‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 36 sur 146 · DU POUVOIR EXÉCUTIF ET FACILITE SA TACHE · texte numérisé non relu

DU POUVOIR EXÉCUTIF ET FACILITE SA TACHE

Cette tâche est de plus en plus difficile, à mesure que la civilisation se perfectionne. Les populations deviennent plus nombreuses, les métiers plus divers, les besoins plus variés, les intérêts plus confus. Dévider convenablement Pécbeveau est fort au-dessus des forces d'un seul homme ou d'un seul groupe. Ceux-là qui s'intitulent pompeusement des hommes de gouvernement^ et auxquels leurs amis accordent ce prétendu titre de noblesse^ ont la vanité de suffire à tout. Le résultat ne répond guère à leur attente ; ils sont loin d'acquérir la gloire qu'ils espèrent à vouloir faire grand ; heureux encore leur pays, si leur ambition et leur aveuglement ne le conduisent pas aux abîmes I

Le gouvernement, nous voulons dire le pouvoir exécutif, se heurte aux obstacles que nous avons signalés pour le parlement; car il possède l'initiative des lois; c'est même lui qui fait, en réalité, presque toutes les lois. En outre, il doit les appliquer, et les difficultés de sa tâche augmentent d'autant. A mesure que se multiplient les fonctions, les organes doivent se multiplier aussi. L'armée administrative croît chaque jour en nombre, et chaque jour elle mérite davantage qu'on lui fasse l'application de ce principe de mécanique : ce que l'on gagne en force, on le perd en vitesse. Nul n'ignore combien mar*

chent lentement les affaires de l'État, comparativement aux affaires privées ; en outre, elles sont moins bien faites et elles coûtent plus cher. Un homme d'esprit, dont la patrie est pourtant mieux préservée que la nôtre du fléau bureaucratique, sir Charles Fox, comparait une administration publique à un filtre retourné, dans lequel on verserait de Teau claire et d'où elle sortirait boueuse. Les fonctionnaires n'aiment pas la nouveauté ; ils sont routiniers, parce qu'ils sont indifférents ; ils sont indifférents, parce qu'ils sont irresponsables. Le contribuable n'est-il pas là pour payer de sa bourse leurs négligences et leurs erreurs? En attendant, les ministères regorgent de plus en plus de dossiers et le temps manque de plus en plus pour les dépouiller ; les préfectures sont dans le même cas. Ministres et préfets sont devenus exclusivement des agents politiques, uniquement préoccupés de défendre leur position contre la convoitise des rivaux et la rancune des partis.

L'organisation proposée ne touche en rien aux droits du pouvoir exécutif. Celui-ci conserve l'initiative des lois ; il peut en provoquer de nouvelles ou les arrêter par son opposition. Mais, en ce moment plus que jamais, il doit comprendre qu'il n'est pas commode de tout faire. Pourquoi ne laisserait-il pas aux individus, groupés entre eux suivant leurs besoins, leurs intérêts, leurs aspirations, leur habitat, le soin de coopérer à son œuvre, à leurs risques et périls ? Il y trouverait un soulagement qu'il ne serait pas longtemps sans apprécier; il aurait beaucoup à gagner, rien à perdre. Il serait ainsi dispensé de recourir, pour masquer ses défaillances, ses hésitations, ses angoisses, aux vieux expédients des monarchies embarrassées.

La guerre est la dernière raison des rois vis-à-vis de leurs peuples. Elle crée des diversions à l'opinion publique

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inquiète ou mécontente ; elle atténue les convoitises du pouvoir chez les adversaires politiques peu soucieux de partager des compromissions dangereuses ; elle permet d'arracher plus facilement aux citoyens des sacrifices d'argent, parce que le drapeau est engagé, et de couvrir au besoin d'un manteau de gloire, fausse ou vraie, le gouffre du déficit. Un ennemi national est un allié politique. L*empereur Napoléon III disait un jour, à l'ouverture des chambres, qu'on pouvait élever un arc de triomphe aux armées françaises pour leurs victoires remportées, sous son règne, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique. Le gouvernement de la République se targuerait-il d'une semblable ambition ?

Nous faisons la guerre, dit-on, pour coloniser, pour ouvrir des débouchés à notre émigration et à noire commerce. Voyons, à ce propos, si nos gouvernants ne gagneraient pas à être aidés par la méthode expérimentale.

L'émigration est une industrie qui ne saurait plus que les autres se passer de matière première. Cette matière première, ce sont les émigrants. Où les trouver en un pays qui produit juste assez d'enfants pour maintenir sa population stationnaire? L'accroissement naturel par 1 000 habitants, et par année, qui s'élève à 14 pour l'Angleterre, à i2,7 pour l'Allemagne, à il, 9 pour la Suède, n'est pour la France que de 2,5. Il va diminuant sans cesse.

Produire des émigrants ne suffit pas. Pour que ces émigrants colonisent un pays, il faut qu'ils puissent y vivre et s'y multiplier. Si un caprice gouvernemental est capable à chaque instant de susciter une guerre, il est toujours impuissant à réaliser les conditions qui sont nécessaires à Texistence d'une race et à sa propagation. Presque toutes nos colonies appartiennent au climat torride, et les Euro*

péens ne s'y acclimatent pas. La mortalité y prend pour eux des proportions effrayantes. Ainsi, à Saïgon, on compte 46 naissances pour 102 décès; au Sénégal, 391 décès pour 100 naissances; il meurt à Nossi-bé de 75 à 80 Européens sur 1000. Qu'attendre dès lors, au point de vue delà colonisation, des expéditions lointaines, qui coûtent si cher aux contribuables et qui déciment la population virile de notre pays (f ) ?

La France est surtout représentée dans ses colonies par des marins, des soldats, des douaniers et des commis, qui Yont y mourir ou y contracter des maladies chroniques dont leur existence propre et celle de leur progéniture se ressentiront. En Cochinchine, la mortalité des troupes est de 11 à 10 pour 100; au Sénégal, celle des fonctionnaires et des colons ensemble atteint 77, et celle des médecins 18S pour i000(2).

Quant au commerce, les faits ne sont guère plus encourageants que pour l'émigration. Nos producteurs sont mal renseignés par nos agents ; trop routiniers eux-mêmes, ils envoient dans nos colonies des marchandises qui ne conviennent pas au goût des indigènes. D'autres fois

(1) A la Martinique, le nègre seul est acclimaté, et, d'après les docteurs Nielly et Rey, il sufDrait d'une épidémie de fièvre jaune pour mettre en question Tezistenoe de noire race. Ne parlons pas de la Guyane, oi^ il est question d'envoyer des récidivistes, et où Ton peut prévoir qu'ils ne vivront pas en moyenne plus de trois ans.

(2) Nous empruntons ces chiffres à un récent ouvrage d'Yves Guyot {Lettres sur la poMtgua colonial). L'auteur traite à fond son sujet; il le discute sous les aspects les plus divers avec une grande abondance de preuves. Il s'attache notamment à établir avec préci* sion que les Européens ne peuvent s'acclimater dans la zone comprise entre l'isotherme 25 degrés nord et l'isotherme 25 degrés sud de réquateur. L'Algérie et la Nouvelle-Calédonie sont les seules de nO0 oolonies non comprises dans cette zone.

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