CHAPITRE XVIII
DEUXIÈME EXEMPLE DE LÉGISLATION SÉPARÉE DANS LA MÉTROPOLE BRITANNIQUE : LA FERMETURE DES CABARETS LE DIMANCHE.
Nous venons de voir une loi de liberté se propager dans le Royaume-Uni et s'y perfectionner en même temps, grâce à des essais séparés et successifs.
Voici maintenant une loi de contrainte qui a été soumise également à la méthode expérimentale et qui^ malgré le zèle de ses partisans, est probablement condamnée à ne plus s^étendre, voire même à disparaître là où elle est en vigueur. Les essais semblent prouver que Ton fait fausse route, et la législation séparée préservera une partie du pays de changements qui, s'ils ne sont pas nuisibles, sont pour le moins infructueux.
Les statisticiens ont fait grand bruit dans toute l'Europe des cas d'ivresse qui, d'après certains d'entre eux, seraient en progrès dans les grandes villes et au sein des classes ouvrières. L'opinion publique s'en est émue un peu partout. Dans le Royaume-Uni, comme ailleurs, on a essayé de remédier au mal à Taide de la loi pénale.
Un acte de i861, pour l'Irlande, autorise les juges de paix à envoyer les ivrognes dans des maisons de correction. En Ecosse, ils sont punis d'une amende de 40 shillings et de 14 jours d'emprisonnement (loi de 1862). En Angleterre, tout individu trouvé ivre dans un lieu public ou dans un cabaret est passible d'une amende qui, la première fois, n'excède pas 10 shillings, qui peut s'élever à 20 shillings
s'il y a récidive dans le délai d^un an, et à 40 shillings pour une récidive nouvelle dans le même délai (loi de i 872). Ainsi, en passant de l'Irlande en Angleterre, de 1861 à 1872, la législation s'est adoucie. C'est peut-être parce que les plus grandes sévérités ne produisent pas les effets qu'on en attend. M. Grofton, inspecteur des prisons d'Irlande, en conteste la puissance. A l'appui de son opinion, il expose : qu'à Belfast une femme a été emprisonnée 240 fois pour ivresse;» une autre à Dublin, 190 fois ; une autre à Waterford, 141 fois; une autre à Cork, 131 fois ; que 21 emprisonnements ont été subis par 369 femmes à Dublin, par 207 à Belfast, par 78 à Cork (l).ïl semblerait que la police municipale de Londres a le sentiment du peu d'efficacité de la répression ; car elle . n'arrête plus guère les ivrognes qui ne commettent aucun désordre.
Les partisans de la formule satuspopuli ultima lex s'ingénient à répi^imer Tivrognerie par d'autres mesures de coercition. C'est ainsi qu'ils veulent atteindre par la loi la vente des liqueurs fortes. Deux moyens sont en présence : la prohibition absolue ou la restriction simple. Le premier est réclamé par les népkalistes, qui considèrent l'alcool sous toutes les formes comme un véritable poison; da second se contentent les Anglais pour lesquels une boisson modérée n'est pas un mal, et qui regardent comme une pure chimère la tentative de supprimer tout breuvage alcoolique.
Les uns et les autres ont pour adversaires déclarés les partisans de la liberté du commerce des liqueurs. Ceux-ci sont en petit nombre, mais les bonnes raisons ne leur manquent pas. Ils exposent que tous les essais de règle-^
(1) The Journal of the Vigilance Association for the défense of Personal rights, 15 décembre 4881.
LÀ F£RUETÙRE DES CABARETS. f 19
mentatîon ont été faits en Europe et qu'on ne saurait affirmer le succès d'aucun d'eux (1); — que les lois prohibitives du Maine et du Michigan aux États-Unis ont été condamnées par une longue expérience ; — que le même résultat négatif a été constaté, sur le continent européen, dans les pays où la réglementation est la plus stricte (2); — que, par contre, les mesures libérales, adoptées de 1862 à 4866, par les autorités de Liverpool n'ont laissé aucun regret. Ils ajoutent que, si les habitudes d'ivrognerie ont grandeaient diminué chez le bourgeois, il n'y a pas de raison pour que l'éducation n'atténue pas ce vice chez Touvrier, en lui inculquant un sentiment plus élevé de sa dignité personnelle. Toutes ces raisons sont impuissantes à convaincre les autoritaires ; une commission de la Chambre des communes leur a donné raison, en 1879, en se prononçant contre la liberté.
Les partisans de la réglementation ne savent à quel système recourir. Les uns demandent que le nombre deÉ cabarets soit en rapport avec la population ; ils voudraient suspendre la concession de licences nouvelles jusqu'à ce qu'il n'y eut plus qu'un cabaret pour 500 habitants dans les villes, et 1 pour 300 dans les campagnes, tandis que la proportion actuelle, en Angleterre^ est de 1 par 173. Ils se
(1) Les lois restrictives n*ODt pas réussi à déraciner Tivresse en Allemagne, en Danemark, en Hollande.
