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CHAPITRE XIX

TROISIÈME EXEMPLE DE LÉGISLATION SÉPARÉE DANS LA MÉTROPOLE BRITANNIQUE : LE DÉSÉTABLISSEMENT DE l'ÉGLISE ANGLICANE.

Nous avons vu la méthode expérimentale appliquée à une loi de liberté et aune loi de contrainte. Nous allons la voir maintenant accomplir son œuvre pour une des grandes questions qui divisent les politiques de notre temps et dont la solution s'imposera tour à tour à toutes les nations civilisées. Il s'agit de la liberté de conscience et dé l'égalité religieuse, autrement dit de la séparation de l'État et des Eglises.

Les Américains du Nord ont résolu depuis longtemps cette question dans le sens libéral (!). Au dernier siècle, toutes les colonies, à l'exception de Rhode-Island, possédaient une Eglise officielle: c'était, dans le Nord, l'Église congrégationnaliste ou l'Église presbytérienne ; dans le Sud, l'Église anglicane. Il n'existe pas aujourd'hui, dans les trente-huit Etats de l'Union, un seul culte établi par la loi ; il ne se trouverait pas un Américain pour demander qu'il en fût ainsi. Les épiscopaliens eux-mêmes ne pensent pas autrement; un évêque anglican de New- York écrit ces lignes : « Je remercie Dieu pour mon pays de ce qu'il est impossible d'y instituer une religion d'Etat. »

On peut considérer le désétablissement des Églises américaines comme une expérience de législation séparée au sein de la race anglo-saxonne, il est presque permis de dire

(1) loi* et mœurs républicaines, p. 207.

dans le Royaume-Uni, puîsqu*aux époques où ce désétablissement a eu lieu, TAngleterre ayait tout récemment perdu ses droits de souveraineté sur ses colonies d'Amérique.

D'autres expériences de même nature se sont faites ailleurs dans Tempire britannique ; nous les indiquerons plus loin. De plus importantes se sont accomplies ou se préparent sur le territoire même de la métropole. La méthode scientifique se révèle ici dans tout son jour, et elle ne saurait recevoir une' plus haute application. C'est sur les résultats directs qu'elle a fournis que se fondent surtout les promoteurs de la liberté et de l'égalité religieuses.

Tout en les abrégeant le plus possible, nous ne pouvons éviter d'entrer dans quelques développements. Le lecteur, qui ne cherche qu'à s'instruire, y trouvera, sur un des problèmes les plus délicats et les plus discutés, des faits peu connus en France ; celui qui cherche à prouver pourra y faire provision d'arguments, lesquels diittéreront parfois de ceux qu'emploient d'habitude nos orateurs et nos écrivains, mais ne seront pas d'une portée moindre pour n'avoir pas été ramassés dans le même sillon.

L*Eglise anglicane, et elle n'est pas la seule, doit sa domination et sa puissance au bras séculier. Nul n'ignore qu elle fut fondée par Henry VIII. Ce monarque était un érudit religieux ; il monta sur le trône en un moment où la réforme intellectuelle et morale préoccupait les esprits. Erasme, Thomas More, John Colet y travaillaient par leurs lectures et par leurs livres. En sortant du collège Montaigu de l'Université de Paris, Erasme avait écrit : « Je n'en ai rien rapporté, si ce n'est un corps affaibli par la mauvaise nourriture et souillé par la vermine (1) ».

(1) Élevé à la fin du seizième siècle chez les jésuites de Louvain,

De son côté, John Golet s'écriait : « Nous sommes troublés par les hérétiques ; mais y a-t-il une hérésie plus fatale que Texistence vicieuse et dépravée du clergé ? »

En même temps, Luther faisait entendre sa voix puissante contre la simonie romaine, contre les émissaires du pape qui parcouraient les villes et les villages, dressaient leur boutique sur la place du marché, et là, en échange de blé, de beurre, d*œufs ou de monnaie, vendaient aux pécheurs le pardon des fautes commises ou à commettre. « Voilà un beau génie », avait dit en riant Léon X, lorsqu'il apprit que le moine augustin venait de placarder ses thèses contre Tabus des indulgences sur les portes de l'église du château de Jûterbogk. Quelques années plus tard, le pape ne riait plus. Luth'^r avait vu jeter publiquement aux flammes, sur le seuil de l'Université de Wittemberg, la bulle qui Texcommuniait, et il avait publié son traité De Babylonica captïvitale Ecclesiœ. Ce livre se propagea en Angleterre. Les lettrés anglais se montrèrent en général peu sympathiques aux fougueuses attaques de Luther ; mais ils désiraient vivement voir leur pays prendre à l'égard de Rome une attitude plus fîère et plus indépendante. Tel était le sentiment du jeune roi, qui aimait à s'entretenir avec les maîtres de la « science nouvelle ».

