaire n'avait pas hésité à soutenir durant de longs mois le président du conseil dans une politique mal définie ; il a suffi de la dépêche effarée d*un général pour lui faire lâcher, sur un simple incident de guerre, le chef au* quel elle s'était obstinément associée. On comprendrait des motifs sérieux qui eussent empêché la majorité de suivre M. Jules Ferry; on comprend moins le motif futile qui Ta portée à l'abandonner.

Le parlement a manqué de méthode. Il en a manqué d'ailleurs en bien d'autres circonstances; ainsi, lorsqu'il votait ou rejetait tour à tour le scrutin de liste et l'élection des magistrats. Celui qui ouvrirait pour les mouvements de notre politique une comptabilité en partie double ver^ rait se balancer presque exactement dans les deux colonnes les avancements et les reculs.

La marche en avant a lieu pourtant. Elle est évidente pour le philosophe; elle se manifeste dans les opinions et dans les désirs, sans la volonté ou malgré la volonté de ceux qui nous gouvernent. Les vrais politiques seront ceux qui comprendront l'évolution et sauront n'en pas entraver le cours. La méthode exposée dans cet ouvrage est le

moyen d*arrîver à la connaissance précise et à la réalisation sûre des efforts à accomplir (1).

La confusion intellectuelle est plus que jamais un signe des temps. En ce moment même, à rapproche des élections générales, les partis s'occupent de rédiger leurs programmes. Ils n'y parviennent pas. Chaque groupe politique est partagé entre le désir d'en dire assez et la crainte d'en dire trop ; il veut satisfaire les électeurs et redoute de les effrayer. Les candidats semblent accorder leur préférence aux promesses vagues, et, si vagues qu'elles soient, ils ne sont pas certains de les pouvoir tenir.

Aucun d'eux ne songe à inscrire dans sa plateforme la méthode scientifique. Sans doute, il serait malaisé de la faire comprendre. On pourrait le tenter, car un tel programme serait encore celui qui diviserait le moins. Il ne serait pas impossible d'en faire apprécier la portée par les moins perspicaces. Quelques exemples suffiraient pour cela. Yoici deux hommes : Lamarck et Thiers. Le premier ne s'était jamais occupé que de botanique, lorsque Lakanal fit créer pour lui, au Muséum d'histoire naturelle, une chaire de zoologie. Il étudia, en les professant, et il étudia avec méthode, les choses qu'il devait enseigner ; la théorie du transformisme jaillit de ses travaux. M. Thiers était certes intelligent; il était doué d'une facilité d'assimilation peu commune. Il était rompu au métier de la politique; il entra jeune dans la carrière et y demeura jusqu'à la fin de sa vie; mais, pour lui, la politique était un empirisme; c'était une collection de petits expédients, de petites recettes ; aucune institution durable n*est sortie de son passage aux affaires.

Le livre de la politique n'est point une pharmacopée,

(1) Chap. I.

La politique est une science, une science comme les autres. « Il n'y a pas, dit fort bien M. Renan, deux ordres de sciences : celles-ci d'une précision absolue, celles-là toujours en crainte d*ètre dérangées par des forces supérieures. Cette grande inconnue de la physiologie queBichat admettait encore, cette puissance capricieuse qui, prétendait-on, résistait aux lois de la matière et faisait de la TÏe une sorte de miracle, Bernard Fexclut absolument (i). »

En politique comme en chimie, les phénomènes sont liés entre eux par des rapports de cause à effet. Pour prévoir juste et pour agir bien, il est nécessaire de démêler ces rapports. Dans Tétat actuel des esprits, il se produit en politique des associations d'idées vraiment absurdes et qui rappellent la recette conseillée par les alchimistes du moyen âge pour obtenir une potée de souris (2). La notion de causalité fait défaut à la plupart de ceux qui nous gouvernent. Ils sont encore moins capables d'observer le déterminisme des faits par des artifices analogues au plan incliné de Galilée (3), d'induire de Texpérience la relation naturelle et de la démontrer par des expériences semblables à ceux qui l'ignorent ou qui la discutent.