(2) En Russie, les licences pour la vente des boissons sont accordées par le conseil communal ; en Italie, par le sous-préfet, sur la demande du syndic de la commune, après avis du conseil municipal. Dans aucun de ces deux cas, le pouvoir discrétionnaire des autorités politiques n'a profité à la tempérance; car le nombre des cabarets a augmenté. — En Suède, la faculté fut laissée en 1855 aux autorités locales, sous le contrôle du gouverneur de la province^ de fixer annuellement le nombre des licences à concéder et de les vendre pour trois ans. Il en résulta dans les villes un accroissement de Tivresse.
bercent de Tespoir que, le nombre des cabarets diminuant, rivresse diminuera aussi.
Un autre groupe désirerait qu'on adoptât, en la modifiant, une mesure connue sous le nom de plan de Gottenburg{i)^ ' et qu'ont imitée d'autres villes de la Suède, Stockholm notamment. Les licences ainsi que les cabarets seraient rachetés par les conseils municipaux, qui les exploiteraient pour le compte de leur ville, et porteraient les profits réalisés au crédit de la caisse de l'éducation publique et de la taxe des pauvres.
Un troisième groupe retirerait Toctroi des licences au pouvoir discrétionnaire des juges de paix^ et le confierait à des commissions locales, élues ad hoc par les contribuables et ayant à s'inspirer de leurs vœux. Il espère qu'une propagande habile déciderait peu à peu ces derniers à refuser toute licence nouvelle, et il se flatte qu'un tel système amènerait insensiblement le règne de la tempérance.
Ainsi, les avocats de la répression sont loin de s'entendre ; ils font apt)el aux méthodes les plus diverses, et aucune d'elles ne semble près d'aboutir. En attendant, ils ont eu recours à un biais plus facile : ils se sont bornés à attaquer le problème par un de ses côtés.
S'il est mal aisé de supprimer complètement les cabarets, pourquoi ne pas se contenter de les fermer le dimanche? Le dimanche est le jour consacré au culte ; il est le lendemain du samedi, c'est-à-dire de la paye, et la veille du lundi, c'est-à-dire de la reprise du travail. Les néphalistes pouvaient donc compter sur l'appui des patrons, qui
(1) Eq 1866, la ville de Gottenburg octroya la ferme des cabarets à une compagnie qui s'est engagée à diriger son commerce suivant les règles de la tempérance et de la moralité, et à verser tous ses profits dans la caisse municipale après prélèvement d'un intérêt raisonnable pour le capital.
aiment à voir leurs ouvriers rentrer à Tatelier après le repos plutôt qu'après Forgie, et sur celui des ministres qui espèrent que^ le cabaret étant abandonné, le temple se remplira.
Réduite à ces proportions, la campagne a été conduite avec succès. Des lois interdisant Touverture des cabarets le dimanche ont été faites déjà pour diverses parties du Royaume-Uni ; elles sont soumises au contrôle de Texpérience. Les Anglais les appellent par abréviation Sunday closing Acts. Ge sont celles, dont, après ce préambule, nous allons retracer Thistoire.
L'ivrognerie est plus grande en Ecosse que dans le reste du Royaume-Uni. Un tableau que j'ai sous les yeux indique qu'il y a annuellement 38 cas d'ivresse par i 000 habitants (1). Dès i853, une loi que, d'après le nom de son promoteur, on appelle ordinairement Fortes Mackenzie Ad, a ordonné que les publie houses ne pourraient s'ouvrir durant toute la journée du dimanche. Elle est entrée en vigueur en 1854 ; en 1858, elle était déjà tombée en dé^ suétude pour plusieurs causes. En premier lieu, elle n*indiquait pas quelle autorité publique serait spécialement chargée de l'appliquer (le procureur fiscal n'agissait qu'à titre privé et s'exposait à payer des dommages) ; en second lieu, la police devrait prouver l'actualité de la vente des liqueurs ; en troisième lieu, les agents n'étaient pas considérés comme dûment autorisés à pénétrer dans les débits illicites.
Le 7 juillet 1862, une loi a remanié les lois antérieures relatives aux cabarets et a complété les mesures coercitives du Fof'bes Mackenzie Act. Elle spécifie en détail les con-
(i) MulhaWi Dictionary of statiities. London, 1884.