Ge fut au milieu de ces circonstances que surgit le divorce avec Catherine d'Aragon. Pour épouser Anne de Boleyn, Henry YIII se brouilla avec le pape, et alors dut mûrir dans son cerveau une idée qui n'était pas sans y

van HelmoQt reconnut qu'on l'avait seulement nourri de mots , et dès lors, tt comme s'il avait mangé le fruit défendu, il s'aperçut qu'il était entièrement nu^ à cela près pourtant qu'il avait appris à disputer artificiellement et d'une manière captieuse. Il luf parut alors évident qu'il n'avait rien appris et qu'il ne savait rien ». (Voir Louis Figuier, les Savants illustres,)

avoir germé, celle de fonder une Eglise séparée de Rome, dont il serait le chef.

Cette Église, il la constitua avec son parlement par des lois successives. La nouvelle forme conserva un grand nombre des caractères de Tancienne, mais elle en acquit beaucoup de nouveaux. Le monarque anglais réalisa une sorte de compromis entre la réforme protestante et la doctrine catholique; il créa un arrangement d'autorité, en matière religieuse, d'abord avec l'aide de Thomas Gromwell, ancien secrétaire du cardinal Wolsey, ensuite avec le concours de l'archevêque Granmer. D'une volonté et d'une énergie peu communes, il ne se laissa distraire par aucun obstacle dans son entreprise. L'excommunication du pape le laissa indifférent, et, lorsque ses propres conseillers refusèrent de le suivre jusqu'au bout, il les envoya, comme Thomas More et l'évêque Fisher, à l'échafaud.

Parles actes relatifs aux citations (1), aux appels (2), à la soumission du clergé (3), Henry VIII réforma la juridiction et la discipline ecclésiastiques. En 1534, il déclara illégales les nominations épiscopales faites par le pape; il fixa les règles pour le choix des archevêques et des évêques, en instituant un semblant d'élection, tandis que ce choix était réellement à l'entière discrétion du souverain. La même année, un acte du parlement conféra au roi le titre

(1) Cet acte supprime les citations à comparaître devant la cour de Tarchevêque de Londres, à laquelle les sujets du roi devaient se rendre de toutes les parties du royaume (1531).

(2) Suppression des appels à la cour de Home pour les causes testamentaires, matrimoniales et autres, et même pour celles relatives au service divin, toutes causes qui rentreront dorénavant dans la jaridictioa ecclésiastique (1533).

(3) En échange de la conservation de ses charges, le clergé est obligé de reconnaître au roi toute initiative et tout pouvoir en matière de législation ecclésiastique (1334).

148 LA MÉTHODE S'APPUIE SUR l'oBSERVATION COMPARÉE.

de chef suprême de l'Église. ËnÔD, en i539, tous les biens mobiliers et immobiliers des couvents devinrent la propriété de la couronne.

Sous les successeurs de Henry VIII, l'union de l'État et de rÉglise se fortifia par de nouveaux liens. Edouard YI fit rédiger par une commission de docteurs en divinité un livre de prières qui devint obligatoire pour les fidèles. Arrivée au trône, Marie la Sanglante, l'épouse de Philippe II, en défendit l'usage; 286 hérétiques furent envoyés au bûcher en quatre années, et de ce nombre fut l'archevêque Cranmer, qui, après avoir occupé pendant vingt-trois ans le siège de primat d'Angleterre, fut brûlé vif à Oxford.

Elisabeth restaura l'ordre de choses antérieur au règne de Marie. En 4559, l'acte d'uniformité rétablit le livre des communes prières. En 1 57i , le dogme de la nouvelle Église fut définitivement fixé par les trente-neuf articles de foi ; tous les ecclésiastiques qui refusèrent d'y souscrire furent privés de leur charge. Sous Charles II, un second acte d'uniformité (^662) fut le dernier de cette série de lois qui établirent l'Église anglicane et lui donnèrent la constitution générale qu'elle possède aujourd'hui.

Cette Eglise est bien l'œuvre de la législature. Elle tient d'elle sa doctrine, sa liturgie, sa discipline. L*État crée des évêchés et nomme les prélats aux sièges vacants ; il fonde de nouvelles paroisses; il contrôle l'érection des églises ; il prescrit le mode de nomination des pasteurs ainsi que les devoirs de leur charge ; il distribue, à son gré, les revenus ecclésiastiques ; il arrête la composition des tribunaux chargés de connaître des plaintes dirigées contre les membres du clergé et d'infliger les peines pour les offenses commises. C'est donc avec raison que dans les actes du parlement l'Église anglicane est désignée sous le nom d'Église établie par la loi.