C'est ne rien comprendre à la politique que de nier ou de ne pas rechercher, comme il convient, le déterminisme des faits sociaux (4). Pour le trouver, il faut recourir à la méthode qui a valu aux savants leurs glorieuses conquêtes, à la méthode que conseillent Bacon, Descartes et Claude Bernard.

(1) Renan, DiBooura de réception à l'Âeadémie française.

(2) Il suffisait, disait Van Helmost, dUntrodaire une chemise sale dans ToriÛce d^un vase contenant des grains de blé. Le ferment sorti de la chemise sale, modifié par Todeur du grain, donnait lien, après vingt et un jours, & la transformation du blé en souris.

(3) Ghap. XXX.

(4) Chap. XIX.

HÉSUMÉ. 475

A m-esure que les phénornènes deviennent plus complexes, la méthode se complique aussi. L'observation suffit aux astronomes, qui n*ont à étudier que des circonstances de nombre, d'étendue et de mouvement, et qui ne peuvent agir sur les corps célestes. Elle ne suffit pas en politique, oii il est si commode de dénaturer son témoignage. Aidée même de la statistique, qui communique à ses données une précision particulière, elle ne peut conduire à des solutions assez péreraptoires pour ramener les incrédules (1).

U expérimentation y telle que l'emploient les physiciens, les chimistes, les physiologistes modernes, prouve que l'observation est juste et arrache l'adhésion des plus récalcitrants. Lorsqu*on peut, à propos d'une loi naturelle, faire répreuve et la contre- épreuve, on a assis ses propres convictions et forcé les convictions des autres. L'expérience des trois poules instituée par Pasteur est un type dont il faut se rapprocher d'autant plus que les rapports des phénomènes sont moins faciles à saisir (2).

L'observation et l'expérience ne constituent pas entièrement la méthode politique. Les sociétés humaines vivent, en effet, dans trois milieux : le milieu cosmique, où s'accomplissent les phénomènes du monde extérieur; le milieu physiolo^que, où se réalisent les phénomènes de la vie, et à travers lequel les éléments anatomiques sont influencés par les causes externes ; le milieu cérébral, où s'accomplissent les phénomènes sociaux, et à travers lequel les individus, éléments anatomiques des nations, sont influencés par les événements du monde et de la vie (3).

(1) Chap. IV et v.

(2) Chap. VI et vu.

(3) Chap. vm.

A ce troisième milieu correâpoad la troisième condition de la méthode expérimentale : rassentiment des unités associées. Sans cet assentiment, toute réforme est iFaine, toute marche en avant est suivie d'un recul.

Les législateurs tentent Timpossibie^ ils essayent du miracle, lorsqu'ils ne tiennent pas compte d'un seul de ces trois milieux. C'est le milieu cérébral qui domine, les deux autres lui sont subordonnés. Les ascètes l'ont fait voir en maintes circonstances ; leur exemple a prouvé en même temps que faire abstraction du milieu cosmique et du milieu physiologique est une pure folie.

Les faiseurs de lois succombent à la folie inverse, lorsque, dans les gouvernements d'autorité^ ils imposent un régime de leur goût, sans tenir un compte suftisant des opinions et des mœursi Si j'osais employer deux mots, en les détournant de leur sens habituel, je dirais qu'en sociologie le matérialisme consiste à ne tenir compte que des deux premiers milieux et le spiritualisme que du troisième. Le vrai savant tient compte des trois.

J'ai indiqué l'organisation pratique de la méthode expérimentale. En recourant pour une portion restreinte, pour une région du territoire, au droit d'initiative et au référendum de la Suisse, on peut instituer facilement sur tous les problèmes des expériences séparées. Après les avoir circonscrites ainsi dans l'espace, on les limite dans la durée au moyen de la législation temporaire (1).

