‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 33 sur 146 · LES TROIS CONDITIONS DE LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

LES TROIS CONDITIONS DE LA MÉTHODE

sait^ amenant ainsi rémîgration de quatre cent mille d'entre eux ; quand le Directoire prétendait apprendre la li* berté aux Suisses, libres depuis cinq cents ans, en leur imposant une constitution rédigée à Paris, ils méconnaissaient Texistence du milieu intellectuel. Les socialistes témoignent d'une ignorance plus grande encore quand ils cherchent à changer brusquement les conditions économiques de la société par des artifices législatifs. Et lorsque nos majorités parlementaires imposent ou maintiennent une loi, contrairement aux vœux des populations, elles font également abstraction de ce troisième milieu, qui est loin d'être une quantité négligeable ; car il se prête aux réformes ou il leur résiste, il apprécie les institutions ou il les méprise ; on ne le garrotte pas étroitement comme un chien à vivisecter, et le temps seul arrive à en avoir raison.

Les Anglais l'ont reconnu officiellement. En introduisant dans l'Inde des réformes libérales, lord Ripon constate que les efforts faits depuis un siècle par le gouvernement britannique pour faire pénétrer là civilisation anglaise en ce pays, sont demeurés tout à fait impuissants.

Ajoutons qu'il y a une autre erreur dont il faut se garder. De même que, pour la santé du corps, le milieu physiologique, même chez les animaux supérieurs, doit être en équilibre avec le milieu cosmique ; de même, pour la santé sociale, le milieu intellectuel doit être tenu en harmonie avec les deux autres milieux. C'est ce que les réformateurs religieux ont oublié, ce qu'oublièrent trop souvent les législateurs civils. Les preuves abondent. Citons, au hasard, comme règles antiphysiologiques, le céUbat des prêtres catholiques et des lamas bouddhistes, le vœu de chasteté des Templiers, la discipline des Flagellants, la séparation de corps sans le divorce.

L'emploi de la méthode est nécessaire à tous les peuples ety comme nous le verrons ci-après, en usage chez quelques-uns; il est surtout indispensable aux Français. Aucun pays ne souffre plus que le nôtre de Tabus des mots. Les idées les plus vagues y sont considérées comme des faits I A force d*être répétées, à l'instar des litanies de TÉglise romaine, elles s'incrustent dans nos ceiTeauXy et il n'est pas commode de les en chasser. Combien de fois, pour ma part, en entendant des phrases creuses, me suis-je rappelé une boutade de Poinsot : a Si quelqu'un me demandait de définir le temps, disait le célèbre géomètre, je lui répondrais : Savez-vous de quoi vous parlez? S'il répliquait : Oui. — Ëhbien, parlons-en. S'il répliquait : Non. — Eh bien, parlons d'autre chose. »

Bien des gens protesteront contre notre règle et la trouveront trop complexe. La politique, s'écrieront-ils, a-t-elle donc des abords si escarpés? Et s'il en est ainsi, quel espoir reste-t-il d'en atteindre les sommets? Nous ne nions pas que la politique d'intuition, la politique de sentiment ne soit d'un facile accès, tandis que les sentiers de la science sont durs à gravir. La nature se révèle par des lois simples, mais il est malaisé de lui en arracher le secret. De même qu'il était plus commode d'être astrologue que de se vouer aux recherches de Kepler, de même la politique d'expédient a de quoi tenter les esprits paresseux ou vulgaires. Si nous ajoutons qu'à celte politique nous devons les plus grosses charges du budget, les expéditions aventureuses, cet équilibre instable que menacent sans cesse les coups d'Etat et les révolutions, nous aurons indiqué ici, à défaut de preuves qui trouvei^ont place dans le corps de cet ouvrage, combien il est dangereux de s'écarter de la méthode. A vouloir se trop buter, on n'avance pas, on recule. Le temps est un obstacle dont on ne

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triomphe aisément que si Ton reste dans le chemin qui mène au but.

Le but, c'est la découverte et la démonstration des lois sociales ; ce sont toutes ces réformes pressenties dont notre génération est grosse, mais dont l'enfantement est rude et pourrait être douloureux.

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