Les défenseurs de Fégalité religieuse en Angleterre sont bien inspirés en insistant sur les origines de TËglise anglicane. Dès lors qu'elle a été faite par le parlement, le parlement peut la défaire. Les privilégiés invoquent volontiers des considérations d'ordre supérieur, d'ordre spirituel et divin. Les libéraux leur répondent que ces considérations ne les ont point empêchés de se placer sous l'égide de la loi, et que, s'ils ont reconnu la compétence de la législature pour leur conférer des privilèges abusifs, ils sont mal venus à nier cette compétence quand la législature croit utile et juste de les leur retirer.

En héritant de la puissance temporelle de l'Église romaine, disent encore les libéraux, l'Église privilégiée a hérité de son intolérance. Jusqu'à la révolution de 1688, elle a persécuté les dissidents avec autant d'acharnement que de rigueur. L'acte de tolérance, rendu à cette époque, affranchit de peines légales les citoyens qui n'assistaient ' pas au service du culte officiel. Dès lors, impuissante à attaquer, l'Église privilégiée s'est cantonnée dans la résistance. Elle s'est toujours montrée hostile aux aspirations populaires; elle s'est placée en travers de toutes les réformes, de tous les progrès. En poh tique, elle s'est déclarée le champion de l'absolutisme contre le régime constitutionnel. Quand sir Samuel Romilly combattait pour radoucissement des lois criminelles, elle soutenait les principes de vengeance et de cruauté, en vertu desquels presque toutes les offenses étaient punies de la pendaison. Si Joseph Lancastre s'efforçait d'organiser l'instruction des petits pauvres, elle restait du côté de l'ignorance, et, quand le courant remportait, elle cherchait à monopoliser l'éducation nationale à son profit.

L'Église anglicane a été favorable à la traite des nègres, ensuite à l'esclavage. Elle voulait voir conserver la prohi-

bition d*aprcs laquelle nul ne pouvait exercjer une fonction publique ou faire partie d'une corporation municipale, sans subir Tépreuve {test) de la communion selon le rite officiel. Elle combattit l'admission des catholiques et des juifs au sein du parlement. Elle s'opposa à la commutation de la dîme, qui devait tant lui profiter plus tard. Elle soutint contre Robert Peel et Richard Gobden les lois sur les céréales. N'était-elle pas intéressée au haut prix du blé, qui servait de base à l'évaluation de ses revenus ?

Le bill de réforme de 1831 fut rejeté une première fois par la Chambre des lords, par suite de la coalition unanime des évoques avec les vieux tories. Certains bourgs pourris, tels que Old Sarum avec un habitant, Gatton avec cinq électeurs, Buckingham avec treize, Wareham avec vingt, étaient représentés au parlement, tandis que de grandes cités industrielles, comme Birmingham, Manchester et Leeds, ne Tétaient pas. Abolir un tel état de choses, déclarait avec véhémence l'archevêque de Canterbury, est à la fois a malfaisant et dangereux ». Et en parlant ainsi, dit le chanoine Molesv^orth dans son histoire d'Angleterre, « le vénérable prélat exprimait les sentiments de l'épi scopat ».

Enfin, dernièrement encore, le 28 juin 1883, ce sont les « lords spirituels » qui ont fait échouer la loi relative au mariage d'un veuf avec sa belle-sœur.

La liberté a triomphé de bien d'autres résistances. Dans l'édifice de l'Eglise privilégiée furent portés des coups successifs, qui devaient en préparer la chute. En J828, les actes relatifs au test furent rappelés; en 1829, les catholiques romains furent admis à siéger à Westminster ; en 1836, la célébration des mariages, ainsi que l'enregistrement des naissances et des décès, furent affranchis du

contrôle de TEglise établie; en 1852, les non-conformistes et les anglicans furent placés à l'égard des cimetières publics dans des conditions d'égalité; en 1858, les juifs purent entrer au parlement; en 1860, les enfants de toute croyance furent reçus dans les écoles subventionnées, et, à partir de 1870, l'éducation publique fut encore plus complètement laïcisée ( I ) .

Le système de législation séparée fut appliqué à ce qu'on appelle la nationalisation des universités. Aucun étudiant n'était admis à Oxford et à Cambridge s'il ne signait une adhésion aux trente-neuf articles. En 1834,Oxford fut au* torisé à ouvrir ses portes aux non-conformistes, et ceux-ci purent concourir pour le diplôme de bachelier es arts. Deux ans après, une loi, plus libérale encore, fit de Cambridge l'université favorite des dissidents, en leur permettant d'y acquérir le grade de maître es arts. Enfin, depuis 1871 et surtout 1882, les professeurs et les directeurs des universités ne sont assujettis à aucune déclaration de foi, à aucune pratique religieuse ; ils peuvent être choisis parmi tous les hommes de mérite, à quelque culte qu'ils appartiennent, et alors même qu'ils n'appartiendraient à aucun.