La méthode respecte les prérogatives du parlement : nos chambres ont le pouvoir de permettre les expériences ou de les empêcher. Elles conservent ce droit de veto dont jouit la métropole britannique envers ses colonies, dont elle use si rarement et toujours avec modération. Il faut

(1) Chap. IX.

espérer que nos députés et nos sénateurs se prêteront aux essais partiels avec cet esprit de sage tolérance que montrent dans des cas analogues les chambres de Westminster (1). Quant au gouvernement, l'usage de la méthode expérimentale amoindrirait beaucoup sa responsabilité. Il n*aurait plus à tout faire et à tout garantir. Il remplirait mieux la mission qui lui incombe réellement et celle qui lui incombera longtemps encore dans les États centralisés. La politique coloniale nous a fourni un exemple des hésitations, des insuccès du pouvoir exécutif. Il n'aboutit jamais quand il entreprend une tâche en dehors de sa compétence, et il en résulte pour le pays des sacrifices hors de proportion avec les gains obtenus. Des politiques, des savants sérieux, se préoccupent de l'expansion coloniale. Ils regardent au-delà des horizons actuels : ils prédisent le peuplement entier de notre globe, rulLlisation des forces humaines et cosmiques que renferment les contrées les plus lointaines. Ils connaissent les difficultés de la question ; ils n'ignorent pas combien elle soulève de points délicats, tels que le climat, la coopération entre des races diverses; ils savent que la solution est peut-être dans le métissage, dont les lois physiologiques sont encore presque ignorées (2). Énoncer ainsi les conditions du problème, n'est-ce pas établir que le gouvernement central est impuissant à en dégager les inconnues (3) ?

(1) Chap. X.

(2) Les blancs sont incapables de vivre et de se reproduire dans la zone torride. Les métis peuvent, au contraire, y vivre et y travailler. Mais la production en est moins aisée qu'on le suppose à première vue. L'union du blanc et du nègre purs est peu féconde ; durant les travaux de Tisthme de Suez, on remarqua que celle des Européens et des femmes fellahs était généralement stérile.

(3) Chap. XI. — « A rheure actuelle, la politique d'expansion par la force ne peut être considérée que comme une improductive et dangereuse folie. » (Db Lanbssan^ l'IndO'Chine française, p. 64)

Uae forme nouvelle de gouvernemeiit s'annonce et s'impose partout : c'est le régime industriel^ le régime du contrat se substituant au régime militaire, au régime de la force. A cette conception moderne de la vie sociale doit correspondre une organisation moderne de la politique. La méthode expérimentale tracera cette organisation avec certitude et sans secousse, comme on trace une ellipse par points. £llle divise les risques, elle circonscrit les expériences, elle rend plus facile la constatation des résultats. Les problèmes non résolus sont des créanciers qui ne font pas un crédit sans limites. Arrive Theure fatale de Técbéance qu'il n'est plus possible d'ajourner. La paix publique est le prix des réformes attendues, comme les réformes sont le prix des essais. Ainsi réalisées, ces réformes sont durables. En dehors de la méthode, on recommence toujours. Il y a peu de mois qu'on ne craignait pas de réclamer en France l'échelle mobile et la taxe de la boulangerie. Si les Belges s'étaient bornés à laisser séparer l'école de l'église dans le pays de Liège, qui est libéral, sans s'inquiéter du pays de Waas, qui ne l'est pas, ils n'auraient pas subi la réaction cléricale dont nous sommes témoins (1).

Nous avons pensé que la méthode expérimentale n'était pas suffisamment justifiée par la contemplation des procédés propres aux sciences du monde et de la vie. Nous Tavons appuyée sur cinq ordres de preuves. L'observation comparée des peuples contemporains, et surtout des peuples libres, nous a fourni la plus parlante (^).

Le royaume-uni de Grande-Bretagne et d'Lrlande^ la Suisse, les Etats-Unis, offrent le tableau d'une organisation politique qui se prête merveilleusement aux expériences. Elles ne sont pas toujours systématiques. Elles ne sont

(i) Chap. XQ« (S) Chap. xm.

guère instituées dans un esprit conscient qu'aux État-s Unis, en Australie, au Canada. En Suisse et dans la métropole britannique, elles sont plutôt le produit spontané des institutions que Temploi raisonné d'une méthode. On peut dire que nulle part la méthode expérimentale n'est encore un principe, comme un jour elle sera partout (i).

