CHAPITRE m
IL EST nÉGESSAIRE DE DÉMONTRER LES VERITES POLITIQUES GOMME ON DÉMONTRE LES VÉRITÉS SCIENTIFIQUES.
Un groupe auquel j'ai Thonneur d'appartenir réclamait avec instance la revision de la constitution de 1875. Je demandais aussi qu'elle fût modiliée, moins pour réaliser ipso facto les réformes que pour ne pas les empêcher. Je voyais dans notre système parlementaire et administratif de tels obstacles aux innovations les mieux étudiées et les plus attendues, que j'étais convaincu de l'impossibilité ac* tuelle d'une reconstruction d'ensemble.
Les débats qui ont eu lieu au Palais-Bourbon, au Luxembourg et à Versailles, ont justifié cette opinion. Les efforts du ministère pour rapetisser la question et ceux des sénateurs pour la supprimer ont réussi, ou à peu près, sans trop de difficultés. Les principes n'intéressaient que le petit nombre : les uns se contentaient avec plaisir de la suppression des prières publiques ; d'autres se seraient contentés sans regret de la suppression du Sénat.
M. Edouard Portalis, qui est le véritable auteur de l'idée révisionniste^ quelques amis et moi, nous envisagions la question avec plus d'ampleur ; nous la considérions comme un acte de haute politique et non comme un procédé d'attaque ou de défense pour les partis. Nous avions commencé à ébaucher ensemble un projet de constitution qui débutait ainsi :
« La présente constitution a pour objet d'organiser la
LA DÉMONSTRATION DE LA VÉRITÉ. It
République, c*est-à-dire de garantir la liberté et la souveraineté de chaque citoyen, ainsi que de déterminer les conditions et les limites dans lesquelles s'exercent les pouvoirs publies. »
L'œuvre était prématurée, les esprits n'étaient pas préparés à Taccueillir. En 1789, les grandes lignes delà Révolution avaient été tracées par les cahiers des États généraux; en i88i, les électeurs n*ont pas tracé les grandes lignes de la revision.
S'il est vrai de dire qu'une constituante avait seule le droit de remanier le pacte fondamental, il ne Test pas moins de prétendre qu^on n'aurait jamais pu composer en ce moment une assemblée capable d'accomplir une tâche si délicate. M. Portalis espérait que cinq ou six personnes arriveraient à diriger les discussions et à décider des votes; il se fondait sur ce qu'aux États-Unis la constitution a été en réalité l'œuvre de Washington et d'un petit nombre de ses collègues, tels qu'Hamil ton, Madison et Franklin. Mais il n'y aurait pas eu parité entre une constituante réunie à Versailles en 1884 et la convention réunie à Philadelphie en 1787. Le patriotique espoir de M. Portalis aurait été déçu.
C'est énoncer, en effet, une vérité bien connue que d'affirmer la lenteur avec laquelle se modifie le cours des idées. Les idées sont filles du temps, parce qu'elles sont filles des milieux où elles s'engendrent. Elles tiennent aux traditions, aux habitudes, aux préjugés, aux intérêts et aux passions. Elles tiennent surtout à la manière dont nous concevons la structure et le développement des sociétés humaines. Tout homme est, sans s'en douter, un philosophe, comme M. Jourdain était prosateur sans le savoir. Il se fait une conception des. choses que les plus instruits d'entre nous refondent aisément en matière scientifique, mais qui, sur
les questions politiques et morales, ne change pas volontiers. De même qu*une mère réserve sa plus tendre affection à Tenfant disgracié, de même notre esprit s'attache de préférence aux idées saugrenues (1).
G*est la conception des choses qu'il importe d'améliorer avec méthode. On ne saurait refaire avec succès une organisation politique sans refaire d'abord des cerveaux (2).
Pour qu'une pensée nouvelle prédomine, il faut, sinon qu'elle chasse complètement du moule cérébral les influences contraires, mais au moins qu'elle y occupe une place assez grande pour déterminer nos volontés et nos actes. Cette place ne s'acquiert qu'à une condition, c'est que la supériorité de Tordre nouveau, à établir au lieu de l'ancien, soit démontrée de telle sorte qu'elle ne puisse être méconnue par les hommes qui pensent.
Telle a été invariablement la manière dont les lois scientifiques ont été acceptées. Nous le prouverons plus loin en
(1) Exemple : rémotion soulevée, au moment où je corrige ces épreuves, par le drapeau rouge que des manifestants ont déployé, le 24 mai, dans les rues de Paris et aa*Père-Laohaise. Un jour, qui n^est pas éloigné, j*espère, on sera fort surpris que tant d'effroi ait pu être causé par des emblèmes. Ce sont des emblèmes séditieux, dit-on. Mais ils ne sont séditieux que parce qu'ils sont défendus. C'est la répression qui leur donne ce caractère. Gesses d'interdire le drapeau rouge et il disparaîtra. Il serait honorable pour nos gouvernants de ne plus partager, au sujet des symboles, le féUchlsme des masses encore peu éclairées, et de rester sourds aux colères do ceux qui prétendent faire des couleurs du spectre un chapitre de la métaphysique.
(2) « II n'en faut pas douter, les lois avec le temps changent les mœurs d'un peuple. Mais la loi a son effet dès qu'elle est publiée, et les mœurs, qui consistent dans un certain tour de tète commun à tous les membres d'une société, n'en restent pas moins d'abord dans toute leur force. » (Diderot, Requête au parlement de Gre^ noUe.)