Telles sont les réformes, obtenues par de longs et laborieux efforts, qui ont successivement détruit plusieurs abus de rÉglise établie. Mais elles n'ont que faiblement ébranlé sa position ; car elles ont laissé subsister sa puissance matérielle et elles n'ont pas touché à son principe d'existence. C'est le désétablissement de l'Église d'Irlande, dû au système de législation séparée, qui a réellement porté le coup fatal.

Cette séparation a inauguré, en effet, dans la métropole

(1) Voir l'État de Californie, p. 246.

britannique une politique nouvelle, d*après laquelle l'État cesse de s'occuper des intérêts religieux du peuple. Elle s*est faite parce qu'elle ne concernait qu'une seule province, et celle-là même où la domination du protestantisme épiscopal donnait lieu à plus de scandales et était le plus injuste. En 1869, on n'a pas calculé, en Angleterre, les conséquences indirectes de la loi ; la portée lointaine en est restée inaperçue. Aujourd'hui l'on s'en rend compte. Nul ne songe à rebrousser chemin ; nul ne pense qu'il soit possible de rétablir l'Église anglicane ou d'établir une autre Église à sa place. En reyanche, les libéraux s'efforcent d'avancer dans la voie parcourue ; ils veulent accomplir dans les deux autres tiers du Royaume-Uni la réforme qui a été accomplie en Irlande, au profit de l'égalité religieuse et pour le plus grand avantage de tous les cultes, y compris le culte anglican. Une association (I), composée d'hommes aussi intelligents que dévoués au bien public, travaille activement à cette tâche; elle prévoit qu'avant trois ou quatre ans la question sera portée si haut que les chambres de Westminster ne pourront en éviter la discussion sérieuse.

La citadelle, il faut le reconnaître, n'est pas facile à prendre, tant l'Église établie a poussé en Angleterre de racines profondes.

Et d'abord, elle possède de riches revenus qui lui créent dans le pays une situation fort importante. Ces revenus proviennent surtout de la dîme. Dans les quatre premiers siècles du christianisme, les dîmes étaient peu en usage, même comme dons volontaires. Plus tard, l'autorité religieuse en fit un devoir du chrétien. Un concile provincial,

(1) Society for the libération of religion from state patronage and conlrol.

tenu en France vers la fin du sixième siècle (1), en ordonna pour la première fois le payement régulier. Plus tard encore, le pouvoir temporel apporta la sanction de la force aux décrets des conciles, et la dîme devint une obligation légale. G*est ce qui eut lieu, en France, sous Gharlemagne en 779, et sous Éthelwulph, en Angleterre, en 853. Jusqu'en 1836, les dîmes se payèrent généralement en nature. Depuis cette époque elles sont évaluées en argent. Une commission de trois membres, dont deux sont nommés par le gouvernement et un par Tarchevêque de Canterbury, fixe annuellement le montant de la dîme d'après le prix moyen du blé durant les sept années précédentes (2).

Une autre source de profits pour TÉglise privilégiée consiste dans un second impôt connu sous le nom de churchrate, dont la quotité se règle sur la valeur locative de la propriété immobilière. Il s'applique à l'entretien et à la

(1) Concile de Tours, 567^ dont la décision fut confirmée par ie second concile de Màcon, en 585.

(2) Cette commutation a changé notablement le caractère de la dime. Celle-ci est devenue une simple taxe que le propriétaire du sol paye à TÉtat et que l'État répartit entre les ministres du culte, à titre de salaire, pour services rendus. La dîme a cessé de constituer pour les membres du clergé un droit personnel, irréductible; toute propriété de l'Église est devenue en principe une propriété publique. La commission ecclésiastique encaisse le produit des dtmes^ la rente des biens de mainmorte , tous les revenus du clergé anglican, et elle les distribue, de façon à donner moins à ceux qui reçoivent trop et à donner plus à ceux qui ne reçoivent point assez. C'est ainsi que le clergé paroissial a vu ses ressources augmenter dans les cures pauvres, tandis que Tarchevêque de Canterbury^ qui touchait annuellement, en 1835^ 22 216 livres sterling, n'en touche plus que 15 000. Les ministres du culte sont en réalité aujourd'hui de simples salariés à Tinstar des employés du service civil, et l'on considère qu'ils n'ont droit à Uar salaire que tout autant qu'ils conservent ou qu'on leur conserve leur emploi.

réparation du temple, ainsi qu'aux frais du culte, tandis que la dîme constitue le bénéfice des évèques, des chanoines et du clergé paroissial.