ItS LÀ MÉTHODE S'APPUIE SUR L'OBSERVATION COMPARÉE.
ditions dans lesquelles les juges de paix du comté ou les magistrats de la cité peuvent accorder des licences pour un cabaret ou un hôtel. Au nombre des conditions ainsi imposées au débitant sont les suivantes :
<( L'aubergiste ou le cabaretier ne vendra pas de liqueurs avant huit heures du matin et après quatre heures du soir, si ce n*est des rafraîchissements aux voyageurs ou aux personnes demandant à loger dans rétablissement. Il n'ouvrira jamais sa maison le dimanche pour la vente; il ne permettra pas davantage de boire à Tintérieur et ne vendra pas de liqueurs pour le dehors ce jour-là; il ne pourra vendre que pour la commodité des voyageurs. »
Depuis trente ans que cet acte a été adopté pour rÉcosse, les sociétés de tempérance ont fait d'incessants efforts pour que la clause dominicale fût mise en vigueur dans tout le Royaume-Uni (1 ) ; elles ont fait succéder dans ce but les brochures aux discours et les meetings aux pétitions. Elles ont trouvé naturellement un appui auprès des partisans zélés de l'observation du dimanche ; teetota^ 1er s et Sabbaters se sont donné la main.
Ces tentatives ont partiellement réussi.
Un acte du 16 août 1878 édicté pour l'Irlande s'exprime ainsi :
« Attendu que la vente des liqueurs est prohibée en Irlande pendant certaines heures du dimanche et que ce sera un bienfait public d'étendre cette prohibition au dimanche tout entier^ etc.. »
Les villes de Dublin^ Cork, Limmerick, Waterford et Belfast sont exceptées ; dans ces villes, lavente des liqueurs
(1) Une association spéciale a été créée dans ce but à Manchester sous le titre : Central AstocialUm for stopping the sale of intoxicating liquors on sunday.
LA FERMETURE DES CABARETS. liS
est interdite le dimanche avant deux heures de Taprèsniidi et après sept heures du soir.
L'agitation pour le pays de Galles a réussi à son tour, et une loi du 27 août 1881 lui a donné satisfaction.
Reste l'Angleterre. Elle est encore réglée par les actes de 1872 et 1874, qui interdisent la vente des liqueurs durant certaines heures le dimanche. A Londres, les cabarets doivent être fermés le samedi à minuit et ne peuvent rouvrir le dimanche avant une heure de Taprès-midi ; ils doivent fermer encore à trois heures ce jour-là jusqu'à six heures du soir, et être clos définitivement à onze heures jusqu'au lundi cinq heures du matin.
Un bill a été proposé en avril 1884 pour appliquer à toute l'Angleterre l'observation rigoureuse du dimanche entier, à Tinstar de l'Ecosse, de l'Irlande et du pays de Galles. Il a été rejeté.
Les néphalistes s'efforcent en même temps d'obtenir par portions ce qu'ils ne peuvent arracher d'ensemble. Ils comptent sur l'inattention de la Chambre des communes et sur sa condescendance pour des collègues promoteurs d'un projet de loi d'intérêt local. Mais si le parlement de Westminster se prête aux législations séparées dans le but d'instituer une expérience, il les repousse quand Texpérience a prononcé. C'est ainsi que six bills proposant d'introduire séparément leSunday c/osm^ dans les comtés de Durham, d'York, de Cornwall, de Northumberland, de Montmouth et dans l'ile de Wight n'ont pas eu plus de succès que le bill général pour l'Angleterre.
Les libéraux sont actuellement sur la défensive. Des astM)ciations se sont formées pour combattre les néphalistes; elles déploient autant d'ardeur à reconquérir le terrain perdu qu'en mettent leurs adversaires à étendre le terrain gagné d'abord.
Je ne connais rien de plus intéressant que les péripéties de cette lutte (1). Elle ne met pas seulement en lumière les profits que Ton retire de la méthode expérimentale. Elle fait voir la réglementation aux prises avec la liberté britannique, et un tel spectacle ne laisse pas que d'être instructif pour des Français. Depuis quelque temps déjà, les philosophes et les politiques libéraux de TAngleterre reprochent au gouvernement de ne plus respecter assez les droits de Tindividu (2). Un certain nombre de lois restrictives ont été successivement adoptées et Topinion publique s'en émeut. La bataille se livre en ce moment à propos du Sunday closing . C'est là une question spéciale, déterminée, précise, sur laquelle des faits bien connus donnent la réplique à la phraséologie. Les Anglais préfèrent la lutte d'affaires dans un champ étroit, avec ses conséquences décisives, à ces tournois plus brillants qui se livrent dans une vaste lice et pour lesquels la victoire ne résout rien. Mais laissons aller les adversaires ; le public est juge du camp.
Le néphaliste, -— La statistique témoigne en faveur du Sunday closing. En 1852, l'Ecosse consommait 6 800 000 gallons de spiritueux britanniques, tandis qu'en 1866, avec une population plus grande, elle n'en a consommé que 5 400000, c'est-à-dire près d'un million et demi de moins. A Glasgow, durant les trois années qui ont précédé le Fortes Mackenzte A et, le nombre des personnes arrêtées le dimanche pour cas d'ivresse était, en moyenne, de 26 ; il n'était plus que de 19,5 pendant les trois années
(1) J'en décrirai un jour les détails et j'indiquerai les souroet nombreuses auxquelles j*ai dû recourir pour ce chapitre.
