LÀ MÉTHODE ET LE GOUVERNEMENT
défendre. G*est ainsi que la France possède avec la repu* blique Argentine un commerce d'exportation presque double de celui que lui procure Tensemblede nos colonies, l'Algérie exceptée, et il n*en coûte aucun sacrifice aux contribuables (1).
Nos gouvernants ont-ils réussi au moins pour TAlgérie, qui est à nos portes et dont le climat convient à notre race ? Ils y ont englouti déjà plusieurs milliards ; plus de i 00 000 hommes y sont morts, sans compter ceux qui sont retournés dans leurs foyers malades, souffreteux, étiolés. Quel a été le résultat?
219000 Français, auxquels 205 000 Européens étrangers disputent les profits, et en présence de 3260000 indigènes qu'on se vantait de refouler et dont le nombre s'accroît toujours. Sur ces 219000 Français, 100000 seulement peuvent être considérés comme se suffisant avec leurs propres ressources, sans subvention directe ou indirecte de l'État, comme vivant de leur propre travail et de leur propre initiative. Au taux de 4 personnes par famille, ils représentent 25000 producteurs. L'effectif moyen de nos troupes en Algérie est de 50000 hommes. M. Yves Guyot n'hésite pas à conclure de ces chiffres : n Si l'on voulait représenter dans une allégorie, le prix de revient en hommes des 25 000 colons français installés en Algérie et y vivant avec leurs propres ressources, chacun d'eux y serait assis sur quatre cadavres et gardé par deux soldats. »
Cette conclusion mérite d'être méditée. Depuis cinquante-quatre ans, les gouvernements qui se sont succédé ont essayé en Algérie tous les systèmes, et ces essais
(1) Importations de ia France : dans I«8 colonies, 68 millions de francs; dans la république Argentine, 105 millions.
ont coûté cher. Ne serait-il pas grand temps de laisseï les colons rechercher eux-mêmes, à leurs propres risques, les institutions de nature à accroître leur prospérité? Ne seraitil pas sage, de la part de nos ministres, de concentrer leur attention sur la colonisation méthodique de TAlgérie, plutôt que d*éparpiller leurs efforts dans le monde, au hasard des ayentures?
Les politiques qui défendent de honne foi ces aventures confondent Y expansion avec la politique coloniale. Qui ne désirerait la première, si elle était possible : pour notre race, grâce à un surcroît de population ; pour notre commerce, grâce au bon marché des produits ? Mais tous les faits s'accordent à prouver que cette expansion ne réussit que lorsqu'elle s'effectue librement, lorsque les citoyens choisissent eux-mêmes le pays et le mode de colonisation qui leur convient le mieux. Les émigrants du sud-ouest de la France se rendent spontanément à la Plata, et ils y prospèrent, comme les Allemands qui se rendent spontanément au Texas. Je connais le long de la côte du Pacifique, sur le versant occidental de la Sierra Nevada, une ligne immense de coteaux qu'on appelle le coast range, où l'on cultive la vigne et où on pourrait la cultiver davantage encore, où Ton manque d'hommes experts en cette culture et surtout dans Tart de fabriquer le vin. La Californie offre un des plus beaux climats du monde; elle est située eu dehors de cette zone torride qui se refuse obstinément à la colonisation européenne ; les Français que j'y ai rencontrés m'y ont semblé plus heureux qu'en aucun des pays que j'ai parcourus. Pour en attirer beaucoup d'autres, le jour où notre excédent de naissances serait plus considérable, le jour où les lois de succession ne retiendraient plus sans profit sur le domaine paternel les fils de
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paysans enclins àémigrer(l), il suffirait de renseignements exacts fournis par nos consob. Il n'en coûterait au pays que le prix de bonnes statistiques dressées par de bons agents. Il n*en coûte pas davantage à rAllemagne, dont l'émigration est si considérable aux Etats-Unis.
La politique coloniale se distingue de l'expansion coloniale en ce qu^'elle fait intervenir le gouvernement là où il n'a que faire. Le gouvernement intervient mal ; il ne se soucie d'aucune des trois règles que nous avons posées. Il ne tient compte ni des procédés que l'observation révèle et auxquels les colonies australiennes doivent leur grandeur, ni des expériences malheureuses de notre propre colonisation. L'assentiment des citoyens n'est jamais demandé, et si le parlement est appelé à donner son avis, e*est toujours après que des fautes irréparables ont été commises. Quant aux populations indigènes, loin de solliciter leur coopération volontaire, nous leur imposons le droit du plus fort, nous leur arrachons par les armes leur territoire et leur indépendance, nous les appelons barbares quand elles ne se laissent pas refouler et broyer à merci, quand elles ne s'inclinent pas reconnaissantes devant la j[ustice de l'oppresseur .
Si nos gouvernants admettaient le principe de la méthode expérimentale, ils étudieraient mieux les questions dont ils s'occupent. Us seraient même conduits de plus en plus à en restreindre le nombre. Us se seraient consacrés au développement de nos possessions algériennes, au lieu d'aller disputer aux peuples de TAsie des territoires que nous réussirons difficilement à exploiter et dont la conservation ne sera peut-être pas un jour sans danger.
(1) Chap. XXXVII.
Combien aurions-nous gagné, pour le gouyernement même de la France continentale, à faire de l'Algérie un champ d'expériences, d'après le vœu même de nos colons ! La loi Torrens (1) serait pour eux un auxiliaire puissant ; ils en réclament en Tain Tintroduction avec instance. Une centralisation ridicule leur refuse un avantage acquis à la Tunisie et nous prive du moyen scientifique d'apprécier une institution importante. £t pourtant cette législation spéciale ne serait pas même pour nous un fait insolite. C'est ainsi que, depuis le 31 décembre 1828, dans les colonies françaises de la Martinique et de la Guadeloupe, et depuis le 19 juillet 1829, à la Réunion, le passif est défalqué des successions et des transmissions entre vifs pour le payement des droits, tandis que cette distraction des charges est vainement réclamée depuis assez longtemps dans la mère patrie.
(1) Gliap. XV.