Quoi qu'il en soit, j'ai pu citer quelques exemples, montrer l'expérience conduisant ici à l'adoption générale d'une mesure jugée bonne, ailleurs, à l'abandon d'une mauvaise loi (â). L'acte Tocrens, qui rend la transmission des biens aussi facile qu'économique, s'est propagé de proche en proche dans l'empire britannique, et même au dehors (3). La condition de la femme mariée s'est relevée, par imitation réciproque, de l'une à l'autre des provinces de la Grande-Bretagne (4). Le désétablissement de TEglise d'Irlande, la suppression du patronage en Ecosse, la nationalisation des universités d'Oxford et de Cambridge, l'abolition en Angleterre des frais de culte obligatoires, la sécularisation de l'enseignement public ont marqué autant d'étapes vers la séparation de l'Église et de l'État dans le Royaume-Uni (5). En même temps que les lois de liberté gagnaient ainsi l'avance, une loi de contrainte, relative à la fermeture des cabarets le dimanche, subissait un recul (6).

En Suisse^ le référendum et l'assiette de l'impôt ont donné lieu à deux séries d'expériences régionales et pro-

(t) Chap. XIV, XXII. zxiv.

{)) Chap. XVI.

(3) Chap. XV.

(4) Chap. XVII (6) Chap. XIX.

(6) Chap xviik

gressîves. Les premières ont servi de point de départ à Tapplication qui a été faite de la consultation populaire au gouvernement fédéral (1).

Quant aux États-Unis, nous n'avions que le choix parmi les institutions qui ont bénéHcié de la législation séparée, en une nation où trente-huit États jouissent d'une autonomie complète. La représentation des minorités et l'exemption en faveur du domicile, connue sous le nom de komesêead, ont prouvé qu'il n'est point utile, encore moins nécessaire, d'imposer des institutions à un pays ; que la vraie politique consiste, au contraire, à les laisser adopter spontanément par les populations, plus aptes que le pouvoir central à connaître leurs propres besoins et l'étendue de leurs désirs (2).

Le témoignage de l'Allemagne n'était point à dédaigner à une époque où la tribune retentit de déclamations pompeuses sur les souffrances de l'agriculture nationale, et où nos gouvernants^ non moins simplistes que nos paysans, estiment que ces souffrances seront guéries par le procédé militaire, consistant à supprimer ce qui gêne. La loi de partage forcé est surtout funeste aux petits propriétaires ruraux; elle est destructive du travail et de l'épargne; elle n'institue l'égalité qu'en apparence et frappe les classes qu'elle prétendait servir. Les faits nombreux que nous avons résumés ne laissent là-dessus aucun doute. En empruntant à l'Australie l'acte Torrens, aux États-Unis la loi de homestead, au Hanovre la transmission intégrale des petits domaines, à divers États de l'Allemagne une mesure transitoire remédiant aux erreurs de la contrainte, en diminuant enfin au budget les prélèvements de la bureaucratie et des aventures lointaines, on apporterait aux

(1) Chap. XXIII.

(2) Chap. xxy. — Les États-Unis renferment, en 1890, 43 États.

souffrances de Tagriculture de vrais remèdes, des remèdes indirects, mais efficaces, tandis que les guerres de tarifs, qui ne sont qu'une concession faite à Tignorance publique, aggravent le mal au lieu de le guérir (1).

Nous avons rencontré dans les pays libres des exemples nombreux de législation temporaire. Le Royaume-Uni nous a montré la loi sur la discipline de Tarmée renouvelée chaque année depuis deux siècles, cette mesure étant considérée comme une garantie des libertés publiques. D'une façon générale nous avons constaté qu'un abus ridicule de la méthode déductive avait seul pu faire croire àTéternité des lois élaborées par les parlements (â).

En effleurant à peine l'histoire, nous avons rencontré quelques bons effets de la méthode expérimentale. Elle fut employée en France, à la fin du siècle dernier, sous l'inspiration de Turgot. Des essais partiels et à temps furent faits pour le rétablissement des assemblées provinciales, la liberté du commerce des grains, la suppression de la corvée (3).

L'histoire des sciences a été mise à profit par nous. Trouver la vérité ne suffit pas ; il faut la démontrer, la faire accepter par les plus incrédules, chasser des cerveaux publics les idées accumulées qui lui font obstacle (4). L'évolution de l'astronomie nous a permis d'enregistrer ii cet égard des preuves concluantes (5).