La dîme procure un revenu annuel d'environ 100 millions de francs. L'Église établie possède, en outre, des richesses que Ton peut capitaliser à une valeur de 1 230 millions. Elles consistent en biens de mainmorte affectés aux évêchés et aux chapitres, ainsi qu'en dotations diverses.

Une corporation qui tire annuellement de l'impôt et de l'ensemble de ses biens une rente de 145 millions de francs pour 17000 prêtres, présente évidemment une force de résistance difficile à surmonter (1).

Les laïques viennent fournir encore à cette force de résistance un appoint considérable par suite de l'institution au patronage.

De temps immémorial, les seigneurs qui bâtissaient une église ou une chapelle recevaient de l'évêque le droit d'en nommer le titulaire. Le prêtre ainsi désigné par le patron pour célébrer le service religieux, touchait la dîme et les autres revenus afférents à la nouvelle paroisse.

Ce fidéicommis, créé à l'origine u pour le salut des âmes, » est devenu à la longue une propriété ordinaire, exploitée uniquement au profit de son détenteur. La vente des bénéfices est aujourd'hui Tobjet d'un trafic plus ou moins avoué; la simonie règne dans TÉglise. Elle y a fait son apparition de bonne heure, car, bien avant la Réforme, au milieu du treizième siècle, le prêtre jurait à l'évêque de son diocèse qu'il ne devait pas son bénéfice à quelque moyen vénal.

Toutefois, ni les serments, dont on a varié la formule,

(1) Deax archevêques et vingt-huit évéques touchent ODouellement plus de 4 millions de francs.

ni les déclarations qu'on a substituées aux serments, n*ont arrêté les progrès de la spéculation. Sur les 13000 bénéfices existant en Angleterre et dans le pays de Galles, 8 000 environ appartiennent à des laïques et représentent une rente de près de 100 millions de francs. Or, un quart de ce nombre est constamment sur le marché et les autres sont, pour la plupart, l'objet d'un commerce discret.

Les droits de patronage se négocient sous deux formes.

Le patron tend le droit de première présentation {next présentation), c'est-à-dire le pouvoir de désigner le titulaire du bénéfice à la première vacance. Ge droit prochain d'usufruit est adjugé au plus fort enchérisseur ; il est vendu en quelque sorte aux portes de Téglise, comme le sont les fauteuils d'orchestre aux portes des théâtres. Le prêtre qui acquiert son bénéfice par ce moyen, et il n'est pas facile de l'obtenir autrement, est souvent moins recommandable que ne l'exigerait son sacerdoce. L'évêque de Peterborough a reconnu, devant une commission parlementaire, qu'il avait été obligé d'instituer un paralytique, un ivrogne, un infirme de soixante-quinze ans^ un sodomiste. Il ne pouvait les refuser, car ils se trouvaient dans les conditions canoniques requises par la loi. Il existe même des cas de patronage, celui des bénéfices connus sous le nom de donatives, pour lesquels l'institution épiscopale n'est pas nécessaire. Le clergyman désigné par le patron n'a à fournir ni lettres d'ordre ni témoignages relatifs à son caractère.

Le patron ne vend pas seulement le prochain usufruit. Le droit de patronage en lui-même, c'est-à-dire le droit de présenter aux vacances successives, non compris la première, ce qui s'appelle Vadwowson, est aussi l'objet d*un trafic. Seulement, la spéculation, étant à terme éloigné, se trouve par cela même moins active.

Ainsi, les possesseurs de bénéfices ont trop d^intérèt à la conservation du privilège de TÉglise anglicane pour ne pas rester sourds aux plaintes qu'il soulève. L'association dont nous avons parlé plus haut trouve en eux des adversaires ; mais^ en revanche, elle rencontre ailleurs de puissants concours. Les catholiques et les protestants non conformistes réclament, au nom de Téquité, le désétablissement de rÉglise, afin de n'avoir plus à payer pour le culte officiel, en même temps qu'ils soutiennent leur culte respectif.

Parmi les épiscopaliens eux-mêmes, les puséistes, c'està-dire les fidèles qui suivent la doctrine du docteur Puscy et qui forment ce qu'on appelle la haute Église (high church), ne s'opposent pas à la séparation. Elle leur procurerait, pensent-ils, une liberté plus grande pour le règlement des affaires de leur communauté (1). L'institution actuelle est, au contraire, soutenue par les deux autres divisions de rÉglise établie, connues sous le nom d'Église basse {low church) et d'Église large {broad church) {2).