(2) Une association qui s'est formée pour la défense des droits personnels, the Vigilance Association ^ poursuit son but avec une infatigable activité. Elle a pour secrétaire M. James Baily.
suîyantes; pour les autres jours delà semaine, durant les deux mêmes périodes, ces nombres ont été respectivement de 74 et57 par jour. — Quant à Edinburgh, dans la période de sept années finissant à 1853, le nombre quotidien (dimanche compris) des personnes ramassées dans les rues en état de complète ivresse était en moyenne de 17; il n'était plus que de 12,2 dans la seconde période égale finissant à 1861 , de 5,8 dans la troisième finissant à 1869, de 5,5 pour la quatrième finissant à 1876.
L'économiste. — La statistique est une belle chose ; les chiffres ne manquent pas d'éloquence, mais à la condition qu*on sait les interroger. On leur demande trop souvent une réponse préparée d'avance et vous venez d'en fournir la preuve. Cette décroissance dans la consommation des spiritueux britanniques, que vous attribuez à laloiForbes- Mackenzie, relève d'une tout autre cause.
En Ecosse^ les droits sur ces spiritueux étaient, en 1852, de 3 s. 6 d. le gallon (i) ; ils furent portés à 4 s. 8 d. en 1853, et la consommation décrut de 600000 gallons. Une nouvelle élévation à 5 s. 8 d. fit qu'en 1854 on but 500000 gallons de moins. En i855, les droits montèrent à 8 shillings et la consommation descendit encore de 400 000 gallons. Durant quatre années, les droits ne changèrent pas et la consommation resta stationnaire. Kn 1860, ixs atteignirent dO shillings et la consommation tomba encore de plus de 1 million de gallons. Ne faites donc pas honneur à la tempérance et aux lois qui la prescrivent de résultats qui ne sont dus qu'aux exigences du fisc.
Le népkalïste. — Voici des chiffres qui ne se prêtent pas à l'interprétation. Il existe, vous le savez, une association
(i) Le gallon vaut 4 litres et demi.
centrale, vue avec faveur par TÉglise anglicane, qui s*est donné pour mission d'arrêter la vente des boissons alcooliques le dimanche. Non seulement 2 archevêques, 21 évoques, 3 doyens, 3 archidiacres, le cardinal Manning et autres personnages de marque sont vice-présidents de cette association \ non seulement 3 598 juges de paix de l'Angleterre et du pays de Galles ont donné leur adhésion au |)ut qu'elle poursuit; mais sur 825310 chefs de famille qui ont été interrogés (y compris ceux occupant une seule chambre), 676 845 ont signé en faveur du Sunday closing^ 90451 ont été contraires, 58014 se sont abstenus. Une enquête faite dans 56 usines a donné les résultats suivants: i0627 ouvriers ont voté pour la fermeture, 1 190 contre, 514 sont restés neutres.
Ainsi, les ouvriers eux-mêmes appellent de leurs vœux le régime légal qui a si bien réussi en Ecosse et en Irlande; ils demandent à être délivrés des tentations qui les guettent le matin quand ils vont au travail, le soir quand ils en reviennent, et auxquelles ils n*ont pas le courage de résister, le samedi après la paye et le dimanche durant leurs promenades.
Si maintenant vous interrogiez les patrons, vous en recevriez une réponse non moins affirmative. Ils vous diraient que leurs ouvriers travaillent le lundi, tandis qu'ils en étaient incapables après s'être enivrés le dimanche. Quant aux bourgeois des villes, amis de la tranquillité et ennemis du désordre, qui se plaisent à circuler dans les rues sans être témoins de risques ou de disputes, ne croyei pas qu'ils regrettent le Sunday closing,
V économiste. — Vous me persuaderez difficilement que les ouvriers anglais désirent si fort l'adoption du Sunday closing. S'il en était ainsi, nul doute que plusieurs Trades Unions fussent devenues, par la voix de leurs administra-
teurs, les interprètes d*ua tel vœu. Or, pas une seule ne s'est prononcée dans ce sens* Il est prudent de se méfier des pétitions signées dans les écoles du dimanche, dans les meetings de tempérance ou même au coin des rues, sous la pression de teetotalers fanatiques. Et d'ailleurs, si les ouvriers réclamaient, comme vous le prétendez, le Sunday elostng^ ils seraient bien près de posséder le sentiment de dignité personnelle que le plus grand nombre possèdent déjà, et qui rend le Sunday clostng inutile.