Nous avons justifié la méthode par la science. Elle est d'accord avec ce principe de la division du travail que nous révèle partout l'observation de la nature, et avec cet autre

(i) Ghap. xxvi.

(i) Chap. XXI.

(3) Ghap. XXVII.

(4) Ghap. m.

(5) Ghap. xxviii.

POLIT. EXPÉR. 3!

priocipey conséquence du précédent, que les progrès sont partiels et ne TG«it pas d'ensemble (4). Bile est confirmée également par la pratique des industriels , qui limitent toujours le champ de leurs expériences (2).

On nous accusera d*aToir al»usé des analogies et des comparaisons scientifiques ; peuUètre même dira-t-on que quelques développemeiits sont sans rapport atee le sujet. £Ih bien! plus nous nous sommes enfoncés dans notre étudo, plus cette pensée s^est enracinée en nous : que, pour modifier ntilement nos institutions, il nous faut modifier notre conception générale des choses en sociologie et en morale ; que toutes les sciences sont solidaires les unes des autres, et qu*on ne saurait faire de bonne politique sans tenir compte des lois de la nature.

Les insuccès de tous les réformateurs modernes sont dus à une cause générale que les monographies relatives à Comte et à Le Play ont mise en lumière (3). Ces deux philosophes n'ont pas compris que la politique est une science expérimentale. En ne le comprenant pas, ils ont entrepris cette tâche folle de Touloir construire seuls un édifice auquel bien des générations d'ouvriers doivent chacune apporter leur assise (4).

On sent aisément la nécessité de recourir à la méthode chez un peuple qui ne possède presque plus de traditions. Les coutumes ont été. Tune après l'autre, détruites par les légistes ; les mœurs ne sont plus que delà mode et les lois tombent chaque jour en discrédit (5). Dans un pays divisé par les partis et en possession du suffrage universel, le ré-

(1) Chap. XXXI et xxxii.

(2) Chap. XXXIII.

(3) Chap. XXXIV et xxxv.

(4) Chap. XXXVI.

(5) Chap. XXXVII.

RisirifÉ. «ti

giine parlementaire ae prête moÎDs aax réfonnes qn^aux intrigue». La majorilé qui gouverne représente un gnmpe d'intéièts plutôt qu'on mouvement d'opinion. G*est aux recherches calmes des savm^, et non aux discussions passiomiées d'une chaœbfe» qu'il faut demander les principes de la sociologie (t).

Ces principes seronl établis par les théoriciens, par ceux que nous appellenons volontiers ies politiques, tandis que les députés, le9 poifiieiens, auront pour devoir d'en permettre Tessai et d'en fmre rapplieafieii, suivant les cireonstancesy les nécessités du jour. Il arrivera même que la théorie suggérera quelques-^ nés de c<>s expériences pour voir, dont Bernard et Pasteur ont tiré si grand parti et dont il convient d'être sobre en politique. Il ne faudrait pas trop les repousser pourtant, car en science, la théorie a plus d'une fois éclairé la route de bien loin. Newton avait, dès 1684, conçu Taplatîssemevt de notre globe, en recherchant la forme que devait prendre une masse fluide tournant autour d'un axe central. Ce fut "seulement en 1736 que La Condamine etBouguer au Pérou, Manpertuis et Glairaut en Laponie^ vérifièrent a posteriori, par la mesure de deux arcs de méridien, la conception de l'illustre astronome.

La méthode expérimentale écarte, ou atténue tout au moins, les entraves qu'opposent aux réformes les partis, les clergés, les légistes et les fonctionnaires. Elle ne redoute même pas ce qui cause tant d'effroi à l'empirisme : les programmes socialistes. Car, si elle oppose une barrière aux projets de remanier Tordre social tout d'un coup, elle permet de soumettre l'utopie elle-même, dans les conditions que nous avons indiquées, au critérium de l'expérience (2).

(1) Ghap. XXX et xxxviii.

