CHAPITRE XII
SANS COMPROMETTRE LA PAIX PUBLIQUE , l'ORGANISATION PRO- POSÉE CONDUIT A LA CONNAISSANCE ET A LA PRATIQUE DES INSTITUTIONS PROPRES A NOTRE TEMPS.
Si le parlement et le pouvoir exécutif ont intérêt à accepter la méthode expérimentale, les citoyens n'ont aucun motif pour en repousser Tusage. Plus que tout autre procédé, elle assure la paix publique, parce que moins que tout autre elle fait violence aux opinions. Une loi nouvelle imposée à la nation n'est pas également bien accueillie, tant s'en faut, dans chaque départemental peut même arriver qu'elle le soit dans presque tous avec répugnance. Le corps électoral n'est point homogène ; les diverses régions présentent des différences sensibles en raison de leur histoire, de leurs traditions, de leurs coutumes, de leur éducation politique. Là où une institution serait spontanément demandée d'abord et ratifiée ensuite par le vote populaire, il est probable que l'accord général serait moins incomplet qu'ailleurs. L'évolution d'un peuple suit la ligne de moindre résistance.
La portion du pays qui ne sera pas atteinte par Tépreuve législative n'aura pas de raison aussi grave pour s'y opposer, elle y sera moins hostile ou plus indifférente, que si elle y était soumise contrairement à son désir ou à sa volonté. Les frottements créent la discorde. En engageant la politique dans les voies où leur intensité est la plus faible, la méthode expérimentale apporte avec elle un gage de paix*
POLIT. EXPÉR. 6
C'est ainsi qu'elle nous conduira en sociologie à cette certitude que les autres sciences ont acquise ou sont sûres d^acquérir. Une telle certitude est un besoin de notre temps. Savoir, c'est prévoir, a-t-on dit avec raison. La prévision échappe, parce que la science fait défaut. Qu'est-ce qu'une politique d'où la prévision est absente? Les hommes doués d'un esprit net s'affligent de voir la confusion qui existe dans les idées^ le désarroi qui règne dans les actes. Ils sentent que quelque chose est à faire, qu'un remède est à trouver. Lequel ? Ils se le demandent.
La méthode expérimentale fournira seule les solutions attendues. Les chercher en dehors d'elle, c'est faire preuve d'ignorance ou de présomption. La politique ne saurait être aujourd'hui traduite en théorèmes de géométrie ou de mécanique ; les lois qualitatives elles-mêmes en sont pour la plupart à découvrir. Après tant d'essais infructueux, tant de systèmes avortés, une seule ressource nous reste, et elle suffit : connaître la manière de s'y prendre. C'est posséder un filon que de savoir bien l'attaquer et l'exploiter avec art.
Car il faut aboutir, et aboutir à autre chose qu'à faire une phrase. J'ai sous les yeux un article du journal le Matin (1), dans lequel M. J. Simon a écrit une des boutades qui lui sont familières, sous ce titre : une poignée de dogmes :i< Un peuple, dit-il, et surtout un vieux peuple, est quelque chose de très compliqué ; on ne le gouverne pas avec une idée simple. Il faut tenir compte d'intérêts, de besoins et même de préjugés bien divers. C'est surtout en politique qu'il convient d'avoir peur des logiciens à outrance. »
Le savant académicien s'effraie à la vue des pentes nou-
(1) 23 septembre 1884.
LA MÉTHODE ET LÀ DÉMOCRATIE. 8t
Telles sur lesquelles nous glissons d'après lui, et il conclut en ces termes : « Ghers cito yens, puisque vous deyez yous arrêter un jour, croyez-moi, prenez votre courage à deux mains, et arrêtez-TOus tout de suite. »
M. Jules Simon se trompe ; il prend ses désirs pour des réalités. On n'arrête pas la marche d'un peuple ; il est sans exemple dans l'histoire des nations civilisées que cette marche ait été arrêtée jamais. Il convient de la hâter, au contraire, en la rendant plus facile et plus douce; on évite les brusques secousses, les cahots durs, les retours en arrière, non en barrant la route, mais en l'aplanissant et en en jalonnant le tracé.
Gomment M. Jules Simon peut-il croire que tout est fini, que nous possédons les institutions essentielles à l'ordre nouveau qui se manifeste partout avec une force irrésistible?
Cet ordre nouveau, c'est la démocratie. « La démocratie, dit M. Schérer, est le résultat d'un développement naturel des sociétés ; elle est un fait, un fait inéluctable, et il est, par conséquent, indigne d'un homme sérieux, quelque sentiment que la démocratie lui inspire, de se flatter qu'on en puisse venir à bout (1).
Là démocratie force des citadelles qu'on lui croyait à jamais fermées. C'est ainsi qu'elle réalise chaque jour en Angleterre de nouveaux progrès. Des tories démocrates,
(i) £m Démocratie et la France, par E. Schérer, sénateur, p. 5.
Chateaubriand écrivait dans les Mémoires d^cuire-tombe : « VEnrope court à la démocratie. La France est-elle autre chose qu'une république entravée d'un roi? Les peuples cp^andis sont hors de page; les princes en ont eu la garde-noble; aigonrd*hui les nations arrivées à leur majorité prétendent n'avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu'à notre temps, les rois ont été appelés; les lions semblent l'être à leur tour. »
comme lord Randolph Churchill, y prétendent que la reine et la Chambre des lords n'ont d'autre mission que d'enregistrer les vœux du peuple. L'Eglise anglicane s'enrôle, elle aussi, sous la nouvelle bannière. Quelques-uns de ses membres vont même plus loin qu'on ne les pourrait suivre.
L'éloquent vicaire de Granborough, M. Stubbs, a prononcé devant les universités d'Oxford et de Cambridge des discours dans lesquels il proclame « que l'égalité politique entraîne progressivement l'abolition graduelle des inégalités sociales, que l'Église est appelée à soutenir le peuple
dans ses revendications, que^ tout en reconnaissant
le principe de la propriété individuelle, elle en subordonne l'application à un principe plus élevé qui est le bien-être commun delà famille humaine; qu'il faut réaliser dans la morale le royaume de Dieu ; que le partage des produits du travail, au lieu de dépendre des hasards de la naissance, doit se faire d'un commun accord selon les règles que prescrit l'équité, que le riche qui ne travaille pas, n'a pas le droit de manger (1). »
Li'ordre nouveau qui s'impose, nous l'avons appelé le régime industriel (2). Qu'importe le nom d'ailleurs ? C'est aussi l'expression qu'emploie toujours Herbert Spencer, Il constate que partout le régime industriel se substitue peu à peu au régime militaire : celui-ci est caractérisé par le décret ; celui-là par le contrat. En donnant au mot de coopération sa signification la plus large, on peut dire que ce dernier régime est le système de la coopération forcée, tandis que le premier est le système de la coopération vo-
(1) Christ and democracy, by Oh* Will. Stubbs, vicar of Granborough, London, 1884, cité par M. G. Walbert {Revue des deux mondes, 1*' septembre 1884).
(2) Lois et mœurs républicaines.