Ne dirait-on pas, à vous entendre, que tous les ouvriers anglais se soûlent le dimanche? Les rapports de police nous apprennent que, sur une population de 25 millions d'habitants, 500 personnes sont arrêtées journellement pour ivresse en Angleterre et dans le pays de Galles. Sans doute, un grand nombre d'ivrognes ne tombent pas entre les mains des agents. Quel est ce nombre? Nul ne le sait. Supposons-le, si Ton veut, 99 fois plus grand que celui des ivrognes arrêtés, la proportion de Tivresse sera de 2 pour I 000. Y a-t-il là de quoi crier si fort ? Peut-on inférer d'un tel chiffre que, si le cabaret n*est pas fermé le dimanche, l'usine chômera le lundi?
Les archevêques et les archidiacres sont des théologiens et non des économistes, ce qui n'est pas la même chose* S'ils étaient des économistes, voici ce qu'ils sauraient :
La consommation annuelle d'alcool (1) par tête d'habitant varie dans tout le monde civilisé avec plusieurs causes, telles que le climat, l'habitude des boissons hygiéniques, rinfluence du milieu, les droits fiscaux, la prospérité commerciale, etc. Que les profits industriels augmentent, que les salaires s'élèvent, et aussitôt la consommation d'alcool s'accroît. En Angleterre, dans la période de prospérité qui
(1) L'alcool dont il s'agit est le proofspirit déûnï par VHydrometer ad. Il contient 57 pour 100 d'alcool pur.
a fini en 4875, elle a atteint 5 gallons et un quart ; elle est retombée depuis cette époque à 4 gallons. On peut la considérer comme le thermomètre de la richesse publique, et les sociétés de tempérance, aidées môme de la loi, sont impuissantes à la changer.
Pour toutes les nations ayant joué un rôle dans l'histoire, l'Egypte, TAssyrie, la Perse, la Grèce, Rome, l'Europe moderne, les États-Unis et les colonies britanniques, l'alcool a formé une partie essentielle du régime alimentaire. Vouloir obliger nos contemporains à boire de l'eau est une chimérique illusion.
Un trop grand nombre en boivent encore. En effets ud homme sobre, vidant en vingt-quatre heures une pinte de bordeaux, consomme 12 gallons d'alcool par an; celui qui est habitué à la bonne chère en consomme 22 sans altérer sa santé. Or, la moyenne est inférieure à 4.
Souhaitez que cette moyenne augmente, car ce sera une preuve que la prospérité publique a augmenté pareillement. Et gardez-vous de voir dans la consommation alcoolique la décroissance ou le progrès de l'ivresse I La quantité absorbée par le régime général est tellemant supérieure à celle qu'absorbent les ivrognes, que les changements de cette dernière sont trop faibles pour être appréciés.
Le néphaliste. — Il me paraît que vous vous faites le défenseur des ivrognes et Tavocat des marchands de vin.
L'économiste, — Je me fais le défenseur des droits de l'individu. Les marchands de vin ne sont pas embarrassés pour se protéger eux-mêmes. Ils ont formé dans ce but une association dans chaque district; une société centrale de protection instituée à Londres a des succursales dans les principales villes ; une ligue générale pour la défense de la Liberté et de la propriété, ayant pour devise : la prO"
priété devant les partis^ ne manque, croyez-le bien, ni d'adhérents ni de ressources. 117 millions de livres sterling sont engagés dans le commerce des boissons alcooliques, tandis que les manufactures de coton et de laine, ainsi que l'industrie du fer, n'emploient ensemble qu'un capital de 133 millions. Ces dernières occupent 679 000 personnes ; les marchands de vin donnent à vivre à 846 000. Us tiennent par conséquent dans le pays une place importante. Ils craignent que l'adoption générale du Sunday closing ne soit qu'une étape vers la suppression de leur industrie, et ils se défendent vigoureusement contre les buveurs d'eau.
Quant aux ivrognes, dont je me fais, dites-vous, l'avocat, puisque vous aimez tant les chiffres, je vais vous en citer quelques-uns.
£n consultant les dossiers judiciaires de l'Irlande et en comparant Tannée 1877, qui a précédé celle du Sunday closing^ avec l'année 1883, on observe :
Que, dans les cités auxquelles la loi n'est pas applicable, les cas d'ivrognerie ont diminué de 38 pour 100 ;
Que, dans le reste du pays^ ils ont diminué de 7 pour 100 seulement.
En comparant 1883 avec 1873, on remarque, dans cette période de dix années :
Une décroissance de 40 pour 100 dans les villes et une augmentation de 20 pour 100 dans les campagnes.
Jetons maintenant un regard sur l'Angleterre, où la loi n'existe pas. En additionnant le nombre des personnes arrêtées et condamnées pour s'être enivrées le dimanche, et en le rapportant à la population, on reconnaît :
Que, de 1876 à 1879,1a moyenne est de 1 sur 72 136 habitants, tandis qu'elle n'est que de 1 sur 91 104 habitants de 1880 à 1882.