(2) Ghap. XXXIX, — « Jamais la violence n'a réiwsi, on ne peut

On nesauraii se passer d*ttn tel criteHum pmir résoudre le grand problème, qui est, à vrai dire, en tous tempâ et en tous lieux le problème du gouTernement, celui qui consiste à déterminer les rapports de rindividu avec la collectivité. Ge problème n*a jamais été envisagé dans son ensemble; aussi voi^on dans les institutions publiques se mêler confusément la liberté et Tautorité, Tégalité et le privilège. Généralement, la contrainte prévaut encore. L'usage de la méthode expérimentale conduira moins à faire des lois nouvelles qu'à défaire des lois anciennes.

Les fautes commises contre la métbode dans Torganisation administrative de la France ont eu pour résultat : la création d*un organe inutile à la liberté, la commune rurale, et la suppression d'un organe nécessaire à la li* berlé, la province. Le premier disparaîtra, parce qu'on ne saurait lui trouver de fonction réelle; le second renaîtra spontanément quand la fonction qull doit remplir ne sera plus usurpée par l'État (1).

Le relèvement de l'enseignement supérieur serait une des meilleures créations de la province nouvelle. Si c'est, comme nous en sommes convaincu, par la réforme des idées que la réforme des mœurs et des institutions s'accomplira, les philosophes, les politiques doivent appeler de leurs vœux les plus ardents une organisation très favorable à la haute culture de Tintelligence. L'apparition spontanée des universités provinciales n'est point un vœu chimérique; la suppression de quelques entraves suffira pour les faire surgir. A Paris même, où l'instruction supérieure offre tant de ressources enviables et enviées, une petite

pas refaire le monde en un jour. Ceux qui vous ont promis de tout changer d'un coup sont des farceurs ou des coquins. » (Zola, Germinaly p. 502.) (1) Qhap. xii«

RÉ8UUÉ. 485

université libre» V École d'cu^hropologie, prospère de plus en plus en répandant autour d'elle les bienfaits d'un enseignement recherché»

Les mœurs de l'association n'existent guère en France; le droit que le parti libéral réclame avec raison est néces* saire, mais insuffisant pour les développer. On s'associe pour ou contre quelque chose. Gomment s'associer pour une institution lorsque les pouvoii-s publics veulent tout entreprendre? Comment s'associer contre une institution lorsqu'elle est soutenue par la main toute-puissante de r£tat? .La province nouvelle sera comme le champ fertile dans lequel germeront les efforts des meilleurs citoyens. Les initiatives généreuses et éclairées y auront trop de grandeur pour être comprimées aisément par une bureaucratie jalouse ; la connexité des intérêts et la conformité des opinions les feront naître; la concurrence régionale en stimulera Feffort et les propagera. Les Français qui voyagent peu ne se rendent pas compte de ce dont l'association privée est capable. Plus un pays est libre, plus elle tend à y remplacer l'association publique. Elle fait mieux que cette dernière et à meilleur marché; ses succès portent moins ombrage aux partis qu'ils n'excitent l'émulation des voisips ; quant à ses échecs, ils se constatent plus aisément que les erreurs de l'administration et ne coûtent rien aux contribuables. L'association privée explore sans danger un territoire sans limites. Ses efforts, même les moins heureux, sont profitables. Elle est en politique la meilleure école d'enseignement mutuel. Elle peut plus que l'instituteur . pour le relèvement des intelligences et plus que le gendarme pour le règlement des passions.

L'instrument de l'activité politique est aujourd'hui le suffrage universel. Cet outil est encore fort imparfait. Nous avons parlé avec quelques détails de la représentation pro«

4«a CONCLUSION.

poriionnelle, qui donne au suffrage universel son expression la plus complète et dont Tusage rapproche la souveraineté du peuple de sa limite naturelle, la souveraineté de rindividuy celle-ci étant à ceU6-4à ce que Tasymptote est à la courbe. Nous avons vu que ce système est en vigueur dans un grand nombre d'Êtat<i, à Tétude presque partout, tandis qu'il est presque inconnu en France, où Tapplication en serait plus nécessaire qu'ailleurs. Nous avons montré, en outre, qu'entre les divers modes de votation exï usage, la méthode expérimentale seule apprendrait à choisir (1).