Après ce tableau des positions des adversaires et de leurs moyens de défense ou d'attaque, voyons comment le système de législation séparée a permis dans ces derniers temps aux libéraux de remporter quelques victoires,

(1) Les puséistes voudraient admiaistrer leurs églises comme s'administre une corporation privée, tandis qu'ils sont assujettis aux mille règles étroites que l'État leur impose. Ils voudraient également, pour leurs querelles intérieures, relever des tribunaux ordinaires, au lieu d'être soumis à la juridiction spéciale du conseil privé.

(2) La haute Église est celle qui se rapproche le plus du catholicisme ; elle forme, en quelque sorte, la droite de TÉgUse épiscopale, tandis que l'Église large en forme la gauche, et rÉglise basse» le centre.

LE DÉ8ÉTÂBUSSEMENT DE L*ÉGLISH. 151

Il y a une quarantaire d'années environ , Rochdale , Manchester et plusieurs villes importantes refusèrent de payer les taxes d'Église {church rates)» Dans un cas célèbre, la Chambre des lords admit que cette taxe ne pouvait être exigée, si elle n'était approuvée par la majorité des paroissiens. La lutte dura plusieurs années au parlement. Enfin, en 1868, M. Gladstone fit adopter une loi par laquelle les taxes d'Église ont cessé d'être obligatoires. L'assemblée de paroisse {vestry) peut bien les voter, mais les paye qui veut. Ces taxes ont de la sorte à peu près disparu de l'Angleterre.

Elles existent encore en Ecosse pour l'Église presbytérienne, qui est dans cette province l'Eglise établie. En outre, elles n'y sont pas seulement obligatoires pour l'entretien du temple et les frais du culte, mais aussi pour l'entretien du presbytère.

Gela n'empêche pas TÉcosse d'être, d'un autre côté, en avance sur l'Angleterre. Une loi du 7 août 1874, passée sous le ministère de lord Derby, y a aboli le patronage. Le préambule de cette loi mentionne que la reine Victoria a mis gracieusement à la disposition du parlement tous ses droits personnels, en ce qui concerne la présentation aux sièges vacants dans l'Église établie de l'Ecosse. La loi stipule ensuite : d'une part, que les congrégations paroissiales auront désormais la faculté d'élire leur ministre, en se conformant, pour la délibération et pour le vote, aux règles tracées, de temps à autre, par l'assemblée générale de l'Église d'Ecosse ; d'autre part, que les personnes privées (à l'exclusion par conséquent des évêques et des corporations) qui possèdent à titre permanent des droits de patronage, pourront, dans le délai de six mois, adresser une pétition au shériifde leur comté, à l'efiet d'obtenir une compensation à la perte de ces droits.

L^égalité religieuse est loin d'avoir entraîné pour rÉglise d'Irlande cette désorganisation et cette ruine que les privilégiés et leurs amis prédisaient avec une emphatique terreur. Une convocation générale du clergé irlandais a eu lieu, en juin 1870, dans le but de réorganiser son Église ; elle a élu une commission de 60 membres, chargée de diriger ses intérêts séculiers. L*appel de cette commission a été entendu, et les ressources ne font pas défaut à rÉglise libre : elle dispose aujourd'hui, pour 820 prêtres conduisant une congrégation de 635000 personnes, d'un revenu annuel de 6200000 francs.

Aussi évéques, pasteurs et fidèles sont-ils unanimes à glorifier les avantages de la séparation. Les témoignages abondent ; en voici un des plus récents (1) : « L'Église d'Irlande a réalisé dans ces dix dernières années plus de progrès que durant plusieurs siècles avant la séparation : des cathédrales ont été élevées et restaurées ; des églises ont été bâties, rebâties et décorées ; des presbytères ont surgi sur tous les points de la contrée. »

J'ai dit que par le désétablissement de l'Église le parlement avait inauguré une politique dont le principe avait passé d'abord inaperçu en Angleterre. Le fait seul a passé encore plus inaperçu en France. Nos compatriotes qui Tout connu ne lui ont accordé que cette attention distraite que l'on porte chez nous aux choses de l'étranger, tant qu'il ne s'agit pas d'y envoyer des soldats et des fonctionnaires. J'estime cependant qu'il y a dans le désétablissement de l'Église d'Irlande un précédent de haute importance pour tous les pays où s'agite

doyens et chapitres, 32 doyens, 33 archidiacres, i 509 pasteurs bénéficiaires et 500 vicaires salariés.