POLIT. EXPÉR. 9
Laissons le temps, c'est-à-dire l'instruction, faire son œuYre, et l'intempérance décroîtra d'elle-même, sans qu'il soit besoin d'aucune contrainte. Vous voulez que l'ouvrier soit moins tenté par le cabaret : ouvrez-lui le dimanche les bibliothèques, les musées, les galeries d'art, le Palais de cristal, tous les établissements publics qui demeurent fermés sous l'influence cléricale ; que les parcs et les jardins se remplissent de divertissements et de jeux, proscrits aujourd'hui par un cant ridicule! L'étude, l'admiration du beau, la douce gaieté sont pour la tempérance de meilleurs auxiliaires que vos lois.
Yos lois, quand on le veut bien, on les élude. Celui qui veut et ne peut se soûler le dimanche, se soûle un autre jour. La foire de Glasgow dure une semaine ; les arrestations du dimanche ont diminué depuis la loi, celles des autres jours sont restées aussi nombreuses.
Le samedi est jour de paye. En sortant de l'atelier, partout où le Sunday closing est en vigueur, l'ivrogne se précipite au public-kouse ; il y boit d'une traite tout son urgent. Dès que onze heures sonnent, il trouve, dans le voisinage du cabaret^ des débits clandestins ; il y achève sa nuit dans une orgie plus dégradante que celle dont vous voulez le préserver, parce qu'elle est plus cachée. Ces maisons illicites, ces sheôeens, sont le plus souvent des tripots infâmes, mille fois plus dangereux pour l'ouvrier que le cabaret auquel vous l'arrachez {i).
Le néphaliste* — Je vous arrête. Lisez les dépositions des chefs constables d'Edinburgh et de Glasgov? devant la commission d'enquête de la Chambre des communes^ et vous apprendrez que ces shebeens ont disparu. Le pre-
(1) A Ëdinburgh, en 1877, il existait dans Canongate 17 publio houses et 11 shebeens ; dans Rose street, 17 public-bouses et 18 shebeens.
mîer de ces deux officiers s'est exprimé à peu près ainsi (i) :
« En 1859, cinq ans après le Forbes-Mackenzie Act, j'ai constaté que le nombre des shebeens existant à Edinburgh avait considérablement augmenté; j'en ai trouvé 242. Depuis lors a été promulguée la loi de 1862, qui investit la police de grands pouvoirs ; aussi le nombre des shebeens a-t-il été sans cesse en décroissant : en 1870, il était encore de 140 ; en 1876, il était descendu à 108. »
L'économiste. — Fort bien; mais, de votre côté, savezvous à quel prix cette diminution du nombre des shebeens a été obtenue? Le chef-constable de Glasgow vous l'apprendra.
« Un homme du nom d'Andrew Donnelly tenait une boutique de pâtisserie dans London strcet, à Glasgow. Surpris à vendre sans licence des spiritueux, il fut condamné, le 25 avril 187*0, à une amende de 25 livres sterling ; le 26 août, il fut encore condamné à 30 livres, et le 21 novembre à 30 livres. Il n'en continuait pas moins. Je me munis d'un warrant, et, le dimanche 1 1 décembre 1 870, j'envoyai un officier avec une escouade de police à sa demeure, vers neuf heures du soir. 11 s'empara de quatrevingts personnes, les mena au poste et en conserva sous clef cinquante-quatre, y compris Donnelly. Tous les buveurs furent conduits devant le magistrat le jour suivant, et condamnés à payer une guinée ou à subir quatorze jours d'emprisonnement. Donnelly lui-même fut condamné à soixante jours. Cette mesure fut connue dans toute la ville^ et la boutique de Donnelly fut abandonnée. »
La mesure était énergique, en effet ; elle avait de quoi décourager les moins timides. Mais si le chef de la police
(1) Evidtnce on the Forbes-MackenziB Act, 1877.
de Glasgow s'enorgueillit d^un tel succès, les partisans de la liberté individuelle lui laissent cette satisfaction, sans la partager.
L^ néphaliste, -— Ne sortons pas de notre sujet au moyen de considérations philosophiques; demeurons dans la pratique et dans les faits. Je vous concède que la répression a été rigoureuse ; reconnaissez, à votre tour, qu'elle a été efficace.
V économiste. — J'affirme le contraire, et, puisque les théories vous laissent insensible, je pourrais prouver mon dire par une multitude de faits. En voici que j'ai observés aux États-Unis. Dans les États où la vente des liqueurs alcooliques a été interdite, les pharmaciens se sont approvisionnés de spiritueux. Il existe pour se les procurer tout un code de signaux. Un clignement de Tœil signifie : gin ; deux clignements : eau-de-vie et soda ; la nomenclature est si complète que le buveur peut, sans prononcer une parole, faire comprendre quelle quantité de jus de citron il désire avoir dans son cocktail.