Nous ne pouvions faire semblant d'oublier que la méthode se heurterait à des objections banales, d'autant plus à craindre qu'elles consistent surtout en affirmations va* gués, susceptibles des interprétations les plus fantaisdstes* M. Prudhomme s'est fait auprès de nous l'interprète de ces lieux communs ; il nous a attaqué notamment au nom de l'unité nationale. Nous lui avons répondu sans trop de dédain (2).

Enfin nous avoiis, en terminant, donné un aperçu des questions que la méthode expérimentale permettrait de résoudre. La liste en est fort incomplète. Telle qu'elle est pourtant, elle indique combien il est puéril d'attendre les solutions d'un poiivoir central au lieu de les demander à des efforts multiples et simultanés, accomplis, soos l'aiguillon de la concurrence^ en différants points du territoire (3).

Aurai-je réussi 4 convaincre? Peut-être non. a Quand Goethe découvrit dans l'embryon Tos intermaxillaire, les vieux anatomistes nièrent longtemps Texistence de cet os, que leurs yeux voyaient et que leurs nuûns palpaient. Si les

(1) Cbap. TOA.

(2) Ghap. XLU.

(3) Ghap. xuii.

préjugés font ces miracles d'erreur dans les sciences naturelles, je ne m'étonnerai pas qu'ils aient la même puissance d'aveuglement dans l'histoire politique et morale (1 ). »

M. Schérer montre peu d'espérance. « La démocratie, dit-il, est tout simplement une forme de gouvernement semblable aux autres, en ce qu'elle a ses inconvénients aussi bien que ses avantages, et, comme toutes les institutions humaines, ne valant que par l'usage qu'on en fait, que par le parti qu'on en tire. » L'honorable sénateur se demande ensuite quel sera cet usage. Il redoute 1' <( égalitarisme » de certains démocrates. « Il s'agit de savoir, ajoute-t-il, si, dans cette tragédie de la médiocrité, dans cette maussade et terrible aventure des peuples, il n'en est aucun qui disparaîtra de l'histoire (2). » .

Nous ne partageons pas ce découragement amer. M. Schérer ne voit dans la politique actuelle que des marées, dont il constate le flux et le reflux. Il semble redouter à la fois les timidités et les audaces; il interroge l'horizon avec inquiétude, comme le capitaine qui se demande s*il doit courir au-devant de la tempête ou virer de bord.

La méthode expérimentale est pour la politique ce qu'est pour la navigation la loi des cyclones. Celle-ci n'a déjà sauvé tant de navires et tant de vies humaines que parce qu'elle donne à coup sûr les règles de la manœuvre pour éviter la région dangereuse; de même la méthode marque nettement la route à suivre pour découvrir et pour démontrer les principes de la politique.

Rassembler les documents que fournissent l'ethnographie, la statistique, l'observation comparée des peuples civilisés; en déduire les lois naturelles de la sociologie; vérifier l'exactitude de ces lois et en rechercher l'application par

(1) Edgar Quinbt, la Révolution, t. I, p. 6.

(2) La Démocratie et la France, p. 3 et 86.

le système des législations séparées et temporaires : Toîlà en quoi consiste la méthode. Elle est la seule; en dehors d'elle, il n'y a qu'incertitude et imprévoyance.

Elle est la seule, et il est urgent de la mettre à Tépreuve. Chaque jour il se fait davantage table rase du passé. Le passé meurt I Ceux qui ont as3is(é aux funérailles de Victor Hugo et qui en ont compris la signification, y ont vu autre chose qu'un hommage personnel rendu au poète, dont le génie symbolise la justice et la paix; ils y ont vu l'apothéose de la pensée nouvelle et les funérailles du vieux monde. Tandis qu'on avait enlevé clandestinement les cadavres de Molière et de Voltaire, le corps d'Hugo a été porté triomphalement au Panthéon.

Là est un gage pour l'avenir. Il ne suffit pas. Si, d'une part, il est nécessaire de déblayer le sol sur lequel on veut fonder un édifice solide, on ne saurait, d'autre part, se passer d'abri. Il faut se hâter de demander à la méthode expérimentale les destructions et les constructions nécessaires.

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