(1) Irish EcclesiasticcU Gazette, 10 décembre 1881.

la séparation de l'Etat et des Églises, où les objections de même nature s'adressent aux législateurs, où des obstacles analogues sont à surmonter. Plus nous avançons dans le temps, plus les nations civilisées sont solidaires, plus elles tendent à se ressembler. Dans l'avenir, le système de législation séparée produira ses fruits de Tune à l'autre, tandis que, dans chacune d'elles, il sera mis en usage pour expérimenter les résultats de l'observation.

Il a été depuis longtemps appliqué dans l'empire britannique pour le désétablissement de TÉglise : au Canada, en 1854; dans les colonies australiennes, à diverses époques à partir de 1849 ; dans les possessions du sud de TAfrique ; à la Jamaïque et dans les lies des Indes occidentales. Partout les évoques anglicans proclament la supériorité du régime de liberté sur celui du privilège. Ainsi, au Canada, les ressources de TÉglise se sont tellement accrues que, dans le diocèse de Montréal, chaque clergyman touchait en moyenne, dès 1868, 7 250 francs par an. A la Jamaïque, les revenus du clergé, qui étaient de 100000 francs environ en 1870, avaient, par une progression continue, dépassé 350 000 francs en 1 879.

Les promoteurs de Tégalité religieuse en Angleterre ne manquent donc pas d'arguments en faveur de leur thèse. Il ne m'appartient pas de leur donner des conseils ; sans cela je leur dirais : a Continuez la politique qui a si bien réussi jusqu'à ce jour et qui est la politique scientifique. Demandez le désétablissement de TÉglise pour TÉcosse, ensuite pour le pays de Galles, enfin, pour l'Angleterre, en commençant par l'abolition du patronage. Yous avez forcé, en 1869, la première enceinte ; forcez les deux suivantes, et vous deviendrez facilement maîtres delà place. Sans doute, nul ne se fera plus d'illusion sur la portée de ces conquêtes partielles ; vos adversaires sont sur leurs

gardes. Mais qu'importe ! Les plus forts se contenteront d*être battus les derniers. Quand les corps d'armée sont divisés, il n'est pas malhabile de diviser Tattaque. »

Or^ les intérêts sont loin d'être les mêmes pour les diverses régions de la métropole britannique.

En Ecosse, l'Église établie n'est pas l'Église anglicane : c'est l'Église presbytérienne, fondée par Jean Knox et déclarée, en 1560, religion d'État par le parlement écossais. Son existence ne fut pas exempte de vicissitudes. Eu 1584, Tépiscopat fut rétabli ; en 1592, la présentation aux bénéfices fut attribuée au souverain et à un certain nombre de laïques; en 1612, un compromis fut essayé entre l'épiscopat et le culte presbytérien ; en 1637, Charles P' fit rédiger d'office une liturgie pour l'Ecosse ; en 1661 , tout clergyman fut obligé de reconnaître par serment la supériorité du roi en matière ecclésiastique ; enfin, à la révolution de 1688, l'Église presbytérienne fut soulagée par la suppression définitive de l'épiscopat ; mais en 1711, après l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse, le patronage laïque fut rétabli.

L'Église presbytérienne est d'essence plus démocratique que l'Eglise épiscopale. Elle place, en principe, l'autorité des Eicritures au-dessus du pouvoir du parlement, et les décisions des assemblées générales au-dessus des décrets du souverain. En 1834, une de ces assemblées adopta le Veto Act^ qui donnait aux chefs de famille d'une paroisse le droit de refuser le ministre présenté par le patron. La décision fut jugée illégale, et quatre cent cinquante et un pasteurs sortirent de l'Eglise établie pour fonder l'Eglise libre {Jree churck).

Il existe aujourd'hui en Ecosse trois communions presbytériennes : l'Eglise établie, l'Eglise libre, l'Eglise unie

{united presbyterians). Toutes les trois ont le même dogme, le même culte, le même mode d'administration. C'est le privilège, que n'ont pu supporter des âmes fières et indépendantes, qui a créé la division parmi les prêtres et parmi les fidèles ; division si profonde, que ce privilège serait loin d*être défendu par la majorité des Ecossais. L'Eglise établie ne réunit guère que le tiers de la population ; dans les Highlands, elle est presque complètement délaissée. Et cependant elle coûte annuellement 9 750000 francs qu'elle prélève sous forme de dîmes, de subvention parlementaire, de dotations municipales, de taxes d'église, tandis que les autres communions se suffisent à elles-mêmes.