Voulez-vous un autre exemple? J'en emprunterai le récit à un prêtre catholique. Dans un meeting de tempérance tenu à Cardiff, le 15 avril dernier, le père Richardson s'exprimait ainsi :
(( C'est un usage pour un certain nombre de femmes d'emporter le samedi soir au logis autant de barils de bière qu'elles en peuvent dérober à la surveillance de la police. Partout dans la ville existent de semblables dépôts à domicile. Aucune vue ne saurait affecter plus douloureusement les yeux d'un prêtre que les scènes qui s'y passent. La chambre est pleine à suffoquer. Il y a un tonneau dans un coin, un autre sous Tescalier, un troisième ailleurs. Les voisins fendent leurs brocs au-dessus des murs de l'arrière-cour, et s'alimentent de bière plus commodément
qu'ils ne feraient dans un public-house. Des jeunes filles sont assises sur les genoux de jeunes gens, les bras autour de leur cou, et elles rivalisent avec eux pour la boisson. Même de petits enfants sont introduits dans la chambre et y boivent jusqu'à complète ivresse. On n'aurait jamais pu prévoir un aussi abominable résultat de la fermeture des cabarets le dimanche.
« Que vous dirai-je des clubs ? Il s'en est formé qui ne sont pas les rendez-vous de l'amitié ou des lieux de récréations honnêtes, mais d'horribles repaires pour l'ivresse et quelquefois pour le jeu. Les hommes s'y rencontrent le samedi soir, y demeurent jusqu'au dimanche deux ou trois heures de la nuit, rentrent chez eux cuver leur tropplein et retournent boire jusqu'au lundi matin. Tel est l'effet du Sunday closing. Les clubs sont nés parce que le peuple n'a plus d'endroit où se réjouir le dimanche. J'ai signé la pétition en faveur de l'application de la loi dans le pays de Galles ; mais l'expérience a modifié mon opinion. Je pense aujourd'hui qu^àucun acte du parlement ne saurait rendre le peuple sobre. Fermez une porte, une autre s'ouvrira, et celui qui veut boire trouvera toujours le moyen de se satisfaire. »
Le néphalùte, — Ce que vous dites de tels clubs est vrai ; aussi a-t-on suggéré l'idée que le parlement devrait faire une loi pour les obliger à se faire enregistrer, et à inscrire en évidence, à l'entrée de leur salle, les noms des sociétaires.
L'économiste. — Encore la loi I Toujours la loi î Mais où vous arrêterez-vous dans cette voie de la répression ? Pour gouverner à outrance, il faut légiférer à outrance. C'est le retour aux vieux régimes qui prescrivaient la forme et le nombre des fils d'un tissu, qui édictaient les lois somptuaires, c'est-à-dire le retour aux régimes les
plus oppressifs et les plus détestés. Vous serez conduit à faire des lois de classe. Vous interdirez aux ouvriers les clubs qui sont autorisés pour les bourgeois, ou bien vous assujettirez les clubs des ouvriers à des règles vexatoircs dont les clubs des bourgeois seront affranchis. Pourquoi ne voulez -vous pas que l'ouvrier qui se promène le dimanche, puisse entrer au cabaret et y boire un verre de bière quand il a soif? Pourquoi le chassez-vous de ce parloir du public -house qui est son salon à lui, et où il peut jouir gaiement de la compagnie et de la conversation de ses camarades, de ses amis? Vous craignez de l'exposer à des tentatives funestes à sa santé, funestes à la bourse du ménage ; mais, empêchez-vous le noble lord de boire plus qu'à sa soif dans les cercles aristocratiques du West-End ? Empêchez -vous le fils de famille de risquer sa fortune patrimoniale sur les jambes d'un cheval? Je m'étais transporté, un jour, dans une riante petite ville, située à 3 milles d'Ëdinburgh et qu'on appelle Portobello. J'avais pris un bain dans le Forth. L'eau était froide, le temps pluvieux. Quand je sortis de la mer, j'étais glacé. Je voulus me ranimer en buvant dans un hôtel un verre de vin chaud. Mais, hélas ! c'était dimanche. Les sociétés de tempérance avaient obtenu des magistrats que les licences pour vendre ce jour-là des boissons alcooliques fussent retirées, même aux hôtels. Je ne pus me réchauffer qu'en maudissant les teetotalers et le Sunday closthg.
Avoir foi en l'efficacité d'un gouvernement paternel ; croire que les actes du parlement peuvent rendre les citoyens meilleurs, ce sont là des illusions qui ne sont plus de notre âge. La fonction de l'Etat est de protéger nos personnes et nos propriétés, de garantir à chacun ces libertés que nous avons eu tant de peine à conquérir ; elle n'est pas de rédiger des lois morales. Je compte pour
L\ FERMETURE DES GABAHETS. 1S5
Tamélioration du peuple sur les effets personnels et non sur rinter?ention du législateur. Je compte sur les progrès lents, mais sûrs, de la science, faisant connaître les conditions nécessaires du bien-être individuel et collectif.