Les leaders du parti libéral se sont engagés solennellement à réaliser les vœux de la nation écossaise. En 1880, TEcosse a envoyé au parlement sept conservateurs et cinquante-trois libéraux ; ceux-ci sont déjà favorables à la séparation de l'Eglise, ou tout au moins décidés à se ranger sur ce point à la volonté du peuple. Ils peuvent compter sur l'appui des libéraux anglais^ et ils ne rencontreront pas sur leur route l'obstacle du patronage, puisque, depuis 1874, il a été supprimé.

Dans le pays de Galles, comme en Ecosse, la majorité sera favorable au désétablissement. Sous Henry Vïll, ce pays perdit tout vestige d'indépendance politique ; la religion nouvelle lui fut imposée. Des ministres qui ne parlaient pas le celtique furent investis de bénéfices; un grand nombre d'entre eux résidèrent loin de leurs paroisses ; indifférents et corrompus, ils n'eurent nul souci du troupeau commis à leur garde. Aussi, vers la fin ,du dernier siècle, les méthodistes trouvèrent-iis là un champ tout préparé pour de nouvelles semences. Les prêtres officiels

eurent recours à des persécutions cruelles, qui ne firent que réchauffer le zèle des prédicateurs et augmenter le nombre des dissidents de TÉglise établie. Aujourd'hui, sur 1574 000 habitants, cette Église ne compte plus que 200000 à 300000 adhérents; dans maints districts, elle est abandonnée par les neuf dixièmes de la population. Les Gallois non conformistes sont généralement pauvres ; sauf pour quelques yilles, ils sont clairsemés à la surface du pays, et cependant ils suffisent si bien à leurs besoins spirituels^ de leurs propres deniers, qu'au congrès de Swansea, en octobre 1879, Tarchevêque de Canterbury témoigna son étonnement d*avoir vu tant de chapelles dissidentes dans les plus petits villages et aux flancs des collines désertes.

On peut donc appliquer au pays de Galles ces paroles de M. Gladstone, à propos de l'Église d'Irlande : « Un établissement qui ne fonctionne que par le petit nombre, qui est séparé de la masse du peuple par un abîme infranchissable et par un mur d'airain, dont les services, s'ils étaient offerts, seraient repoussés, grâce à des souvenirs pénibles et honteux, un tel établissement fera bien, pour son intérêt et pour son dogme, de se débarrasser le plus tôt possible de son clinquant et de ses oripeaux, et de commencer une nouvelle carrière, dans laquelle, renonçant à la fois au crédit et au discrédit que procure la sanction civile, il cherchera sa force en lui-même, et placera sans peur sa confiance dans la vertu de ses enseignements. »

La séparation de l'Église entraînerait dans le pays de Galles l'abolition du patronage. Dès lors, les libéraux se trouveraient en Angleterre en face d'une Église bien désarmée dont la faiblesse éclaterait à tous les yeux. Point n'est besoin de beaucoup de statistique pour prouver que

ses richesses et sa puissance extérieure ne sont que les décors d*un édifice en ruines. Cent quatre-vingt-cinq autres Églises se disputent les consciences; leur nombre, ainsi que celui de leurs temples, s'accroît tous les jours. Au recensement religieux de 1851, on a trouvé que les fidèles du culte anglican étaient légèrement plus nombreux que ceux des autres dénominations. D'après un recensement plus récent, entrepris par différents journaux durant rhiver de 1881-1882, les premiers seraient maintenant largement distancés par les seconds. Sur une population totale de 3833787 habitants, atteinte par Tenquête en différentes parties de TAngleterre, Tassiduité aux offices de rÉglise épiscopale n*a été représentée que par 304322 personnes, tandis que 531 597 assistaient aux services non conformistes. L'Eglise établie a donc perdu tout droit à être considérée comme une Eglise nationale.

Je ne sais si les libéraux anglais se résigneront à la marche prudente que je viens d'indiquer ici. Ils ont une telle confiance dans le succès, qu'ils s'efforceront peut-être de l'emporter entièrement en une seule fois ; peut-être alors retarderont-ils la marche en cherchant à la précipiter. Les réformes ne s'obtiennent et ne se conservent que si elles sont en harmonie avec l'état intellectuel d'un peuple (1). Quoi qu'il en soit, et sans vouloir être prophète, je ne serais nullement surpris que la séparation de l'Etat et de l'Eglise fut conquise par l'Angleterre, avant de l'être par la France, et cela, grâce au système de législation séparée, qui a préparé la réforme complète, en démontrant les avantages réalisés par les réformes partielles dans les colonies anglaises, et surtout en Irlande (2).

(1) Chap. VIII. (2) Le synode de l'Église roélhodiste da Pays de Galles^ assemblé à Liverpool le 22 mai 1890 a, pour la première fois, pris une résolution relative à la séparation de l'Église et de l'État dans la Priocipaulé. (Note de la 2« édition.)

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