Ze nêphaliste. — Est-ce que la culture morale par les efforts personnels ne se rattache pas à Tobservation du dimanche? C'est un côté de la question que vous n'avez point abordé.
L^ économiste. — Je ne Faborderai pas non plus. Je ne vous interdis pas de vous livrer à de pieuses lectures ; ne m*empéchez pas de me rafraîchir avec un verre de pale aie quand il fait chaud. Lisez la Bible tant qu'il vous plaira et buvez de Teau 1
Nous avons pensé qu'il n'était pas superflu de tracer l'histoire d'une lutte entre Tesprit de liberté et l'esprit d'autorité, de montrer, une fois de plus, comment les Anglais savent s'organiser par l'association, par les meetings, par la presse, par les agitations de tout genre, contre les envahissements du pouvoir (1). Nous n'avons pas à insister sur des considérations qui résultent suffisamment de notre récit, et qui ne se rattacheraient qu'accessoire-
(1) Il faudrait dtre bien superficiel pour ne pas trouver dans les faits exposés ci-dessus des enseiguemeuts utiles. Les débats relatifs à la répression de l'ivresse ne soulèvent-ils pas des principes communs à bien d'autres questions ? ainsi le jeu dans les cercles, les paris aux courses^ les spéculations à la Bourse. Pense-t-on qu'en défendant les marchés à terme on aurait obtenu un résultat aussi positif que la restriction naturelle apportée à la spéculation parle krach de TUnion générale et d'autres sociétés analogues ? L'éducation de l'épargne ne s'est pas faite par la loi; elle s'est faite plus sûrement et mieux par Texpérienco individuelle. C'est là le mode d'instruction que la méthode expérimentale a pour but de généraliser.
ment à notre cadre. Mais ce que nous ne saurions trop redire, c'est que la législation séparée se prête mieux que la législation d'ensemble à Texamen contradictoire des arrangements d'autorité; c'est qu'elle permet tout particulièrement de faire avancer la vérité et de faire reculer l'erreur.
Supposons une loi restrictive imposée à tout un pays, et c'est toujours le cas pour la France. Que peuvent faire les citoyens? Ils ont contre eux le fait accompli, à propos duquel on s'est beaucoup querellé hier, mais auquel on ne songera plus demain. Ils ont contre eux le parlement, les ministres, l'administration, la police et la justice, sur toute l'étendue du territoire. Ils devraient être bien forts pour lutter contre toutes ces forces réunies, dont chacune est une puissance organisée. Il faudrait que les citoyens fussent organisés aussi ; or ils ne le sont pas en France, où l'association n'existe pas dans la loi et encore moins dans les mœurs. Quand ceux qui protestent contre la loi sont en minorité, et les minorités ont souvent raison, ils n'ont guère le moyen, avec notre régime politique, àe se faire écouter. La loi, votée par la majorité des chambres^ défendue par la bureaucratie, protégée par la magistrature, n'a pour longtemps rien à craindre de leurs attaques.
Dans le système de législation séparée, il en est autrement. Si la loi nouvelle n'est pas généralement acceptée dans la région d'essai, ses adversaires trouvent des alliés dans la partie du pays qui n'est pas soumise à son empire. Ici, ils n'ont contre eux ni les forces publiques ni l'autorité du fait. Ils peuvent se mouvoir à Taise sous le régime de liberté antérieur à la contrainte qu'ils combattent.
Pour leur campagne, ils ont besoin de preuves ad hoc. Elles surgissent spontanément de la comparaison entre les
territoires soumis à la loi et ceux qui ne le sont pas. De tels rapprochements ont une puissance de démonstration que ne possèdent pas les constatations faites sur Tensemble du pays. Celles-ci sont toujours plus difficiles à établir et toujours plus discutables; car, moins la zone d'expérience est restreinte, plus nombreuses sont les causes diverses susceptibles de troubler l'examen.
Enfin, attaquer une loi, surtout une loi récente, est considéré volontiers parles gouvernements comme un acte d'intransigeance. L'occasion de protester s'offre naturellement avec le système de législation séparée. Les promoteurs d'un principe ne veulent jamais se contenter d'une première victoire ; ils visent à étendre leur conquête. Tout est donc remis en question. Cette fois, les adversaires ne sont plus, comme il arrive à l'origine, pris au dépourvu. Ils sont armés pour la lutte ; ils ont collectionné leurs arguments; ils ont groupé leurs forces. S'ils réussissent à prouver qu'une faute a été commise, le parlement est bien forcé de se déjuger.